‹ Le gouvernement dans la démocratieChapitre 82 sur 134 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

LE DESPOTISME

On sait comment Montesquieu définit le despotisme : c'est le sauvage qui abat l'arbre pour en manger les fruits.

L'empereur Julien a mieux dit. Il cite d'abord Aristote : « Quant à ce que Ton appelle la royauté absolue, qui est le gouvernement d'un roi ayant le pouvoir de faire tout ce qu'il veut, il semble à quelques-uns contraire à la nature qu'un seul homme soit le maître de tous les citoyens, l'égalité étant une loi naturelle juste et nécessaire. » Puis le philosophe impérial ajoute : « Vouloir que la raison règne, c'est vouloir le règne de la divinité et des lois; vouloir qu'un homme règne, c'est vouloir le règne d'une bête fauve. » Admirable parole dans la houche d'un empereur tout-puissant.

On tient le despotisme en estime, dans l'exacte mesure où l'on tient en mépris l'espèce humaine. Si les hommes sont par eux-mêmes incapables de se diriger conformément à la raison, ils le seront encore bien plus de prendre part au gouvernement des sociétés; toujours il leur faudra un maître. Nul n'a exposé cette théorie avec plus de force que Hobbes dans ses livres du Citoyen et le Léviathan; si son point de départ est vrai, la conséquence est forcée : le despotisme est nécessaire, et par conséquent légitime.

Les abeilles et les castors, dit-il, sont faits pour vivre en société, ils sont heureux avec leurs semblables; l'homme, au contraire, n'a pas de sympathie pour l'homme; il vit avec lui dans un état d'hostilité continuel, homo homini lupus.

Par sa nature, l'homme est comme un enfant méchant, mais

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robuste, puer robustus. Il lui est permis de faire tout ce qu'il veut contre tous. Toute chose ayant été donnée à chacun et l'utilité étant la seule règle des individus, il s'ensuit que tous auront recours à la force. De là, des collisions inévitables dans l'état de nature, une guerre de tous contre tous, c'est-à-dire l'anarchie.

Mais cet état de choses est insupportable à l'homme. Une guerre continuelle est contraire à sa conservation; son intérêt bien entendu est donc de se réunir à ses semblables pour se défendre. Telle est la raison de la société.

Peu importe de quelle manière il sorte de l'état misérable dans lequel il se trouve, que ce soit par suite d'un accord de tous ou de quelques-uns, ou bien par la ruse ou la violence d'un seul, mieux avisé que les autres; dans tous les cas, il est dans son intérêt qu'à la place de cette guerre désordonnée au milieu de laquelle il vit, naisse un pouvoir qui fasse un emploi régulier de la force. L'autorité absolue d'un côté, une obéissance sans bornes de l'autre, sont les conditions nécessaires au maintien de toute organisation sociale.

Le despotisme que veut Hobbes est le plus complet qui se puisse imaginer. Au souverain appartient la détermination du bien et du mal, du juste et de l'injuste; aucune doctrine ne peut être enseignée sans son consentement; il règle tout ce qui concerne la religion, les lois, la propriété, la justice, la guerre ou la paix, sans que les citoyens aient rien à dire. Le souverain n'a pas de compte à rendre ; le peuple ne peut se révolter. Avant le gouvernement il n'y avait ni bien ni mal, ni juste ni injuste, ni vertu ni vice; tout cela n'existe que par la société; le gouvernement peut donc faire ce qu'il veut de cette société qu'il a tirée du néant, et le peuple ne peut se plaindre, car mieux vaut le despotisme que l'anarchie, la seule condition de l'humanité dans l'état de nature.

Bossuet expose une doctrine toute pareille. L'homme déchu, infecté du péché originel, est aussi incapable de se gouverner que les « loups » de Hobbes. L'autorité des rois doit donc être absolue. « Les rois sont des dieux et participent, en quelque façon, à l'indépendance divine. » « Contre l'autorité du prince, il ne peut y avoir de remède que dans son autorité. » (Polit, tirée de l'Écrit., iv, I, i.) Sans l'autorité du roi, point de droit,

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point de propriété : « Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommee que l'air et la lumière. Selon ce droit primitif de la nature; nul n'a de droit particulier sur quoi que ce soit et tout est en proie à tous. » (Liv. I, art. 3-4.)

Les philosophes du xviii* siècle, Rousseau en tête, optimistes absolus, prétendaient que les hommes, bons par nature, sont dépravés par les institutions mauvaises. Supprimez celles-ci et spontanément ils iront au bien. Ils seront donc capables d'établir un bon gouvernement et la démocratie est de droit.

Le pessimiste Hobbes et les philosophes optimistes ont à la fois tort et raison. Les hommes, pendant un certain temps, ne se civilisent que sous la contrainte d'un pouvoir fort; mais à mesure qu'ils s'éclairent, il est juste et utile qu'ils prennent une part déplus en plus grande dans le gouvernement.

Si malgré ce progrès, le despotisme se perpétue, il a les plus détestables effets. Les meilleurs citoyens, ne trouvant pas la place qui leur convient et ne pouvant corriger les abus qui les indignent en sont réduits à conspirer, à saisir le poignard du régicide et ainsi à retarder l'avènement de la liberté, car ils justifient un redoublement de rigueur dans la compression : ainsi en Russie naît le nihilisme et se maintient l'absolutisme.

Alors le despote, menacé par la haine de ses sujets, tremblant pour sa vie, est réduit à vivre comme un prisonnier, confiné derrière un triple rempart de gardes. Il jouit de moins de liberté qu'il n'en laisse à ses sujets, et je ne sais si le sort des infortunés qu'il envoie en exil n'est pas préférable au sien.

Le pire est que, s'il est prévoyant, il ne peut rien faire pour répandre les lumières et même pour favoriser le progrès matériel; il devrait interdire l'imprimerie, l'emploi de la vapeur et les chemins de fer; car à mesure que se répandront le bienêtre et l'instruction, ses sujets réclameront des institutions libres, semblables à celles dont jouissent les autres peuples.

Stuart Mill va jusqu'à écrire ceci : « Mal pour mal, chez une nation quelque peu avancée, un bon despotisme est plus funeste qu'un mauvais, car il détend les facultés et énerve les pensées et les sentiments d'un peuple. Le règne d'Auguste prépare celui de Tibère. » Les hommes alors deviennent indifférents à tout intérêt général. Sous cette compression forte mais douce,

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ils prennent goût à la servitude qui leur permet de s'enrichir et de jouir. Les caractères passifs se multiplient. Le sentiment qui domine est la résignation des Orientaux. Le Kef, c'est-àdire rêver à tout et ne rien faire, devient le bonheur suprême. D'où peut alors venir l'affranchissement?

Un despotisme dur et cruel a, du moins, ce déplorable mérite de pousser les peuples à l'insurrection. Celui où, d'après beaucoup de bons esprits, les sociétés modernes chercheront un refuge, pour échapper à l'anarchie et à des revendications égalitaires irréalisables, sera d'une tout autre sorte. Humain dans ses procédés, secourable pour les pauvres, il maintiendra, il accroîtra même Légalité, en relevant les petits et en abaissant les grands. Ce sera un césarisme teinté de socialisme. Les riches le soutiendront, parce qu'il leur procurera l'ordre indispensable à l'activité économique et le peuple l'applaudira, parce qu'il y verra un acheminement vers des destinées meilleures. Tous aujourd'hui sont plus avides de bien-être que de liberté.

Le despotisme, limité autrefois par les situations sociales, ne rencontrerait maintenant plus de bornes d'aucune espèce.

La force dont disposait la noblesse, l'autorité dont jouissaient les cours de justice, les privilèges des villes, des provinces et des corporations, surtout l'imperfection et l'impuissance de l'administration, bornaient le pouvoir du souverain.

Actuellement, ces barrières ont disparu et le mécanisme administratif s'est perfectionné au point qu'il saisit la société tout entière jusqu'en chacun de ses membres. Plus de résistances, plus de refuges! Des corps, des familles, des hommes osaient tenir tête à la puissance publique. Maintenant, l'idée de la résistance ne viendra plus à personne.

Quinet, parlant de ce régime, a dit : « Il y a dans le monde deux gouvernements qui ont réalisé l'idéal d'égalité civile, sans liberté. Ces deux gouvernements sont restés dans le souvenir des hommes comme la honte de l'espèce humaine : l'un est le bas-empire, l'autre le gouvernement de Turquie. » [La Révolution, II, p. 627.)

Toutefois, il est permis d'espérer que ce ne sera là qu'une phase passagère de rétrogression, dans la marche en avant de l'humanité, qui se fait, dit-on, non en ligne droite, mais par

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une ascension en forme de spirale. Elle atteindra, un jour, le but qui est la liberté et l'égalité proportionnelle, assurant à chacun une rémunération en proportion du mérite et de l'œuvre accomplie.

Ici encore j'aime à citer Quinet : « Nous avons vu dans ce siècle la plupart des symptômes qui ont marqué la décadence des vieilles sociétés, la puissance d'un seul, le silence de tous, la démission presque volontaire d'une nation ; mais au milieu de ces défaites, un point est resté invaincu. Il a été impossible de ramener le fond de la société à l'état du prolétaire romain ou bizantin.

« L'ouvrier moderne, tel qu'il est sorti de l'atelier de la révolution française, a sa fortune, sa dignité, son crédit dans ses mains. Il a un métier, presqu'un art. Quelle ressemblance y a-t-il entre lui et le prolétaire de l'antiquité, éternellement oisif, incapable, ne sachant que se chauffer au soleil, qui, avec toutes les libertés du monde, n'aurait pu en faire usage dans une société sans autre industrie que la guerre, hostile au commerce, au travail et à la paix. »

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