‹ Le gouvernement dans la démocratieChapitre 81 sur 134 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

L'ANARCHIE

L'anarchie est le rêve à la fois de certains fous furieux et des plus pacifiques des utopistes.

C'est Proudhon qui a le premier vanté l'anarchie, entendant par là l'absence de gouvernement. Et en effet, si les hommes étaient parfaits, s'ils voyaient tout ce qu'ils doivent faire et s'ils le faisaient ; si spontanément ils accomplissaient leur devoir : Neminem Ixdere, cuique snum tribuere, toute contrainte et par conséquent tout gouvernement serait inutile.

Mais plus les êtres humains sont près de la brute, obéissant à leurs appétits de la proie ou de la femme, plus ils doivent être bridés, pour que le progrès s'accomplisse. Sans l'autorité des lois et du pouvoir, c'est le choc universel des concupiscences déchaînées, la lutte de tous contre tous.

Les anarchistes s'imaginent qu'en abattant les institutions qui écrasent aujourd'hui le peuple, on verrait naître de son instinct affranchi de toute entrave un ordre si parfait que la contrainte ne serait plus nécessaire, les besoins et les désirs de tous étant satisfaits.

C'est au fond l'idée de Rousseau, ou mieux encore celle de Fourier, qui voit naître l'ordre parfait du jeu libre de toutes les passions. Tout le mal social provient, non des hommes qui sont bons, mais des institutions qui sont mauvaises. Il faut revenir à l'état de nature. Ce serait le retour de cet âge d'or chanté par les poètes anciens et qui a hanté l'imagination du moyen âge. Montaigne vante aussi « l'état de nature » et ainsi ont fait la plupart des écrivains du xvine siècle. Mais hélas ! on

L'ANARCHIE

le rencontre chez les sauvages, ce régime naturel : c'est l'écrasement des faibles qu'on tue et qu'on réduit en esclavage quand on ne les mange pas; c'est la femme, toujours esclave dans la ruche polygame ou dans le ménage monogame, travaillant la terre, portant les fardeaux, exécutant tout le travail, tandis que l'homme chasse, boit, fume et parle.

Nul n'a mieux dépeint ce que serait l'anarchie que Scheakspeare dans la Tempête :

« Gonzalvo. — Si j'avais à coloniser cette île, monseigneur, et si j'en étais roi, savez-vous ce que je ferais? Dans ma république, je ferais toute chose au rebours : aucune espèce de trafic ne serait permis; nul magistrat; nulle connaissance des lettres; ni richesse, ni pauvreté; nul usage de service; nul contrat ; nulle succession; pas de bornes, pas d'enclos, pas de champ labouré, pas de vignoble; nul usage de métal, de blé, de vin, ni d'huile. Nulle occupation : tous les hommes sans rien faire, et pour les femmes de même, mais innocentes et pures. Point de souveraineté; tout en commun. La nature produirait sans sueurs ni efforts humains. Ni trahison, ni félonie; donc ni épée, ni pique, ni coutelas, ni mousquet, ni aucune autre arme. La terre produirait tout en abondance par sa propre fécondité, de quoi nourrir mon peuple innocent.

« Sébastien à Antonio. — Pas de mariage parmi ses sujets.

« Antonio. — Non, mon cher : un peuple de flâneurs et tous chenapans et courtisanes. »

Dans des vers satyriques, où se trahit l'hostilité du pangermanisme et du panslavisme, l'humoriste allemand Haussmann trace ce portrait des anarchistes nihilistes.

Wir wollen unstre Weiber tauschen; Wir wollen uns mit Schnaps besaufen Und ailes soll gemcinsam sein!

Wir wollen uns mit fett beschmieren Wir wollen in der Sonne spazieren Wir wollen freie Russe sein.

iNous voulons échanger nos femmes.

Nous voulons nous enivrer d'eau-de-vic, Et tout doit être commun à tous.

Nous voulons nous enduire de suif; Nous voulons nous promener au soleil ; Nous voulons être des Russes "libres.

E. DE LAVELEYE. — DÉMOCRATIE. — I

110 LES GOUVERNEMENTS

ÏOcqueville dépeint les anarchistes de la Révolution française, qui sont semblables à ceux d'aujourd'hui :

« On vit apparaître des révolutionnaires d'une espèce inconnue, qui portèrent l'audace jusqu'à la folie, qu'aucune nouveauté ne put surprendre, aucun scrupule ralentir, et qui n'hésitèrent jamais devant l'exécution d'aucun dessein. Et il ne faut pas croire que ces abus nouveaux aient été la création isolée et éphémère d'un moment, destinés à passer avec lui; ils ont formé depuis une race qui s'est perpétuée et répandue dans toutes les parties civilisées de la terre; qui partout a conservé la même physionomie, les mêmes passions, le même caractère. Nous l'avons trouvée dans le monde en naissant; elle est encore sous nos yeux1. »

Mirabeau, réfutant l'idée de Rousseau que la société se constitue par le sacrifice de la liberté, répond : « Les hommes n'ont rien voulu sacrifier en se réunissant en société. Ils ont voulu et dû étendre leurs jouissances et l'usage de la liberté par les secours et la garantie réciproques. »

Platon fait également dériver l'État de l'impuissance de l'homme isolé et du besoin qu'il a de la société. (République, II.)

Plus augmentera le nombre de ceux qui veulent établir l'anarchie par l'emploi de la force et la destruction de l'ordre social, plus sera proche la restauration du despotisme et l'emploi de la compression la plus dure et la plus inexorable.

Toutefois l'anarchie, dans le bon sens du mot, est peut-être la meilleure forme de gouvernement. Nulle part je n'ai trouvé un régime qui se rapproche plus de cette « an-archie » rêvée par Proudhon, c'est-à-dire de l'absence de gouvernement, que dans les cantons suisses à Landsgemeinde où s'exerce le gouvernement direct. Je prendrai comme exemple le demi-canton d'Appenzell-ausser-Rhoden, où j'ai pu l'observer par moimême.

Qu'est-ce que la démocratie? C'est le régime politique où la nation se gouverne elle-même, où est appliqué, par conséquent, le principe : Tout par le peuple, tout pour le peuple. Ici, non seulement le peuple est souverain, mais il exerce lui-même la

(1) V. dans mon Socialisme contemporain, le chapitre : l'apôtre de la destruction universelle.

L'ANARCHIE

souveraineté. Une fois par an, le dernier dimanche d'avril, il se réunit tout entier, alternativement à Trogen et à Huntwil. Tout citoyen majeur est obligé, sous peine d'une amende de 10 francs, de se rendre, portant un sabre ou une épée, à cette assemblée, qui n'est autre que le champ de mai des Germains et des Francs.

Sont soumis à ses votes, le budget et tous les projets de loi émanant soit du Conseil cantonal, soit de l'initiative d'un certain nombre d'électeurs. La discussion est interdite ; on vote à main levée, par oui ou par non; on procède ensuite à l'élection des sept membres du Conseil exécutif (Rrgierwigsrath), et des onze membres de la Cour de justice supérieure (Obergericht). A la fin de la séance, qui ne dure guère qu'une heure et demie, tous les assistants prononcent à haute voix le serment de défendre la patrie et de se dévouer au bien général. Cela produit une impression profonde. Tous les citoyens ont reçu un exemplaire des projets de loi et de leur exposé des motifs.

Les communes sont complètement autonomes, dans les limites des lois générales de la Confédération et du canton. Là aussi, les citoyens règlent directement les affaires publiques. Une fois par an, ils se réunissent obligatoirement en assemblée générale, ordinairement dans l'église.

Ils votent le budget, les dépenses, les impôts, les règlements locaux et élisent les membres du Conseil communal, y compris Yllauptman ou maire, ceux du Conseil cantonal, ainsi que les juges du tribunal communal et du tribunal de district.

Le Conseil communal tient séance une fois par mois, au moins, et chaque fois que l'urgence l'exige.

Ici aussi, se pratique Yan-archie. Le gouvernement n'est pas une institution extérieure au peuple, il est « immanent » dans le peuple. 11 n'y a point de fonctionnaires politiques, judiciaires ou administratifs rétribués. Les fonctions existent, mais elles sont remplies obligatoirement par les citoyens élus, qui, tous, sont soumis à réélection chaque année.

Il n'y a que les instituteurs et les secrétaires du canton et des communes qui reçoivent un traitement.

Le pouvoir exécutif est exercé par le Regierungsrath, qui se réunit tous les dix ou quinze jours. Ses sept membres, y compris le Landamman ou Président de la République, reçoivent

LES GOUVERNEMENTS

un jeton de présence de 10 francs, plus 20 centimes par kilomètre pour frais de déplacement; et comme ils viennent des différentes parties du pays, cela fait supposer qu'ils arrivent à pied.

C'est dans l'organisation judiciaire qu'on saisit surtout cette absence complète de fonctionnarisme. On ne peut rien imaginer de plus démocratique.

Dans chaque commune, l'assemblée générale des citoyens nomme un « conciliateur » ( Vermiltler) et un tribunal communal de cinq membres. Celui-ci se réunit une fois par mois et juge, en première instance, les affaires civiles jusqu'à concurrence de 300 francs et les contraventions de police.

L'appel se fait devant le tribunal de district, dont les neuf membres sont élus par les différentes communes du district. Il se réunit une fois par mois et juge toutes les affaires en première instance.

Le tribunal criminel est composé de sept membres élus parmi les juges communaux et de district. Il se réunit une fois par mois, à Trogen.

En dernière instance, toutes les affaires civiles et criminelles sont portées devant la Cour suprême, dont les onze membres, élus par la Landsgemeinde, se réunissent aussi une fois par mois, à Trogen.

Tous ces magistrats ne touchent point de traitement, mais un jeton de présence de 6 fr. 50, plus 20 centimes par kilomètre de frais de déplacement.

Jusque récemment, la fonction d'avocat était absolument interdite. Maintenant leur intervention n'est admise que devant VObergerichl.

Ce système coupe dans sa racine ce fléau des démocraties modernes, la curée des places : « aux vainqueurs les dépouilles » , comme disent les Américains, dont la république est minée par cet abus.

Mais à quelle condition fonctionne cet étonnant régime? A condition que l'instruction soit universellement répandue. Voici quelques faits à ce sujet.

Tous les enfants sont rigoureusement obligés de fréquenter l'école primaire durant sept années, de six à treize ans; en outre, l'école de répétition [Uebungsschule) de treize à quinze

L'ANARCHIE

ans ; la gymnastique est obligatoire jusqu'à seize ans et l'école de travail (travaux de mains, économie domestique, etc.), pendant quatre ans, pour les filles.

En outre, plusieurs communes, Heiden entre autres, ont organisé des écoles complémentaires du soir, dont elles imposent la fréquentation jusqu'à dix-huit ans.

Aussi voit-on sans cesse les chemins couverts d'enfants se rendant à l'école et portant, dans un petit sac au dos, le matériel scolaire, que la commune fournit gratuitement.

Filles et garçons reçoivent l'instruction en commun; elle est gratuite et non confessionnelle.

Les écoles libres sont tenues d'avoir des maîtres diplômés et autant d'heures de classe que les écoles publiques.

A Heiden, 3,600 habitants, il y a sept écoles primaires, plus une école « réale » et 678 élèves, non compris ceux qui fréquentent les écoles complémentaires et les écoles de travail. Wolfhalden, 2,500 habitants, a cinq écoles et 500 élèves, donc 20 p. 100 de la population totale, proportion qu'on ne rencontre, je crois, nulle part ailleurs.

J'ai assisté à l'examen des conscrits, qui se fait par des délégués cantonaux, sous le contrôle d'officiers spéciaux. Il se compose : 1° d'une épreuve écrite, des calculs d'arithmétique et une rédaction; exemple : Quels sont les avantages du voyage à pied? et 2° d'une épreuve orale sur la Vaterlandskunde, « connaissance de la Patrie » : géographie, histoire et Constitution de la Suisse et du canton. On demande à des enfants qui n'ont fréquenté que l'école primaire : Indiquer les principaux passages des Alpes. Quelles sont les victoires sur les Autrichiens et les Bourguignons qui ont affranchi la Suisse? Parleznous de la guerre du Sonderbund. Quelles sont les autorités fédérales? Les réponses étaient souvent exactes et détaillées. Les cotes qu'obtient chaque conscrit sont inscrites dans un relevé général qui sert à montrer le degré d'instruction dans chaque canton : excellent moyen d'émulation.

Les bâtiments d'école sont autrement grands et commodes que ceux qu'on rencontre ailleurs. Ils sont répartis dans les différents hameaux de la commune afin d'en faciliter la fréquentation. L'ivrognerie qui se manifeste en public est punie; le nom de ceux qui s'en sont rendus coupables est affiché dans

LES GOUVERNEMENTS

tous les cabarets et cales et l'entrée leur en est interdite.

Le jour où les communes rurales auront le cinquième ou 20 p. L00 de leur population dans les écoles et où elles introduiront spontanément l'obligation scolaire jusqu'à dix-huit ans, je serai prêt à demander, non seulement le suffrage universel, mais le gouvernement direct et Yan-archie à la façon d'Appenzell.

Page 1