FAITS TIRÉS DU NERVOSISMB
Les variétés du nervosisme s'échelonnent entre rhystérie et l'état normal, avec des nuances infinies. Le mot, ici encore, répond assez mal à la chose, et on a proposé à sa place le terme de psychonévrose, ou mieux encore, celui de psychasthénie (<K/V), âme ou vie, a, privatif, et œÔsvoç, force, vigueur — manque de tension vitale, de vigueur psychologique), beaucoup plus expressif.
Quoi qu'il en soit du mot, la chose est caractérisée h notre point de vue, non plus par la « misère », mais par « la faiblesse psychologique ». Le champ de conscience est aussi riche ou à peu près qu'à l'état normal, c'est-à-dire les phéno*
mènes psychologiques sont aussi nombreux ; mais la cohésion en est plus faible, la force de synthèse et la mai-trise de la volonté sont plus ou moins réduites ou instables par suite d'une tension vitale insuffisante.
Dans de telles consciences, les idées étant nombreuses s'enchevêtreront souvent de manière à nous dérober leur évolution particulière; mais, d'autres fois aussi, grâce à la faiblesse du vouloir1 et de la synthèse mentale, une idée s'emparera de toute la conscience, et, se trouvant la plus forte, se conduira à sa guise dans cette conscience en anarchie. Or, dans ces occasions, la tendance à se réaliser dans les actes deviendra manifeste.
Une femme nerveuse a lu l'histoire d'une mère tuant ses enfants : elle a l'idée de tuer les siens. L'idée lui fait horreur et la volonté proteste; mais le choc de l'idée sur les centres nerveux est plus rapide que l'intervention de la volonté, et la main a déjà pris le couteau ; elle le laisse tomber quand la volonté a eu le temps de se faire obéir; mais l'idée qui persiste le lui fait reprendre, et la malade oscille sous les deux poussées contradictoires. Un jeune homme s'enfuit en Afrique et
4. Le haschich, ayant pour effet d'amoindrir le vouloir, augmente la répercussion des idées sur les actes, au point que, par exemple, le geste traduit immédiatement les images et les idées. Cf. E. Gley, Etudes de psychologie physiologique et pathologique, Alcan, 1903, p. 220; — Gh. IUchet, l'Homme et l Intelligence f Alcan, 1884, chap. m, iv.
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finalement se fait enfermer dans un hôpital, pour résister à l'idée de tuer sa mère. Un garçon coif* feur a ridée de couper la gorge à ses clients, et, ne pouvant la maîtriser, abandonne son état1.
Sans doute, un tel ébranlement ne se manifeste que dans les cas assez graves de psychasthénie ; mais on peut voir, plus près de l'état normal, des faits analogues encore assez notables ; nous connaissons un hon^rne d'une quarantaine d'années qui a dû renoncer à la bicyclette, parce que* en voyant venir une voiture, s'il avait l'idée qu'il pouvait se jeter à la tète du cheval, il ne manquait pas souvent de le faire. Et combien d'autres ont des idées ou des envies étranges, ridicules, mais qui les incitent à l'acte et leur donnent des fourmillements dans les membres, tant qu'ils ne l'ont pas exécuté! Envies de mettre le pied dans les losanges du parquet, de frapper les becs de gaz ou tel pavé de la rue, de détacher une pierre de tel mur, etc. Voilà bien des idées qui se réalisent.
Et en voici d'autres : « Depuis quand votre bras est-il paralysé? » dit le docteur. — « Mais je n'ai rien au bras ; c'est pour une angins que je suis venu vous voir. — Messieurs, voici un homme qui a une paralysie psychique du bras droit et qui ne
1. Voyez Pierre Janet, op. cit., p. 421 et suiv., et tous ses autres ouvrages, notamment les Obsessions et la Psychasthénie. Alcan, 1903.
s'en est pas aperça ». Et r homme — un militaire — ne peut plus remuer le bras jusqu'à ce qu'une suggestion inverse lui en restitue l'usage1. Un autre souffre du genou pendant une année entière, parce qu'il a vu, dans une opération, redresser le genou ankylosé de son frère2. Un étudiant doit renoncer à la médecine, parce que l'idée fait surgir en lui toutes les maladies que décrit le professeur3.
Mais ils sont légion, et jusque sur les frontières de la vie normale, « les malades imaginaires », lesquels d'ailleurs sont affligés de maladies très réelles. Malades imaginaires, parce qu'ils ne le sont qu'en vertu de leur imagination, de leur idée; maladies réelles, parce que cette idée se réalise dans les organes. Telle personne, hantée par l'idée de la rage ou du choléra, finit par en avoir tous les symptômes, moins les microbes4. Telle autre, convaincue que les sauts du baromètre lui ramènent ses névralgies, constate que le baromètre a baissé et souffre réellement de la tête. Celle-ci,
4. Voyez Dubois, Psychonévroses, 130; — Bernheim, ouvrages cités, relate une multitude de faits de ce genre.
2. Voyez Dubois, De l'influence de l'esprit sur le corpsy 4* éd., Franke, Berne, 1904, p. 44.
3. Voyez E. de Feuchtersieben, Hygiène de l'âme, édition franc., J.-B. B&illière, 1904, p. 102.
4. Pierre Janet, Névroses et Idées fixes, Àlcan, 1898, chap. iv; — et K. de Feuchtersieben, op. cit., 103. — Camus et Gagniez (op. cit.* surtout chap. x) relatent en abondance des faits analogues.