‹ Le gouvernement de Louis XIV; ou, La cour, l'administration, les finances et le commerce de 1683 à 1689;Chapitre 15 sur 82 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La France en 1689.— Ligue d'Augsbourg. — Démêlés avec le gouvernement pontifical. — Le contrôleur général craint de ne pouvoir suffire aux exigences de la guerre et supplie Louis XIV de le remplacer. — Son caractère. — Ses scrupules. — Résumé de son administration.—Faveurs qu'il reçoit de Louis XIV. — Il est nommé ministre secrétaire d'État, puis, à la mort de Louvois, surintendant des postes. — Quatrains en son honneur. — Allégories satiriques au sujet de sa retraite. — Chanson sur les ministres de Louis XIV en 1688. — Le Peletier se retire k la campagne où il se livre uniquement a la culture des lettres. — Il vient tous les hivers faire une retraite aux Chartreux de Paris. — Sa mort.

Six ans s'étaient écoulés depuis la mort de Colbert et l'entrée de Le Peletier aux affaires. Jusqu'alors, bien qu'il eût toujours été effrayé de la grandeur de sa tâche, ce contrôleur général en avait cependant supporté le fardeau, et la conscience qu'il avait de son infériorité ne s'était pas étendue au-delà de quelques amis auxquels il lui arrivait souvent d'exposer ses embarras. D'ailleurs, l'état militaire de la France n'ayant nécessité que des dépenses auxquelles un emprunt forcé sur les titulaires d'offices et quelques émissions de rentes onéreuses, mais peu importantes, avaient

suffi, les difficultés de la position avaient pu être surmontées. En 1688, les circonstances cliangèrent. Au commencement de cette année, à Venise, pendant la saison du carnaval, une ligue fameuse, projetée l'année d'avance à Augsbourg, dont elle prit le nom, rallia contre la France, en une nouvelle croisade, l'Angleterre, l'Espagne, la Hollande, l'Autriche, enfin toutes les puissances dont elle avait eu à soutenir le choc, de 1672 à 1678, dans une guerre heureusement terminée, il est vrai, par le traité de Nimègue. Bientôt après, une prétention injustifiable, un orgueil outré, excessif, de Louis XIV, vinrent compliquer la situation en ajoutant à tous ces ennemis un ennemi non moins redoutable par l'influence morale que son hostilité ôtait au gouvernement français sur les esprits, dans un moment où toutes ses forces lui étaient nécessaires. Les ambassadeurs étrangers près la cour de Rome possédaient encore alors un droit de franchise en vertu duquel ils pouvaient soustraire à la justice du pays tout malfaiteur qui parvenait à se réfugier, non-seulement dans leur hôtel, mais encore dans l'enceinte du quartier qu'ils habitaient. Le gouvernement pontifical cherchait avec raison, depuis longtemps, à faire cesser un abus aussi contraire à sa dignité et à son indépendance qu'à la justice, et tous les gouvernements, la France exceptée, avaient consenti à renoncer au droit de franchise de leur ambassadeur. L'obstination de Louis XIV, la prétention qu'il affecta de conserver ce droit à M, de Lavardin, ambassadeur nouvellement nommé, ayant ontraîné le pape Innocent XI aux seules mesures de ri-

gueur qui fussent à sa disposition, le gouvernement français répondit à l'excommunication prononcée contre son ambassadeur en s'emparant d'Avignon. Le caractère d'un gouvernement se trahit souvent, comme celui d'un individu, dans les circonstances les moins solennelles. Un tel excès de la force matérielle contre un pouvoir auquel cette force manquait absolument dut nécessairement réagir sur l'opinion de l'Europe, et nul doute que le spectacle de cette violence et de cet esprit de domination ne resserra les liens formés à Augsbourg. Peu de temps après, les déclarations d'hostilité se succédèrent, les ports de mer furent fermés, le royaume se couvrit de soldats, et la France fut de nouveau entraînée dans une guerre générale dont il n'était possible à personne de prévoir ni les résultats ni la fin^

A l'approche de ces événements, le cœur de Le Peletier se troubla et le courage ne tarda pas à lui manquer. C'était un ministre pour des temps pacifiques et prospères. A peine suffisant pour tenir le difficile gouvernail des finances au milieu du calme, il eut, au surplus, le bon esprit de prévoir l'orage et de comprendre que la situation nouvelle était au-dessus de ses forces. Quand Colbert était mort. Le Peletier avait bien pu s'étonner qu'il n'eût pas été possible à son prédécesseur de fournir aux besoins militaires d'un aussi

* Abrégé chronologique du président Hénault, années 1687 et 1688. — Recueil général des anciennes lois françaises, etc. Déclarations de guerre à l'Angleterre, à la Hollande, à l'Espagne, t. XX.

puissant royaume que la France sans soulever tant de haines; mais, quand les temps difficiles survinrent, l'impopularité imminente, les plaintes, les malédictions du peuple l'effrayèrent, et il recula. « Fatigué, tourmenté, a dit son historien, par les soins incessants que lui oca casionnait la guerre et la nécessité de pourvoir aux o dépenses qu'elle entraînait, il demanda à se reti- « rer. » — « Lorsque [e contrôleur général vit venir a la guerre de 1 688, rapporte le duc de Saint-Simon, la « confiance intime qui était entre lui et M. de Louvois a lui en fit prévoir toutes les suites. C'était à lui à en a porter tout le poids par les fonds extraordinaires, « et ce poids l'épouvanta tellement qu'il ne cessa d'im- « por tuner le roi Jusqu'à ce qu'il lui permit de quitter o la place de contrôleur général. » Voici enfin, sur Le Peletier, l'opinion du financier Gourville : a Si j'ai a bien connu M. Le Peletier, je crois que ses talents « lui auraient donné plus de facilité à la Chancelle- « rie qu'au maniement des finances... Ce qui domi- « nait principalement en lui était un grand désir de « faire son salut, et j'ai attribué à cela la résolution 0 qu'il avait prise de se démettre de son emploi, après « avoir été raisonnablement enrichi par les libéralités « du roi, et avoir fait son fils président à mortier, qui a est l'ambition de tous les gens de robe... J'ai cru a avoir remarqué qu'il trouvait souvent dans le gri- « moire des finances de quoi lui faire naître des scru- « pules... Il voyait que les dépenses que le roi était « obligé de faire augmentaient de jour en jour, et il « ne se sentait peut-être pas l'esprit aiissi fertile en

« expédients qu'il aurait désiré. Il était néanmoins a bien aise de demeurer en état de pouvoir faire plaisir a quand il lui conviendrait '• »

Quoi qu'il en soit, Le Peleiier avait demandé son remplacement au roi que cette résoluîlon surprit et contraria. « Louis XIV, » dit le duc de Saint-Simon, tt aimait et estimait Le Pe'elier; il se souvenait tou- « jours des embarras qu'il avait essuyés des divisions « de MM. de Louvois etColberl; il en était à l'abri en- « tre Louvois etLePeleder, et, à la veille d'une grande « guerre, ce lui était un grand soulagement. » LouisXIV aimait encore dans Le Peletier sa probité et la sincérité deses relations. « Votre père ne m'a jamais trompé, » dit-il un jour à l'un des fils de ce contrôleur général. Il est probable, en outre, qu'il appréciait aussi en lui l'absence même des qualités qui avaient fini par lui rendre le travail avec Colbert, et plus tard avec Louvois, si antipaiblque, c'est-à-dire la force de caractère et la volonté. Enfin, Louis XIV éprouva toujours une répugnance extrême à changer de minisîres et à étendre le cercle de son intimité. 11 combattit donc pendant plusieu rs mois les idées de Le Peletier ; mais celui-ci persista dans son projet. Bien plus, le roi lui ayant offert de nommer contrôleur général Le Peletier de Souci, son frère, qui était déjà intendant des finances, et dontla capacité était incontestée, il aurait, d'après Saint-Simon, supplié LouisXIV de n'en rien faire, «pour ne pas expo- « ser son frère aux tentations d'une place qu'il ne tient

^ Claudii Peleterii vita , etc. — Mémoires du duc de Saint- Simon, t. II, p. 49. — Mémoires de Gourville.

« qu'à celui qui la remplit de rendre aussi lucrative qu'il veut ^ » A la vérité, des libelles contemporains attribuent celte résolution à la jalousie que les talents mêmes de son frère lui inspiraient 2. Mais le ca-

* Mémoires de Samt-Simon, t. II, p. 30.

2 Recueil Maurepas, Bibliotti. natio., Mss., t. VI., p. 353, note. Voici la note dont il s'agit : « Ses frères étaient Hiérosme Le Pelé - « lier. Conseiller d'Estat.qiii avoit acquis une grande réputation « d'intégrité et de capacité dansle parlement de Paris, où il avait « été longtemps Conseiller, et Michel Le Peletier, aussi Conseiî- « 1er d'Estat, et intendant des finances. Celui-cy avoit rendu des « services considérables en Flandres où il avoit été dix-sept « ans intendant de justice. Il sçavoit marier la vertu avec la « douceur, une grande érudition et une grande habileté pour « les affaires les plus difficiles. Il était vif, galant, poly, doux, et « avoit l'esprit d'une naïveté surprenante. Il avoit, avec cela, « une sagesse et une discrétion qui auroientété outrées dans des » tems moins épineux que celui où il étoit, une modestie extra- « ordinaire, et une modération et une fermeté de philosophe. « Si tout autre homme que Claude Le Peletier, leur frère aîné, « eût eu deux frères pareils^ il les auroit regardés comme deux « trésors dans sa famille ; mais sa jalousie et l'envie qu'il portoit « à leur vertu, à leur mérite et à leur capacité, jointe à l'ineptie « qu'il se seiitoit, faisoient qu'il les traitoit pluslôt en ennemis « qu'en frères. On ne peut mettre icy les pièces qu'il leur a « jouées, il faudroit un volume; mais on ne sçauroit obmettre « qu'il ruina son frère, Michel Le Peletier, dans l'esprit du roy « de peur qu'il ne fût contrôleur général des finances après lui, ■ et que sa supériorité de génie n'y parût, et il poussa sa pré- - voyance jusqu'à faire intendant des finances Louis Phely- • peaux, seigneur de Pontcharlrain^ premier président du par- « lement de Bretagne, afin de le pouvoir proposer au roy pour <■ avoir le contrôle général, lorsqu'il l'abdiqueroit et en exclure T son propre frère, ce qui arriva. »

ractêre de Le Peletier écarte ce dernier soupçon, et il est permis de croire que ce qui le détermina fut le désir d'épargner à son frère les embarras auxquels il avait pris le parti de se soustraire lui-même. Plus affectionné à Le Peletier par suite de ce refus, mais plus embarrassé encore, le roi voulut qu'il désignât lui-même son successeur, et il proposa M. de Pontchartrain, qui fut nommé.

On a vu quelles furent les principales opérations économiques et financières de Le Peletier et la direction qu'il avait imprimée à son administration. Fidèle aux errements de Colbert , il fit exécuter avec une rigueur fatale à l'industrie les règlements sur les manufactures, favorisa les Compagnies privilégiées qui empêchaient le bien qu'elles ne faisaient pas, et augmenta les droits d'entrée sur quelques étoffes. D'un autre côté, moins heureusement inspiré que son prédécesseur, sur plusieurs points très importants, Le Peletier commit la faute d'élever les droits de transit sur les marchandises étrangères, et de supprimer , à l'instigation des fermiers généraux, les entrepôts que Colbert avait judicieusement établis dans un grand nombre de villes pour la facilité des transactions commerciales; double erreur dont les conséquences furent des plus fâcheuses. Rappelons, à son honneur, qu'il diminua sensiblement les droits sur les vins, surtout pour l'intérieur, où le commerce en était presque nul auparavant, et qu'il donna, par la facilité soutenue des exportations, un élan considérable à celui des grains, si tourmenté par Colbert. Les ateliers publics établis par Le Peletier dans

toute la France , tant que la situation des finances le permit, témoignent tout à la fois de l'importance qu'il attachait à l'exécution des travaux d'une utilité générale et des justes préoccupations que lui causait la condition des classes nécessiteuses. Enfin, la surveillance qu'il fit exercer sur les opérations de tous les comptables du royaume, en envoyant plusieurs fo?s dans les provinces des inspecteurs extraordinaires, atteste en même temps l'honnèieté de ses vues, et l'intention où il paraissait être de soumettre l'atlministration qu'il dirigeait à un contrôle régulier sans lequel, malgré la probité des ministres, les plus monstrueux abus ne tardaient pas à se produire.

Malheureusement, les combinaisons financièr-es de Le Peletier ne se recommandent par aucun côlé avantageux. Sous l'influence de Louvois, il compromit, pour avoir voulu rembourser immédiatement l'intégralité de la dette flottante, une excellente opération de son prédécesseur. En 16G3, Colbert avait trouvé la dette excédant 30 millions de rentes, et vingt ans après, à la suite d'une longue et coûteuse guerre, il la laissait à 8mi')ions, chiare qu'il ne voulait pas dépa^^'>^er. Or, six ans étaient à peine expirés, six ans de paix et de calme, sauf quelques campagnes sans importance, que la dette consolidée s'élevait à < 1,700,000 livres de rentes.

Il est vrai que les 37 mUlions de la dette flottante avaient été remboursés, mais le Trésor était vide; et, en définitive, l'Élat s'était obéré d'environ 35 millions, sans que cette augmentation des charges pu-

bliques eût été commandée par les événements ^

Un chroniqueur contemporain raconte, à la date du mois de novembre 1683, que le roi donna au contrôleur général 2,000 écus de pension pour en gratifier qui il voudrait dans sa famille, et que celui-ci les partagea entre ses deux gendres ^.

D'un autre côté, le journal de Dangeau enregistre, comme il suit, un certain nombre de faveurs accordées par le roi à Le Peletier :

« 4 février 1 686. — Je sçus que le Roy avoit donné « 100,000 ff. d'argent comptant à M. Peletier, le con- « trôleur général. »

« 25 avril 1686. — Dés que le Roy sçut la mort du « président Le Cogneux, il envoya chercher M. Pele- « lier, le contrôleur général, et luy donna la charge de « président à mortier et 50,000 écus pour luy aider « à payer les 350,000 livres à quoy la charge est « fixée. »

a 12 mars 1689. — M. le contrôleur général a eu « pour le cadet de ses fils, celui qu'on appelle Le Prieur, « une abbaye qui vaut plus de 10,000 livres de « rentes »

' Histoire de la dette publique constituée en France , par M. Vuhrer, Mss. communiqué.

^ Journal du marquis de Sourches, etc.; à la date indiquée.

3 Journal de Dangeau ; BïhVioth. natio., Mss., aux dates indiquées.— Le Peletier figure pour une somme de 80,500 liv. dans les états de comptant de 1685, lesquels avaient, comme on sait, pour but de dissimuler les faveurs dont lo gouvernement ne voulait pas que la connaissance parvînt à la Chambre des comptes. Il y a lieu de supposer que le traitement officiel éga-

Certes, de pareilles faveurs devaient paraître et étaient en effet modestes, comparées aux gratifications de 400,000 livres que le roi avait souvent faites à Colbert. Le duc de Saint-Simon représente d'ailleurs Le Peletier comme un ministre désintéressé. Il exposa au roi, dit en outre son historien, qu'il quittait le contrôle général avec 8,000 livres de rente, ce que son père lui avait laissé; qu'il avait employé toutes ses gratifications à acheter pour un de ses fils la charge de président à mortier; que deux de ses autres fils, qui étaient entrés dans les ordres, avaientreçu 50,000 livres; et, enfin, que les sommes qu'il avait dépensées à son château de Villeneuve-le-Roi provenaient du produit ordinaire de son emploi K A la vérité, en résignant les finances, il fut nommé ministre d'État, et ses diverses pensions lui rapportèrent encore de 60 à 80,000 livres. On rapporte, enfin, qu'à la mort de Louvois, le roi ayant voulu donner à Le Peletier la surintendance des postes, celui-ci ne l'accepta qu'à la condition qu'il n'y serait point attaché de traitement. Quelques années plus tard, en 1 697, craignant d'être nommé chancelier à la place de Boucherat, dont la fin était imminente, et voulant, dit Saint- Simon, « mettre un intervalle entre la vie et la mort,»

lait pour le moins ceUe somme. De plus, il est prouvé que les pays d'Étals faisaient au contrôleur général une pension annuelle qui était, pour les États de Bourgogne, de 2,000 livres. Voir : 4" aux pièces justificatives, les États de comptant de 1685, pièce n" VI, état des restes; 2° Histoire de Colbert, p. 129, note.)

* Claudii Peleterii vita , etc.

il demanda avec instance à se retirer définitivement, et ne consentit à conserver de toutes ses pensions que 20,000 livres pour lui et 6,000 livres pour son fils, le président à mortier^

A l'époque où vécut Le Peletier, les beaux portraits de famille étaient presque une religion ; aussi le nombre de personnages, complètement inconnus de nos jours, qui furent alors l'occasion de véritables chefsd'œuvre de peinture, et principalement de gravure, est véritablement prodigieux. On ne sera donc pas surpris que les traits d'un homme qui fut pendant six ans contrôleur général des finances aient aussi été reproduits plusieurs fois. D'après les usages du temps, deux de ces portraits furent sans doute offerts à Le Peletier par des solliciteurs. Ils sont ornés des quatrains suivants :

QUATRAIN d'un PETIT PORTRAIT EN PIED.

C'est icy le portrait d'uû sage Qiagislrat Que le mérite seul élève au ministère, Que le peuple chérit et que chacun révère, Car il sert dignement et le prince et l'État.

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