‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 15 sur 91 · FAITS TIRÉS DE L'ÉTAT NORMAL · texte numérisé non relu

FAITS TIRÉS DE L'ÉTAT NORMAL

pâtes sèches ou de liquides. Un savant russe, Paulow, a fait de curieuses constatations à cet égard l. Il a montré en même temps que l'eau ne vient pas seulement à la bouche, mais aussi à l'estomac. Il est vrai qu'il a fait ses expériences sur des chiens ; mais il est à croire que notre estomac, étant construit de même, ne se comporte pas autrement; et nous n'avons pas lieu d'être jaloux que le savant ait opéré sur eux de préférence : il leur tranchait l'œsophage ; de la sorte, la nourriture n'allait plus h l'estomac et tombait au dehors. Dans cette situation, néanmoins, la bouche recueille la sensation de la nourriture; cette sensation se développe et se répercute jusqu'à l'estomac, et celui-ci travaille comme s'il avait reçu le bol alimentaire. Si on se contente de faire voir de loin la pâtée, la sensation vient encore par les yeux, et c'est assez pour que l'estomac travaille et sécrète autant de suc gastrique que si le chien mâchait 100 grammes de viande. Si, au contraire, on introduit par un tube les aliments dans l'estomac, à l'insu de l'animal, l'estomac étant peu sensible est peu averti, la sensation est faible, et, malgré la présence de la nourriture, le travail digestif peu important : en une heure et demie, il n'est digéré que 6 grammes. Mais si, pendant cette opération, on renforce la

1. Le Travail des glandes digestives, traduct. franc., Masson,

sensation en faisant voir au chien une nourriture semblable, il digère, pour le même temps, 30 grammes au lieu de 61.

Les sensations des autres sens ont la même influence opérative. Un prédicateur m'a raconté qu'il remarqua, un jour, pendant son sermon, un auditeur ne le perdant pas des yeux et répétant à mi-voix chacune de ses phrases. Il en était quelque peu décontenancé et, après l'office, se demandait encore quelle pouvait être la portée de cette petite manifestation, lorsqu'il vit venir à lui son auditeur, qui le remercia avec transport : « Je suis très sourd, lui dit-il, et, je n'entends rien, au sermon; mais aujourd'hui, par ce que j'ai deviné sur vos lèvres et par ce que j'ai entendu, j'ai tout compris. » C'est pour cela qu'il avait tout répété. Absorbé dans son attention, il recevait l'idée très vive, dans une conscience vidée de tout autre souci; l'idée cherchait les actes, ot, trouvant le chemin facile, s'exprimait par les lèvres; le sujet ne s'entendait pas et ne pouvait donc songer à inhiber par son vouloir ce mouvement normal de sa pensée. On pourrait contester notre explication et dire que peut-être l'auditeur a voulu se prouver qu'il avait bien compris ou s'aider à mieux comprendre en traduisant ses idées dans des mots. Théoriquement, cette interprétation est parfaitement accep-*

ft. Voyez op. cit., IVe et Ve leçons et passif*

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table; mais, dans l'espèce, elle doit être écartée, parce que le sujet n'aurait pas manqué de dire : « Non ! il ne faut pas parler pendant le sermon. » Quoi qu'il en soit, il y a d'autres faits qui ne laissent aucun doute sur leur genèse, et, par exemple, nous-mêmes, à certains moments de vide dans la pensée, est-ce qu'il ne nous arrive pas de répéter le bruit que nous venons d'entendre, ou le tic tac de la pendule ou les deux syllabes quelconques qu'il semble nous murmurer à l'oreille?

Je ne sais plus quel savant anglais a expérimenté sur le sens de l'odorat d'une façon originale. Les journaux et revues nous le contaient naguère. Il annonce d'abord à un grand auditoire qu'il va faire des expériences sur la rapidité de transmission des odeurs. Il se servira d'un liquide dégageant, dit-il, une forte odeiir aliacée, et il prie les personnes présentes de lever la main à mesure qu'elles seront averties par leur odorat. Là-dessus, il dispose son chronomètre et débouche le flacon. Celuici ne contient que de l'eau distillée; mais, en quelques secondes, d'un bout à l'autre de la salle, les mains se lèvent : partout on sentait l'odeur de l'ail. La pensée avait provoqué la sensation, et celle-ci, en même temps que le mouvement des mains, les mouvements de la tête et les haut-lecœur des personnes sensibles1.

4. La pensée facilement provoque la sensation, même chez les personnes parfaitement normales : « Le vin qu'on nous ver?«

U LE GOUVBKNEMEST DE SOï-MgMg

On cornait les expériences « du pendule explorateur » étudiées par Chevreul1 et d'autres après lui2. On s'attache au doigt un fil terminé par un anneau plongeant dans l'intérieur d'un verre, et on pense à un nombre. L'anneau compte, en frappant sur le verre, le nombre pensé. L'idée a mis le doigt en mouvement. Ces expériences et d'autres analogues réussissent mieux, cela va sans dire, avec les névrosés; mais elles ne sont pas impossibles, même avec les consciences normales.

D'ailleurs, ne sait-on pas que, chez les personnes les plus normales, les idées qui durent, — parce que l'habitude les enracine ou qu'elles viennent du fond du tempérament, — finissent par sculpter le corps, pour ainsi dire, par mettre leur reflet dans les yeux, dans le visage, dans l'attitude, dans le sourire, dans la démarche, dans toute notre façon d'agir, jusque dans les mouvements de nos doigts tenant une plume, à ce point que Ton peut,

d une bouteille poussiéreuse et portant l'étiquette d'un cru renommé nous paraîtra toujours meilleur qu'il n'est (voilà pour le goût). Certaines personnes éprouvent la sensation de toucher huileux et de l'odeur du pétrole, en soulevant une lampe qui n'en a jamais contenu. » — Dubois, Psychonévroses, p. 124 (voilà pour le toucher et l'odorat). Si nous pensons aux voleurs, nous voyons facilement des formes humaines se dessiner derrière les buissons de la route, ou nous entendons des pas crisser derrière nous (voilà pour l'ouïe et la vue). Aucun des sens n'y échappe.

1. De la baguette divinatoire, du pendule dit explorateur, etc., Mallet-Bachelier, 1854.

2. P. Janet, Aatom., p. 367 et suiv. ; — Gley, Etudes de psycho* logij physiologique et pathologique, p. 211-241; — Uichet, le$ Mouvements musculaires inconscients, Àlcan, 1886; — Grasset, Clinique, p. 86 ; etc.

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avec la graphologie ou des sciences analogues, conjecturer d'après ces menus actes le courant habituel de nos pensées.

Beaucoup d'autres faits du même genre ont perdu le don de nous étonner parce qu'ils sont d'observation quotidienne : l'idée qu'on va rougir précipite le sang au visage ; la peur d'être embarrassé, gauche, neonanque pas souvent de se justifier par les actes ; la pensée qu'on n'aura pas le temps de s'expliquer dans une confidence nécessaire, qu'on ne saura pas, qu'on n'osera pas, bâillonne les lèvres ou fait fuir tous les mots. J'ai vu des personnes se bander les nerfs, faire des efforts violents, « se mettre en nage », et ne pas réussir à mener une phrase à bonne fin, tant qu'on ne leur avait pas enlevé l'idée de leur impuissance. Vous montez sur une tour; penchez-vous pour regarder en bas sans toucher au garde-fou; vous n'avez pas le vertige ? — Non. — Eh bien! puisque ce gardefou ne vous sert de rien, supposez que brusquement on le fasse disparaître. Vous savez ce qui arrivera. Inutile de réaliser l'expérience, vous êtes sur d'avoir le vertige alors et d'être précipité. Pourquoi ? Vous ne vous serviez pas du garde-fou ! — Non; mais vous saviez qu'il était là; en le supprimant, je vous donne l'idée d'une chute possible, et l'idée se réalise4. Supposez encore une planche

1. C'est, croyons-nous, pour le même motif, qu'il ne faut pas éveiller un somnambule se promenant dans une position dange-

longue et étroite fixée sur le sol, on vous demande de la suivre d'un bout à l'autre. Rien de plus facile, fût-elle très étroite. On prend cette môme planche — la môme, — on la fixe à une hauteur de 50 mètres, très solidement : essayez de traverser. — Impossible! direz-vous. — Pourquoi? vous l'avez fait, tout à l'heure. — ■ Ce n'est pas la même chose! — Pardon! c'est absolument la même chose, la même planche, aussi large, aussi solide. Il n'y a qu'une seule modification, et elle est en vous : tout à l'heure, vous n'aviez pas l'idée d'une chute ; vous l'avez maintenant, et c'est elle qui vous fera tomber. Ici encore, vous pouvez en être sûr et vous dispenser de l'expérience. Il y a des spécialistes, sans doute, qui arrivent à danser sur une corde à des hauteurs vertigineuses; mais après une éducation qui a précisément pour effet de supprimer la crainte de la chute ; et le jour où ces professionnels ont peur, où ils ne se « sentent pas », comme ils disent, ils s'abstiennent d'affronter le péril, ou ils y succombent.

Le nombre est infini de ces peurs qui se réalisent non pas par le hasard des circonstances, mais par la simple poussée de l'idée même qui les nourrit1.

reuse ; par exemple, sur le bord d'un toit. Tout entier à son rêve, le somnambule ne voit pas le péril ; si vous l'éveillez, il le voit et il tombe.

4. Et c'est peut-être 1 explication de beaucoup do pseudo-prévisions qu'on a cru avoir ea rêve. Les faits s* vérifient alorg parce qu'on les prévoit.

FATTS Tîb£$ DE fc'ÉTA'f NOBMAÏi 51

Et le rô!c de la réclame, qui le dira? Et qu'est-ce donc qui l'explique? Elle réussit, puisque ceux-là y recourent davantage qui s'entendewt nâeux en affaires ». Chocolat X, Pastilles Y, etc. etc., à quoi servent ces mots sur tous les murs ou h la quatrième page de votre journal? Ils servent h vous mettre une idée sous le front, et, quand vous voudrez du chocolat ou un remède, il y a beaucoup de chances pour que vous demandiez au vendeur le premier produit de ce genre dont vous aurez l'idée, parce que l'idée vous mettra immédiatement le mot sur les lèvres.

Mais, c'est peut-être l'instinct d'imitation qui nous fournit le plus d'exemples et les meilleurs. Au bas de l'échelle psychologique, dans la catalepsie, l'imitation est fatale, nous l'avons vu; elle s'impose brutalement à la conscience. L'hystérique n'y échappe guère davantage. « Il est d'observation journalière, dans les services d'hôpital où plusieurs hystériques se trouvent réunis, de voir une attaque d'hystérie se développer d'un lit à un autre et atteindre successivement tous les malades qui sont hystériques2.» Les névrosés adultes ou les enfants — dont le psychisme ressemble toujours un peu à celui des névrosés3 — subissent les en-

1. On cite un pharmacien de province qui amis 1. 200. 000 francs à ses réclames et les a regagnés largement.

2. Leviilain, Hygiène des gens nerveux , p. 171. -— Cf. P. Janet, Autom.y p. 210 et suiv. C

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