‹ Le gouvernement de M. Thiers, 1870-1873Chapitre 4 sur 18 · CHAPITRE YIII l'apogée · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII l'apogée

Les débuts de la session. — Interpellations. — Débat sur les marchés de la guerre. — Enquête sur les capitulations ; le maréchal Bazaine sera jugé par un conseil de guerre. — Négociations pour le paiement des trois derniers milliards de l'indemnité de guerre. — Discussion et vote de la loi militaire du 27 juillet 1872. — La convention du 29 juin. — Le budget de 1873 ; nouveaux impôts. — L'emprunt de trois milliards. — La situation parlementaire ; le centre gauche adhère à la République ; tentative de « conjonction des centres » ; le Conseil des Neuf ; la manifestation des « bonnets à poil ». — Les vacances ; M. Thiers à Trouville ; seconde campagne oratoire de M. Gambetta. — La situation de l'Alsace-Lorraine. — Agitation des partis ; expulsion du prince Napoléon ; le comte de Chambord et les princes d'Orléans. — Manifestations religieuses. — Les élections du 26 octobre 1872

Session d'avril 1872. — La Chambre se réunit le 22 avril 1872. La session devait se prolonger jusqu'au 3 août de la même année. C'est l'apogée du gouvernement de M. Thiers.

Depuis quinze mois, depuis les premières séances où l'Assemblée nationale, réunie à Bordeaux, a confié à M. Thiers la mission de sauver et de relever le pays, un premier cycle d'événements s'est accompli. La paix a été débattue et signée, les derniers soubresauts de la crise ont été comprimés, un gouvernement a été essayé, les

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administrations ont fonctionné, la France a repris conscience de son existence et de ses ressources ; elle a fait la première expérience de la liberté.

M. Thiers avait dit à Bordeaux : « Pacifier, réorganiser, relever le crédit, ranimer le travail, voilà la seule politique possible et même concevable en ce moment. »

Ainsi limitée, la tâche est, en partie, accomplie. Mais M. Thiers avait aussi prévu, dès lors, les difficultés qui devaient entraver son œuvre et les nécessités qui devaient la précipiter ou, peut-être, l'interrompre. Il disait encore : « Quand cette œuvre de réparation sera terminée, et elle ne saurait être très longue, le temps de discuter, de peser les théories du gouvernement sera venu. »

L'œuvre du relèvement n'était pas achevée que déjà l'heure des « théories du gouvernement » était sonnée, tant la politique est nécessaire aux hommes I

Ardeur des passions. — La RépubHque se fondait au milieu du chaos des luttes parlementaires. Mais l'évolution naturelle de la crise lui imposait encore des charges que, seule, on l'avait vu, elle pouvait assumer. Les partis monarchistes avaient hésité devant ces tâches si lourdes : la conclusion de la paix, la répression de l'émeute, la création des nouveaux impôts ; il fallait cette condition particuhère de l'anonymat républicain, ou plutôt, il fallait qu'à la faveur de cette formule, la responsabiUté fût répandue et dilîuse sur toute la nation, pour que celleci s'inclinât devant les conséquences de ses erreurs et acceptât tout le fardeau.

Or, les circonstances sont telles, à l'heure où nous sommes arrivés, que, malgré la véhémente inquiétude des partis, la forme républicaine s'impose encore à eux. Ils la détestent, ils sont les maîtres et ne peuvent la rejeter. Par quoi la remplacerait-on?

M. Thiers l'avait déjà dit, sur un ton de sommation : « Attendez huit jours... » Mais ces huit jours ne paraissent pas près de s'achever.

L'ennemi occupe le territoire national ; l'indemnité de guerre n'est pas entièrement payée ; les grandes lois financières et militaires ne sont pas toutes votées. Et puis, il reste à établir les responsabilités : celles de la guerre, celles de la Commune. De redoutables conflits sont encore menaçants ; il faut qu'ils éclatent pour que les cœurs soient apaisés et l'atmosphère rassérénée.

Début de la session. — L'Assemblée emploiera ses séances à ce triple labeur qui la presse : achèvement de la liquidation, travail de la réorganisation, étude d'une constitution. Le passé et l'avenir se heurtent, sous les yeux du vieillard actif et avisé qui s'elîorce d'amortir les chocs et de préparer les issues.

Dès le début, une sorte d'avertissement indique à l'Assemblée combien cette vie est encore précieuse au pays. M. Thiers avait paru à la séance, le jour de la rentrée : le lendemain, on le dit gravement malade. L'alarme se répand, la Bourse baisse ; l'inquiétude sur la situation d3 la France est universelle. Heureusement, l'indisposition n'est que passagère. M. Thiers reparaît, plus alerte et plus dispos que jamais. Il signe, le 23 avril, le décret par lequel M. de Goulard, ministre de l'Agriculture et du Commerce, est nommé définitivement ministre des Finances en remplacement de M. Pouyer-Quertier, M. Teisserenc de Bort, du centre droit, recevant le portefeuille du Commerce.

Ce remaniement passe presque inaperçu et l'attention de l'Assemblée est déjà toute absorbée par les premières escarmouches de la session : une discussion a seule quelque importance : la droite interpelle sur la présence des maires aux banquets offerts à M. Gambetta.

Elle amène le gouvernement de M. Thiers à se prononcer publiquement sur la question de la dissolution. M. Victor Lefranc, ministre de l'Intérieur, interrogé par M. Raoul Duval, affirme que, seule, l'Assemblée a le droit d'assigner un terme à ses travaux. M. Raoul

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Duval se déclare satisfait et retire son interpellation, au milieu d'une agitation telle que la séance est suspendue. Cette déclaration et cette satisfaction données à la droite n'étonnent pas la gauche qui, pourtant, voit le président prendre parti contre la thèse que soutient M. Gambetta. Aussi, le vieux comte Jaubert, méfiant, s'écrie, en fronçant le sourcil, dans la séance du 27 avril : « Je n'ai jamais vu une gauche aussi ministérielle. »

Enquête sur les responsabilités de la guerre. — Toutes les passions sont surexcitées bientôt par la grave question, longtemps renfermée dans le secret des commissions, et qui, maintenant, se débat en séance publique, celle des responsabilités de la guerre. Il s'agit des rapports de la commission d'enquête sur les marchés passés par les administrations publiques, depuis le 18 juillet 1870, pour faire face aux dépenses occasionnées par la guerre. Quand une enquête est ouverte, l'esprit de parti y pénètre d'abord.

Rentrée de M. Rouher. — Au moment où le bonapartisme relevait la tête, on crut l'heure opportune de presser le débat. Une première discussion s'engage, le 4 mai, sur la suite à donner aux premières constatations de la commission. M. le duc d'Audifîret-Pasquier, rapporteur, fait un exposé, à la fois développé et précis. Les lacunes et les vices de l'organisation militaire impériale sont mis à jour. Les défaites de la France apparaissent comme la suite fatale d'une longue période de négligence et d'imprévoyance. Le rapporteur conclut en demandant la nomination d'une commission d'enquête chargée :

1° De rechercher la situation du matériel de guerre existant au 1" juillet 1870, par suite des crédits ordinaires et extraordinaires affectés à l'achat et à la transformation de ce matériel ;

2° De connaître l'emploi de ce matériel durant la guerre ;

3° D'étudier les mesures les plus propres à constater la situation actuelle des arsenaux.

L'Assemblée vota l'affichage du discours du duc d'Audifîret-Pasquier dans toutes les communes de France.

La discussion revint sur ce sujet à plusieurs reprises, pendant le courant de mai. Le 21 mai, M. Rouher interpelle le ministre de la Guerre sur les mesures que celui-ci a prises, à raison des faits dénoncés par la commission des marchés. C'était un événement important que la rentrée parlementaire de l'homme que, si longtemps, on avait appelé le « vice-empereur ». La seconde période du gouvernement de Napoléon III avait reposé sur les épaules de cet Auvergnat, maître robuste d'une majorité soumise. Allait-il retrouver, comme chef d'un parti d'opposition, l'autorité que sa vigoureuse faconde lui avait assurée?

La situation était périlleuse pour lui, a écrit M. Thiers, et il se présenta en homme ayant conscience du péril. Raisonneur vigoureux et sensé lorsqu'il releva toutes les légèretés de la commission, il eut l'avantage contre elle, sans toutefois entraîner les applaudissements de l'Assemblée.

Tout en défendant habilement l'Empire, il dresse un violent réquisitoire contre le gouvernement du 4 Septembre ; il termine par un appel aux passions de l'Assemblée, en protestant contre la campagne de dissolution entreprise contre elle.

Discours de M. le duc d' Audiffret-Pasquier. — Le lendemain 22 mai, le duc d'Audifîret-Pasquier et M. Gambetta répondirent au discours de M. Rouher. Le duc d'Audiffret-Pasquier attaque l'Empire, et particulièrement M. Rouher. Après avoir fait allusion aux paroles adressées par M. Rouher à Napoléon III, au moment où il partit pour le théâtre des opérations, il apostrophe son contradicteur en ces termes qui firent une profonde impression sur l'Assemblée :

Ah ! vous croyez, vous qui venez me forcer à individualiser les responsabilités, que vous n'en avez aucune I

Vous ne vous êtes donc pas fait dire, dans l'exil où vous

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vous étiez réfugié, ce qu'ont pesé, pour nous, ces heures où nous sentions le sol du pays envahi par la Prusse? Vous ne sentiez donc pas la iumée de nos chaumières brûlées ; vous ne savez pas qu'à chaque quart d'heure on nous annonçait qu'un des nôtres succombait glorieusement? Vous ne vous l'êtes pas laissé assez dire ! Ah I ne croyez pas qu'il suffira de dire, comme pour l'expédition du Mexique, que vous avez si complaisamment évoquée : « C'est le secret de la Providence, qui ne respecte pas toujours ses propres combinaisons. » Eh bien! ce n'est pas assez.

Je le dis, moi, quel que soit le sang-froid de tous vos gens au cœur léger, quels que soient les ombrages de Chislehurst, il y a une heure où vous avez dû entendre une voix qui criait : Vare, redde legiones! Rendez-vous nos légions I Rendez-nous la gloire de nos pères ! Rendez-nous nos provinces I

Et cette responsabilité, est-ce la seule? Nous avez-vous seulement légué des embarras, des douleurs et des désastres? Non I vous avez fait pis encore ; vous nous avez légué — ah ! ce qu'on a bien de la peine à réparer — « la démoralisation ».

Appel au pays. — Et le duc d'Audiffret-Pasquier poursuit :

Quand un pays abdique ses libertés, quand il abdique le contrôle, quand il ne sait pas se faire à ces mesures libérales, qui font que les affaires de tout le monde sont les affaires de chacun. Quand le bourgeois rentre chez lui et se croit bien sage, lorsqu'il peut se dire qu'il ne s'est pas occupé de pohtique, c'est qu'il ne sait pas que la politique c'est notre sang, notre argent, notre honneur. Quand un pays ne sait pas défendre ses libertés : quand il se met sous la protection d'un homme providentiel, il en résulte fatalement ce que vous venez de voir : « la décomposition et la démoralisation. »

Le duc d'Audiiïret-Pasquier rappelait cette parole de M. Thiers : « Un pays doit apprendre qu'il ne faut jamais se donner à un homme, quel que soit cet homme, et quelles que soient les circonstances » ; il ajoutait :

Et ne pouvons-nous pas le dire avec plus de vérité encore qu'il ne le disait pour Napoléon l^^, quand nous pensons aux

deuils, aux tristesses et à la honte que nous a valus Napoléon III?

Enfin, opposant l'œuvre de l'Empire à celle accomplie par M. Thiers, le duc d'Audifîret-Pasquier s'exprimait ainsi :

Le pays ne sait pas ce que ces quatorze mois ont pesé sur cette tête blanche. Et quand vous l'aviez devant vous hier, quand vous avez pu surprendre sur son visage les traces de la fatigue, vous êtes- vous souvenu de ce temps où il avait lutté contre vous, où, avec un patriotisme admirable, éclairé par une vieille expérience, il avait combattu toutes vos folies? Il vous a prêché, lui, les libertés nécessaires ; il a fait appel à tout ce qu'il y avait de généreux dans le cœur des Français ; il vous a combattu au moment de l'expédition du Mexique. Lui seul, il a eu le courage de le faire, et souvenez-vous donc qu'à ce moment vous faisiez entourer sa maison pour faire parvenir jusqu'à lui les huées et les sifïlets ! La Commune a parachevé votre œuvre ; elle l'a profanée, elle l'a détruite, cette maison ; mais c'est vous qui aviez commencé.

Maintenant, pour nous, concluait le duc d'Audifîret- Pasquier, la cause est entendue, je demande à l'Assemblée de terminer ce trop long discours par un vœu et comme une dernière prière qui, malgré moi, s'échappe de mon cœur : Que Dieu qui aime ce pays, car c'est à lui qu'il a confié, de tout temps, la défense des grandes et des nobles causes, lui épargne la dernière et la plus dure des humiliations : celle de voir jamais ses destinées confiées aux mains qui l'ont si mal servi. »

Le compte-rendu officiel ajoute : « Acclamations enthousiastes et applaudissements prolongés. Presque tous les députés sont debout, et la séance est interrompue en fait. » M. Rouher répliqua, reprit ses arguments de la veille, en faveur de l'Empire et contre le gouvernement de la Défense nationale. Son discours fut haché par des interruptions multipliées.

Attitude de M. Rouher. — L'attitude de M. Rouher est intéressante à observer. Elle dévoile, à elle seule, les

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projets, les espérances et les plaies de la cause impérialiste. Le dos rond, supportant avec une placidité froide le torrent qui déborde sur lui, gardant le silence devant l'invective, il ne songe qu'au parti qu'il pourra tirer de ces laborieuses séances. Il laisse l'éloquence répandre les indignations inévitables, et il dénombre déjà, sur les bancs de la droite, le camp silencieux de ses futurs alliés.

Discours de M. Gamhetla. — M. Gambetta, à son tour, riposte à celui qu'il avait appelé, la veille, « l'avocat de l'Empire aux abois ».

Les paroles de M. Gambetta furent plus véhémentes encore que celles du duc d'Audiiïret-Pasquier. Il reprochait au gouvernement impérial de n'avoir ni prévu, ni préparé la guerre ; il évoquait, lui aussi, l'affaire du Mexique, et il produisait un puissant effet par sa péroraison :

Le Mexique vous tient, le Mexique vous poursuit, le Mexique a déjà fait justice par l'éternel châtiment, qui sort des choses, de tous ceux qui ont compromis l'honneur et la grandeur de leur pays dans cette détestable équipée. Oui, la justice a commencé, elle a saisi tour à tour, et Morny, et Jecker, et MaximiUen, et Napoléon III ! Elle tient Bazaine. Elle vous attend I

L'Assemblée adopta, à l'unanimité de 676 votants, l'ordre du jour suivant du duc de Broglie :

L'Assemblée nationale, confiante dans la commission des marchés et persévérant dans sa résolution de poursuivre et d'atteindre toutes les responsabilités avant ou après le 4 septembre, passe à l'ordre du jour.

Enquête sur les capitulations de Sedan et de Metz. — Au même moment, à partir du 5 mai, le Journal officiel pubUait les avis motivés émis par le conseil d'enquête institué, conformément à l'article 264 du décret du 13 octobre 1863, sous la présidence du maréchal comte

Baraguay d'Hilliers. Pour la plupart des capitulations, le conseil d'enquête constatait que les officiers signataires avaient rempli intégralement leurs devoirs ; l'examen des conditions de la capitulation de Phalsbourg motiva, de la part du conseil d'enquête, une proposition de récompense en faveur des officiers qui commandaient la place. Par contre, le conseil d'enquête n'eut que des paroles de blâme sur ces événements militaires extraordinaires et, pour ainsi dire, sans précédent qui, à Sedan et à Metz, avaient livré à l'ennemi deux armées françaises et laissé le pays sans défenseurs. La conduite de l'empereur Napoléon à Sedan était sévèrement qualifiée. Ce document précise, avec clarté, les événements de la bataille et les circonstances de la capitulation.

Procès du maréchal Bazaine. — Quant au maréchal Bazaine, il était renvoyé devant un conseil de guerre. Le gouvernement donnait l'ordre d'informer contre lui, le 7 mai 1872, et l'instruction était confiée au général Seré de Rivière. Prétendant prendre les devants, mais cédant, en réalité, au cri de l'opinion qui l'accusait de trahison, le maréchal avait écrit au président de la République pour demander formellement des juges.

Enfin, dans les derniers jours du mois de juillet, vint, devant l'Assemblée, le débat sur les conclusions du rapport de M. Riant, relatif aux marchés du 4 Septembre.

Les marchés du 4 Septembre. — La discussion fut vive. MM. le duc d'Audiffret-Pasquier, Naquet et Gambetta y prirent part. Des divers marchés, conclus dans ces heures de précipitation, un seul motiva des observations graves. La personnalité de M. Gambetta était au-dessus du soupçon, mais on visait particulièrement la « commission d'études », notamment son président et un de ses membres, à l'occasion d'un marché passé avec des aventuriers américains, Billing, Saint-Laurent, etc., et par suite duquel des canons offerts à 35 000 francs pour

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chaque batterie, auraient été payés 70 000 francs. Après un débat tumultueux, où M. Gambetta couvrit ]a commission d'études, des lettres incriminant le lieutenant-colonel président furent lues à la tribune. L'Assemblée, par 371 voix contre 1, tandis que la gauche s'abstenait tout entière, prononça le renvoi du rapport de M. Riant aux ministres compétents.

Triple tâche de V Assemblée. — On se disputait sur les responsabihtés de la guerre avant d'avoir fait disparaître les traces qu'elle avait laissées et guéri le mal qu'elle avait causé.

M. Thiers se consacre à ces devoirs urgents, au miheu d'un enchevêtrement inextricable de travail et de difficultés. Toutes les affaires sont mêlées, quoique distinctes. Il faut avoir l'œil sur tout, calculer, combiner, retarder ou précipiter, selon le dessein général et selon le progrès d'une trame qui n'est connue que de quelques-uns, et qui est sans cesse embrouillée par le plus grand nombre.

Il ne faut pas regarder les parlements de trop prés : le désordre apparent des séances surprend l'attention et la détourne de l'ordre intime qui subsiste, grâce à la force des situations et au travail latent des partis et des intérêts. Même au milieu du tumulte, le bien et l'utile trouvent leur voie.

Pendant ces mois féconds, mai, juin, juillet 1872, on voit se poursuivre parmi les passions aveugles, trois œuvres principales qui servent de fils conducteurs à l'histoire : la négociation pour la libération définitive du territoire, la discussion de la loi militaire, le travail financier qui prépare l'emprunt des trois milliards.

Activité de M. Thiers. — La simultanéité et la connexité de ces trois entreprises n'accablent pas un vieillard

AVRIL 1872 m

que l'hostilité des partis traque même aux heures réservées au repos et qui doit surveiller, jour et nuit, le piège parlementaire.

Il fallait une préparation aussi complète que l'était celle de M. Thiers pour suffire à cette triple besogne, il fallait qu'il pût dire, comme il le disait et comme il était en droit de le dire, de chacune des compétences nécessaires, qu'elle était la sienne depuis cinquante ans, il fallait son goût des affaires, son ardeur joyeuse au travail, il fallait son optimisme, pour qu'il pût s'appliquer en même temps à ces multiples devoirs.

D'autres eussent cru plus sage, plus prudent, plus conforme aux circonstances, de procéder par degrés et, comme on dit, de « sérier les questions ». D'autres eussent appréhendé une surcharge d'application et de responsabilités, avec le danger d'une rupture en cours de route. Mais le petit homme était pressé ; il sentait la mort et l'intrigue sur ses talons. Avec une énergie où il y avait une sorte d'allégresse insoucieuse et confiante, il prêtait son épaule au triple fardeau.

Ce qu'il y eut de vraiment brave, dans toute cette conduite d'un vieillard aux pensées longues et aux nuits courtes, c'est qu'il n'hésita pas à laisser l'Assemblée aborder le problème de nos forces mihtaires, au moment même où les troupes allemandes occupaient encore le territoire français et où lïndemnité de guerre n'était pas payée. C'était sous le pied même de l'ennemi que la France se relevait et ramassait ses forces.

Le relèvement. — Le vainqueur n'en revenait pas. Il comprenait la portée de cette preuve d'énergie morale, beaucoup plus frappante encore que le relèvement matériel. Il se demandait, ou feignait de se demander, si une pareille décision ne cachait pas de mauvais desseins ; et, lorsque des faits trop évidents le convainquaient du contraire, il cherchait par quel artifice ou par quelle

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exigence il pourrait arrêter un progrès si remarquable, entraver l'œuvre ou la diminuer.

Inquiétudes allemandes. — L'occupation du territoire était, pour M. de Bismarck, un puissant moyen d'action ; mais toucher promptement les cinq milliards était une forte tentation. Le crédit de la France, qui, seul, pouvait permettre à celle-ci de se libérer, dépendait du calme dans les relations des deux pays et de l'entente, du moins apparente, entre les deux gouvernements. M. de Bismarck et M. Tbiers le comprenaient l'un et l'autre.

Celui-ci usait de ses avantages en poussant hardiment, en même temps que le travail de la libération, le vote des lois militaires. C'était dire à l'Allemagne : nous payons, mais nous sommes libres. Il y avait, dans son allure, dans son calme, dans ses explications, — car il ne se dérobait même pas aux explications, — une sorte de jeu prudent et d'ironie voilée qui surprenait le rude vainqueur, l'irritait, et parfois, tout de même, le séduisait.

Guillaume I^ et M. Thiers. — L'empereur Guillaume, qui était, à cette époque, le plus étonné et le plus fâché de tous, disait au général de Manteuffel :

Cet homme est une véritable sirène ; il est si habile et si malin (klug), que mon esprit s'habitue, malgré moi, à ne plus détester ce mot de République, mon épouvantai] jusqu'ici ; il me rendrait républicain s'il pouvait me garantir son immortalité aux affaires de son pays (1).

Et c'est pourtant ce même empereur Guillaume, inquiet d'un tel ressort chez un peuple que les déclamations hostiles avaient tant diminué à ses yeux, c'est l'empereur Guillaume qui talonne M. de Bismarck et le met en garde contre le danger d'une France trop tôt

(1) Orcupation et Libération, t. II, p. 98.

renaissante. M. de Gontaut écrit de Berlin, résumant la complication où se débat la négociation pour le paiement des derniers milliards de l'indemnité :

L'esprit de l'empereur est sérieusement ému par la préparation de votre loi militaire, par les menaces de politique révolutionnaire, conséquemment de « revanche » augurées des mouvements de Gambetta et d'une prétendue entente qui serait faite entre M. Thiers et lui, pour la réorganisation visible de l'armée et l'accroissement relatif du budget qui la concerne. C'est un thème répété autour de lui : la presse allemande et, à sa suite, la presse italienne le développent journeUement.

La question militaire. — Par l'intermédiaire du comte de Manteufîel et du comte de Saint-V allier, on donnait à M. Thiers des avertissements analogues. L'attaché militaire à Paris, M. de Bûlow, exagérait les « chiffres énormes » des futurs contingents français :

D'après lui, nous appellerions dorénavant 100 000 hommes, chaque année, sous les drapeaux, abstraction faite des non-valeurs, ce qui représenterait un appel annuel de 120 000 hommes. D'autre part, nous augmenterions de 80 millions le chiffre des budgets de la guerre sous l'Empire, et encore, la création du nouvel armement, canons, fusils, ne s'y trouverait pas comprise (1).

Dans l'audience de congé que l'ambassadeur d'Allemagne avait eue de M. Thiers, vers le 7 mars, au moment des vacances de Pâques, le président de la République avait dit à son interlocuteur que, dès le retour de celui-ci à Paris, on aborderait la question du paiement des trois derniers milliards et, par conséquent, celle de l'évacuation totale. La France était donc en avance de deux ans sur les engagements qu'elle avait contractés.

(1) Lettre du comte de Saint-Vallier, 25 janvier 1872, Occupation et Libération, t. II, p. 135.

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Cette proposition était, au fond, agréable à TAllemagne. Or, le comte d'Arnim était parti pour Berlin et, quoiqu'il eût annoncé une absence de quinze jours, on ne l'avait plus revu.

Les vacances de Pâques touchaient à leur fin. L'année financière avançait. On ne pouvait songer à émettre un emprunt de trois milliards à une époque tardive de l'été. D'ailleurs, la présence de l'Assemblée était nécessaire pour voter, le cas échéant, la loi qui approuverait la convention nouvelle modifiant les clauses de la paix de Francfort. M. Thiers commençait à s'étonner.

Négociations pour V évacuation. — Ayant fait les premières ouvertures, il eût préféré ne pas faire les premiers pas.

Je n'ai rien voulu précipiter, écrivait-il lui-même, parce que nous serions exposés, en nous montrant trop pressés, à rendre d'autant moins pressés les contractants adverses ; secondement, parce que le marché financier exigeait du repos.

N'entendant parler ni du comte d'Arnim, ni de la suite donnée à ses ouvertures, il se décide, le 11 avril, à prescrire à M. de Gontaut-Biron de reprendre la conversation, à Berhn, avec beaucoup de précautions toutefois :

Cette affaire est si grave pour la France, lui écrit-il, elle touche tellement à tout, qu'être renseigné à son sujet est d'une sérieuse importance. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il faut mettre, sur tout cela, une main fort légère, et être renseigné, sans cependant laisser voir trop d'impatience.

M. de Gontaut-Biron dit qu'il était alors « un peu novice en diplomatie ». Il agit pourtant comme un vrai diplomate : il exagéra si bien la réserve et les précautions que, par crainte de se découvrir trop nettement, il s'en tint à des allusions à peu près incompréhensibles. Il avait le sentiment très vif, trop vif peut-être, de l'espèce de surprise et de méfiance sourde que les pro-

cédés fins et hardis de M. Thiers provoquaient à Berlin. Procédure dilatoire à Berlin. — On ne lui ménageait pas les avertissements. Les financiers allemands, qui n'avaient pas oublié l'échec de leurs combinaisons de Versailles, venaient, en toute amitié, lui faire des confidences :

Il faut que je vous l'avoue (lui dit à roreille M. de Bleichrœder), M. de Bismarck est fort content de vous voir ici, mais il n'est pas content de M. Thiers. — Et pourquoi donc? demandai-je. — C'est que M. Thiers augmente dans de fortes proportions l'armée française. Le prince de Bismarck ne voit pas sans inquiétude la réorganisation de votre armée... Il assure que le nouvel effectif dépasse celui de l'Empire, ce qui serait contraire aux promesses faites à lui-même, à Versailles, par M. Thiers. C'est le point noir à l'horizon ; le seul peut-être qui préoccupe M. de Bismarck pour le maintien de la paix.

Puis, c'était le tour des diplomates neutres, eux aussi assurément bien intentionnés :

Le parti mihtaire, dit l'un d'eux à M. de Gontaut-Biron, reprochera toujours à M. de Bismarck d'avoir lâché Belfort à la France, et il n'a pas renoncé à la pensée de prolonger beaucoup l'occupation, peut-être de la rendre définitive... Il sait bien que les traités s'y opposent ; mais il compte sur quelque imprudence de votre part...

La question de Belfort. — Comme on sait que la conservation de Belfort est le point d'honneur particuher de M. Thiers, c'est là qu'on vise : « On voudrait bien, ici, garder Belfort... » dit-on, toujours en confidence, à notre ambassadeur. Et celui-ci d'écrire, le 16 avril, à M. Thiers : « Je vois percer de nouveau l' arrière-pensée de la conservation de Belfort. »

Enfin, on fait entrer en hgne le maréchal de Moltke. La face glabre exerce sa fascination sur le diplomate, qui aborde de lui-même le sujet : « ...Oui, oui, répond M. de Moltke en riant d'un rire amer, M. Thiers s'occupe joliment à refaire votre armée. Au printemps prochain,

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elle sera en état de recommencer la guerre... » Et il s'empresse de calmer lui-même l'émotion qu'il cause en se défendant « avec chaleur » de désirer un retour des hostilités. M. de Gontaut-Biron, ballotté, à propos de l'attitude du maréchal, entre deux sentiments contraires, en est réduit à se demander si, malgré les allégations qui lui sont transmises de tous côtés, M. de Moltke doit être, oui ou non, rangé « parmi les partisans de la guerre » (1).

Attitude du comte d'Arnim. — Embarrassé, M. de Gontaut-Biron croit plus sage de se tenir coi, ou plutôt il prend le pire des détours, en s' adressant, faute de mieux, à l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, le comte d'Arnim, qui prolongeait son séjour à Berlin. Celui-ci est, alors, dans le fort de ses intrigues. Il trouve l'occasion excellente pour se faire de fête des deux côtés à la fois. Il prend le fil ténu que lui passe son collègue français et l'embrouille à plaisir, tandis que M. de Gontaut-Biron, un peu soulagé, écrit à Paris : « Je regarde comme une bonne fortune d'avoir eu M. d'Arnim pour interlocuteur. »

M. Thiers, sans connaître tous les détails, avait compris rapidement (averti, d'ailleurs, par M. de Saint- Vallier, qui, de Nancy, suivait le travail) qu'on perdait du temps et que, du moment où on voulait payer, on n'avait aucun avantage à finasser : il écrit, dès le 14, à M. de Gontaut-Biron :

Vous demanderez simplement et franchemment à voir M. de Bismarck ; une fois auprès de lui, vous lui direz (ce qui est la chose la plus naturelle du monde) que nous voulons deux choses : nous acquitter et faire cesser l'occupation étrangère, ce qui prouve évidemment notre ardent désir de la paix...

Appréhensions de M. de Gontaut-Biron. — Il est déjà trop tard. M. de Gontaut-Biron est entre les mains du

(1) Occupition et Libération, t. I, p. ICI.

comte d'Arnim. Celui-ci est jaloux de la conversation parallèle qui se poursuit à Nancy. Le prince de Bismarck est fantasque et méfiant. Notre ambassadeur, disons le mot, redoute de l'aborder. Il ne demande pas un entretien direct. Il craint que M. de Bismarck, selon sa manière rude, ne lïnterpelle sur cette question des armements et de la loi militaire qui est au fond du débat :

Le point essentiel, écrit-il le 19 avril, est de savoir si je dois accepter du chancelier de l'empire, ou même de M. Delbriick, l'entretien sur nos armements, qui sont l'objection ou plutôt le prétexte dans les retards apportés à la négociation de notre libération.

La négociation s'enlize.

Bientôt, M, de Bismarck, abusant de ces lenteurs, et exagérant ses méfiances plus ou moins sincères, va joindre à ses autres griefs le reprocbe qu'il fait à M. Thiers d'ajourner les ouvertures au sujet des paiements anticipés. On se boude ; tout est arrêté. M. Tbiers est presque résigné à laisser passer l'été.

Mais ceci ne fait pas l'affaire de Berlin. Ce qu'on veut, c'est intimider le gouvernement français, peser sur lui, au moment du vote de la loi militaire, tâcber de retarder celle-ci, mais non les versements de l'indemnité.

Le comte d'Arnim et les partis. — Le comte d'Arnim, revenu à Paris sur ces entrefaites, veut, lui, autre cbose ; il veut le renversement de M. Tbiers. A son retour, il a vu le marécbal Bazaine. Il sait, « par quelques députés qui lui font l'bonneur de causer avec lui, » que les esprits sont très montés et qu'une crise est prochaine. Il conseille, dans l'intérêt véritable de l'Allemagne, de bâter V inévitable changement gouvernemental par le rétablissement de l'empire napoléonien... Il s'agit de procéder à la manière de 1814 pour les Bourbons, c'est-à-dire de telle sorte que « la présence des troupes allemandes dans le pays

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donne encore l'occasion d'exercer une influence sur la crise... »

Il avoue bien qu'il ne sera pas très facile de diriger les événements de façon que l'Empire puisse réellement sauter en selle au moment opportun. Seulement, l'Empire compte que l'Allemagne lui viendra en aide dans son propre intérêt, et il ne faut pas repousser ses avances, étant, de tous les partis, le seul qui recherche ouvertement l'appui de celle-ci, et inscrive dans son programme la réconciliation avec elle (1).

Ces vues, il est vrai, appartiennent à l'ambassadeur. Elles dépassent de beaucoup la pensée de M. de Bismarck. Celui-ci rappelle son agent, d'un coup sec, à la réalité des choses, et il poursuit sa manœuvre par d'autres voies, puisque celle-ci ne lui est plus ouverte.

Le général de Manteuffel. — Le général de Manteufîei et M. de Saint-Vallier entrent en scène de nouveau : c'est par leur canal qu'on désirerait obtenir, de Versailles, des éclaircissements, des engagements, des déclarations au sujet de la loi militaire.

Lettre remarquable de M. Thiers. — M. de Saint-Vallier se rend donc à Versailles, le 17 avril. Il expose les sentiments qu'on lui dit être ceux de Berlin. M. Thiers croit sage d'écrire, le 18 avril, à son ambassadeur, une lettre dont celui-ci n'aura qu'à s'inspirer dans ses entretiens, s'il peut joindre M. de Bismarck. Mais le président ne perd pas un pouce de sa position ; il ne cède ni sur le contingent ni sur le budget de la guerre. Il s'explique, voilà tout :

Nous voulons la paix, nous devons la vouloir pour notre sûreté extérieure. Le contraire serait, de notre part, de la folie; à mon âge, je ne puis désirer d'autre gloire, si je puis aspirer à en avoir, que celle de pacifier mon pays, de lui procurer, en un mot, non pas du bruit, mais du bonheur... Quant

(1) !/• Procès d'Arnim, |>. 44.

à nos prétendus armements, ce n'est pas parler la langue française que de les qualifier de ce nom. On fait des armements quand on augmente ses forces, et qu'on les augmente en vue d'une action prochaine. Mais je m'occupe à reconstituer la force militaire de la France, d'après les vues que j'expose depuis quarante ans, et que j'ai toujours qualifiées : pied de paix en France... Je veux une armée, limitée en nombre, mais solide, disciplinée, et aussi capable de maintenir l'ordre au dedans que notre indépendance au dehors... Apparemment qu'on ne nous demandera pas de renoncer à notre situation dans le monde et à notre indépendance ! Jamais on ne m'a dit un mot qui eût un sens pareil, à Versailles, pendant la douloureuse négociation de la paix, ni pendant les négociations de tout genre qui ont suivi. Certes, on doutait que nous pussions tenir nos engagements, payer la somme exorbitante de cinq milliards. On en doutait : eh bien ! nous pouvons. Nous voulons la payer, nous allons la payer. Et on nous chercherait querelle parce que nous voulons reconstituer notre pays moralement, matériellement, politiquement ! Jamais on ne l'avait essayé, jamais pareille insinuation n'avait été tentée, et j'espère bien qu'on ne la tentera pas aujourd'hui !

Les relations futures de la France et de V Allemagne. — Au cours d'une conversation qu'il avait eue, dans les premiers jours du mois de mai, avec le comte d'Arnim, M. Thiers s'était exprimé avec sagesse sur les relations présentes et futures de la France et de l'Allemagne. L'ambassadeur rend compte à son gouvernement de cet entretien :

M. Thiei's m'a dit et répété, dans les termes les plus chaleureux combien est sincère et ardent son désir de maintenir la paix, une longue paix. La France, a-t-il dit, ne pourrait pas faire une nouvelle guerre. Aussi cherche-t-il à éviter toutes les nouvelles complications, à prévenir tous les conflits, en quelque lieu qu'ils puissent se produire. Après bien des années, a-t-il ajouté, quand la France aura retrouvé ses forces, sa tendance prédominante devrait être nécessairement celle de chercher une compensation pour les pertes subies, et si, un jour, l'Allemagne devait être entraînée dans des embarras

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avec d'autres puissances, le moment serait venu de régler ces comptes, mais cela ne voudrait pas dire que, dans un cas pareil, la France devrait se lever contre l'Allemagne. Il ne serait pas impossible d'envisager que l'Allemagne, alors, serait disposée à acheter l'alliance française par des compensations qui pourraient rendre une guerre inutile (1).

Méînoire de M. de S aint-V allier. — M. Thiers ne s'en rapporte pas à l'ambassadeur, dont il commence à soupçonner la fidélité. Il croit devoir se servir de la voie officieuse de Nancy pour préciser la situation en ce qui concerne la future loi militaire. M. de Saint-Vallier, qui retourne à son poste, est autorisé à remettre, le 21 avril, au général de Manteuffel un mémoire où sont exposées les vues de M. Thiers sur la reconstitution de l'armée. Le président s'opposera au service obligatoire ; il veut une armée de métier, — la loi de 1832 résolument et fermement appliquée ; — il est certain de l'obtenir. Or, la loi de 1832 n'est pas une loi de guerre ; c'est une loi de bonne organisation intérieure, puisqu'elle limite à 400 000 hommes l'effectif total de l'armée.

M. de Saint-Valher donne même le tableau rapidement tracé du futur état militaire.

En résumé, conclut-il, on entend se servir uniquement de la loi de 1832, de l'effectif de cette époque, mais sérieusement entretenu, en évitant de le laisser tomber au-dessous des proportions votées, comme on le faisait quand on avait à couvrir les expéditions de Chine ou du Mexique. Voilà la vérité, et rien de plus.

Le diplomate, dûment autorisé, insiste, en outre, sur les sentiments pacifiques de M. Thiers et sur l'autorité de celui-ci qu'on commençait à mettre en discussion :

M. Thiers n'a jamais varié à ce sujet ; il l'a dit au prince de Bismarck dés la signature de la paix, il l'a répété depuis

(1) Le Procès iTArnim, loc. cit.

dans toutes les occasions ; il le répète aujourd'hui ; il regarde une paix prolongée comme nécessaire à la France... Les adversaires de notre gouvernement lui objecteront qu'il est provisoire et qu'il peut disparaître du jour au lendemain. Le danger n'est pas à craindre. L'Assemblée est divisée en fractions dont aucune n'est assez forte pour prendre et exercer le pouvoir... M. Thiers ne s'appuie ni sur la droite, ni sur la gauche, mais sur toutes deux également, se servant de l'une pour maintenir l'autre dans les limites de la sagesse et sachant les grouper et les réunir quand il y a nécessité. On peut donc avoir confiance dans la durée du gouvernement, comme on peut être assuré de ses résolutions fermement pacifiques (1).

Embarras de M. de Bismarck. — Le prince de Bismarck reçoit ce mémoire ; il ne se trouve que plus embarrassé. M. Thiers avait terminé sa lettre du 18 avril 1872 à M. de Gontaut-Biron par ce paragraphe où se trouve son dernier mot :

Nous sommes prêts à traiter au jour qu'on voudra et, par conséquent, ce n'est pas à nous qu'il faudra s'en prendre, si, laissant passer le temps de traiter, la saison financière, en un mot, nous étions reculés à six mois...

Six mois de retard dans le paiement d'une aussi forte somme, ce n'est pas non plus une perspective faite pour réjouir le cœur du chanceher. Si quelque accident survenait à la traverse, que de reproches, que de regrets !

Discussion de la loi militaire. — La discussion de la loi mihtaire commence à l'Assemblée le 27 mai. Tous les partis étaient d'accord pour reconnaître que le système qui avait prévalu sous les régimes antérieurs ne convenait plus aux temps nouveaux. On admettait généralement que tous les Français devaient le service militaire personnel.

M. Thiers lui-même est entraîné par le courant et se

(1) Occupation et Libération, t. I, p. 289.

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rend aux raisons de la commission (1) ; malgré l'ardeur de sa conviction, il renonce à défendre le principe de la loi de 1832 et ne discute plus la nécessité d'appeler désormais tous les citoyens valides sous les drapeaux.

Mais, le principe une fois reconnu, deux systèmes étaient en présence : les uns préconisaient, dans une forme plus ou moins atténuée, les armées de milices ; les autres s'en tenaient, en complétant le service actif par l'instruction et l'appel éventuel des réserves, à l'armée de métier.

Les divers systèmes en présence. — Depuis les origines de l'histoire de France, les deux systèmes se sont succédé, selon les lois d'une alternance régulière, résultant de la saite des événements. L'armée du moyen âge, l'armée féodale, était une armée de milices ; le peuple ne devait le service militaire aux seigneurs et au suzerain qu'à des époques prescrites et selon certaines règles exactement déterminées.

Les milices. — Mais, quand il advint que le royaume fut en péril, quand la royauté fut obligée de procéder à des campagnes longues et soutenues, cet appel parut inefficace, et on recourut, alors, au procédé des enrôlements et à la constitution d'armées de métier. Routiers, soldiers, gens d'armes, régiments suisses, allemands, albanais, écossais, tels étaient les noms de ces troupes recrutées à prix d'argent et qui alternèrent ou se combinèrent, au cours de notre histoire militaire, avec les contingents livrés à l'armée par le ban féodal, les francsarchers, les gens des communes, etc.

Uarmée de métier. — La Révolution avait connu les engagements volontaires et les levées en masse. Le premier Empire avait adopté le recrutement par le tirage au sort, qui renfermait, au fond, le principe du service

(1) Cette commission était présidée par M. de Lasteyrie. Le marquis de Chasseloup-Laubat en était le rapporteur.

obligatoire. Ce dernier système avait été fortement organisé par la loi Gouvion-Saint-Cyr (1818), et la nation s'était habituée à livrer au gouvernement les éléments d'une armée de métier, recrutée par le tirage au sort ; le temps de service étant de sept ans, la partie la plus riche de la nation s'exonérait de la charge militaire par le remplacement à prix d'argent.

Cette inégalité sociale et le sacrifice disproportionné imposé aux hommes qui, après leur congé, étaient pour ainsi dire impropres à la vie civile, étaient compensés, aux yeux des hommes d'État, par la qualité du soldat et la cohésion des régiments et de l'armée. L'armée, organisée par la loi Gouvion-Saint-Cyr modifiée en 1832, avait fait les campagnes d'Afrique, de Crimée, d'Italie. Mais elle n'avait pu supporter la poussée de tout un peuple armé débordant sur la France en 1870, et elle avait succombé à Reichshoffen, à Sedan et à Metz. Les « gros bataillons » l'avaient emporté.

Pour des raison sociales, pour des raisons poHtiques, pour des raisons militaires, la France revenait donc, par l'alternative, à un système se rapprochant de celui des mihces, « le service militaire personnel, égal et obhgatoire pour tous. » Comme à la fin de la guerre de Cent ans, comme à l'époque révolutionnaire, elle voulait, à la suite d'une nouvelle invasion, avoir, elle aussi, les « gros bataillons ».

Les nécessités financières restreignent forcément l'application du système si simple, répondant à la formule égalitaire : tout le monde conscrit, instruit et soldat. Les finances de l'Etat ne permettent d'entretenir qu'un nombre limité d'hommes, chaque année, sous les drapeaux. Si on prétend enrégimenter tous les citoyens, il faut les garder peu de temps ; si on veut les garder plusieurs années pour les instruire, il faut en laisser une quantité correspondante dans leurs foyers.

En somme, la difficulté du problème militaire dans les

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temps modernes porte sur deux points : Quel est le temps nécessaire pour que le soldat de l'armée active soit instruit, discipliné, entraîné? Quelles sont les ressources budgétaires dont l'État peut disposer pour entretenir un contingent annuel plus ou moins nombreux et pour le maintenir plus ou moins longtemps sous les drapeaux? Selon que l'on se préoccupe de l'un ou de l'autre des deux points de vue, on se rapproche du type des milices ou du type des armées de métier.

En 1872, les deux doctrines étaient en présence. Les uns affirmaient que trois ans suffisent pour former un soldat complet ; ils conseillaient de s'assurer le nombre par la brièveté relative du service ; ils ajoutaient, qu'après un séjour de trois ans à la caserne, le soldat ne peut que prendre le dégoût du métier et l'habitude de la paresse ; ils demandaient qu'on n'imposât pas à la nation une charge trop lourde, si on voulait qu'elle la supportât.

Le général Trochu, le général Billot, le général Guillemaut, le général Charreton, défendaient ces idées. Ils invoquaient notamment l'autorité du général Lamoricière.

Leurs adversaires opposaient plusieurs objections très fortes : vous aurez des hommes et peut-être même des hommes instruits, mais vous n'aurez pas de soldats ; ils invoquaient, à leur tour, le mot du maréchal Macdonald : il faut que les soldats d'un même régiment soient, pour ainsi dire, « cousus ensemble. »

Ce résultat, vous ne l'obtiendrez jamais, ajoutaient-ils, avec vos jeunes recrues, auxquelles viendront se joindre, pêle-mêle, au jour du danger, les hommes des différentes réserves. Vous n'aurez, comme soldats, que ces « courtauds de boutiques, frais émoulus de comptoir », dont parlait jadis avec tant de mépris le maréchal Villegagnon.

D'ailleurs, auriez-vous des hommes, que vous n'auriez pas de cadres. Selon la thèse du général Trochu, dans la première année, le soldat s'instruit ; dans la seconde année, il se

forme, et c'est dans la troisième qu'il est complet... et — ajoutait-on encore — c'est alors que vous le renvoyez ! Comment constituerez -vous le cadre des sous-officiei-s, que l'organisation même de la vie civile et la grande natalité fournit à l'armée allemande et qui, dans votre système, feront toujours défaut à l'armée française? Une troupe sans cadres n'est plus qu'un troupeau. Les victoires allemandes menacent de vous imposer la manie des gros bataillons. Vous exagérez la portée de l'exemple de 1870. C'est la seule fois que le nombre l'ait emporté sur la qualité. Tous les autres exemples, tous les avis compétents sont contraires.

Discussion de la loi militaire. — Les débats durèrent près d'un mois. M. Thiers s'était d'abord, nous l'avons vu, nettement déclaré en faveur de l'armée de métier. Devant la commission, il n'avait pas caché ses préférences pour le service de huit ans ou de sept ans dans l'armée active. Le recrutement par l'application du service universel et obligatoire sacrifie la quahté à la quantité, disait-il ; c'est une cause de faiblesse plutôt qu'une cause de force pour une armée. Cependant, en raison de l'insistance de la commission, il ne s'était pas opposé absolument au service de cinq ans, qui n'avait été voté, d'ailleurs, dans la commission même, qu'à une voix de majorité.

Mais sur le minimum de cinq ans, il ne transigeait pas. Une raison, tout autrement grave, à ses yeux, qu'une pure question de doctrine, le portait à défendre énergiquement cette opinion : au courant, comme il l'était, de l'attitude ou des procédés d'intimidation de la chancellerie et surtout du parti militaire allemands, il voulait être prêt à tout événement.

Or, il savait qu'avec le service de trois ans, dans l'éventualité d'une guerre prochaine, l'armée française, composée de jeunes recrues, n'aurait aucune solidité, tandis que le service de cinq ans lui permettrait de garder les deux classes d'hommes faits et de soldats

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expérimentés, grâce auxquels on pourrait opposer immédiatement, à l'armée allemande, des régiments fortement constitués. La loi de cinq ans, c'était, pour lui, comme il le disait, « l'application d'une idée mûrie depuis quarante ans, » mais c'était aussi la plus sûre garantie de la paix, dans les circonstances si délicates où la France se trouvait engagée.

La discussion va commencer devant l'Assemblée nationale. Or, M. Thiers est tout à sa négociation.

Suite des pourparlers relatifs à V évacuation. — Il attend pour se prononcer devant l'Assemblée : c'est le moment où les nuages s'accumulent à Berlin, à Nancy, partout où l'on peut avoir quelque jour sur les sentiments du gouvernement allemand.

Dans son discours du 4 mai, à propos des marchés de la guerre, le duc d'Audifîret-Pasquier s'était prononcé en faveur du service obligatoire. M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères de M. Thiers, exprime lui-même son inquiétude et les dernières résolutions du président dans cette lettre qu'il adresse à M. de Gontaut- Biron :

Ce qui n'aura pas rassuré le roi de Prusse, c'est le discours de M. le duc d'Audiffret-Pasquier qui, sous le rapport du talent, a bien mérité son immense succès, mais qui, j'en ai peur, n'est pas aussi prudent qu'éloquent. Il a fait pousser des acclamations en faveur du service obligatoire, et vous savez .quels ombrages cause, en Allemagne, ce système, qui, cependant, nous donnerait vraisemblablement une armée plus anarchique que guerrière... Je vous dirai, en toute confidence, que cette question de la réorganisation de l'armée m'a toujours paru la plus critique de toutes, et s'il est un écueil où nous puissions nous briser, je crains que ce soit celui-là (1).

(1) Duc DE Broglib, La Mission de M. de Gontaut-Biron à Berlin, p. 35.

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