‹ Le gouvernement dans la démocratieChapitre 92 sur 134 · DE L'INFLUENCE DES FORMES DE GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

DE L'INFLUENCE DES FORMES DE GOUVERNEMENT

sation de la responsabilité, qui assure à l'homme industrieux les fruits de son travail, sont les conditions nécessaires du développement de la richesse. Un gouvernement le favorisera d'autant plus qu'il garantira mieux ces conditions.

Lorsque, comme sous l'ancien régime, l'impôt met à l'amende celui qui travaille et qui épargne, et n'atteint pas celui qui dévore, à la cour, l'argent arraché au cultivateur, il est sage de ne rien faire et de vivre au jour le jour. Lorsque, comme en Turquie, les exigences arbitraires du fisc croissent en raison des signes extérieurs de l'aisance, être ou paraitre pauvre est la seule garantie de sécurité.

Où le Turc a passé, l'herbe ne croît plus; non que le Turc soit pire que bien d'autres, mais c'est le gouvernement turc qui est détestable.

Sous Louis XIV, même cause et mêmes effets. Écoutons le maréchal de Yauban, « le pîus honnête homme de son temps, insensé pour l'amour du bien public, » comme dit Saint-Simon : « Si quelqu'un s'en tire, il faut qu'il cache si bien le peu d'aisance où il se trouve, que ses voisins n'en puissent avoir la moindre connaissance. Il faut même qu'il pousse la précaution jusqu'à se priver du nécessaire, pour ne point paraître accommodé. » [La Dîme royale.)

jLa peste, la famine etla guerre, ces trois fléaux dont la litanie demande que le ciel nous délivre, sont des maux passagers; bientôt la fécondité des mariages et celle du travail en réparent les ravages. Mais un mauvais gouvernement est un mal permanent. Tant qu'il dure, les maux qu'il engendre augmentent.

Montesquieu s'exprime admirablement à cet égard : « Il y a, dit-il, deux sortes de peuples pauvres : ceux que la dureté du gouvernement a rendus tels, et ces gens-là sont incapables de presque aucune vertu, parce. que leur pauvreté fait partie de leur servitude. Les autres ne sont pauvres que parce qu'ils ont dédaigné, ou parce qu'ils n'ont pas connu les commodités de la vie, et ceux-ci peuvent faire de grandes choses, parce que cette pauvreté fait une partie de leur liberté. » [Esprit des lois, xx, 3.)

Ailleurs, pour expliquer comment la liberté enrichit les peuples, le même auteur dit : « Règle générale, dans une

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lia (ion qui est dans la servitude, on travaille plus à conserver qu'à acquérir. Dans une nation libre, on travaille plus à acquérir qu'à conserver. »

Tocqueville dit : « Si les hommes parvenaient jamais à se contenter des biens matériels, il est à croire qu'ils perdraient peu à peu Fart de les produire et qu'ils finiraient par en jouir sans discernement et sans progrès, comme les brutes. » C'est exactement le spectacle que nous offre l'histoire de la Chine. Elle est arrivée de bonne heure à porter tous les arts industriels à un haut degré de perfection; mais une sorte de matérialisme l'a envahie. Le mécontentement du présent, Tinquiétude du mieux, l'aspiration vers l'idéal, ces sentiments que les prophètes d'Israël et le christianisme ont mis dans le cœur des Occidentaux, lui sont restés inconnus. Elle a mis en pratique les préceptes de l'Ecclésiaste : « Il n'y a de bon que boire, manger et jouir ; le reste est vanité et fatigue d'esprit. » La décadence de l'empire romain a présenté un tableau semblable.

Tocqueville a montré ailleurs, en traits qui ne s'oublient pas, l'influence de la démocratie sur la production de la richesse : « Toutes les causes, dit-il, qui font prédominer dans le cœur humain l'amour des biens de ce monde, développent le commerce et l'industrie. L'égalité est une de ces causes. Elle favorise le commerce, non point directement, en donnant aux hommes l'amour du négoce, mais indirectement, en fortifiant et généralisant dans les âmes l'amour du bien-être. »

Malgré les agitations inséparables de la liberté, les communes démocratiques de la Grèce, de la Flandre et de l'Italie ont joui d'une rare prospérité et jeté un grand éclat. L'historien florentin Machiavel en donne la raison : « La vertu des citoyens, leurs mœurs, leur indépendance avaient plus d'effet pour renforcer notre république, que leurs dissensions pour l'affaiblir. Un peu d'agitation donne du ressort aux âmes, et ce qui fait vraiment prospérer l'espèce est moins la paix que la liberté. »

La servitude amène la décadence parce qu'elle diminue l'activité. « Quand tout reste écrasé sous le joug, » dit Rousseau, « c'est alors que tout dépérit et que les chefs détruisent les peuples, ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. » (Tacite.)

« Le despotisme ruine les hommes en les empêchant de produire, plus qu'en leur enlevant les fruits de la production; il

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