MARS-AVRIL
vota le budget de 1872. Elle se sépara le 29 mars pour rester en vacances jusqu'au 22 avril. L'ensemble de la session avait été heurté, confus. La situation restait plus obscure que jamais. Au point de vue politique, toutes les parties étaient engagées à la fois. Le gouvernement de M. Thiers était \àsiblement ébranlé. Au dedans et au dehors, des bruits fâcheux commençaient à se répandre au sujet de la stabilité de son gouvernement.
Dispositions du pays. — Dans l'intervalle des deux sessions (31 mars-22 avril), l'opinion s'affirme dans un sens favorable aux institutions républicaines. Un grand nombre de conseils généraux, réunis hors séance, envoient au président de la République des adresses dans lesquelles ils témoignent de leur confiance en ses lumières, en son patriotisme, le remerciant de la part qu'il a prise aux négociations avec l'Allemagne et du soin quHl met à conserver la forme du gouvernement établi. Ces adresses prennent, par leur nombre et leur fermeté, le caractère d'une véritable manifestation.
A Paris le procès intenté par le général Trochu au Figaro ouvre le premier débat public sur les responsabilités de la guerre. L'Empire est attaqué avec une grande vigueur par M^ Allou ; il est défendu par M® Grandperret. Le général Trochu parle lui-même ; et, comme toujours, il parle bien, il parle beaucoup. Le journaliste qui l'avait attaqué fut condamné à une peine qui parut légère.
M. Thiers rapporte malicieusement qu'il s'exprima dans ce sens auprès du maréchal de Mac-Mahon. Le maréchal lui aurait répondu : « Croyez-moi, monsieur le Président, cet arrêt est bon pour l'armée ; c'est une leçon pour elle. Il faut qu'elle sache qu'on ne doit pas être
général de l'empereur le matin et général de la République le soir du même jour (1). »
Campagne oratoire de M. Gambetla. — En province, M. Gambetta commence ces « tournées oratoires » qui vont servir si fortement la propagande républicaine. Cette procédure politique avait été adoptée, après mûre réflexion, dans le groupe politique auquel appartenait M. Gambetta. M. SpuUer lui écrivait, le 9 mai 1871 :
Je te rappellerai que nous avons souvent causé autrefois de tournées dans les principales villes. Plus que jamais, ces tournées me semblent nécessaires. Jusqu'à ce que la République soit enfin proclamée et assise, ton rôle m'apparaît comme celui d'un O'Connell républicain. De ville en ville, nous irons, semant la parole démocratique dans les banquets, dans les meetings improvisés : il le faut à tout prix (2).
Dans cette première phase de son action, M. Gambetta n'a qu'une pensée : rassurer le pays, lui donner confiance dans la stabilité du régime républicain et dans la sagesse du parti qui le reconnaît pour chef; en même temps, il précise la campagne de dissolution et dénie énergiquement à l'Assemblée le droit de se proclamer souveraine.
L'unité nationale. — A Angers, le 7 avril, il dit :
Il est percé à jour, le calcul de nos adversaires, qui consiste à représenter une partie de la France comme étrangère à l'autre, à opposer ceux-ci à ceux-là, le Nord au Midi. Non ! c'est partout le même esprit, partout homogène et partout semblable à lui-même qui anime, qui enflamme et qui réunit toutes les parties de la France. Au nom des intérêts républicains, je salue l'unité morale de la patrie.
C'est reprendre très habilement, contre des adversaires qui affectent de distinguer entre Paris et la province, la
(1) Notes et Souvenirs, p. 267.
(2) ï Lettres de Spuller à Gambetta », Revue de Paris. !«•• juin 19CM3.
thèse de l'indivisibilité de la République. Il fait l'éloge de M. Thiers :
Il y a quelque chose de plus beau que d'avoir écrit les annales de la Révolution française, c'est de l'achever en couronnant son œuvre par la loyauté, par la sincérité de son gouvernement.
Au Havre, le 18 avril 1872, il dit :
On m'appelle commis voyageur. Eh bien, oui ! je suis un voyageur et je suis le commis de la démocratie. C'est ma commission, je la tiens du peuple... Si je crois mon pays perdu en dehors de la République, il faut bien que je le disel C'est ma mission ; je la remplis ; advienne que pourra I
Il dit encore :
Bornons là nos exigences, ne nions pas les misères, les souffrances, les douleurs d'une partie de la démocratie... Mais tenons-nous en garde contre les utopies... Il n'y a pas de remède social, parce qu'il n'y a pas une question sociale. Il y a une série de problèmes à résoudre... La France ne se séparera pas de vous, républicains, car la France n'a jamais demandé que deux choses au gouvernement : Vordre et la liberté...
Il aborde le problème de l'éducation en ces termes :
Cette éducation, il la faut absolument civile ; c'est le caractère même de l'État. Et qu'on ne crie pas à la persécution ! L'État laissera aux cultes la plus grande liberté, et nos adversaires seront les premiers à le reconnaître. L'État ne peut avoir aucune compétence ni aucune action sur les dogmes, ni sur les doctrines philosophiques : il faut qu'il ignore ces choses, ou bien il devient arbitraire, persécuteur, intolérant, et il ne peut pas, il n'a pas le droit de le devenir.
Réclamant le service militaire égal pour tous, l'orateur prononce cette autre formule : « Chaque citoyen, soldat et instruit. »
Programme républicain. — Il dégage, ainsi, le» grandes
lignes d'un programme de gouvernement. Mais il ajoute que tout doit reposer sur un système constitutionnel nouveau, et il refuse à l'Assemblée le droit de le fonder :
Au premier rang des réformes, dit-il, vous savez que je place l'élection d'une Assemblée républicaine... Je n'attends rien de l'Assemblée de Versailles... La dissolution, voilà la première réforme qu'il faut poursuivre... '
M. Thiers se laisse porter par le courant ; il fait un premier pas dans le sens de la réconciliation avec Paris. Échappant, en quelque sorte, à la surveillance de la commission de permanence, il donne une grande soirée à l'Elysée. La foule des invités se presse dans les salons du chef de l'État, ouverts pour la première fois depuis la guerre. La République prendrait-elle figure de gouvernement?