‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 25 sur 91 · DANS QUELLE MESURE L'IDÉE INCLIN B À L'ACTE · texte numérisé non relu

DANS QUELLE MESURE L'IDÉE INCLIN B À L'ACTE

facile ou même fatal, plus l'idée sera efficace. Inversement, plus une sensation s'intellectualise, plus elle remonte à travers les images vers les abstractions et plus elle donne de jeu à la liberté, plus elle perd de sa prise sur l'organisme, plus son efficacité ou du moins sa fatalité s'amoindrit1. Mais nous avons vu (p. 66) que l'idée ne se développe pas seulement par une évolution interne ; elle rencontre d'autres éléments psychologiques déjà existants, elle en suscite elle-môrae par association, et elle tend à les coordonner, à envelopper le tout dans un système plus ou moins richa, plus ou moins complexe, qui va évoluer avec elle, agir dans le même sen* et lui apporter ainsi la force de l'association, faite des énergies propres de chaque élément et de la solidité que leur ajoute la liaison de l'ensemble. Or, il est évident qu'il y a là un appoint sérieux pour briser les résistances et ouvrir le chemin vers les actes.

i. Voilà pourquoi on appelle, en psychophysiologie, états faibles ou froids les perceptions, les raisonnements, les souvenirs; tandis que les images, les sentiments, les émotions, sont des états forts ou chauds.

On objectera peut-être que ces « états chauds » ne sont plus des idées, pour la plupart, mais des sentiments, et que les sentiments donc inclinent plus que les idées vers les actes. Oui mais c'est l'idée qui a marqué le point de départ, qui a fait « la mise au point », qui continue de se mêler au sentiment et le dirige, et si le sentiment incline plus que l'idée, c'est qu'il est précisément l'idée en train de se réaliser, de se changer en acte Nous l'expliquerons mieux dans Yépilogu*.

De sorte que, pour avoir le coefficient exact de l'idée dans l'organisme, il ne faut pas seulement tenir compte de sa place dans l'échelle psychologique, mais encore de sa force de systématisation, de sa masse pour ainsi dire. Plus elle sera riche d'éléments psychologiques — pensées, raisonnements, souvenirs, images, sensations, sentiments, émotions, habitudes, etc., — plus elle sera forte par la masse ; et plus elle sera complexe — associée avec l'activité de facultés diverses, et, dans la même faculté, avec des éléments dissemblables, — plus elle sera solide, difficile à rompre, comme le tissu fait de beaucoup de fils enchevêtrés.

La force de l'idée pour pousser à l'acte dépend donc de sa qualité psychologique, c'est-à-dire du degré où elle se rapproche de la matière, où elle s'incarne, et de sa quantité, c'est-à-dire de la richesse et de la complexité de ses éléments, du degré où elle fait masse.

Ainsi, la pensée du « carré construit sur l'hypoténuse d'un triangle rectangle », parce qu'elle reste dans les sommets de l'esprit, éveillant à peine quelques images visuelles, sans descendre plus bas vers la sensation, sans contact avec les autres systèmes de l'esprit, vous poussera tout au plus à tracer la figure classique ou une équation d'algèbre, et la moindre attention pourra supprimer cette tendance. Ainsi, l'énoncé du principe général qu'il ne faut pas corn-

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promettre inutilement sa vie, vous laissera très calme. Mais si, dans une assemblée, vous voyez tout à coup une mèche qui fume et si vous entendez ce cri : « Une bombe! sauve qui peut! » d'un bond vous êtes debout, vous précipitant pour sortir. C'est que l'idée alors est éminemment incarnée, riche et complexe; elle vous prend par toute votre mentalité et par le fond de l'être, là où résident l'instinct de conservation et la première poussée de la nature vers son bien. Pour ne pas être mené aveuglément, égoïstement, brutalement par cette idée à la recherche de votre salut, fût-ce en sacrifiant ceux qui vous entourent, il vous faudra le temps d'envisager d'autres principes et de les coordonner contre la débandade de vos instincts, le temps et la volonté d'introduire en vous d'autres forces pour faire obstacle à celles-là.

Ainsi encore, si vous parlez de l'amour de Dieu au viveur, au blasé, à l'indifférent, rien ne vibre en lui ; c est une pensée abstraite, isolée, fans contact avec les autres; une pensée froide et sans vertu. Dans l'âme pieuse qui sort d'une retraite, dans l'âme du saint qui sort de la méditation ou de l'extase, cette même pensée descend d'un bond, pour ainsi dire, à son cœur qu'elle fait battre et à ses nerfs qu'elle bande pour Faction; elle ébranle toutes ses facultés, elle condense toutes ses aspirations, elle résume toute sa conscience; aussi elle coalise toutes ses forces çt rendra pou*

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sibîes, non seulement les mille devoirs obscurs de chaque jour, mais encore, s'il y a lieu, tous les héroïsmes de l'apostolat et toutes les résignations du martyre.

De partout viennent les exemples confirmant nos conclusions. La passion du jeu est une des plus difficiles à détruire parce que c'est une des plus complexes. L'artiste qui entre au Salon avec la seule préoccupation de son art sera beaucoup mieux défendu contre les indécences qui vont s'offrir à ses yeux, que le vulgaire qui viendra pour passer le temps; parce que, chez l'artiste, la sensation s'intellectualise. Une « mauvaise pensée » dans une âme pure sera presque sans danger, parce que, même si elle cherche à descendre vers ies sens, elle est trop pauvre pour faire masse, elle ne tient à aucun souvenir, à aucune image précise, à aucune habitude, elle n'a pas de racines, et un souffle l'arrache1. C'est le contraire après la chute. En un clin d'œil, tous les vieux souvenirs, toutes les vieilles expériences s'agglomèrent pour faire un poids horrible qui tire en bas, d'autant plus, cela va sans dire, que les fautes ont été

1. Elle peut cependant, chez les âmes inquiètes, créer une obsession, pour des motifs que nous aurons à expliquer dans la théorie des idées obsédantes.

Chacun voit que par elle-même la « mauvaise pensée », si on l'accepte, incline vite à l'acte, parce qu'elle s'incarne facilement. Il est même probable que ce nom de « mauvaise pensée », qui pourrait s'appliquer à tant d'autres, lui a été réservé parce qu'on » spécialement observé son influence sur ies .actes mauvais.

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