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CHAPITRE XII

La Cour en i 689. — Madame de Maintenon , Louvois , Seignelay. — Mésintelligence existant entre ces derniers, malgré les recommandations du roi. — Situation des finances. — Condition précaire de V agriculture et de l'industrie. — Nouveaux sacrifices auxquels la France allait être obligée. — Nomination de Pontcbartrain au contrôle général des finances.

Cependant, la situation des partis à la Cour avait, dans ces dernières années , éprouvé une modification essentielle , et il importe d'esquisser rapidement l'état des esprits dans la sphère où se formaient les résolutions qui allaient encore une fois ébranler l'Europe. On a pu voir précédemment que la faveur illimitée dont Louvois avait joui pendant longtemps s'était , pour ainsi dire, creusé un abîme par sa grandeur même , tant les hommes sont inhabiles à se défendre des pièges de la prospérité ! Le refroidissement qui succéda à cette faveur faisait souvent place, suivant l'usage ordinaire , à des retours de bon vouloir qui semblaient annoncer que les nuages qui l'avaient un instant obscurcie, étaient complètement dissipés. Un

homme, d'ailleurs, de l'activité et de l'intelligence de Louvois, qui était ministre depuis vingt-trois ans dans un gouvernement absolu, et qui, pendant très longtemps, avait lui-même donné l'impulsion à toutes les parties de ce gouvernement, ne pouvait pas tomber et disparaître du jour au lendemain, comme un ministre ordinaire. Sa personnalité s'était trop fortement empreinte dans l'existence même et les habitudes de Louis XIV, pour que celui-ci ne dût pas essayer de dompter ces hauteurs de caractère que donne souvent le long exercice d'une grande autorité, et qui étaient précisément la chose du monde à laquelle sa nature pouvait le moins se plier. De son côté, Louvois, depuis longtemps averti, devait s'observer avec soin. Il résultait de cette situation des efforts communs pour prolonger une bonne harmonie, que, d'une part, la tournure des événements, et, de l'autre, cet impérieux besoin du pouvoir, tourment ordinaire de la plupart des hommes qui l'ont exercé longtemps, semblaient rendre également nécessaire à tous deux. Mais, suivant l'usage aussi, les tendances de ces deux natures , trop fortement développées dans le même sens pour marcher longtemps d'accord, ne tardaient pas à reprendre le dessus , et l'on comprend que, chaque violence que Louis XIY faisait à son caractère devait lui rendre un nouvel effort plus désagréable. Dans ces dispositions d'esprit, les occasions de froideur et de mécontentement ne pouvaient que se présenter, souvent. Les cruautés commandées dans le Palatinat par Louvois, et la scène violente qu'elles amenèrent entre ce ministre et Louis XIV,

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celle que provoqua, d'après Saint-Simon, la fameuse fenêtre de Trianon, peuvent être comptées au nombre des phases, restées pour la plupart inconnues, de cette mésintelligence dont toute la Cour, et notamment le parti hostile à Louvois, suivaient le progrès avec un intérêt qui se devine aisément.

On se souvient qu'un des griefs de madame de Maintenon contre ce ministre était la répugnance qu'il éprouvait à travailler avec le roi, dans l'appartement qu'elle occupait, et à lui soumettre, d'après ce que rapporte le duc de Saint-Simon, toutes les nominations de quelque importance. « Ma présence gêne Louvois, écrivait-elle à « madame de Saint-Géran le 4 novembre 4688; je ne « le contredis pourtant jamais : le roi lui a dit plusieurs « fois qu'il pouvait parler en toute liberté. » Treize années après, le 2 mars 4 704 , madame de Main tenon s'exprimait comme il suit, en annonçant à madame de Saint-Géran la nomination de M. de Chamillart au double poste de secrétaire d'État de la guerre, et de contrôleur général des finances : « Il emploiera nos « amis, et ne se fera pas une peine, comme Louvois « et son fils, de travailler avec le roi d#ns mon appar- « tement. » Mais ce grief, dont on ne peut d'ailleurs que faire honneur à Louvois, n'était pas le seul, et la conduite cruelle de ce ministre, tant à l'égard du Palatinat que des protestants , lui était surtout, de toutes parts, un grave sujet de reproches 1 .

1 La dévastation et l'incendie du Palatinat étaient, de la part de Louvois, la conséquence d'un système de représailles qu'il

En même temps, la faveur éclatante du duc de Beauvillier, l'homme aux mâles vertus, récemment nommé gouverneur du duc de Bourgogne; le choix fait par lui, pour précepteur du prince, de l'abbé de Fénelon, dont les opinions modérées en faveur des protestants prévalaient alors; la liaison de plus en plus intime de madame de Maintenon avec les duchesses de Beauvillier et de Chevreuse, filles de Colbert, tous ces indices d'une bienveillance marquée envers la famille de l'ancien contrôleur général semblaient annoncer que le marquis de Seignelay pourrait bientôt être appelé à jouir à son tour de la principale faveur. «Seignelay réussira,

< écrivait madame de Maintenon vers cette époque, a s'il ne prend les choses avec trop de hauteur. Le a roi n'aurait pas de meilleur serviteur, s'il pouvait

avait pratiqué de tout temps. On en jugera par l'extrait suivant d'une lettre écrite par lui au marquis Antoine de Feuquières, qui commandait un détachement en Savoie : < Monsieur, le Roy « a appris avec plaisir, par la lettre que vous avez pris la peine

< de m'escrire le 6 de ce mois, ce qui s'est passé dans la vallée « de Luzerne, dans laquelle il eust esté seulement à désirer que

« vous eussiez fait brusler tous les villages où vous avez esté. •

La fin de la même lettre donne une idée de la manière sèche

et hautaine dont Louvois exprimait son mécontentement aux

officiers qui interprétaient ou exécutaient mal ses instructions :

< Si vous aviez voulu lire les lettres que je vous ay escrittes sur « le cartel avec M. de Savoye (il s'agissait d'une entrevue rela- « tive à un échange de prisonniers), vous auriez bien connu « que S. M. vous deffendait de vous fier à la parole de S. A. R.,

< ce qui m'oblige de vous dire qu'en pareille chose il sera bon

« que vous vous teniez aux termes de ce qui vous est mandé « par ordre du Roy. Je suis, etc , Louvois. »

(Lettres inédites des Feuquières, t. V, p. 364.)

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« se détacher un peu de son tempérament : il en < convient lui-même; "et cependant il ne se corrige pas. 1 »

Quant à Louvois et à Seignelay, qui étaient alors les deux ministres prépondérants , ils vivaient ensemble, sauf quelques circonstances où , quoi qu'ils puissent faire, le caractère des hommes se dessine toujours, avec une courtoisie d'autant plus marquée qu'il existait entre eux une rivalité plus profonde. « Les ministres de « France, dit un chroniqueur contemporain, parais- « saient alors (septembre 1686) dans la plus belle « union du monde. M. de Louvois avait donné à dî- « ner à M. de Seignelay, à Meudon, et M. de Seigne- « lay , lui en avait donné à Sceaux ; mais toutes ces « belles apparences ne trompaient personne , et Ton « savait certainement qu'il existait toujours une inimi- « tié cachée entre les Le Tellier et les Colbert, et que, « s'ils ne la témoignaient pas ouvertement, c'était par « l'appréhension qu'ils avaient de déplaire au roi (il « leur avait recommandé de bien vivre ensemble) , et « peut-être parce que madame de Maintenon, qui s'é- « tait raccommodée avec H. de Louvois et avec M. le « contrôleur-général, tenait la balance égale entre eux, « quoique, dans le cœur, elle penchât toujours pour « les Colbert 2 .»

1 Lettre à madame de Saint-Géran, t. II, p. 7.

a Mémoires du marquis de Sourches, grand-prévôt. — H est évident , et on n'a qu'à lire la correspondance de madame de Maintenon pour s'en convaincre , qu'elle n'avait pas toujours penché pour les Colbert. Il faut donc conclure de ce passage

Telle était encore, & quelques nuances près, la situation des esprits en 1 689, à la veille d'une de ces grandes conflagrations où la politique altière du cabinet de Versailles entraîna l'Europe. Si la prodigieuse activité de Louvois, son infatigable vigilance , la fécondité de ses ressources et le génie d'organisation qu'il possédait à un si haut degré, étaient de nature à rassurer le gouvernement sur les suites de cette nouvelle guerre; d'un autre côté , la France , dont celui-ci ne consultait pas assez les forces, était mal préparée, il faut bien le dire, aux sacrifices d'hommes et d'argent qu'il allait être encore obligé de lui demander. En effet, outre que la dette publique s'était accrue, bien que d'une assez faible somme, il est vrai , dans les années de calme que l'on venait de traverser, les dépenses ordinaires avaient été augmentées de plus de sept millions f . De plus, les campagnes se ressentaient à peine de la faculté d'exporter les blés que le contrôleur général Le Peletier, et c'est là son principal titre administratif, leur avait accordée d'une manière à peu près régulière. Or, quels que hissent les avantages que le pays retirait, sous certains rapports, de la protection accordée aux manufactures indigènes, le numéraire,

que, vers 4686, madame de Mainte non avait cru avoir à se plaindre de Louvois et du contrôleur général, et que cette froideur avait fait place à de meilleurs rapports à l'époque dont il s'agit ici.

1 Comptes-rendus de l'administration des financés, par Mallet, p. 358.

Dépenses ordinaires de 4683. ... 95,057,036 fr. — de 4688. . . . 408,445,856 fr.

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qui, grâce aux achats effectués précédemment en Hollande «t en Angleterre, rentrait bientôt en France en paiement des vins et eaux-de-vie que les navires de ces deux nations y chargeaient en abondance, ce numéraire, que l'industrie française absorbait désormais par suite de l'élévation des tarifs, n'en était pas moins presque entièrement enlevé à l'agriculture. Grâce aux bienfaits de la paix et du système adopté par Le Peletier, l'exportation des grains ayant été autorisée, les pays à céréales s'étaient du moins un peu relevés de leur détresse, et, propriétaires et fermiers, avaient eu quelques jours meilleurs; mais, un des premiers résultats de la guerre devant être de ramener de nouveau et forcément l'interdiction d'exporter les blés , les deux plus puissantes industries de la France, celles des céréales et des vins, ses véritables mamelles nourricières, allaient se dessécher à la fois.

Cependant, on l'a déjà vu, le trésor public était vide, et la liquidation du budget de 1 688 venait de présenter un déficit de 6,642,245 livres 1 .

1 Les revenus ordinaires s'étaient élevés, cette année, à

444,490,459 livres.

Dépenses ordinaires 402,445,256 1.

Ordonnances décomptant. 3,907,444

Intérêts d'avances et rem- \i.ao*. zam

u . * jia n*w ) 420,832,4041

boursements 3,440,037 '

Intérêts de la dette constituée 44,700,000

Déficit de l'année : 5,642,245 liv.

Voir Comptes de Mollet, etc. — Histoire de la dette publique constituée, par M. Vuhrer; Mss. communiqué.

Enfin, vers les derniers mois de la même année, le gouvernement avait dû faire encore un appel au «redit en émettant 500,000 livres de rentes qui s'étaient, du reste, placées au taux avantageux de 5 pour 1 00, et force lui avait été, en outre, de créer, à prix d'argent, un certain nombre de nouveaux emplois de payeurs de rentes et de receveurs des finances , emplois parfaitement inutiles, les titulaires ne devant exercer qu'une année sur deux ou sur trois 1 .

C'est dans ces circonstances , c'est avec un trésor public épuisé et obéré, avec une industrie dont plusieurs branches à peine organisées réclamaient sans cesse de nouveaux encouragements, avec une agriculture privée de ses débouchés extérieurs, et/ de plus, à l'aide d'une population générale qui n'excédait pas vingt millions d'âmes, qu'il fallait mettre sur pied et entretenir, on ne savait combien d'années, une armée de trois à quatre cent mille liommes 2 , et une marine ca-

1 Recherches sur les finances, par Forbonnais; année 4688.

2 Biblioth. nation., Mss., suppl. F. 4877. Oisivetésde Vauban, t. III : Mémoires des dépenses delà guerre, sur lesquelles le Roy pourroit faire quelques épargnes : « Je trouve, dit Vauban, par « l'extrait général des troupes qui sont présentement sur pied, < que leRoy entretient 340 mil hommes de pied...* — La cavalerie devait excéder alors 60 mille hommes, car, dans son projet, d'après lequel l'effectif de l'armée entière eût été réduit à 355 mille hommes, Vauban comprenait 53,800 chevaux et dragons. À la même époque , la France avait en mer 30 galères et 90 gros vaisseaux. Enfin, la paye moyenne des fantassins était alors de 8 s. 2 d., et celle de la cavalerie de 20 s., y compris les étatsmajors. Pages 120, 121, 140, 141 et 159 du Mémoire.— Ce Mémoire a été écrit pour Louis XIV, en 1693.

pable de lutter avec les marines réunies de la Hollande, de l'Angleterre et de l'Espagne !

Voilà quelle était la tâche qu'avait déclinée Le Peletier, dans une juste défiance de ses forces, et qu'accepta, le 20 septembre 1689, le brillant et spirituel Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain.

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