‹ Le gouvernement dans la démocratieChapitre 79 sur 134 · DES CONDITIONS DE SUCCÈS D'UNE RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

DES CONDITIONS DE SUCCÈS D'UNE RÉVOLUTION

attaques de la parole et de la plume, la société doit se défendre (rlle-mème, car le gouvernement ne peut le faire qu'en lui ôtant la liberté, et alors elle se retourne contre lui. L'ébranlement de 1848 ne s'est communiqué ni à l'Angleterre, ni à la Belgique, ni à la Suisse. Un député belge en a dit un jour la raison : « Pour faire le tour du monde, s'écria-t-il, la liberté n'a pas besoin de passer par chez nous. »

En France, après la révolution de 1818, le parti conservateur et le clergé, par peur du mouvement révolutionnaire, cherchèrent le salut dans le rétablissement du despotisme. La liberté supprimée, ils crurent tout sauvé. On sait trop à quel désastre ils conduisirent ainsi la France! On trouve à ce sujet dans les lettres de Tocqueville des passages admirables d'indignation contenue :

« Une dernière remarque que j'oubliais, écrit-il le 22 juillet 1854, c'est que je ne trouve nulle part trace ici (en Allemagne) de cette espèce d'hébétement créé dans la plupart des âmes en France par la terreur du socialisme. Ces classes qui, chez nous, sont absorbées par ce cauchemar, respirent plus librement à ce qu'il me paraît dans ce pays, et je n'ai entendu dire à personne qu'il fallût placer un gendarme à la porte de chacun, pour l'empêcher d'être pillé et égorgé par le voisin. Cela seul suffirait, vous devez le penser comme moi, pour établir une profonde différence entre l'Aile magne et la France ; car chez nous, quand on remonte aujourd'hui à la source de tout ce qui se passe, se dit et se fait, on parvient toujours à cette passion mère et centrale : la peur. »

Tocqueville s'indigne aussi en voyant le clergé applaudir au coup d'État du cl décembre et appuyer le despotisme. Lorsque Montalembert, qui avait bien en ce point quelque faute à si* reprocher, publia son livre; : Des intérêts catholiques au dixneuvième siècle, l'auteur de la Démocratie en Amérique lui écrivit :

« Je ne me sentais véritablement opprimé que depuis que .je croyais voir la religion se rendre complice de ce qui se piis^c One certains hommes politiques se jettent aux genoux ou plu- ÊÔ1 mis les t>i<-d^ du maître, il n'y a là rien qui m'étonne et me blesse; c'est une évolution naturelle : mais une si noire et si prompte ingratitude envers la liberté, une si honteuse pali-

LES GOUVERNEMENTS

no die, des flatteries si basses de la part des précepteurs de la morale, dos gardiens do la dignité et de la vraie grandeur humaine, c'en était trop ; je ne respirais plus... »

Chose Importante : il ne faut prendre de décisions et faire de lois que sur les questions où le gouvernement est appuyé par l'assentiment général et se garder de faire violence aux sentiments et aux habitudes d'un grand nombre de citoyens ou aux intérêts de certaines régions du pays; autrement on provoque dos résistances qu'on ne peut vaincre que par la force. On veut rendre le nouveau gouvernement fort, et, à cet effet, on anéantit tout privilège provincial, on supprime tout ce qui limite l'omnipotence de l'État; on arme les représentants du pouvoir d'une autorité absolue ; on veut briser toutes les résistances, non seulement celles qui se manifestent, mais même celles qu'on redoute. On met ainsi en péril la république que l'on veut établir, car ceux qui prétendent fonder la liberté doivent employer les moyens de la tyrannie et ils soulèvent contre eux beaucoup de ceux qui autrement les auraient soutenus. Plus ils avancent dans cette voie, plus ils provoquent d'opposition et se créent d'ennemis, jusqu'au moment où le pouvoir se concentre en quelques mains. Dès lors, la chute est inévitable, parce que ce gouvernement, issu d'une révolution, n'a pas ce qui permet à un despote de se maintenir, malgré les haines de tout un peuple : l'unité de vues, le secret du conseil, la puissance du commandement et la confiance de l'armée.

Les jacobins ont perdu la République, non tant parce que leurs idées étaient fausses, que parce qu'ils ont voulu les imposer à un peuple qui n'y était pas préparé.

Quand, à la suite d'une révolution, on est amené à changer la forme du gouvernement, il ne faut pas, en même temps, vouloir modifier toutes les institutions et heurter toutes les habitudes.

C'est ainsi que la république anglaise, malgré les mâles vertus et l'énergie des puritains, a abouti à la restauration des Stuarts et que la république française de 1792, malgré l'enthousiasme, l'amour de la liberté et la force d'esprit de ceux qui l'ont décrétée, a rendu possibles quinze années du despotisme le plus systématique qu'aucun pays ait jamais subi.

La grande république des États-Unis s'est maintenue, parce qu'elle a conservé intactes toutes les institutions qu'elle possé-

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