LETTRE DE MADAME DE MAINTENON
A MADAUB D'AUBIGNé ».
Versailles, novembre 167 S.
Je vous promets un laquais fort grand : les petits
ne sont bons à rien. S'il vous déplaît, chassez-le. Si son successeur a le même malheur, chassez-le aussi, jusqu'à ce que vous en aïex trouvé un bon. J'en ai deux très-inutiles que je vous prêterai. H vous faut un bon feu, de la gelée, et peu de train. Quatre- chevaux vous suffiront. Je vous écris tout ce qui me vient dans la tête, non pour vous gêner, mais pour vous instruire. Vous croirés bien que je connois Paris mieux que vous. Dans ce même esprit, voici, ma chère sœur, un projet de dépense, tel que je l'exécuterais si j'étois hors de la Cour. Vous êtes douze personnes, monsieur et madame, 3 femmes, 4 laquais, 3 cochers, 1 valet de chambre.
Quinze livres de viande à 5 s. la livre. 3 liv. 45 s.
Deux pièces de rôti . . . 2 10
Du pain 1 40
Le vin 2 40
Le bois . 2 *»
Le fruit 4 40
La bougie » 40
La chandelle » 8
44 liv. 43 s.
1 Lettres de madame de Maintenon, s vol. in-12; t. I,p. 171. Bien
234 pièces justificatives.— n° i.
Je compte 4 s. en vin pour vos 4 laquais et vos deux cochers. C'est ce que madame de Montespan donne aux siens. Si vous aviez du vin en cave, il ne vous coûterait pas 3 s. J'en mets 6 s. pour votre valet de chambre, et 20 pour vous deux qui n'en buvez pas pour trois.
Je mets une livre de chandelle par jour, quoiqu'il n'en faille qu'une demi-livre. Je mets 40 s. en bougie. Il y en a six à la livre, qui coûte 1 liv. 10 s. et qui dure trois jours.
Je mets 2 livres pour le bois. Cependant, vous n'en brûlerez que trois mois de l'année : et il ne faut que deux feux.
Je mets 4 liv. 40 s. pour le fruit. Le sucre ne coûte que 44 s. la livre : et il n'en faut qu'un quarteron pour une compote.
Je mets deux pièces de rôti ; on en épargne une quand madame ou monsieur soupe ou dîne en ville. Mais aussi j'ai oublié une volaille bouillie pour le potage : nous entendons le ménage. Vous pouvés fort bien, sans passer 45 livres, avoir une entrée, tantôt de saucisses, tantôt de langue de mouton ou de fraise de veau, le gigot bourgeois, la pyramide éternelle, et la compote que vous aimés tant.
Cela posé, et que j'apprends à la Cour, ma chère enfant, votre dépense ne doit pas passer 400 livres par semaine : c'est 400 par mois. Posons 500 afin que les bagatelles que j'oublie ne se plaignent point que je leur fais une injustice. 500 livres par mois font :
que cette lettre , une des plus naturelles de madame de Majntenon, soit fort connue, il m'a semblé utile de lareproduire ici, parce qu'elle offre a tout le monde un point de comparaison exact entre la valeur de l'argent, c'est-à-dire du prix des choses nécessaires a la vie vers la fin du xvii e siècle , et la valeur des mêmes objets au temps présent.
Pour votre dépense de bouche 6,000 liv.
Pour vos habits 1,000
Pour loyer de maison 1,000
Pour gages et habits des gens 1,000
Pour les habits, Topera et les magnificences de monsieur 3,000
12,000 liv.
Tout cela n'est-il pas honnête? Et le reste de vos revenus ne peut-il suffire à certains extraordinaires qu'on ne peut prévoir ou éluder, comme quelques grands repas, l'entretien de deux carrosses, l'acquit de quelque petite dette? Cent pistoles ' suffiront pour vos habits. Vous avez une
année d'avance. Et je vous en donnerai Bon soir, en
voilà assés pour un jour. Si de tout ce que je vous ai dit, un mot peut vous être utile, je n'aurai nul regret à ma peine. Et du moins je vous aurai appris à ne pas dédaigner le ménage* En lisant ce projet, peut-être me trouverés-vous avare. Essaïés-en : et l'on vous trouvera magnifique. Adieu, mon enfant, aimés-moi comme je vous aime. »
* Mille livres.
236 PlèClS JUSTIFICATIVES.— N° II.