CHAPITRE PREMIER
Situation des finauces à la mort de Colbert.— Résamé de son administration. — Mauvaises dispositions de madame de Maintenon à l'égard de la famille de ce ministre. — Vues de Louis XIV dans le choix du nouveau contrôleur général.— Achille de Harlay et GourviUe aspirent à cet emploi. —Leurs portraits. — Le roi nomme Claude Le Peletier, ancien prévôt des marchands. — Comment le ministre Le Tellier le fait accepter.
Celui de tous les ministres de Louis XIV qui a, sans contredit, le plus contribué à la splendeur et à la popularité de son règne, Jean-Baptiste Colbert, était mort le 6 septembre 1683. Si, à cette époque, les jours de son ancienne faveur étaient passés, du moins sa vie s'étaitclle achevée au faîte des honneurs et des emplois, ce
qui, avant lui, n*était arrivé, selon la remarque de ses contemporains, à aucun surintendant des finances, tant l'obligation de pourvoir aux besoins de l'État et les mécontentements qui en résultent d'ordinaire s'accordent mal avec la stabilité des ministres ! Malgré les cris de joie avec lesquels des esprits égarés l'avaient accueillie, cette mort, de laquelle date la période décroissante du règne de Louis XIV, fut, on peut le dire, un malheur public. Deux fois, dans l'espace de vingt-deux ans, Colbert avait relevé, d'une manière inespérée, la fortune de la France. La première fois, en 1 661 , après les déprédations du cardinal Mazarin et de Fouquet, le successeur du surintendant avait, il est vrai, rétabli l'ordre par l'arbitraire et la violence, dépouillant les rentiers sur des arrêts de la Chambre de justice, véritable cour prévôtale organisée par lui, et qui avait aussi pour mission de faire rendre gorge aux financiers du temps, dont les taxes ne s'élevèrent pas à moins de 110 millions. En même temps, il avait fait annuler des aliénations onéreuses au domaine, réadjugé les fermes et les octrois qui parurent livrés à vil prix , et révoqué un grand nombre d'anciennes lettres de noblesse achetées pour échapper à l'impôt. Plus tard, en 1 679, la guerre de six ans, à laquelle le traité deNimègue mit enfin un terme, ayant de nouveau profondément altéré l'équilibre du budget de l'État, Colbert, éclairé par l'expérience, avait adopté, pour ramener l'ordre dans les finances publiques, un plan d'une régularité irréprochable. Une création de rentes à 5 pour 100 ayant été très recherchée, à cause de la sécurité qu'inspirait le
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retour de la paix, il déclara obligatoire par rang d'émission, avec un délai de rigueur, le remboursement de celles qui avaient été créées pendant la guerre à un taux plus élevé, et réalisa ainsi, paisiblement et sans se* cousse, de 4679 à 4683, une économie annuelle de â millions.
Le résultat de ces mesures dispense d'en faire l'éloge.
En 4661, Golbert avait trouvé les impôts à 84 millions; en 4683, malgré une réduction de 22 millions sur les tailles, et grâce à l'augmentation successive des taxes de consommation pesant sur tous, l'impôt s'élevait à 412 millions, qui, déduction faite de 45 millions pour gages d'emplois, et de 8 millions montant de la dette publique constituée, donnaient un revenu net de 89 millions.
^ A la vérité, les dépenses ordinaires atteignaient 96 imillions,et, ce qu'on appelle aujourd'hui la dette flottante s'élevait à 38 millions en dépôt dans une Caisse des emprunts^ à 5 pour 400 d'intérêt, et remboursables à bureau ouvert. Il en résultait, comme on disait alors, une anticipation de 7 millions; mais, avec le système de remboursements et d'économie pratiqué depuis la paix par Colbert, il est évident que l'équilibre qu'il avait déjà une fois introduit dans le budget, antérieurement à la guerre de 4672, n'aurait pas tardé à y être de nouveau rétabli.
Pourquoi faut-il que ce ministre, dont l'administration est digne encore de servir de modèle sous tant de rapports, ait imposé mille gênes à l'industrie par les corporations et par de minutieux règlements, à l'agri-
culture par l'interdiction presque constante du commerce des grains, au développement des relations commerciales de la France avec la Hollande et TAngleterre, par l'augmentation exagérée de certains articles du tarif? Cependant, envisagée dans son ensemble, c^tte administration étonne par la multitude des objets sur lesquels elle s'est portée et par la grandeur des résultats. Le cardinal de Richelieu avait fortifié le gouvernement politique par le principe d'autorité; mais ce salutaire principe avait reçu, pendant les troubles de la Fronde, les plus déplorables atteintes. En le relevant, de concert avec Louis XIV, dont ce soin fut une des préoccupations principales, Colbert contribua à l'exagérer, comme il arrive à la suite de toutes les réactions, et il eut le tort de l'appliquer d'une manière beaucoup trop absolue au gouvernement des intérêts matériels et pri-i vés, qui ont plus besoin de liberté que de protection J Mais ces erreurs, par quelle passion pour les intérêts du peuple, par quelle ardeur pour la gloire et la prospérité de la France ne furent-elles pas rachetées? Il manque en outre à Colbert d'avoir courageusement résigné le pouvoir lorsque des guerres ruineuses et inutiles, à son avis, l'entraînèrent dans des expédients qu'il réprouvait. Enfin, que ne peut-on le louer encore, bien que sa probité n'ait jamais été sérieusement soupçonnée, d'avoir, au lieu de 1 millions qu'il amassa, légué à sa famille et à la France l'exemple d'une modeste fortune et d'un noble désintéressement? Un pareil caractère eût, il est vrai, touché à la perfection, et, par malheur, la faiblesse humaine perd rarement tous ses droits.
Quoi qu'il en soit, il s'agissait de pourvoir aux emplois que Colbert avait remplis. Au moment de sa mort, ce ministre était secrétaire d'Élat, et il avait, outre les attributions spéciales attachées à celte charge, l'administration de la marine, le contrôle général des finances et la surintendance des bâtiments. En 1672, le marquis de Seignelay, son Als aîné, avait obtenu du roi la survivance à la charge de secrétaire d'État, avec l'administration de la marine, qu'il dirigeait, dans les derniers temps, sous la surveillance assidue de Colbert. Dans une lettre écrite à une de ses amies, le 1 Q septembre 1683, quatre jours après la mort de ce ministre, madame de Maîntenon annonçait que Seignelay avait voulu obtenir tous les emplois de son père, mais qu'il n'en avait eu aucun. « Il a de l'esprit, ajoutait madame de < Maintenon, mais peu de conduite. Ses plaisirs passent « toujours devant ses devoirs. Il a si fort exagéré les « qualités et les services de son père qu'il a convaincu « tout le monde qu'il n'était ni digne ni capable de le « remplacer K » D'ailleurs, l'importance qu'avaient donnée à Colbert ses grandes fonctions était telle, qu'au témoignage même de madame de Maintenon, on lui avait supposé, quoique sans motifs, des desseins pernicieux. Peu favorablement disposé, on peut en juger d'après ce qui précède, pour le marquis de Seignelay, Louis XrV se contenta de lui laisser la charge de secrétaire d'État de la marine, qu'il n'aurait pu lui retirer sans un grand éclat. En même temps, il donna au
« Lettres de madame de Maintenon. Lettre à madame de Saint-Géran, t. Il, p. 338.
marquis de Louvois une nouvelle marque de faveur en Tautorisant à acheter de la famille Colbert la charge de surintendant des bâtiments. Il ne restait donc plus qu'à nommer à celle de contrôleur général.
Ce que Louis XIV voulait avant tout, et tel était aussi le secret désir de Louvois, c'était un contrôleur général qui , sans chercher à influer sur la marche générale des affaires, se bornât à faire rentrer au Trésor les fonds nécessaires au service de l'État, et s'abstînt de toutes représentations sur les dépenses qu'occasionnaient les bâtiments et les armées. Louis XIV avait trop souffert, sous ce rapport, de l'humeur de Colbert, les embarras que lui avait causés l'opposition faite par ce ministre à quelques-uns de ses plans et à ceux du secrétaire d'État de la guerre , Tinimitié incessante qui en était résultée entre ce dernier et le contrôleur général, étaient des faits trop récents, et il avait eu d'ailleurs trop de peine, depuis quelques années, à maintenir l'harmonie dans son Conseil, pour s'exposer à y introduire jamais un nouvel élément de lutte. Louis XIV avait , à ce qu'il paraît , eu d'abord en vue trois candidats : c'étaient de Harlay, procureur général; Gourville, l'ancien complaisant de Fouquet, compromis avec lui, condamné à mort par contumace, mais rentré depuis en grâce, à la suite de négociations où il avait rendu des services, et fort bien en cour depuis quelques années; enfin, Claude Le Peletier, ancien prévôt des marchands, qui s'était acquis, dans cette charge, la réputation d'un homme intègre, juste, bienveillant, et qui avait surtout pour
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lui d'être parent du chancelier Le Tel lier et de son fils Lou vois \
Le premier et le plus en faveur de ces trois compétiteurs, Achille de Harlay, était alors procureur général au Parlement de Paris. Son nom, des plus illustres dans la magistrature, sa haute position, une instruction vaste et solide, lui donnaient beaucoup d'influence sur le Parlement, où la vigueur de ses réprimandes était redoutée, et, par suite, un grand crédit auprès de Louis XIV. Il avait, en outre, rendu un service très apprécié, niais funeste, en facilitant, au moyen d'un précédent qui passa d'abord inaperçu, la légitimation des enfants adultérins du roi. Le duc de Saint- Simon, qui ne l'a pas flatté, pour ce motif, le représente avec des yeux perçants, pleins de feu, qui ne regardaient qu'à demi, mais qui, c fixés sur un client ou sur un « magistrat, étaient pour le faire rentrer en terre. » On savait, en outre, et c'était un titre de plus aux yeux du roi, qu'il était sans pitié pour les fripons, quel que fût leur rang. Mais, d'un autre côté, le procureur général avait en lui-même, comme il arrive souvent, son plus redoutable ennemi. C'était un esprit railleur, mordant, et l'on colportait de lui des pointes, des mots piquants, qui lui attiraient des ennemis, le faisaient craindre et
« Mémoires de GourvUle, collection Petitot, t. LU, p. 490. — Dans ses Particularités sur les ministres des finances , M. de Montyon cite encore , sans indiquer d'après quelle autorité , Desmarelz, neveu de Colbert; mais on verra plus loin qu'il ne put pas être sérieusement question de lui en ce moment, et pour quels motifs.
nuisaient à sa considération. Humble et obséquieux à la cour, on lui reprochait des formes bizarres et absolues dans les relations ordinaires. Enfin, il était d'un caractère hardi, entreprenant, ambitieux, et, par suite, toujours redouté des ministres, qui craignaient, s'il était une fois appelé au Conseil, qu'il n'y voulût être le maître et exercer la même autorité que dans le Parlement. Cette disposition d'esprit fut sans doute habilement exploitée auprès de Louis XIV, à peine délivré des soucis que venait de lui causer la rivalité de Colbert et de Louvois. Quoi qu'il en soit des motifs qui ame^ nèrent cette détermination , le procureur général, que le roi avait déjà refusé de nommer chancelier eni 677, à la mort de M. d'Aligre, échoua cette fois encore dans ses prétentions à la position de contrôleur général K On connaît Gourville par ses Mémoires si curieux par leur franchise, et qui donnent la plus juste idée des mœurs de son temps. Gourville, dit Saint-Simon, avait d'abord été domestique de M. de La Rochefoucauld , c'est-à-dire, d'après la signification que cette expression avait alors, attaché à sa personne en qualité d'intendant , comme Colbert l'avait été autrefois à Mazarin, ce qui lui valait, de la part de Fouquet, dans ses accès de désespoir, la même qualification. Doué d'une audace peu commune, fertile en expédients, habile, s'il en fût, à faire naître les occasions de se pousser et à les mettre à profit, Gourville avait, pendant les troubles de la Fronde, rendu de tels services au parti des princes,
» Mémoires du duc de Saint-Simon, t. I", p. 157. Biogra-phie unimrselle, article Achille de Harlay 111,
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qu'une nuit, caché dans Paris, où il s'était introduit au risque d'un péril imminent , il avait pu voir lui-même, attaché à un poteau , un arrêt par lequel le cardinal Mazarin l'avait fait condamner à la peine de mort. Plus tard, il se rallia à propos, obtint, des premiers, les bonnes grâces du cardinal, si enclin, comme on sait, à pardonner aux habiles et aux heureux, devint l'ami intime, le familier de Fouquet, participa aux opérations que favorisait le surintendant, et, suivant sa naïve expression, |>ro/!to beaucoup. Entraîné par Fouquet dans sa chute, après lui avoir donné, mais en vain, de prudents avis que l'événement justifia bientôt, il prévint l'orage, passa à l'étranger en même temps que le célèbre Vatel, alors attaché au surintendant, et fut une seconde fois condamné à mort et à la confiscation de ses biens, jusqu'à concurrence de 600,000 livres. Pendant que la Chambre de justice instruisait son procès,. Gourville voyageait magnifiquement en Angleterre, où les plus grands seigneurs auraient, dit-il, vainement cherché à le retenir, passait en Belgique, pour être plus près de la France, s^y mêlait activement de diplomatie, et fai^it si bien que, quelques années plus tard, il revenait à Paris plus en faveur que jamais, même auprès deColbert, qui l'admit dans son intimité. Un esprit juste et fin, un sens très droit, des amis considérables dans toutes les positions, en firent de nouveau un personnage en crédit. Il était pourtant, s'il faut en croire le duc de Saint-Simon, qui le juge d*ailleurs avec bienveillance, « d'un caractère naturellement a^sez brutal; mais il ne « se méconnut jamais, quoique riaêlé toute sa vie avec
« la plus illustre compagnie. » Enfin, « le roi lui> « même, dit Saint-Simon, le traitait avec distinction ^» Son aptitude reconnue pour les affaires de finances fut cause qu'on aurait songé à lui et qu'il aurait été désigné, si l'on doit s'en rapporter à son propre témoignage, au nombre de ceux qui prétendaient à cette partie de la succession de Colbert.
Les Mémoires de Gourville contiennent même à ce sujet une singulière anecdote. D'après sa version , que personne n'a jamais d'ailleurs appuyée ni infirmée, un de ses amis, le duc de Créqui, avait trouvé le moyen d'assister, quoique invisible, à la séance du Conseil le jour où Louis XIV fit connaître son choix. Ce jour- là, Gourville vit entrer chez lui le duc de Créqui. Le duc était rayonnant et lui apprit en toute hâte que, sur l'éloge pompeux que le chancelier Le Tellier venait de faire de lui, le roi l'avait agréé en remplacement de Colbert. Pour prix de cette heureuse nouvelle, le duc de Créqui demandait la faveur du nouveau contrôleur généTal, qui, sans doute, la lui promit de bon cœur 2. L'anecdote est-elle vraie ? Il est au moins permis d'en douter. Ce qui est certain, c'est que, dans tous les cas, le duc de Créqui n'avait surpris que le commencement de la conversation de Louis XIV et du chancelier. D'après celui-ci , en effet , le roi lui avait dit , quelques jours après la mort de Colbert , qu'il avait envie de donner les finances à Claude Le Peletier.Mais auparavant, avait ajouté Louis XIV, je veux avoir votre avis.
* Mémoires du duc de Saint-Simon, t. IV, p. 19. ' Mémoires de Gourville, loc. cit.
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— Sire, aurait répondu Le Tellier, Votre Majesté ne doit pas me croire; le père de M. Le Peletier a été mon tuteur, et j'ai toujours regardé ses enfants comme les miens.
— N'importe, dit le roi, dites-moi ce que vous en pensez.
— Sire, j'obéis. M. Le Peletier est homme de bien et d'honneur, fort appliqué; mais je ne le crois pas propre aux finances : il n'est pas assez dur.
— Comment ! reprit le roi , je ne veux point qu'on soit dur à mon peuple; et, puisqu'il est fidèle et appliqué, je le fais contrôleur généraV. »
C'est ainsi que le chancelier, en blâmant dans Le Peletier, avec une adresse consommée, des dispositions qui devaient naturellement passer aux yeux de Louis XIV pour une qualité essentielle, désigna à son choix, en même temps qu'il se débarrassait de deux concurrents redoutables, un homme qui , tant par les liens de la parenté et de la reconnaissance que par la douceur de son caractère, ne pouvait qu'ajouter encore à la prépondérance que Louvois avait déjà dans le Conseil^.
« Mémoires de Vabhé de Choisy, liv. IV. — L'abbé de Choisy raconte que ranecdote fut rapportée par le chancelier lui-même à un de ses amis.
^ On fit, à cette occasion, le jeu de mots suivant, que je donne pour ce qu'il vaut. Le Tellier avait dans ses armes trois lézards, et Colbert une couleuvre ; cela fit dire que ■ le lézard avait écorché la couleuvre , et que la peau en était chez le pelletier. » Biblioth. roy. Mss. Recueil Maure pas , t. V, p. 256, note d'une épitaphe de Colbert.