‹ Le gouvernement de M. Thiers, 1870-1873Chapitre 8 sur 18 · AOUT · texte numérisé non relu

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de M. Thiers est à la fois très haute et très périlleuse. Dans le même mois, il rend trois grands services simultanés : vote de la loi militaire, convention d'évacuation, emprunt de libération !

En outre, il dirige l'Assemblée et se consacre, avec une ardeur juvénile, à l'ingrat travail parlementaire. Il a su reconnaître le courant qui pousse le pays vers les institutions républicaines, et il le suit prudemment. Souvent, il a raison contre tout le monde ; mais, souvent aussi, il lui arrive d'abuser de sa clairvoyance, de son autorité, de ses services mêmes. « Il se juge seul capable d'administrer, de gouverner et d'expliquer son gouvernement. » Il se renferme dans cette formule : « La République conservatrice », et il n'en sort guère.

Ses mérites et ses défauts. — S'il a des mérites, — mérites exceptionnels, — il a aussi ses défaillances, ses entêtements, ses habiletés trop visiblement intéressées. Il s'est trompé sur la loi des matières premières ; il a dû céder dans la discussion de la loi militaire. Et puis, il avait toujours à la bouche ce mot de démission ; c'était un jeu au début, mais qui devenait dangereux à la fin. On commençait à admettre qu'il partirait un beau jour, sur un coup de tête, laissant tout en plan. Il se croyait vraiment un peu trop indispensable, et il le montrait. On n'aime pas les supériorités trop évidentes et, surtout, /•op exigeantes. D'ailleurs, s'il faut des prétextes, il est toujours permis de dire qu'un pays a besoin de lendemains assurés.

M. Thiers était vaillant, vigoureux, infatigable certes, mais il était vieux, et à la merci d'un courant d'air. Parfois il se disait malade ; parfois il l'était tout de bon, le teint jaune, les yeux pâles. S'il venait à mourir?... Il écartait, lui, cette hypothèse. Il disait que le pays était « thiériste ». Il se demandait quel inconvénient il pouvait y avoir à ce que la France continuât de vivre sous la « dictature de la capacité ».

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Il trouvait « stupides » les résistances de l'Assemblée,

Inquiétudes sur Vavenir. — Elles étaient souvent fondées. Au fur et à mesure que le passé disparaissait, s'effaçait, la préoccupation de l'avenir s'imposait plus forte. Ce n'étaient pas seulement les intérêts et les ambitions qui étaient à l'affût, c'étaient les convictions et le patriotisme qui étaient en éveil. On ne pouvait pas vivre indéfiniment sans autre abri que les formules successivement inventées et substituées l'une à l'autre par la f.^conde habileté de M. Thiers : le -pacte de Bordeaux, Vessai loyal, la République conservatrice.

Les républicains entendaient bien que cette dernière expression voulait dire la République sans épithète, et M. Gambetta s'écriait bruyamment : « Non, messieurs, il n'y a pas deux Républiques ; il n'y en a qu'une !... Ces mots sont passagers... »

Mais les monarchistes aussi ne le savaient que trop. « Tartuffe, disait l'un d'entre eux, s'appelle, aujourd'hui, républicain conservateur. » On les menait donc, les mains liées, les yeux bandés, vers la République définitive, par le détour du provisoire que M. Thiers prolongeait si complàisamment.

Les adversaires de la République. — Il faut indiquer les raisons qui portaient beaucoup de bons esprits, d'âmes honnêtes et d'intelligences éclairées à s'arrêter sur la pente où les entraînait l'optimisme ardent et personnel de M. Thiers, poussé par la volonté de plus en plus déclarée du pays.

Je n'ai pas de parti pris contre la forme républicaine, disait l'un d'eux à cette époque; j'ai même été républicain, à mon heure ; je sais qu'il y a, dans la signification de ce mot {res publica), un puissant attrait ; mais la voix du bon sens, ajoutait-il, me crie chaque jour plus haut que nous ne sommes ni assez vertueux, ni assez soumis à la loi divine, ni assez désintéressés, ni assez tempérants, pour garder, dans sa pureté, la doctrine gouvernementale qui, en principe, devrait

donner le pouvoir au plus digne, qui, en pratique, le livrera toujours au plus remuant et au plus audacieux... Comment ne pas remarquer, disait encore ce monarchiste, que la République, toujours intronisée par des coups de force, n'a jamais pu se maintenir quelque temps que par la dictature? Comment ne pas voir que c'est son impuissance à donner l'ordre, à rassurer tous les intérêts, qui l'a toujours fait fatalement aboutir au despotisme? Comment ne pas se souvenir que le triomphe de la République a toujours été le signal de l'insulte ou de la persécution de la foi religieuse? De sorte que tous ceux qui aiment la liberté et l'ordre, ceux qui mettent avant tout le bien de leur âme, doivent se détourner comme d'un mirage dangereux des séduisants aspects de la République (1).

Cette appréciation était passionnée, mais sincère. Elle était dictée, ainsi que toute la conduite qui en résultait, par une foi religieuse exclusive. Le marquis de Dampierre, qui tenait ce langage, comptait, en somme, parmi les raisonnables, les « politiques » du parti. Il était de ceux qui s'étaient ralliés franchement au drapeau tricolore. Il savait tenir tête à son « Roi ». Animé de pareilles convictions, tout le parti qu'il représentait, et au nom duquel il prit la parole dans plus d'une circonstance décisive, se consacra avec une obstination désespérée à la restauration du régime monarchique.

Les partisans des institutions républicaines. — Des volontés non moins sincères, non moins vives, s'efforçaient d'arracher la République au provisoire pour la fonder définitivement. Aux yeux de ceux qui partageaient ce sentiment, la République était la forme politique à laquelle la France aboutissait par l'évolution naturelle des siècles. Le peuple voulait se gouverner luimême. Il était capable de le faire. Pourquoi retarder l'époque où il assumerait la responsabihté de ses actes et la direction de ses destinées? L'évolution se faisait

(1) Marquis de Dajipierre, Cinq années de vie politique.

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chez les esprits les plus sages, longtemps indécis, tant le dégoût de l'incertitude commençait à se répandre.

OpinioTi du centre gauche. — Le centre gauche recrutait des adhésions de plus en plus nombreuses. Ces partisans nouveaux de la Répubhque considéraient que la monarchie étant impossible, en raison des circonstances et par suite de la volonté même des princes, le mieux était de prendre parti et d'organiser les institutions, sans se laisser forcer la main par les événements ou par le pays.

On n'était pas, au fond, si assuré des pouvoirs souverains de l'Assemblée. La campagne de M. Gambetta ébranlait même ses adversaires. Comme le dit fort justement M. de Meaux, une équivoque subsistait dans les esprits :

Nous avions été nommés, avant tout, pour faire la paix ; l'horreur de la guerre avait décidé de notre élection... Nous n'avions pas encore appris à nous défier du suffrage universel... Nous ne nous rendions pas compte que les dispositions du pays étaient changées.

Discours du général Chanzy. — Dès le début de la session, le centre gauche avait jugé l'heure venue de se prononcer. Par l'organe respecté du général Chanzy, il avait formulé une adhésion sans réserve aux institutions républicaines. Nommé président du groupe, celuici disait, le 12 mai :

Je n'ai pas eu, comme vous, le privilège d'arriver à l'Assemblée avec une foi politique toute faite... Rien ne me forçait, au début, à afficher des idées que je ne pouvais sérieusement avoir, à me dire d'un parti que je ne pouvais connaître. J'ai dû attendre qu'une conviction décidât ma résolution. J'avais été frappé, tout d'abord, par ce fait qu'aucun des partis qui rêvent la restauration du passé n'avait osé la tenter au seul moment opportun, celui où les représentants du pays, réunis à Bordeaux, se trouvaient en face des difficultés, des dangers mêmes de la situation terrible qui existait alors... Il n« me

paraissait ni admissible, ni équitable, de laisser à la République le lourd fardeau de ces grandes mesures, en l'empêchant de montrer ce qu'elle peut pour le pays... Qui peut nier, avant d'en avoir fait franchement Tessai, que dans la forme républicaine n'est pas le salut?... Nous acceptons donc franchement, dans le fond et dans la forme, la République puisqu'elle existe de fait, parce que nous sentons tous que, dans les conditions où se trouve la France, c'est la seule forme de gouvernement possible et que le provisoire serait la faiblesse et l'impuissance, alors qu'il nous faut vouloir et produire (1)...

Ces paroles graves et sincères avaient, dans le pays, un immense retentissement.

Elections du 9 juin 1872. — Chaque fois que le suffrage universel était consulté, il confirmait les votes qui s'étaient succédé depuis la paix ; aux élections, les monarchistes n'osaient plus que rarement déployer leur drapeau. Le 9 juin 1872, des élections partielles eurent lieu dans le Nord, la Somme, l'Yonne et la Corse. Ce dernier département réélut M. Abbatucci, qui avait abandonné son premier siège pour faire place à M. Rouher. Les trois autres départements élurent des radicaux : M. Barni, M. Derégnaucourt qui avait été invalidé, et M. Paul Bert. Ce dernier nom paraissait terrible à la droite et au parti catholique.

Les succès répétés des bonapartistes n'étaient pas moins inquiétants : « Voilà ce que c'est que de ne pas proclamer la République, l'Empire reviendra, » disaient les uns. « Voyez ce qu'il en coiite de ne pas restaurer la dynastie légitime, l'Empire est fait, » clamaient les autres.

De cet ensemble d'impressions naquit, chez certains membres de la droite, une pensée nouvelle, et qui marquait un premier pas, très hésitant, dans le sens de l'acceptation des faits.

(1) Le général Chanzy avait été élu président du groupe par 40 voix sur 78 votants. V. Ghuquet, le Général Clianzy, p. 241, et VlLLE- FEANCHE, Histoire du général Chanzy, in-8°. 1889. p. 284.

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Tentative de « conjonction des centres ». — Pour parer aux dangers du radicalisme, on tente ce qu'on a appelé la « conjonction des centres ». On songe à former un grand parti conservateur libéral qui soutiendrait M. Thiers, le contiendrait au besoin, et, en lui offrant la perspective brillante d'une majorité stable, le détacherait complètement de la gauche. Il y avait, dans ce programme, de la résignation, de la sagesse et quelque machiavélisme.

Pénétré de l'impuissance où le plaçait son isolement et rejeté de la droite par les manifestations ultramontaines, par l'insuccès des tentatives de fusion et par l'affirmation du drapeau blanc, le centre droit cherche à se rapprocher du centre gauche.

La tentative avait été concertée entre M. Saint-Marc Girardin, président du centre droit, et le duc de Broglie, qui avait donné sa démission d'ambassadeur de France à Londres, afin de prendre, à l'Assemblée nationale, la direction de la politique de la droite (1).

Le duc d'Audiffret-Pasquier se charge de négocier avec le général Chanzy, président du centre gauche, les conditions de l'alliance projetée. Il expose que la pohtique de M. Thiers n'est pas suffisamment conservatrice, que son manque de fermeté donne de la force aux idées radicales ; si les deux groupes se réunissent, ils obtiendront du gouvernement qu'il accentue sa politique dans le sens conservateur.

Le général Chanzy fut très catégorique dans sa réponse :

Si le centre droit, dit-il, est résolu, sans arrière-pensée, à soutenir le gouvernement de la République et à travailler à son affermissement dans le pays, le centre gauche ne demandera pas mieux que de donner son concours à une campagne con-

(1) Le duc de Broglie avait remis ses lettres de rappel à la reine Victoria, le 7 mai 1872.

servatrice contre les radicaux. Si, au contraire, les espérances monarchiques ne sont pas définitivement abandonnées, il ne faut pas compter sur notre appui.

La fertile imagination des politiques du centre droit ne se décourage pas. Repoussé par le centre gauche, il renouvelle ses tentatives du côté de la droite pure. On ne parlera pas de ce qui divise, c'est-à-dire des projets de restauration monarchique, mais seulement de ce qui unit, c'est-à-dire des principes conservateurs. On confie les intérêts du « grand parti conservateur » à une délégation composée de MM. d'Audiffret-Pasquier, Saint-Marc Girardin, de Broghe, Batbie, Depeyre, de Kerdrel, de Cumont et de La Rochefoucauld. Le général Changarnier se joint bénévolement à cet état-major qu'on appela le « Conseil des Neuf. »

Le « Conseil des Neuf ». — Celui-ci se montre ému des élections radicales du 9 juin, de la seconde menace faite, le 10 juin, par M. Thiers de donner sa démission à propos de la discussion de la loi militaire.

Après avoir examiné la proposition faite par le vicomte d'Haussonville, dans une lettre au Journal des Débats, d'interpeller le gouvernement sur sa politique, il décide de faire auprès de M. Thiers une démarche solennelle. On vient de franchir le cap de la loi militaire. La convention avec l'Allemagne est sur le point d'être signée. L'heure est favorable. Il faut sommer M. Thiers et lui notifier en quelque sorte un ultimatum au nom de la majorité.

Démarche auprès de M. Thiers. — Le 20 juin 1872, le « Conseil des Neuf » se rend à l'hôtel de la Préfecture, à Versailles, affecté à la résidence du président de la Répubhque. M. Thiers reçoit les députés avec afîabihté, fait placer son « vieil et illustre ami », le général Changarnier, à ses côtés, et s'informe, avec intérêt, du but de la visite de ses « chers amis ».

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Le général Changarnier prend le premier la parole. Il parle d'un « ton doucereux ». Il dit que ses amis et lui sont pleins de déférence pour M. Thiers. Il rappelle qu'ils sont ses plus anciens amis ; son nom était porté sur leurs listes quand vingt-six départements l'ont élu, le 8 février 1871. S' autorisant maintenant de ces anciennes sympathies, ils viennent vers le président pour lui exposer leurs craintes en ce qui concerne l'avenir du pays ; le radicalisme fait de tels progrès qu'on peut appréhender son prochain triomphe.

Quelle est la cause du mal? Le manque d'unité dans la direction gouvernementale. On a vécu jusqu'ici sur une confusion qui ne peut se prolonger plus longtemps. On s'appuie sur tous les partis ; donc on les ménage tous. Le ministère n'est pas homogène; l'administration obéit à des impulsions diverses ; enfin, M. Thiers, contrairement au pacte de Bordeaux, marque ses préférences pour la Répubhque.

Comme conclusion, les délégués, qui prennent successivement la parole, adjurent le président de la République de s'appuyer sur la majorité qu'ils représentent et de former, avec elle, un ministère résolu à combattre à outrance le radicalisme.

M. Thiers écoute les doléances des délégués avec la plus grande attention, les mains appuyées sur les genoux, les yeux mi-clos, baissés vers le tapis.

Au moment de répondre, il relève lentement la tête, sourit et s'étonne, tout d'abord, qu'on l'accuse d'être infidèle à sa mission conservatrice. Il est aussi conservateur que jamais, « plus conservateur, dit-il, que la majorité de l'Assemblée, » et il rappelle que le ministère, formé cependant de républicains et de monarchistes, a triomphé de la Commune. Il se demande, d'ailleurs, où il trouverait une majorité compacte pour soutenir un ministère homogène. S'il consulte les votes de l'Assemblée, il constate la désunion latente derrière des coalitions projetées ou éphémères. *

Réponse de M. Thiers. — Le duc de Broglie s'était plaint, avec quelque acrimonie, des élections républicaines récentes et de la conduite des préfets. M. Thiers déclare nettement qu'ayant accepté et voulant garder fidèlement le dépôt de la République, il n'avait pas le droit de s'opposer à des élections républicaines. « Ma réponse précise, nette et résolue, sans aigreur, ferma, dit-il, la bouche au duc de Broghe, qui prit, dès lors, une attitude de froideur affectée (1). »

Parlant de l'avenir, M. Thiers rappelle qu'il avait été parfaitement entendu, à Bordeaux, qu'on ajournerait le choix d'un gouvernement définitif. Cependant, chacun reconnaît, ajoute-t-il, qu'il faudra bientôt sortir de l'abstention. Peut-on trouver mauvais que, par prévoyance, il laisse connaître la solution que la pratique du pouvoir lui fait considérer désormais comme inéluctable? Plus il étudie la société française, plus il se persuade que la monarchie est impossible. Sa ruine vient de l'irrémédiable division de ses partisans. Et puis, le pays l'ignore et se détourne d'elle. Il faut bien accepter comme légale la Répubhque, qui existe déjà en fait.

Par quelques lois sages, dit-il, confions le pouvoir législatif à deux Chambres ; donnons à la Chambre haute et au pouvoir exécutif le droit de dissoudre, d'un commun accord, la Chambre des députés ; faisons, enfin, une loi électorale garantissant, autant que possible, le suffrage universel contre ses propres entraînements, et, dans ces conditions, je suis persuadé que le gouvernement serait suffisamment armé pour résister aux pires entreprises de la démagogie.

Son opinion sur les radicaux. — En ce qui concerne les radicaux, M. Thiers réprouve leurs principes et leur campagne. Il blâme notamment les attaques de M. Gambetta contre l'Assemblée. Mais si le pays vote pour ce parti,

{!) Notes et Souç'enirs, p. 317.

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c'est qu'il veut marquer sa volonté de foncier la République et qu'on ne lui laisse aucun autre moyen de la faire que de porter ses suffrages sur les candidats qui seuls affirment leur dévouement aux institutions existantes.

M. Thiers n'émet qu'un avis. Bien entendu, l'Assemblée est souveraine. Elle peut, si elle le juge bon, proclamer la monarchie. Et, s' adressant aux délégués, il leur porte ce coup droit : « Puisque vous êtes la majorité, pourquoi ne proposez-vous pas vous-mêmes qu'on la rétablisse? »

L'entrevue prit fin ; elle avait duré deux heures et demie. M. Thiers, en reconduisant les délégués, leur dit, avec un sourire : « Que voulez-vous ! La Répubhque est de ces choses que l'Empire nous a léguées, avec tant d'autres. »

M. Thiers avait cédé, une fois de plus, à la tentation d'avoir de l'esprit.

Le Conseil des Neuf communiqua un compte rendu de sa démarche à la presse ; il se terminait par ces mots :

Regrettant de ne pouvoir s'entendre avec M. le président de la République sur les véritables conditions de la République conservatrice, les délégués ont dû se retirer en maintenant leur opinion et en se réservant toute liberté pour la défendre.

C'était une déclaration de guerre.

Elle était inévitable. Depuis longtemps, l'accord était impossible entre les membres de la majorité et M. Thiers. L'équivoque entretenue par tout le monde sur le mot « Répubhque conservatrice » ne pouvait plus durer. Du moment que M. Thiers se refusait à jouer, en aveugle volontaire, le rôle d'un Monk, mieux valait rompre franchement avec lui.

Depuis le retour de M. de Broglie, la campagne prenait une allure où on sentait la main d'un chef. Ce dernier disait, dans les couloirs de l'Assemblée, le lendemain de l'entrevue avec le président : « Il faut Tinter-

pelJer sur tout, le harceler sur tout, afin qu'il n'y puisse pas résister. »

La « Manifestation des Bonnets à poil », — Le colloque de M. Thiers et du Conseil des Neuf ne passionna pas l'opinion. Le lendemain, un spirituel article de M. John Lemoinne, dans le Journal des Débats^ railla la « Manifestation des Bonnets à poil ». Ls mot courut tout Paris et amusa aux dépens des auteurs de la démarche. En France, l'esprit gagne de ces victoires légères au profit du bon sens. Le Journal de^ Débats^ qui attendait l'heure de son évolution, la fit ce jour-là, et se rallia au centre gauche dont M. de Laboulaye traça le programme dans un article inséré à côté de celui de M. John Lemoinne.

M. de Larcy, ministre des Travaux publics, qui représentait le parti légitimiste dans le cabinet, ne voulut pas se séparer de la droite et donna sa démission.

Désormais, les positions sont prises. La majorité cherchera toutes les occasions de renverser M. Thiers ; elle n'en laissera pas échapper une seule d'afiSrmer sa violente hostihté contre la Répubhque. M. Thiers, par contre, s'appuie nettement sur la gauche. Il braVe la droite et semble prendre plaisir à réclamer « l'essai loyal » du gouvernement républicain.

M. Thiers et V Assemblée. — A partir de cette époque, les discussions sont heurtées, violentes ; les séances sans confiance, sans repos. Le 12 juillet, peu avant la séparation de l'Assemblée, M. Thiers saisit une occasion, au cours d'un débat d'affaires, pour jeter, une fois de plus, à la face de la majorité, l'affirmation de la République, de « la République conservatrice, bien entendu ».

On sent, dans le ton de l'homme d'État, une résolution arrêtée, quand il s'écrie, au milieu de l'émotion générale : « Messieurs, vous nous avez donné une forme de gouvernement qu'on appelle la République. » Il n'était pas possible de dire à une majorité des vérités plus désagréables.

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Évidemment, M. Thiers avait pris son parti. Il savait où il allait.

Cette nouvelle manifestation irrita profondément la droite. Quelques impatients songèrent même à tenter de réaliser immédiatement leurs projets de restauration. Ces bruits, exagérés dans les conversations de couloirs, firent parler d'une « conspiration monarchiste » à laquelle on mêla le nom du maréchal de Mac-Mahon et celui de la duchesse de Magenta.

La polémique fut bientôt si vive, que le gouvernement crut devoir démentir ces projets de conjuration, tandis que la maréchal et sa femme, par une démarche ostensible à l'hôtel de la Préfecture, témoignaient de leurs sentiments réels pour la personne de M. Thiers.

Fin de la session. — Les dernières séances de la session sont consacrées à la discussion des marchés du 4 Septembre.

Les violences de paroles, les incriminations véhémentes se produisent. Le 29 juillet, au lendemain du succès de l'emprunt de 3 milliards, la veille du jour où M. de Goulard vient annoncer à l'Assemblée ce résultat inespéré et en faire honneur « à la République conservatrice », on s'est battu, avec un acharnement sans pareil, au sujet du rapport de M. Riant sur les marchés passés par le gouvernement de la Défense nationale. La gauche avait dû quitter la séance et la droite voter seule l'ordre du jour de renvoi au ministre « qui impliquait un blâme ».

M. Grévy, se sentant impuissant à diriger les débats, avait quitté le fauteuil et avait laissé la présidence à M. Martel.

Retour an pacte de Bordeaux. — La session touchait à sa fin, cette session surchargée où M. Thiers avait rendu de si grands services et qui avait vu de si grandes choses.

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De part et d'autre, on comprenait que la mesure était dépassée et qu'on ne pouvait pas, pendant les vacances parlementaires, laisser le pays sur une telle impression. D'ailleurs, il fallait bien faire trêve, puisque l'heure des résolutions définitives était forcément retardée. La difficile opération du versement de l'indemnité et de l'évacuation était imminente. C'eût été une insigne folie de la troubler par le souvenir non atténué des dernières luttes parlementaires.

Précisément, le conciliant M. Martel avait déposé, sur le bureau de l'Assemblée, une proposition de prorogation du 4 août 1872 jusqu'au 11 novembre suivant. M. Saint-Marc Girardin fut chargé de présenter le rapport sur cette proposition ; il le fit dans la séance du 1^^ août, et il profita de cette circonstance pour donner une interprétation plus adoucie de la démarche faite auprès de M. Thiers.

Sa déclaration fut accueillie par des sourires amortis.

En somme, on en revenait au pacte de Bordeaux. Le vieil arsenal des formules usées servait encore pour le temps des vacances. Mais chacun préparait, en vue des luttes décisives de la rentrée, une tactique nouvelle et des armes plus dangereuses.

Situation du pays. — On retrouve, dans le pays, pendant les mois de vacances qui suivent cette session agitée, les mêmes dispositions, les mêmes passions, les mêmes inquiétudes, le même travail que'dans le gouvernement et l'Assemblée.

Cependant, la reprise des affaires, une prospérité inattendue, une plénitude de vie et une sorte d'exubé-

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rance qui succèdent souvent aux grands cataclysmes, répandent une confiance universelle. Pour la première fois, les plaisirs de l'été retrouvent leur clientèle légère et fastueuse. Les stations des bords de la mer sont envahies. Les toilettes, un moment assombries sous l'influence de la guerre, reprennent leur éclat. M. Thiers se rend à Trouville, où il resta jusqu'au 19 septembre. Il y est entouré, acclamé ; la saison bat son plein.

Toujours préoccupé des questions militaires et mettant une sorte de coquetterie à descendre dans les moindres détails, il consacre ses loisirs à la reconstitution de l'armement : « Pour le fusil, dit-il, je laissai au général Douai, créateur de l'école de tir de Vincennes, le soin d'en corriger les défauts. » Mais il s'occupe luimême des expériences, conduites par le général Frébault et le colonel de Reffye, qui amènent l'introduction, dans notre artillerie, du chargement par la culasse et la substitution de l'acier au bronze dans la fabrication des canons.

Il visite le Havre, où il reçoit un accueil enthousiaste. Partout, sur son passage, on crie : « Vive la RépubUque ! » Un hommage plus important encore, pour lui et pour le pays, lui est rendu : une partie de l'escadre anglaise de la Manche quitte son mouillage de Spithead, vient saluer le chef d'un État voisin et ami, l'escorte dans son voyage en mer, de Trouville au Havre.

Le gouvernement s'appUque, pendant cette période d'accalmie, à maintenir l'ordre et à donner des gages au parti conservateur. Des grèves, qui éclatent dans le Nord, sont réprimées ; les manifestations politiques publiques sont interdites. La gauche ne peut célébrer, comme elle en avait eu l'intention, les anniversaires de la prise de la Bastille en 1789, du 4 septembre 1870 et du 22 septembre 1792. M. Louis Blanc devait prendre la parole à Marseille : la réunion ne put avoir lieu, et l'orateur en est réduit à pubher, sous forme de lettre, le

discours où il demandait la dissolution immédiate de l'Assemblée.

Campagne oratoire de M. Gambetta. — Cependant, M. Gambetta fait entendre sa voix. On organise partout des réunions « privées » où il parle. Ses discours, répandus par la presse, sont des événements : ils donnent une orientation aux esprits indécis ; ils résonnent d'autant plus haut, dans le silence universel. Ils exposent une doctrine, développent un programme, consolident le parti, accablent des adversaires muets, ébranlent les indécis. Quand on se dit maître de l'avenir, on le conquiert, en effet. Seul, le parti républicain s'adresse au public, agit en pleine lumière. La France n'avait jamais assisté à une pareille entreprise de propagande verbale. Elle aime se donner à qui se donne ainsi.

Appel à la démocratie. — Le 14 juillet, M. Gambetta avait commencé la série de ses discours, à la Ferté-sous- Jouarre : c'est là qu'il prononce les paroles qui portent au delà du monde politique et qui sont destinées à ébranler les masses profondes du pays :

Il faut revenir à la féconde pensée de 1789, rétablir le faisceau qui a été détruit par des mains scélérates j rapprocher le bourgeois de l'ouvrier, l'ouvrier du paysan... ou bien encore : « Que vos champs, vos veillées, vos réunions, vos foires, deviennent pour vous des occasions d'entretien et d'instruction... »

Paroles franches, vives et directes, qui donnent l'éveil à la démocratie française et qui, en la groupant, la constituent.

Sa campagne en Savoie et dans le Dauphiné est restée célèbre ; il se trouvait là en contact avec les fortes et vaillantes populations qui ont vu l'aurore de la Révolution. A Albertville, il fait, de nouveau, le procès de l'Assemblée :

La véritable politique, c'est la vigilance, la patience ; et, après tout, nous n'avons pas longtemps à attendre, car il est

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certain que cette Chambre est arrivée au dernier degré de l'impopularité, de l'impuissance, de la stérilité et de l'incapacité.

A Grenoble, le 27 septembre, il provoque l'attention universelle en proclamant, aux applaudissements des uns, à la surprise des autres, l'avènement de la démocratie dans la politique.

Discours de Grenoble. — Que voulez-vous? dit-il. En France on ne peut pas s'habituer, depuis quarante-cinq ans, dans certaines classes de la société, à prendre son parti, non seulement de la Révolution française, mais de ses conséquences, de ses résultats. On ne veut pas confesser que la monarchie est finie, que tous les régimes qui peuvent, avec des modifications différentes, représenter la monarchie, sont également condamnés. Et c'est dans ce défaut de résolution, de courage chez une notable partie de la bourgeoisie française, que je retrouve l'origine, l'explication de tous nos malheurs, de toutes nos défaillances, de tout ce qu'il y a encore d'incertain, d'indécis et de malsain dans la politique du jour.

On se demande, en vérité, d'où peut provenir une pareille obstination ; on se demande si ces hommes ont bien réfléchi sur ce qui se passe ; on se demande comment ils ne s'aperçoivent pas des fautes qu'ils commettent et comment ils peuvent plus longtemps conserver, de bonne foi, les idées sur lesquelles ils prétendent s'appuyer ; comment ils peuvent fermer les yeux à un spectacle qui devrait les frapper?

Les nouvelles couches sociales. — N'ont-ils pas vu apparaître, depuis la chute de l'Empire, une génération neuve, ardente, quoique contenue, intelligente, propre aux affaires, amoureuse de la justice, soucieuse des droits généraux?... N'a-t-on pas vu apparaître sur toute la surface du pays — et je tiens infiniment à mettre en relief cette génération nouvelle de la démocratie — un nouveau personnel politique électoral, un nouveau personnel du suffrage universel? N'a-t-on pas vu les travailleurs des villes et des campagnes, ce monde du travail à qui appartient l'avenir, faire son entrée dans la vie politique?... Oui, je pressens, je sens, j'annonce la venue et la présence, dans la politique, d'une couche sociale nouvelle qui est

aux affaires depuis tantôt dix-huit mois, et qui est loin, à coup sûr, d'être inférieure à ses devancières...

En même temps, comprenant le danger de renfermer la République dans des cadres trop étroits ; persuadé, comme il le fut toute sa vie, que la République est la chose de tous, il définit en termes précis la politique accueillante et tolérante qu'il recommande à son parti :

Appel aux ralliés. — Le parti républicain, — celui qui est composé surtout d'hommes souvent et durement éprouvés, celui qui compte dans ses rangs presque autant de victimes que de serviteurs, c'est celui-là dont je parle, parce que c'est celui que je connais le mieux et que c'est celui auquel j'appartiens, — le parti républicain, qui l'a toujours été ou qui ne compte que des membres qui l'ont toujours été, ce parti-là est tenu à beaucoup de largeur de main, à un grand esprit de conciliation et de concorde ; il est tenu à se recruter largement et sans mesquins calculs d'amour-propre dans tous les rangs du pays, afin de devenir la majorité de la nation ellemême. C'est son devoir immédiat, et il n'y manquera pas.

Ce parti doit avoir cependant un certain critérium à sa disposition : il doit pouvoir distinguer entre la naïveté des uns et le calcul des autres, entre les nouveaux qui s'offrent à lui et les anciens, entre ceux qui viennent lui apporter leur concours par suite de convictions récentes et ceux qui ont des actes à mettre derrière leurs paroles ; il doit enfin pouvoir être mis à même aussi de reconnaître ceux qui, secouant une indifférence, hélas! trop générale, veulent entrer dans la vie politique.

Ceux-là, messieurs, il faut les accueillir à bras ouverts...

Au cours de cette campagne, M. Gambetta ménagea toujours la personne de M. Tbiers. A Annecy, il saisit avec empressement l'occasion qui lui était offerte de prononcer l'éloge du président de la République :

J'ai été, pour ma part, dit-il, extrêmement sensible à l'honneur qu'on m'a fait, en associant mon nom à celui de l'homme

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éminent qui aura ce mérite, si rare en France, de subordonner ses convictions antérieures aux nécessités de la patrie et à la loi des événements.

Au nom de l'ordre, de l'autorité légale, du bon respect des formes républicaines et aussi, permettez-moi de le dire, au nom des services rendus à la France par ce vieillard expérimenté, plein de ressources, si familier avec les difficultés de la politique, si étonnant de zèle et d'activité pour la chose publique, si prompt à saisir les indications de l'opinion, si sagace dans les moyens qu'il propose pour résoudre les difficultés qui se présentent ; et aussi, au nom des choses mémorables que le président de la République a déjà accomplies, et à l'aide desquelles il a su si bien servir les intérêts généraux du pays, rien qu'en s'inspirant de la volonté nationale, comme par une sorte d'intuition toute personnelle, et bien mieux, par exemple, — pardonnez-moi ce quç je vais dire, — que s'il eût trop écouté la voix qu'on entend dans le département de Seine-et-Oise I.,. pour toutes ces raisons réunies, messieurs, je suis très heureux de boire à la République d'abord, et à son président ensuite.

A Saint-Julien, le 20 octobre, M. Gambetta inaugure la campagne de principes qu'il va diriger bientôt avec tant de vigueur contre les menées cléricales.

Il n'y a plus à parler, dit-il, des partis monarchiques. Il reste un parti que vous connaissez bien, un parti qui est l'ennemi de toute indépendance, de toute lumière et de toute stabilité, car ce parti est l'ennemi déclaré de tout ce qu'il y a de sain, de tout ce qu'il y a de bienfaisant dans l'organisation des sociétés modernes. Cet ennemi, vous l'avez nommé : c'est le c( cléricalisme ».

Lhinilé nationale. — Par contre, il se montre non moins vigilant pour la défense de la cause nationale. Un certain sentiment séparatiste s'était manifesté dans ces régions. Le 30 septembre 1872, dans un discours prononcé à Bonneville, M. François Dumont, petit- fils du président de l'assemblée des « Allobroges » qui vota la

réunion de la Savoie à la France en 1792, avait prononcé ces paroles graves :

Nous ne sommes pas, disait Isl. Dumont, tout à fait comme nos pères, qui aimaient la France avant la République. Nous aimons, nous, la République avant la France.

Au dîner, auquel assistait M. Gambetta, M. Dubouloz avait cru devoir insister :

Si, à la suite d'événements improbables, avait-il dit, on était disposé à essayer de nouveau d'un régime monarchique, oh ! alors, nous nous souviendrions que, près de nous, se trouve un petit pays qui a su conquérir de grandes libertés et qui veut le maintien des institutions républicaines. Nous aurions alors ce souvenir, parce que là où se trouve la liberté, là doit exister une patrie.

M. Gambetta ne laissa pas tomber de telles déclarations. Il les releva aussitôt, dans un beau mouvement de franchise et d'éloquence :

Quand on parle de la France, dit-il, de ce qui lui appartient, de ce qui est son bien, de son intégrité, il faut bien peser ses mots... Pensez-vous que la France doive être rendue responsable, au point de vue de son unité, au point de vue de cet assemblage magnifique de provinces, qui, toutes avec des traits distincts, forment la grande figure de la patrie : pensezvous qu'elle doive être éprouvée par ce dernier désastre de tomber en démembrement et en dislocation volontaire?... Il faut réfléchir quand on parle du patrimoine de la France... Là où est la France, là est la patrie.

Les Alsaciens-Lorrains. — Au moment même où ces paroles étaient prononcées, une triste échéance avivait douloureusement le sentiment patriotique de la nation. Le gouvernement allemand annonçait officiellement que, passé le l^*" octobre 1872, tous les Français, nés ou domiciliés en Alsace-Lorraine, qui n'auraient pas opté pour la France, seraient considérés comme sujets allemands;

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que tous les annexés qui se trouveraient, à cette date, sur le territoire d'Alsace-Lorraine, mênaie après avoir régulièrement opté pour la nationalité française, seraient déchus des bénéfices de l'option. D'après les instructions envoyées au directeur de chaque cercle, l'option devait être suivie d'un changement de domicile réel.

La séparation était donc accomplie. D'une part, en France, la loi du 7 septembre 1871 avait adjoint au département de la Meurthe les territoires du département de la Moselle restés français, c'est-à-dire l'arrondissement de Briey, moins quelques communes des cantons de Briey et deConflans. Ainsi augmenté, l'ancien département de la Meurthe prit « provisoirement », dit le texte de la loi, le nom de Meurthe-et-Moselle.

Par contre, les territoires devenus allemands par suite du traité de Francfort avaient été organisés en « pays d'empire » (Reichsland), en vertu d'une loi dat.':'e du 9 juin 1871. Aux termes de cette loi, l' Alsace-Lorraine était immédiatement rattachée au pouvoir impérial et administrée par l'empereur au nom de la Confédération. Elle devait avoir des représentants au Reichstag, mais l'usage de ce droit, d'abord ajourné au l^'' janvier 1873, ne fut exercé qu'à partir du 1®^ janvier 1874. L'Alsace-Lorraine eut quinze députés à élire.

Déclarations de M. de Bismarck. — Lors de la discussion de la loi, M. de Bismarck avait fait connaître, au Reichstag, ses projets relativement à l' Alsace-Lorraine. Dans un discours du 2 mai 1871, il rappela d'abord que l'Allemagne n'avait pu se contenter, comme on l'avait proposé, d'imposer à la France le démantèlement des forteresses d'Alsace et de Lorraine. « Constituer, ditil, une servitude sur le fonds et le terrain étrangers, c'est créer un poids très lourd, très incommode pour le sentiment de souveraineté et d'indépendance du pays sur lequel il pèse. » Il exphque ensuite qu'en raison de r « éloignement des habitants eux-mêmes pour leur sépa-

ration d'avec la France », Fempire n'avait pas accepté de « faire avec ces deux provinces un État neutre, comme la Suisse et la Belgique ».

Dans un nouveau discours, prononcé, sur le même sujet, le 25 mai, il précise :

La seule chose, à côté décela, qui ait pu sérieusement être mise en question, c'était de savoir si l'Alsace et la Lorraine seraient réunies à l'un des États confédérés existants, soit en totalité, soit par fractions, ou bien si elles resteraient d'abord un pays immédiat de l'empire. Et il ajoute : « Sérieusement donc, la seule question était celle-ci : l'Alsace et la Lorraine doiventelles être réunies à la Prusse ou former un pays immédiat de l'empire? Je me suis, dès l'origine, absolument prononcé pour le dernier terme de cette alternative : d"abord, afin de ne pas mêler, sans nécessité, les questions dynastiques à nos affaires politiques ; en second lieu aussi, parce que je considérais comme plus facile d'assimiler les Alsaciens avec le nom à' Allemands qu'avec celui de Prussiens (1).

Jusqu'à la fin de 1871, l' Alsace-Lorraine fut administrée par la chancellerie impériale, représentée, à Strasbourg, par un gouverneur général et un commissaire civil. Au commencement de 1872, M. de Mœller fut nommé président supérieur. En vertu de l'article 10 de la loi du 30 décembre 1871-6 janvier 1872, il exerça des pouvoirs dictatoriaux. La même loi divisa le Reichsland en trois districts et en vingt-deux cercles.

Les décisions du gouvernement allemand relatives à

(1) Dans les discussions qui eurent lieu, au Bundesrath, sur la constitution de l'Alsace-Lorraine, il fut question de partager les deux provinces entre la Bavière et le grand-duché de Bade. Au cours de la conversation qui suivit la signature des préliminaires de la paix par les ministres de l'Allemagne du Sud, M. de Bismarck aurait déclaré qu' a afin d'effacer tout mauvais souvenir des batailles de 1866, il avait l'intention de laisser à la Bavière la ville de Wissembourg, après l'annexion de l'Alsace ». — « Cette nouvelle, remarque M. JoUy, ministre badeis, dans ses Mémoires, avait été accueillie avec une vive émotion par le comte de Bray, ministre de Bavière. » V. Ottokar LOBENZ, p. 525.

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l'option de nationalité provoquèrent un véritable exode de la population d'Alsace-Lorraine.

Emigration en masse. — Pendant les derniers jours de septembre, les routes conduisant en France furent envahies par un peuple en fuite. Tout ce qui put partir, partit ; ceux qui restaient pleuraient de douleur de ne pouvoir abandonner leur foyer.

On estime que, pendant la dernière quinzaine de septembre, l'émigration d'Alsace-Lorraine en France atteignit près de deux cent mille personnes (1). A ce moment, la population de Metz était tombée à vingt mille habitants sur lesquels il ne se rencontra que dix-sept conscrits disposés à servir dans les rangs de l'armée allemande. Sur deux cents magistrats françÊiis siégeant en Alsace- Lorraine, cinq seulement restèrent pour rendre la justice au nom de l'empereur Guillaume. Beaucoup d'usines furent vendues à la hâte ; patrons et ouvriers quittèrent l'atelier, faisant route commune vers la frontière française.

En huit jours, Nancy vit sa population augmenter de dix mille habitants. La préfecture enregistra vingtcinq mille options et on recueillit six mille engagements volontaires dans l'armée française. Dans le département des Vosges, on compta une augmentation de quarante-cinq mille habitants.

Intervention du gouvernement. — Le gouvernement français dut subvenir aux premiers besoins de ces émigrants. Il fut aidé dans cette œuvre douloureusement patriotique par le concours des populations de l'Est. C'est alors que fut fondée, sur l'initiative du comte d'Haussonville, la « Société de protection des Alsaciens- Lorrains «, œuvre de haute pensée patriotique et humanitaire, dont les services ont affirmé, pour toujours, le sentiment qui unit tous les Français de l'Est.

(1) A. MÉziÈRBS, « Les Souffrances d'un pays conquis, » Revue des Deux Moracks, dul" décoinbr.3 1S72. p. 561.

Par les soins des hommes actifs et intelligents qui la dirigèrent, le passé fut relié à l'avenir. Un grand nombre des malheureux arrachés à la terre maternelle par les cruautés de la guerre, trouvèrent en Algérie une patrie nouvelle : sous un autre ciel, dans une nature toute différente, le village d'Alsace s'éleva au penchant d'une colhne, et, parfois, le voyageur s'étonne, en cette terre lointaine et âpre, parmi les visages farouches, de la rencontre inattendue des « yeux bleus ».

La commission de permanence. — A Versailles, l'agitation des partis grandissait au fur et à mesure que se rapprochait l'époque de la rentrée parlementaire. Le 10 octobre, la commission de permanence fit une démarche auprès de M. Thiers pour lui soumettre ses observations au sujet du discours de M, Gambetta, à Grenoble : on le considérait comme une menace de guerre civile. M. Thiers déclara qu'il jugeait ce discours « mauvais, très mauvais », et que, si la tribune lui était ouverte, il le combattrait de toute son énergie.

M. Thiers était plus que jamais nerveux, inquiet ; il sentait que quelque chose se tramait, dans l'ombre. Un rien l'irritait. Parfois, il s'ingéniait à trouver les formules qui assureraient le lendemain et satisferaient à tout le monde ; parfois il s'abandonnait au découragement, prêt à se laisser porter par les événements.

Agitation bonapartiste. — Il put, du moins, passer son humeur sur le parti bonapartiste. Napoléon III avait adressé à son cousin, le prince Jérôme, une lettre lui permettant de présenter sa candidature dans toutes les élections. « Je recommanderai à tous mes amis, disait-il, de soutenir ton élection, non seulement en Corse, mais

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dans tous les départements où tu auras chance d'être élu, » Le prince Jérôme Napoléon recevait ainsi une sorte d'investiture.

Nommé conseiller général de la Corse, à la fin de Tannée 1871, il avait, une première fois, en août 1872, avec l'autorisation du gouvernement, sollicitée par l'intermédiaire de notre consul à Genève, traversé la France, pour se rendre à Ajaccio.

Au mois d'octobre, il accepta l'invitation de M. Maurice-Richard, ancien ministre de l'Empire, d'aller, accompagné de sa femme, la princesse Clotilde, chasser au château de Millemont (Seine-et-Marne). C'était se rapprocher ostensiblement de Paris et de Versailles.

Le prince était un homme de haute valeur intellectuelle, ambitieux, intempérant, plus embarrassant peutêtre pour les siens que pour ses adversaires. Il pouvait devenir encombrant sans être vraiment dangereux. Le but du voyage du prince était, dit-on, une réconcihation avec M. Rouher, qu'il ne voyait plus depuis plusieurs années, et avec qui il partagerait désormais la direction du parti bonapartiste.

M. Thiers crut qu'il devait agir afin de ne pas créer un précédent qui profiterait à Napoléon IIL Invoquant la loi de déchéance, il fit reconduire le prince à la frontière.

Cependant, l'appréhension d'une prochaine restauration impériale augmentait. On assurait que les puissances étaient favorables à ce projet. On savait que l'empereur tenait en haleine ses partisans, qu'il travaillait beaucoup. On disait qu'il se portait à merveille et qu'il apparaîtrait bientôt au miUeu d'un des corps d'armée.

Nouvelle tentative de la droite. — Les monarchistes étaient plus inquiets encore que les répubhcains. On ne voyait plus qu'une chance de salut, c'était une combinaison quelconque qui amènerait le duc d'Aumale au pouvoir. Au mois d'octobre, une visite faite, à Frohsdorff,

par M. le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia, aUira l'attention. On répandit le bruit que le comte de Chambord autorisait les députés de la droite à tenter l'essai loyal de la République, et le duc d'Aumale à accepter la présidence du gouvernement.

Le comte de Chambord et le duc d'Aumale. — Dans une lettre adressée, le 15 octobre, à M. de La Rochette, député de la Loire-Inférieure, le comte de Chambord protesta contre ces aUégations et affirma qu'en proclamant la République, on courrait à un abîme certain, aussi bien avec le parti violent qu'avec le parti modéré. Pour lui, « la République inquiète les intérêts autant que les consciences ». En ce qui concernait le duc d'Aumale, le comte de Chambord écrivit qu'il « n'avait point à s'occuper de M. le duc d'Aumale. Celui-ci pouvait faire ou ne pas faire tout ce qu'il voudrait ; accepter ou refuser une situation dans l'ordre de choses actuel ».

La scission était complète, en effet, entre le chef de la famille et son cousin. Celui-ci, qui ne se faisait plus aucune illusion au sujet des tentatives de fusion, avait déchiré tous les voiles, dans un discours qu'il avait prononcé, dès le 28 mai 1872, au cours de la discussion de la loi mihtaire.

Le duc d'Aumale avait rappelé cette vieille peine, autrefois inscrite dans le code : « Privés de l'honneur de servir dans l'armée française ; » puis il ajoutait, non sans éloquence :

Le duc d'Aumale et le drapeau tricolore. — Je ne peux admettre qu'on renverse la proposition, et qu'on inflige, comme une peine, l'honneur de rester sous les drapeaux... ( Vives approbations sur un grand nombre de bancs), sous le drapeau de la France...

Un membee. — Lequel?

M. LE DUC dAvmale. — Sous ce drapeau chéri... {Ah/ ah/ — Très bien/ très bien/ sur divers bancs du centre et du côté droit.)

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M. LE MARQUIS DE Fbanclibu. — Qu'est-ce que cela? {Bruit.)

M. LE DUC d'Aumale. — ...Sous ce drapeau chéri auquel tous les Français de toute opinion et de toute origine se sont ralliés pendant la guerre, que tous les bons citoyens ont entouré lorsqu'on en avait arraché un lambeau pour en faire le sinistre emblème de la guerre civile... {Très bien! très bien!) Ce drapeau qui a été si longtemps le symbole de la victoire et qui est resté, dans notre malheur, l'emblème de la concorde et de l'union. {Applaudissements sur plusieurs bancs. — Rumeurs sur quelques autres. — Interruption prolongée.)

Cette manifestation de l'oncle du comte de Paris avait fait apparaître pleinement les dissensions intimes qui déchiraient la famille royale. On caractérisait la situation, d'un trait plaisant, dans les couloirs de l'Assemblée : le comte de Chambord, disait-on, a un sujet de moins et M. Thiers un neveu de plus.

Le comte de Chambord n'avait jamais oublié sa rancune et sa méfiance à l'égard des princes d'Orléans, et, en particulier, à l'égard du duc d'Aumale. Cette disposition d'esprit éclaire toute sa conduite

Entretien du comte de Chambord et du marquis de Dampierre. — Un trait raconté par le marquis de Dampierre est lumineux : le marquis était allé à Bréda, vers la fin de janvier 1872, et avait été reçu par le prétendant. Il avait soutenu, respectueusement mais fermement, des idées favorables à la fusion.

Une conversation très franche et très vive s'engagea, dit-il, au bout de laquelle Monseigneur, se levant, me tendit les deux bras et, m'attirant à lui, m'embrassa en me disant : « Je m'étais trompé, je vous croyais devenu orléaniste ; vous êtes toujours resté le même. Eh bien ! défendez, comme vous l'entendrez, dans la position difficile où vous êtes, la cause de la royauté ; je n'y trouverai plus rien à dire. Je vous demande une seule promesse ; si le duc d'Aumale est appelé à la présidence de la République, donnez-moi votre parole que vous ne voterez

pas pour lui. » — « Monseigneur, lui répondis-je, je n'ai aucun penchant pour une telle solution ; mais les circonstances peuvent devenir telles qu'une promesse de ce genre gênerait ma conscience de député ; je ne la ferai pas à Monseigneur. » Cela lui déplut j il dit : « Vous ne me promettez même pas cela!... (1). »

Est-ce exagérer que d'attribuer à des sentiments si nettement déclarés dès le début et maintenus, en toutes circonstances, jusqu'à la fin, une influence décisive sur la non-réussite des projets de restauration monarchique?

Manifestations religieuses. — L'espèce d'inquiétude et de désarroi où se trouvaient tous ceux qui, en France, étaient attachés aux idées royahstes et à la foi catholique, s'observe dans une recrudescence de manifestations religieuses qui implorent l'intervention du ciel. Une sorte d'élan mystique porte les âmes pieuses vers les lieux de pèlerinage, à Sainte-Anne d'Auray, à Notre-Dame de la Salette et surtout à Lourdes.

Quelques pèlerins vont jusqu'à Rome et leur double foi s'affirme dans leurs protestations contre l'occupation italienne. Partout, en France, des pétitions circulent en faveur du rétablissement du pouvoir temporel du pape. Elles se couvrent de signatures. Les évêques sont à la tête du mouvement. Et cette initiative aura bientôt, sur la politique intérieure et sur la politique extérieure, des conséquences singulièrement graves.

Élections du 26 octobre. — Cependant, le suffrage universel marque nettement ses préférences et dicte sa volonté. Quinze jours avant la rentrée de l'Assemblée, le 26 octobre, sept élections ont lieu. Dans six départements : Calvados, Gironde, Indre-et-Loire, Oise, Vosges, Alger, les républicains triomphent. La droite ne compte, à son profit, qu'une seule élection, celle d'un monarchiste nommé dans le Morbihan.

(1) Marquis de Dampierrb, Cinq années de vie politique, p. 7A. T. II. 12

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