PRÉFACE
C'est toujours à la suite d^une révolution, violente ou pacifique, que Ja république est proclamée en France. Elle est Vultima ratio du peuple contre les abus, les folies et les crimes de la monarchie; et depuis quatre-vingts ans trois dynasties ont tellement lassé la patience de la nation qu'elles font jetée trois fois dans les bras de la république.
Et pourtant c la France n'est pas républicaine i, crient en cbœur et répètent sur tous les tons les monarchistes de toute nuance^ c'est-à-dire tous ceux qui ont quelque intérêt d'ambition, de vanité ou de fortune, à conserver ou à étendre le cercle des privilèges et des abus inhérents à toutes les monarchies.
Mais si la France n'est pas républicaine, comment ^ se Tait-il qu'elle soit si peu monarchique, qu'elle , applaudisse à IVcroulemcutdes trônesconslitutipQ- L Leis ou despotiques, et ne mette pas vingt anuéeE L à user les couronnes qui semblent le plus solides?
Ne serait-elle donc ni républicaine ni monartchique, et oscillerail-elle capricieusement de la f monarchie a la république, sous l'impulsion aveugle I de je ne sais quelle fatalité ? On serait tenté de le r croire, en la voyant |)ériodiquemeiit changer la t forme de son gouvernement avec uue apparence de I légèreté qui désespère lour ii tour les monarchistes [ et les républicains.
Pour trouver la solution de ce problème, il faut I étudier à Tond la philosophie de notre histoire I contemporaine.
En réalité, la Franct;, impatiente de tout jotig, [regimbe contre tout ce qui froisse sa passion pour t l'égalilé el la liberté. Dans notre pays les citoyens, Imème les plus ignorants, ceux qui paraissent Imonlrer la plus humble el la plus servile déféreose
pour l'ari8tocratî# de la fiaaooe et de la ooUeiee, gardent aa fond de leur ocBar un ardent dtfeir d'é*mancipation, et compensent par l'enviei quelquefois par une sourde haine^ ce que leur ierrilité i oiéressée leur fait perdre de leur dignité d'hommes libres^ de leurs droits à l'égalité. Le paysan, qui ne se laisse mener que par son intérêt, et que son étroit égoïsme rend incapable d'éprouver aucun sentiment de solidarité) se lasserait vite d'une direction qui ne ménagerait ni ses susceptibilités ni ses teadances vers l'égalité et la liberté. Il faut lui cacher et surtout lui dorer les chaînes qu'on lui met aux mains. La terreur peut avoir prise sur lui quelque temps, mais il finit par la braveri s'il y va de sonr intérêt.
D'un autre côté, s'il est dans les classes élevéee et instruites des hommes qui font aisément le sacrifice de leur liberté et de celle des autres, pour vivre des peiviléges et des abus qui forment le cortège obligé des monarchies, il en est aussi ehes qui prévaut et domine le sentiment de la justice; il
len est qui ont la passion de répandre la lumière et [la vérité, de hâter l'éclosioD des âmes et les dévef loppemeols du progrès. Ceux-là rayonnent à ces tfoyers ardents qui s'appellent les grandes villes, et réchauffent au loin les esprits et les cœurs. Poètes, rsavants, philosophes, historiens, journalistes, ils laont le cerveau et la conscience du pays; ils sont I vraiment les pasteurs du peuple, qu'ils conduisent ■ en droite ligne à la république. Ils s'appellent I Victor Hugo, Littré, Varherot, Louis Blanc, Michelet, iDeleseluze, Peyral, Brisson, Rochefort.
Donc, par instinct aussi bien que par raison, la ['France veut être libre, et quelque travail que l'on rpuisso faire pour la ramener en arrière, en deçà de [ la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, I lorsqu'elle estresléequiuze ou vingt ans immobile en I apparence, repliée sur elle-même, à l'ombre d'une I monarchie, tout à coup elle se redresse, bondit en I avant et culbute un trône et une dynastie.
Elle aime la paix, le bien-être, la vie douce et ans secousses; elle abhorre les révolutions, mais
elle aime par-dessus tout la liberté, l'égalité, la justice; et quand elle se retrouve elle-même, elle a plus d'horreur du despotisme que des révolutions.
Révolution I on peut Teifrayer de ce mot pendant des années entières ; malgré son effroi, quoi qu'il lui en coûte, plutôt que d'accepter toutes les fantaisies monarchiques, elle se jette dans la révolution pour retourner à la république.
Qu'est-ce donc que la république? Qu'est-ce que la révolution? Ecoutez les partisans des monarchies ; ces deux mots qui, selon eux, représentent lamême idée, signifient désordre^ anarchie, pillage, persécution des honnêtes gens et notamment des prêtres, partage des biens; bref, l'abomination de la désolation descendue sur TEglisç et sur le royaume de France. Donc, ceux qu'une réaction hypocrite veut tuer dans Tesprit des simples, des ignorants et des égoïstes, qui composent la grande majorité du peuple des campagnes et des petites villes de province, elle les appelle des révolutionnaires ; et
tous les répit blicaÎDs sont des révolulionoairet, puisqu'ils veulent que la monarchie Tasse place k la république. De commentaire eii commeulaire, de glose en glose, de serniun en sermon, de calomnie êo calomnie, voilà les républicains détigurés aux yeux de» paysans et peints comme des voleurs, des assassins, des buveurs de sang. Et vraiment, ce peuple aveugle n'est pas diTScile à tromper et à induire en erreur grossière; car sou intérêt souffre CruellemenL, toutes les fois qu'une révolution nécessaire le met en face de la république.
Lorsque uos përes [uirent la Bastille et assiégèrent Versailles et les Tuileries, la royauté par la grâce de Dieu des misérables descendants de Louis XIV était devenue intolérable. Elle avait conduit la France ù l'abaissement et à la misère. La propriété était restéf le privilège d'un petit lorabre et avait été stérilisée aux mains de la noblesse et du clergé. Le paysan, écrasé de dîmes iléricalei et de redevances féodales, avait élé réduit plus d'une Tois, dans le cours du xviu* siècle, à
brouter Therbe des champs^ et tandis qut la bcH&té de Louis XVI et les faveurs de Marie>-ÂQtoiDetU enrichissaient scandaleusement les favoris et les favorites, des ministres et des traitants menaçaient le peuple de lui faire manger du foin. La monarehie avait trafiqué de la faim de ses sujets et payé sae débauches infâmes avec les bénéfices odieux du pacte de famine. La monarchie, pour maintenir les privilèges et les abus qu'elle appelait ses préro* gatives, conspirait avec l'étranger contre la nation et voulait ouvrir aux Allemands et aux émigrés les portes de la France. Est-ce que sa garde même n'était pas une garde étrangère : régiments suisses» régimentsallemands, roya/cravato^ royal allemand, régiment de Nassau, etc. 7 La noblesse, C/Omme son chef, plus royaliste que française, était au mietix avec ses nobles auxiliaires d'outre-Rhin, Bouille avec le prince de Lambesc, avec Brunswick, avtc les nobles colonels étrangers au service du roi ou des princes d'Allemagne. Quant au clergé, sans autre nalionalité que sa nationalité catholique qui
le rattache à Rome et le soude à ses antiques privilèges et immunités, il travaillait par tous les moyens à sa disposition à conserver son pouvoir temporel et spirituel.
Donc, conlre l'invasion étrangère, appelée au secours d'une monarchie qui trahissait la France; contre les trahisons et les perfidies de l'iDlérieur, aussi bien que contre l'ennemi qui violait nos frontières, il Tallail un violent efforl ; il fallait uoe révolution et la république.
La violence et l'excès même de l'effort furent en proportion des dangers intérieurs et extérieurs uù se trouvait une nation, libre pour h) première fois, et ayant sur la gorge l'épée de Brunswick, aux flancB le poignard de la Vendée.
La république française dut contenir par la terreur l'ennemi intérieur qui l'allaquail par derrière, tandis qu'elle faisait face à l'étranger. La terreur dépassa les bornes de la stricte justice. Loin de nous la pensée de juslifier tous ses excès I ^fais rinv;iuu-:ii et la piicrrp, qui n'ont pas pour
règle la justice, viennent de nous ap[)rendre ce que peuvent la force et la terreur pour maintenir la discipline et étouffer les résistances d'un p^ys que Ton veut vaincre et conquérir. Rendre des propriétaires et des communes responsables des coups de fusil tirés de leurs propriétés etsur leurs territoires, accorder le pillage d'une ville à ses soldats, eu menacer d'autres pour leur extorquer des contributions de guerre, bombarder des villes ouvertes, n*est-ce donc pas faire de la terreur? Si l'on s'incline si facilement devant ces lois de la guerre, si aucune flétrissure n'est infligée aux généraux qui ont commis ces abus de la force, si on les excuse en disant que ce sont des sacrifices nécessaires au salut de Tarmée, pourquoi ces sévérités inexorables contre les excès de la terreur révolutionnaire qui frappa sans doute des victimes innocentes, mais • sauva la France de l'invasion ? Pourquoi tant d'indulgence et même d'admiration pour les rois et les princes guerriers et conquérants qui font, par la guerre, des myriades de victimes^ tandis que Ton
oe garde que de la réprobation contre ùb paupi traqué comme une bète fauve par les meules royales, contre un peuple encore peu éclairé, îtto de longs dt^sîrs de vengeances, et qui dans la fo» reur de la lutte, oii se jouent sa liberté et &oa existence, ne se maintient pas, comme un philosophe et un sage, dans les étroites limites de la justice?
Eh bien ! c'est celte guerre de gi-ants coatre l'ennumi du dedans et du dehors; c'est cette terreur nécessaire et fatale, née des circonstances qui ' entourèrent le berceau de la première république, , que les passions et les hypocrisies royalistes ont . exploitée pour taire peur de la république a ceux- L'tà même qu'elle avait tirés de la servitude pour [ leur donner le tnivail libre ei la propriété; c'est aux '^ fils de ces paysans vt de ces petits bourgeois, > acquéreurs de biens nationaux, que la réaction a inspiré la terreur de la terreur, du spectre rouge, des parlageuœ, de la république. A ces ignorants, elle a fait croire que la république était la cause et
la source de tons les maux, de toutes les sovffranoes, de tous les excès qui entourèrent sa naissance et sa courte vie, sitôt achevée par le crime inexpiable du 18 brumaire.
Post hoe ergo propter hoc ! Telle est la base invariable de la logique jésuitique de tous les ennemis de la république ; toutes les convulsions, toutes les crises du corps social, malade des fautes et des abus de la monarchie, sont imputées au médecin appelé m extremis pour tenter sa guérison ; et le malade, tenu dans T ignorance des causes réelles de sa souffrance actuelle, se voyant appauvri, misérable, couvert de lèpre et de plaies, comme Job sur son fumier, repousse et mord la main qui essaie de panser et de cicatriser ses blessures ; il revient aux empiriques de la monarchie et de TEglise, qui exploitent sa sottise et sa crédulité.
L'histoire de la révolution et de la première république, Thistoire du consulat et de Tempire, ont été tellement dénaturées et transformées en légendes terribles ou glorieuses, que pour les igno-
raots, qui sont en majorité, c'est l'empire et 1 empereur qui ont fait tout le bien dont ia France est redevable à ia révolution el à ia [jreinière république. L'empire el l'empereur sont restés l'objet du culte d'un peuple dont ils onl versé le sang à flots pour la satisfaction d'uue ambition inseusée, et excitent encore l'admiration d'une nation qu'ils avaient reçue grande el victorieuse, et qu'ils ont laissée vaincue, envahie deux fois et diminuée.
Les exploits impopulaires de la congrégation et le retour de la restauration au régime du bon plaisir et du droit divin Erent tomber le irûne de saint Louis sous les pavés d'une seconde révolution. La France chassa une seconde fois les Bourbons de la branche atnée et secoua le joug de la puissance cléricale. Elle s'arrêta à la monarchie constilulion- , Belle de l'ex-meiribre du club des Jacobins, du ( jeune général qui vainquit avec Dumouriez l'étran- [ ger à Jemmapes et à Valmy, du fils du conventionnel régicide Philippe-Égalité, ci-devant duc I d'Orléans.
Mais cette monarchie bâtarde, issue d'une révolu* tien et créée pour faire avancer la liberté et l'égalité , se mit bien vite à reculer, parce qu'il est de Tessence d'une monarchie de se replier sur ellemême pour se confiner dans le pouvoir personnel et échapper autant que possible au contrôle.
Elle recula, quand la nation marchait en avant; elle recula jusqu'au 24 février 1848. L'entAtement stupide d'un monarque doué d'un esprit fin et d'une habileté peu commune avait préparé la catastrophe et fait éclater une troisième révolution. Il s'était obstiné à refuser la réforme électorale, que Thiers alors jugeait nécessaire; il avait repoussé l'adjonction des capacités, c'est-à-dire l'annexion de l'aristocratie de l'intelligence à Taristocratie de la finance, et il ouvrait la porte à la république qui s'empressait de lever toutes les écluses électorales et de donner au pays ïe suffrage universel.
Il semblait que la république dé 1848, si douce, si débonnaire, si empressée à faire de la conciliation, aurait dû trouver grâce devant ses plus implacables
ennemis. Esl-ce que ces millions de parias exclus de la vie politique, qu'elle y avait appelés par l'établissement du suffrage universel, auraient l'insigne ingratitude de retourner contre elle l'arme mise 'entre leurs mains? Est-ce qu'on pourrait encore leur faire peur de celle republique si bénigne et pour eux si maternelle?
La réaction entreprit cette tâche et réussit à faire trébucher larépublique dans les fatales journées de juin, dans la quasi -monarchie élective de la préadence, et à la livrer désarmée au guel-apens de Louis-Napoléon. Et la réaction monarchique eut pour complice le suffrage universel ignorant et inconscient, affolé de terreur à la vue du mannequin du spectre rouge, encore épris de la légende napoléonienne et toujours en quête d'un sauveur.
C'est que la république de 1848 héritait des difticuilés sociales et Qnancières du règne de Louis- Philippe, et les 45 centimes, tombant stirlout à la L charge des paysnns, furent ex|)loilén contre elle par
cent-là même que cet im^t, mal âMis et mal réparti, avait le plus épargnés*
Ainai la douceur» la conciliation, les appels répétés à la concorde et à l'union n'avaient pas réussi atil républicains de 1848. Le cléricalisme, Pétemel et irréconciliable ennemi de la république» était venu aux premiers jours, poussé par la »peur, lui apporter son eau bénite, ses sourires et ses caresses hypocrites. Tartufe avait pris le masque républicain pour se faire accueillir par les Orgon, j'allais dire par les Crémieux et les Garnier-Pagès, du gouvernement provisoire. Tartufe, en bénissant les arbres de la liberté, qui devaient en mourir, dressait déjà ses batteries contre la république et se préparait à lui dire :
La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.
U y entra par la loi Falloux qui livrait Tinstruction publique et la jeunesse au jésuitisme et è TEglise, déjà en possession des femmes et des ignorants ; il y entra à la suite du coup d'État de décembre, qui lui donna en échange de ses prières,
de ses bénédictions et de son appui, une g permanente à Rome, les merveilles de Mentana et des autorisations par milliers de couvents de nonnes et de capucinières.
Vingt ans d'un régime énervant et abrutissaot de couvents et de casernes, de despotisme et d'iostniction cléricaie avaient singulièrement abaissé le niveau moral de la France; les révélations récemment Tailes sur les platitudes de ses lettrés démontrent que la gangrène et la pourriture impériale avaient gagné une partie du cœur et du cerveau.
Que l'on Juge par là de l'état du reste du pays : et notamment des provinces et des campagnes t soumises à la domination et à la direction com- [ binées de Tartufe et de Joseph Prudhomme, du ■ jésuitisme et de la bourgeoisie idioH/tée à son f école 1
A Paris et dans les villes, oh l'élément démo- ; cratique a de la force, de la vitalité et de l'intetr iigence, on se fait de singulières illusions sur la
poissance de Tidée républicaine et 8ur son infloence parmi les masses d'électeurs provinciaux et campagnards qui composent l'immense majorité de la nation . On s'imagine qu'il suffit de répéter la formule : Fiat lua>! pour que la lumière se fasse et frappe les esprits aveuglés par la peur, par Tégoïsme et parun enseignement quotidien qui les enveloppe de préjugés et de ténèbres. S'il est des penseurs, comme Michelet, Quinet, Littré et leurs disciples, qui ont vu et compris que la doctrine de la grftce et la doctrine de la justice, le catholicisme et la république sont des adversaires inconciliables et irréconciliables, combien de républicains ne sentent pas encore que la monarchie absolue ou constitutionnelle a sa base et sa racine dans le droit divin, incompatible avec le droit humain, c*esl*à-dire la souveraineté du peuple! Combien ne s'aperçoivent pas encore que l'Église, avec sa hiérarchie cléricale, avec son réseau de couvents et de confréries, avec son organisation puissante subventionnée par l'État, tient enlacée la société tout
entière, et est eo quelque sorle le ciment romun qui relie et unit entre eux tous les éléments de la réaction monarchique.
Mais elle sait bien, elle l'Église cathulique, que la république doit fatalement tdt on tard émanciper les consciences; au catéchisme de la grâce opppnf le catéchisme de la morale et de la justice ho* maine, et par la séparation de rËp;lise et de t'ËiSt ta reléguer, comme auiËtats-Unis, panni les asBOciatioDS libres entretenues par les associés et sans antre prépondérance que celle qui se puise dans la propagation des doctrioes aussi librement émisai [ que librement disentées et combattues. Or, elle ne ; veut pas de cette liberté qu'elle appelle la liberté du mal, elle qui se prétend infaillible, qui se dit . l'unique interprète des volontés de Dieu, et eut toujours pour principe de fermer la bouche à quiconque contestait et discutait ses doctrines, mi dogmes et ses révélations.
Donc, philosophes, libres-^penseurs, partisana da la liberté 'le conscience, républicains, soyons bien
sûrs que nous la trouverons toujours, ouvertemeut ou souterrainement, en hostilité et en lutte avee ridée républicaine. Sans nationalité, parce qu'elle a toujours aspiré à gouverner le monde et à le convertir au catholicisme, elle tendrait plutôt la main à Luther et à Calvin, elle s'allierait plutôt avec la Prusse protestante qu'avec la république fondée sur la liberté de penser. Est-ce que le pape refuserait, pour reconquérir sa royauté temporelle, les secours du kaiser d'Allemagne, du czar de Kussie et même du Grand-Turc? Ne les solliciterait-il pas plutôt, si sa diplomatie, inspirée par le Cesu, espérait les obtenir?
Donc le cléricalisme retourne contre la république le mot de Voltaire : Écrasons l'infftme! et pour arriver à ce but il exploite en France le suffrage nniverseL Les élections du 8 février 1871 ont mis les candidatures officielles des évèchés à la place des candidatures officielles du régime impérial.
Jasqu^ici le parti républicain ne s'est pas assez rendu compte de l'impulsion que peut donner à la
machine électorale du suffrage universel une lîb-* mensâ corporation parfaitement hiérarchisée et disciplinée, ayant au moins un homme influent dans chaque village. Le curé n'a pas de rival dans sa paroisse et il trouve des auxiliaires dans le château ou la maison bourgeoise dont la fortune exerce SOD prestige sur lu payiiao. Celui-ci, qui sacrifie- j rait peut-être l'intérêt de son salut éternel, ou qui n'en aurait pas grand souci, se laissera conduira par ses intérêts pécuniaires; il se gardera bien de les compromettre par un acte d'indépendance. Il votera comme le curé qui lui donne sa liste de candidats, comme le propriétaire qui lui donne du travail et le conduit dans son char-à>bancs à l'urne du scrutin. Voilà ce que nous avons vu en province, et ce que semblaient ignorer les députés de Paris, qui ont assumé la responsabilité du gouvernemeni provisoire de la république de 1870.
Est-ce à dire que le suffrage universel n'a pas rendu l'opinion des électeurs de la province? Telle n'est pas notre pensée.
La réaction a eu cinq grands mois pour la préparer et la manipuler, en quelque sorte; elle a" pétri, comme une cire molle, une majorité dépourvue d'instruction et d'intelligence, incapable de se faire par elle-même une opinion, et elle lui en a fabriqué une qui a été acceptée et exprimée avec un merveilleux ensemble. Sur ce mot d'ordre : La paix ! les électeurs ont serré les rangs et emboîté le pas, avec une discipline. .. prussienne!
Ont-ils voulu rappeler Napoléon III ? Oui, si leur beurre et leur blé doivent reprendre faveur, comme sous son règne; si le commerce redevient florissant, si l'Impératrice peut, ainsi quMls sont tentés de le croire^ rapporter des milliards pour indemniser la Prusse et ne pas augmenter leurs impôts. Si la famille d'Orléans leur inspire les mêmes espérances, si on leur promet en son nom les mêmes avantages, que la branche cadette revienne! Le retour de Henri Y soulève une objection : les électeurs de la campagne ont un vague souvenir de la dtme, de la corvée et de la féodalité; ils veulent bien
quo les prêtres et les cbàtelaios les coDseitleni et
les guident, mais ils ne veulent pas qu'ils les goa-
vernent, parce que ce serait le gouvernement
féodal.
Pour le moment la république leur fait peur,
[ uomme le symbole de la guerre, et parce qu'on
< leur a persuada que les républicains des villes
L pilleraient ce que l'envahisseur prussien ne leur a
'' pas pillé.
Certes, jamais il n'aura été donné à l'historien ■ honnête de constater, d'une façon plus évidente et plus palpable, avec quelle fausseté et quelle hypo- I crisie les partis hostiles à la république l'auront j calomniée, et auront exjiloité l'ignorance et la crédulité publiques, pour en faire le bouc émissaire , de la nation et lui mettre sur le dos tous les péchas ! d'Israël. C'est elle que l'on accuse de cette guerre, I du mauvais état des armées, de la ruine et de la honte de la France, elle qui a tenté de s'opposer i i la guerre, de rétablir nos armées, d'armer le pays > et de »auver la fortune et l'honneur de la patrie'
Et cettx qui l'aoouseQt, ce soùt les hommes des régimes déchus, ies hommes de toutes les servilités et de tous les serments, qui n'ont eu que des Te Deum et des Applaudissements pour le César stu^pide qui jetait la France dans cette guerre néfaste. Ce serait un spectacle propre à faire désespérer de l'avenir de la France et de l'humanité, si Tidée immortelle de justice et de progrès pouvait s'éteindre et périr.
Mais si la réaction, ni le peuple qu'elle mène D ont le droit d'accuser la république de nos désastres, imputables à ses accusateurs hypocrites ou ignorants, qu'il soit permis aux républicains d'émettre en toute sincérité leur opinion sur la conduite politique et les fautes dont son gouvernement provisoire, durant cinq mois, lui a fait endosser la responsabilité. D'autres diront comment le gouvernement de Paris, par sa mollesse el ses faiblesses, a conduit la grande cité républicaine à la capitulation lamentable du 28 janvier. Pour moi, je n'esquisserai que Thistoire non moins triste de
la délégation provinciale pendant son séjour à Tonrs. Je ne la suivrai même pas à Bordeauxi où elle est allée terminer sa carrière dans des velléités tardives et impuissantes d'une dictature républi* oaine aux abois. Je ne dirai que ce que j'ai vu à Tours jusqu'au 8 décembre 1870, ce dont j'ai été le spectateur affligé.
Tours, S4 féTrier 4 874 .