Î2 LE GOUVERNEMENT
écrivait à madame de Saiut-Géran : « M. Colbert ne « pense qu'à ses finances et jamais à la religion. » Quand le grand ministre mourut, madame de Maintenon dut, suivant toutes les apparences, faire cause commune avec Le Tellier et Louvois. Ce qui le prouve, c'est que la nomination de Le Peletier, dont elle loue la rare modestie et qu'elle consultait pour ses affaires personnelles, eut son assentiment. Plus tard, vers 1 686, les dispositions commencèrent à changer. D'un côté, les hauteurs de Louvois s'accroissaient avec
d'Aubigné voulut toucher une partie de la somme d'avance ; mais il paraît que cela souffrit quelques difficultés. C'est ce même d'Aubigné qui répondit au maréchal de Vivonne, frère de madame de Montespan, lequel s'étonnait un jour de le voir jouer très gros jeu : « C'est que j'ai eu mon bâton en argent.»
Puisqu'il est question de jeu et de madame de Montespan, voici un détail qui ne paraîtra pas sans intérêt. On lit dans les Lettres inédites des Feuquières (t. IV, p. 227) : « Le jeu de « madame de Montespan est monté à un tel excès que les pertes « de 100,000 escus sont communes. Le jour de Noël, elle per- « doit 700,000 escus ; elle joua sur trois cartes 150,000 pistoles « (la pistole valait 1 0 liv.), et les gagna ; et^, à ce jeu-là, on peut " perdre ou gagner cinquante ou soixante fois en un quart « d'heure.»— La lettre ne dit pas quel était ce ;eM-/à; mais il est probable que c'était le lansquenet, très à la mode alors.
Un million cinq cent mille livres joués sur trois caries!
Selon M. Leber ( Essai sur l'appréciation de la fortune privée au moyen âge, p. 197 et suiv. Valeur des offices sous Louis XIV), l'argent n'aurait eu alors qu'une valeur à peu près doublede celle d'à présent. Si l'on compare le prix du marc d'argent aux deux époques, l'observation est fondée : mais la lettre déjà citée de madame de Main tenon ( Voir Pièces justificathies, pièce n" L) prouverait, il me semble, quo le prix des chc-es- A suivi une progression plus élevée.
SCS services; de l'autre, ce ministre déguisait mal sans doute l'impatience que lui causait l'obligation de travailler chez le roi avec madame de Maintenon, et la nécessité de concerter avec elle, s'il faut en croire le duc de Saint-Simon, les nominations aux postes les plus élevés. Dès ce moment, madame de Maintenon dut reconnaître le besoin de donner un contrepoids à cette autorité de plus en plus importune, et c'est ce qu'elle fit en tâchant de relever l'importance de Seignelay. Son intimité avec les duchesses de Chevreuse et de Beauvillier, sœurs du jeune ministre, date de cette époque. Mais, en 1 683, toute la faveur était à Louvois, et ni Louis XIV ni madame de Maintenon ne songeaient encore à prendre leurs précautions de ce côté \
Il y avait en même temps, à la cour, un homme dont l'influence grandissait alors de jour en jour, et qui, s'il n'a pas exercé, au même degré que madame de Maintenon , une action indirecte sur la plupart des événements de son temps, a dû cependantparticiper à bien des décisions importan tes : c'était le Père François d'Aix de La Chaise. Petit-neveu dufameuxP. Cotton, confesseur de HenrilV, Jésuite comme lui, le P. La Chaise, issu d'un bon gentilhomme du Forez, avait d'abord professé les mathématiques, la physique et les belles-lettres à Lyon, où il se fit connaîtreet apprécier par l'archevêque de Villeroy, qui était en même temps administrateur du diocèse et
' Lettres de madame de Maintenon à son frère, des 10 novembre 1674, 3 et 24 juillet 1680, 26 mai et 12 juillet 1681, t. I*'', Lettre à madame de Saint-Géran, t. II. — Mémoires du marquis de Sourchcs, novembre 168b.
gouverneur de la province. Depuis Henri IV, les fonctions de confesseur du roi avaient toujours été dévolues à des Jésuites. Le P. La Chaise en fut chargé de 1675 jusqu'en 1 709, époque de sa mort, et, malgré ses instances, le roi ne consentit pas à l'en exempter. Jamais, on peut le dire, ces fonctions ne furent plus importantes. Toutes les semaines, le P. La Chaise tenait avec le roi le Conseil de conscience, où se faisait la distribution des bénéfices et des évêchés vacants. La seconde partie du régne de Louis XIV fut, d'ailleurs, troublée par un grand nombre de questions en même temps politiques et religieuses, et sur lesquelles le P. La Chaise était sans nul doute appelé à donner son avis, qui était, par malheur, beaucoup trop intéressé. «D'un esprit médiocre, * mais doué d'un caractère juste, droit, sensé, fort a ennemi de la délation, de la violence et des éclats, « ni vindicatif, ni entreprenant, fort jésuite, mais sans « rage ni servitude, il avait, d'après Saint-Simon, « dont le témoignage ne saurait ici paraître suspect, de a l'honneur, de la probité et de l'humanité. » Le chancelier d'Aguesseau et Voltaire lui-même représentent le P. La Chaise comme un homme doux, modéré, conciliant, ami de la paix. Tous les ans, aux fêtes de Pâques, la faveur de madame de Montespau causait au confesseur du roi une maladie politique, que les courtisans remarquaient tout bas, et dont la favorite se vengeait par quelque trait d'esprit. Cependant, fâchée peut-être de ce qu'il n'eût pas engagé le roi à déclarer son mariage publiquement, madame de Maintenon le juge sévèrement dans ses lettres. Mais la
faveur du P. La Chaise résista à toutes les insinuations, et il put même, dit encore Saint-Simon, « louer, en pré- « sence du roi, la générosité elle désintéressement de « Fénélon. » Il y avait alors, à l'extrémité orientale de Paris, du côté du faubourg Saint-Antoine, un vaste enclos d'où l'on dominait toute la ville, mais où le tumulte de la ville n'arrivait pas. Le roi l'acheta, y fit bâtir une habitation, et le donna à son confesseur, qui l'appela Mont-Louis. Là, sur celte montagne où les générations qui disparaissent sont peut-être destinées à se superposer dans la durée des siècles, le P. La Chaise recevait l'élite de la société parisienne, et consacrait ses loisirs à des recherches pour l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, dont il fut fait membre honoraire, lors de sa réorganisation : car, il aimait la science, les lettres, et se connaissait en antiquités et médailles. Selon toutes les apparences, le P. La Chaise avait, en 1683, les mêmes tendances que madame de Maintenon, que le vieux chancelier, que Le Peletier; et, dans cet exposé des forces dont disposaient les ministres qui se disputaient la direction supérieure des affaires et la faveur royale, on peut, sans hésiter, le comprendre, à cette époque, dans le groupe exclusivement dévoué à Louvois'.
* Mémoires de Saint-Simon, t. VII, p. 18 et suiv. — Lettres de madame de Maintenon à M. de Noailles, notamment celle du 43 octobre 1708 ; Mémoires de l'abbé de Choisy, liv. IV. — L'abbé de Choisy dit, à la vérité, que Louvois, jaloux des entreliens fréquents du P. La Chaise, de Pélisson et de l'archevêquo de Paris avec Louis XIV, aurait, pour y mettre un terme, pressé et
forcé la rmocation de ledit de Nantes. Ceci me paraît un abus de la disposition qu'ont certains esprits à attribuer toujours de petites causes à tous les grands événements. — Voir aussi, dans la Biographie universelle de Michaud, l'article sur le P. La Chaise, article très-impartial et très-modéré, comme tous ceux que ce recueil doit à la plume de M. Villenave. — M. Leber cite, dans le savani Catalogue des livres imprimés, manuscrits, estampes, dessins et cartes à jouer, de sa bibliothèque , (t. II , p. 338 et 339), plusieurs publications du temps , relatives au P. La Chaise; les principales ont pour titre : Prévarications du Père de La ChaizCj confesseur du roy, au préjudice des droits et intérêts de S- M. ; — le Prince assis sur une chaise dangereuse, ou le Roi T.-C. se confiant en un Jésuite confesseur qui le trompe; — la Confession réciproque, ou Dialogues du temps entre Louis XIV et le P. de La Chaize, son confesseur ; — Histoire du P. La Chaise , Jésuite et confesseur du roi Louis XIV, etc., etc. Mais toutes ces pièces sortent des presses de la Hollande, et sont des pamphlets dont il n'est permis de faire usage qu'avec la plus extrême circonspection.