K. DE LAVELEYE
divinité. Le sacerdoce n'était pas une caste, et il n'exerçait que peu d'influence dans l'État.
Si Louis XIV a établi en France un gouvernement aussi despotique que celui des empires de l'Asie, c'est en s'appuyant sur l'opinion des légistes et des évêques. Bossuet, dans sa Politique tirée de V Ecriture sainte, expose avec une admirable vigueur la théorie de l'absolutisme : « Dieu établit les rois comme ses ministres et règne par eux sur les peuples. » — « L'autorité royale est absolue. » — « Le prince ne doit rendre compte à personne de ce qu'il ordonne. » — « Il faut obéir aux princes comme à la justice même. Ils sont des dieux et participent, en quelque façon, à l'indépendance divine. » — « Les sujets n'ont à opposer à la violence des princes que des remontrances respectueuses, sans mutinerie et sans murmure. » Ainsi, logiquement, dans un pays catholique, le gouvernement doit être despotique, d'abord parce que tel est celui de l'Église qui sert de type ; ensuite, parce que les rois, tenant leur pouvoir directement de Dieu ou du pape, ce pouvoir ne peut être ni limité, ni contrôlé.
Voici en quel pompeux et vigoureux langage, Bossuet nous donne la définition de la monarchie, telle qu'elle ressort de la tradition catholique romaine, et telle qu'elle nous vient de la Rome des Césars et de la Rome des papes :
« Il faut obéir au prince comme à la justice même. Ils sont des dieux et participent en quelque façon à l'indépendance divine. Comme en Dieu est réunie toute perfection, ainsi toute la puissance des particuliers est réunie en la personne du prince . Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant ; que l'autorité cesse dans le royaume, tout sera en confusion. Considérez le prince dans son cabinet : de là partent les ordres qui font aller de concert les magistrats et les capitaines, les provinces et les armées. C'est l'image de Dieu, qui, assis dans son trône au plus haut des cieux, fait aller toute la nature. Les méchants ont beau se cacher, la lumière de Dieu les suit partout. Ainsi, Dieu donne au prince de découvrir les trames les plus secrètes; il a des yeux et des mains partout; les oiseaux du ciel lui rapportent ce qui se passe. Il a même reçu de Dieu, pour l'usage des affaires, une certaine pénétration qui fait penser qu'il devine. A-t-il pénétré l'intrigue, ses longs bras
LES ORIGINES BIBLIQUES ET CHRÉTIENNES
vont prendre ses ennemis aux extrémités du monde, ils vont les déterrer au fond des abîmes : il n'y a pas d'asile assuré contre une telle puissance. »
La Réforme, étant un retour vers le christianisme primitif, et surtout vers l'esprit démocratique des prophètes de l'Ancien Testament, engendra partout l'esprit de liberté et de résistance à l'absolutisme. Elle tendait à taire naître des institutions républicaines et constitutionnelles. Le protestant ne reconnaît en religion qu'une seule autorité, la Bible. Il ne s'incline pas devant l'autorité d'un homme, comme le catholique; il examine et discute par lui-même.
Les calvinistes et les presbytériens, ayant rétabli l'organisation républicaine dans l'Église, le protestant, par une suite logique, transporta dans la société politique les mêmes principes et les mêmes habitudes. L'accusation que Lamennais adresse à la Réforme est complètement vraie : « On avait, dit-il, nié le pouvoir dans la société religieuse; il fallait nécessairement le nier aussi dans la société politique, et substituer dans l'une et dans l'autre la raison et la volonté de chaque homme à la raison et à la volonté de Dieu; chacun, dès lors, ne dépendant plus que de soi-même, dut jouir d'une entière liberté, dut être son maitre, son roi, son Dieu. »
Bossuet reproche aussi, avec raison, au protestantisme d'avoir mis au cœur des nations l'amour de la liberté : « Prononcer généralement, comme Luther faisait, que le chrétien n'est sujet à aucun homme, c'était, en attendant l'interprétation, nourrir l'espritd'indépendance dans les peuples et donner des vues dangereusesà leurs conducteurs. {Histoire desVaria(io7i*,\ÀvAl,ch.n.)
Luther et Calvin, il est vrai, ne prêchent pas la résistance à la tyrannie ; ils la condamnent plutôt et préconisent l'obéissance. Ils n'admettent pas non plus la pleine liberté de conscience. Mais, malgré eux, le principe de liberté politique et religieuse et celui de la souveraineté du peuple sortent logiquement de la Réforme. La preuve en est que cela en a été partout le fruit naturel. Les écrivains réformés revendiquent les droits du peuple, et là où les protestants triomphent, ils établissent des institutions libres. Leurs ennemis ne s'y sont pas trompés : ils ont signalé, comme un mal, cette connexité entre La Réforme et la liberté.
« Les réformateurs, dit un envoyé vénitien en France au seizième siècle, prêchent que le roi n'a pas d'autorité sur ses sujets. » Par là, ajoute-t-il, on marche vers un gouvernement semblable à celui qui existe en Suisse et vers la ruine de la constitution monarchique du royaume *. »
« Les ministres, dit Montluc, prêchaient que les rois ne pouvaient avoir aucune puissance que celle qui plaisait au peuple; d'autres prêchaient que la noblesse n'était rien plus qu'eux -. » C'est bien là, en efïet, le souffle libéral et égalitaire du calvinisme.
Tavannes revient souvent sur l'esprit démocratique des huguenots. « Ce sont, dit-il, des républiques dans les États royaux ayant leurs moyens, leurs gens de guerre, leurs finances séparées et voulant établir un gouvernement populaire et démocratique 3. »
Le grand jurisconsulte Dumoulin dénonça les pasteurs protestants au Parlement, en disant « qu'ils n'ont d'autre dessein que de réduire la France en un État populaire, et d'en faire une république comme celle de Genève, dont ils ont chassé le comte et l'évêque, et qu'ils s'efforcent pareillement d'abolir le droit d'aînesse, voulant égaler les roturiers aux nobles et les puînés aux aînés comme tous enfants d'Adam et égaux par le droit divin et naturel. » Ce sont évidemment là les idées de la révolution française, et si la France était passée à la Réforme au xvie siècle, elle eût joui dès lors de la liberté et du selfgovernment, et elle les eût conservés.
En 1622, Grégoire XV écrit au roi de France pour l'engager à en finir avec Genève, foyer du calvinisme et du républicanisme. En France, après la mort de Henri IV, le duc de Rohan, huguenot, voulut « faire république, » en disant que le temps des rois était passé.
On a reproché à la noblesse protestante d'avoir voulu diviser la France en petits États républicains, comme en Suisse, et on fait un mérite à la Ligue d'avoir maintenu l'unité française. Ce
(1) Voyez, pour les idées politiques de la Réforme, l'ouvrage si iustructif de Laurent, La Révolution française, t. I, sect. n, § 3.
(2) Biaisa de Montluc. Collection des Mémoires de Pelitot, lre série, t. XXII, p. 26.
(S) Tavannes. Même collection, t. XXIII, p. 72.
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que les huguenots voulaient, en effet, c'était l'autonomie locale, la décentralisation et un régime fédéral consacrant les libertés communales et provinciales. C'est encore ce que la France cherche en vain d'établir, et c'est la passion aveugle de l'unité et de l'uniformité qui a fait échouer la révolution française et qui ramène trop souvent le despotisme.
Calvin veut que « le ministre du saint Évangile soit élu avec consentement et approbation du peuple, les pasteurs présidant sur l'élection ». C'est le régime que les calvinistes voulaient introduire en France.
« En l'année 1620, dit Tavannes, leur État était vraiment populaire, ayant les maires des villes et les ministres toute l'autorité, de quoi ils ne font part à la noblesse de leur parti qu'en apparence, tellement que s'ils venaient au-dessus de leurs desseins, l'État de France deviendrait, comme celui de Suisse, à la ruine des princes et des gentilshommes. »
Calvin réclame à Genève les droits de la souveraineté populaire contre les usurpations de l'oligarchie municipale. En France, en 1536, il défend les États généraux contre François 1er.
Dès leur première organisation, les huguenots français proclament l'égale admissibilité de tous à tous les emplois. Dans leurs assemblées, nulle préférence ni pour les nobles ni pour le prêtre. En 1573, l'assemblée de Milhaud décide que la souveraineté réside dans le peuple de chaque ville et que le conseil sera pris aussi indistinctement parmi les nobles et parmi les bourgeois. En 1573, l'assemblée de Nîmes, devançant le xvme siècle, siatua que dans les assemblées des protestants chaque province aura trois députés, un de la noblesse, deux du tiers État.
La molécule organique de la Réforme en France et en Suisse, de même qu'en Écosse, c'est la commune sous le nom d'Église. Chaque commune réformée a son autonomie, comme centre religieux d'abord, puis en conséquence comme centre politique. Les communes se rencontrent dans les synodes provinciaux, d'où sort le synode général. Dans l'ordre politique, les assemblées provinciales s'organisent et au-dessus d'elles l'assemblée générale. Les protestants français réfugiés en Hollande, fidèles aux traditions de leurs pères, y procla-
maient la souveraineté du peuple, à la grande indignation de Bayle ».
Aussitôt que la Réforme eût mis l'Évangile aux mains des paysans, ils réclamèrent l'abolition du servage et la reconnaissance de leurs anciens droits au nom de la « liberté chrétienne ». La Réforme inspira partout l'énergique revendication des droits naturels : la liberté, la tolérance, l'égalité des droits, la souveraineté du peuple. Elles sont inscrites dans un grand nombre d'écrits du temps, entre autres, dans le célèbre pamphlet de Languet : Junii Bruti celtœ vindiciae contra tyrannos, de principe in populum popuiigue in principem, légitima polestate, et dans le dialogue : De V autorité du prince et de la liberté des peuples 2.
Ces idées, qui forment la base des libertés modernes, ont toujours trouvé d'éloquents défenseurs dans le protestantisme. Le ministre Jurieu les a défendues contre Bossuet, dans un débat bien connu, et Locke les a exposées sous une forme scientifique. C'est à lui que Montesquieu, Voltaire et les écrivains politiques du xviue siècle les ont empruntées, et c'est d'elles qu'est sortie la révolution française. Mais, longtemps avant, elles avaient été appliquées, avec un succès soutenu, dans les États protestants, en Hollande d'abord, puis en Angleterre et surtout en Amérique.
Le fameux édit du 16 juillet 1581, par lequel les États généraux des Pays-Bas proclament la déchéance du roi d'Espagne, consacre nettement la souveraineté du peuple. Pour détrôner un roi, ils devaient nécessairement invoquer ce principe : « Les sujets ne sont pas créés de Dieu pour le prince, afin de lui obéir en tout ce qu'il lui plaît de commander, mais plutôt le prince pour les sujets, sans lesquels il ne peut être prince, afin de les gouverner selon le droit et la raison. » L'édit ajoute que les habitants ont été obligés, pour se soustraire à la tyrannie du tyran, de se soustraire à son obéissance : « Il ne leur reste d'autre moyen que celui-là pour conserver et défendre leur ancienne liberté et celle de leurs femmes, enfants et pos-
(1) Anquez, Hist. des Assemblées politiques des réformés en France, 1573-1622
(2) Mémoires de l'État de France sous Charles IX, t. III, p. 57-6 i. Voyez Laurent, Révolution française, t. 1, p. 3 45.