‹ Le gouvernement de Louis XIV, ou, La cour, l'administration, les finances etChapitre 16 sur 82 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Commerce de la France avec l'Espagne en 1686.— Difficultés avec le gouvernement espagnol.— Louis XIV envoie une escadre à Cadix. —Situation économique de l'Espagne a cette époque. — L'or des Indes.— Causes et origine de la détresse de l'Espagne.— Création, en France , d'ateliers publics bientôt supprimés. — Création de nouvelles Compagnies privilégiées.— Commerce des noirs.— Effets du monopole. ^-Création de la première Compagnie d'assurances àt Paris. — Règlement concernant le commerce du Levant. — Commerce des objets d'or et d'argent. — Sa prohibition. — Effets des règlements de Colbert sur la confection des étoffes. — Les juges nommés par lui se refusent à appliquer ces règlements. — Mesures concernant les comptables en débet. — Premier essai de l'inspection des finances.— Louis XIV et les fermiers généraux.

On était arrivé à Tannée 1 686. Une heureuse réduction sur le tarif des vins exportés et la faculté de se livrer librement, pendant deux ans, au commerce des blés, tant à l'intérieur qu'à l'étranger, valurent au contrôleur général Le Peletier des éloges mérités sur deux points où, par malheur, le système de son prédécesseur avait laissé beaucoup à désirer. Grâce à ces deux mesures et à la diminution de quelques millions sur les tailles, les campagnes éprouvèrent enfin un soulagement

bien nécessaire et espérèrent des jours meilleurs 1 . Quant à l'industrie et au commerce, ils se plaignaient alors, entre autres griefs, des tracasseries incessantes qu'ils avaient à essuyer du gouvernement espagnol, qui refusait, en ce moment, de restituer à quelques-uns de nos armateurs cinq cent mille écus qu'il leur avait confisqués sous les plus futiles prétextes. Le mauvais vouloir de l'Espagne à l'égard de la France avait deux causes : Tune, la plus grave, et qu'on n'avouait pas, avait son origine dans les arrière-pensées d'agrandissements que le cabinet de Madrid supposait toujours, non sans raison, à celui de Versailles, et il en résultait que, contrairement aux traités des Pyrénées, d'Aix- La-Chapelle et de Nimégue, les Français étaient moins bien traités en Espagne que les Anglais et les Hollandais. D'un autre côté, les Espagnols avaient la prétention de produire tout ce qui était nécessaire à la consommation de leurs colonies et de conserver intégralement l'or qui en arrivait, et ils faisaient des règlements en conséquence. Or, une telle prétention était évidemment insoutenable et en opposition manifeste avec les faits. Sans activité, ou plutôt dispersant toute l'activité dont ils étaient capables soit dans les Indes, soit en Italie, soit en Flandre, les Espagnols ne possédaient aucune manufacture de quelque importance, et se trouvaient, que ce fût un bien ou un mal, forcément obligés de recourir aux producteurs étrangers. Malgré cela, les lois les plus positives, les plus absurdes, défendaient à ceux-ci d'embarquer quoi que ce fût sur les galions qui partaient de

1 Recherche* sur les finances, par Forbonnais, année 4686.

Cadix pour les Indes, ou, à leur retour, d'exporter l'or et l'argent dont ils étaient chargés. À la vérité, ces prohibitions étaient facilement éludées, et la douane espagnole, qui, pour l'honneur des principes, se montrait d'une sévérité outrée à la clarté du soleil, devenait beaucoup plus accommodante pendant la nuit, moyennant certaines formalités auxquelles le gouvernement ne restait pas d'ailleurs indifférent. Plus tard, le cabinet espagnol avait établi, sous le titre AUndulte, un impôt considérable sur l'argent venant des Indes et destiné à être exporté ; mais c'était une matière mal réglée, sujette à des changements fréquents, à un arbitraire excessif, et les occasions de discussion se renouvelaient à chaque instant. Plus favorisés que les Français, les négociants anglais et hollandais se tiraient avantageusement de toutes ce» difficultés parce qu'ils savaient fort bien, en outre, quand les circonstances l'exigeaient, parler, comme ou disait dans le pays, avec la main, hablar con la mano. Les Français, au contraire, soit qu'ils ne parlassent pas cette langue d'une manière assez significative, soit, ce qui est plus probable, qu'il y eût des ordres plus précis à leur égard, à cause des craintes qu'inspirait la politique de Louis XIY, étaient sans cesse en butte aux soupçons, aux visites de la douane ou de la marine espagnole, et leur commerce se trouvait, par suite, fréquemment exposé aux plus fâcheuses interruptions '.

4 Arch. de la marine et Histoire de Colbert, pièce justificative n° IX, p. 464. — Instruction à M. le comte de Vauguyon, ambassadeur extraordinaire en Espagne, du 20 septembre 4684.

DE LOUCS XIV. 18f

L'affaire des 500,000 écus, retenus à leur détriment par le gouvernement espagnol, ayant paru des plus graves, Louis XIV envoya le maréchal d'Estrées à Cadix avec une flotte pour obtenir satisfaction. Le résultat fut tel qu'on le désirait; mais, sans doute, il avait d'abord paru incertain, car un contemporain qui vivait à la Cour l'annonce dans les termes suivants : « Une « nouvelle qui fit bien du bruit dans le monde fut l'acc commodément de la France avec l'Espagne, laquelle « avoit enfin consenti à payer aux marchands françois « 500,000 écus qu'on leur avoit pris dans les Indes, « et à leur permettre le commerce libre dans ce pays-là, c comme ils l'a voient eu jusqu'alors 1 . » 11 s'agissait donc là pour le commerce français d'un intérêt des plus considérables, et tout le monde te sentait vivement. La manifestation du maréchal d'Estrées aplanit, au moins pour quelque temps, les difficultés qui l'avaient provo quée. En effet, le 12 octobre 4686, Dangeau consignait la nouvelle suivante sur son journal, avec une satisfaction dont il n'était sans doute que l'écho : « Les ga- « lions sont arrivés à Cadix, riches de 60 millions ; il y « a 8 millions en lingots d'or, 4 million en barres d'ar-

— Biblioth. natio. Mss. Mémoire sur le commerce et les finances de la France , des colonies, de l'Angleterre et de l'Espagne ; < vol. in -fol., supp. français, n°4792.

1 Mémoires du marquis de Sourches; juin 4686.— La rédaction du marquis de Sourcbes est très souvent amphibologique. Ce qu'il veut dire dans ce passage , c'est qu'il fût permis de nouveau aux Français de commercer avec l'Espagne, en ce qui concernait les expéditions pour les Indes et les retours, mais non directement avec les Indes mêmes.

« gant, 4 million en pistolés, le ferte en marchan- « dises; nos marchands y ont une grosse part. » Puis, deux ans après, le 25 décembre 1 688, l'exact chroniqueur revint en ces termes sur le même sujet qui était évidemment une des préoccupations de l'époque : « Nous faisons venir par la Méditerranée l'argent qui « revient à la France par l'arrivée des galions à Cadix, « et l'on prétend qu'il nous reviendra plus de 1 5 nui- « lions l . »

Cependant, même au milieu de ces richesses, le gouvernement espagnol était sans cesse réduit aux abois et obligé de vivre d'expédients. Il est curieux d'étudier, d'après des documents contemporains, et pour ainsi dire à leur origine, les causes de la décadence dé l'Espagne. En 1686, le financier Gourville avait été chargé d'une mission dans ce pays où il séjourna quelque temps. C'était un esprit intelligent et judicieux; il avait en outre pris lui-même une part active aux affaires et il était capable de les bien juger. La situation économique de l'Espagne lui suggéra des observations qui sont consignées dans ses Mémoires. Il constata, entre autres points, que le roi d'Espagne recevait alors de» Indes, pour son compte particulier, 60 millions par an, ce qui pouvait passer pour une magnifique dotation. Et pourtant, malgré ce subside, le trésor était toujours vide, et les impôts, tous de consommation, annonçaient en effet les besoins les plus pressants. Ainsi, la marque du papier rapportait 2 millions; les dispenses pour

1 Bibliolh. natio., Mss. Mémoires complets de Dangeau, aux dates indiquées.

manger les pieds et les têtes d'animaux, les jours maigres, faisaient rentrer pareille somme dans les coffres de l'État. Enfin, toutes ses ressources ne lui suffisant pas pour soutenir une guerre contre le Portugal, le gouvernement se trouva forcé de spéculer sur les monnaies et fit frapper pour 6 ou 7 millions de maravédis auxquels il imposa quatre ou cinq fois leur valeur, ce qui fournit aux Hollandais , par l'avantage qu'ils avaient de les contrefaire, l'occasion d'un commerce de contrebande très lucratif. En même temps, et par une conséquence directe de l'affluence de l'or des Indes, le prix de toutes choses augmentant chaque année, la pénurie du gouvernement suivait la même progression. Puis, quand les revenus qu'il tirait des Indes vinrent à diminuer à cause de l'épuisement progressif du numéraire, ses charges se trouvèrent accrues dans une proportion beaucoup plus forte que l'augmentation du capital circulant.

Naturellement, le même résultat atteignait aussi les particuliers. Fiers et chevaleresques, mais indolents et peu industrieux, les Espagnols, grâce à la découverte des Indes et à l'aisance générale qui s'en suivit dans les premiers temps, purent s'abandonner sans réserve à leur tempérament. Pendant qu'ils allaient chercher une fortune facile dans leurs colonies, un grand nombre d'étrangers s'établissaient en Espagne même, et s'y emparaient de tout \e commerce, depuis le plus lucratif jusqu'au plus modeste. En outre, des milliers d'ouvriers et d'artisans de l'Auvergne, du Limousin et des provinces limitrophes, allaient tous les ans en Espagne,

y travaillaient une partie de Tannée, puis revenaient dans leur pays y déposer ce qu'ils avaient amassé. Enfin, dit Gourville, un grand nombre de Français faisaient le commerce des mulets et de toutes les marchandises nécessaires à la consommation de l'Espagne. Vers \ 669, le nombre de Français qui y étaient établis s'élevait à deux cent mille, dont vingt mille environ habitaient Madrid. La plupart de ceux-ci étaient savetiers, porteurs d'eau, laboureurs. « Les Espagnols, dit Gour- « ville appeloient ces gens-là Gamches et les mépri- « soient extrêmement; mais ils emportaient la meil- « leure partie de leur argent en France 1 . »

C'est ainsi que l'Espagne s'épuisait de jour en jour. D'un côté, les Français, les Anglais et les Hollandais faisaient, en réalité, tout le commerce des Indes, et c'est tout au plus si quelques négociants de Cadix leur servaient d'intermédiaires ; de l'autre, l'argent rapporté du Nouveau-Monde par les Espagnols qui rentraient dans la mère-patrie, et les 60 millions envoyés tous les ans à leur souverain, ne faisaient en quelque sorte que traverser l'Espagne et l'amollir de plus en plus. Telles furent les causes déterminantes de l'appauvrissement graduel de ce pays, appauvrissement d'autant plus frappant qu'il contrastait davantage avec son ancienne splendeur, ses récentes prétentions à la monarchie universelle et avec le mouvement progressif des autres peuples. On comprend donc de quelle importance il était pour la France, la Hollande et l'Angleterre, d'entre-

1 Mémoires de Gourville. — Instruction au comte de Vauguyon, ambassadeur extraordinaire en Espagne.

tenir des relations suivies avec ce pays dont le commerce paraissait* en outre, à cause du prix que l'on attachait à échanger des marchandises contre de l'or, bien plus avantageux qu'il ne l'était en réalité. Hais cette erreur était alors commune à toutes les nations de l'Europe, et elle explique la jalousie qu'occasionnaient au gouvernement français les facilités accordées par le cabinet de Madrid aux négociants anglais et hollandais.

Le gouvernement avait fondé, à Paris, par un arrêt du mois d'avril 4 656, un hôpital général qui en même temps devait fournir du travail aux gens valides et sans ouvrage. Par suite, des dispositions extrêmement sévères, telles que la peine du fouet, du carcan ou des galères, avaient été prises contre tous ceux qui continueraient de mendier; mais l'arrêt de 4656 contrariait des habitudes trop invétérées pour ne pas rencontrer, principalement de la part de cette population de bohémiens dont les pères avaient joui pendant si longtemps des plus singulières franchises, la plus énergique résistance. Aussi; malgré la surveillance d'une compagnie d'archers des pauvres qui fut créée à cette occasion, malgré la rigoureuse application des peines portées par l'Édit, la mendicité n'avait jamais été complètement supprimée, bien que divers arrêts fussent venus successivement confirmer et même aggraver celui de 4 656. Le 4 3 avril 4 685, un nouvel édit témoigna tout à la fois de l'impuissance des dispositionsantérieures et de l'extrême désir qu'avait le gouvernement de soulager la détresse des classes les plus nécessiteuses, tout en faisant disparaître une plaie importune et sans cesse étalée. D'après le préambule

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