‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 28 sur 91 · LES ANOMALIES LEUR RÉDUCTION AUX LOIS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

LES ANOMALIES LEUR RÉDUCTION AUX LOIS GÉNÉRALES

C'est le bien, avons-nous dit, qui nous sollicite et nous incline à l'action. Or, parmi les exemples

1. A. Payot (Education de la volonté, Alcan, !894, p. 214) dit avec raison : « Tandis que les grandes conquêtes intellectuelles se font en y pensant toujours, les grandes conquêtes sur la sca- Egalité sa font en n'y pensant jamais. »

mômes que nous avons donnés de l'influence de l'idée sur les actes, il y a des actes qui paraissent ne se réaliser que parce que nous en 'oyons le mal, parce qu'ils nous inspirent un sentiment de peur : c'est la peur de rougir qui nous précipite le sang au visage, c'est la peur de tomber qui nous donne le vertige, et ainsi de tant d'autres exemples déjà cités et dont il serait facile d'allonger la liste.

Gomment expliquer ces anomalies?

On pourrait en expliquer un certain nombre précisément parce que ce sont des peurs. La peur a pour conséquences immédiates la constriction des vaso-moteurs et l'affolement du pneumogastrique, — ce qui trouble la circulation du sang, — la paralysie Je l'appareil moteur volontaire et la contraction spasmodique de tous les muscles1. Il est clair que, dan3 cet état, le danseur de ^orde ou l'homme sur le bord d'un précipice ne >ourra plus garder son équilibre.

Mais cette explication aurait besoin elle-même d'être expliquée, et d'ailleurs les faits la débordent. La mauvaise irrigation du sang, ni la paralysie plus ou moins complète des muscles volontaires, ni les spasmes des autres muscles, ni même l'affolement des centres moteurs n'expliquent pas pourquoi le bicycliste se dirige, par des efforts coordon-

1. Voyez Mosso, la Peur, traduction française, Alcan, 1885; — Lange, les Emotions, Aican, 2* éd., part. I; — Grasset, Physibpathologie, p. 102 etpasiim, et*.

nés, vers l'obstacle qu'il redoute, ni pourquoi la peur de devenir enroué, ou d'avoir des douleurs articulaires, ou de tuer quelqu'un se réalise. Il faut donc, sans rejeter l'explication physiologique, qui a son rôle, la compléter par l'explication psychologique.

Sauf meilleur avis et avec toutes les réserves désirables, nous proposons l'explication suivante :

Les cas dont il s'agit, ceux que nous avons signalés — peur de tuer, de rougir, de tomber, de se jeter contre une voiture, etc., etc., — et, croyons-nous, tous ceux ou le mal qu'on redoute se réalise en vertu de son idée même, se présentent sous la forme d'une émotion-choc. On sait, en effet, qu'il y a lieu de distinguer l'émotion-sentiment, qui s'est formée peu à peu et constitue « un état psychologique plus ou moins permanent », de l'émotion-choc, qui est constituée par « une modification rapide, presque subite de l'état psychologique1 ». Pour voir que les cas dont nous avons

4. Raymond et Janet, Névroses et Idées fixes, II, Alcan, 1898 p. 75. — Nous préférerions au terme démotion-sentiment celui d'émotion lente, par opposition à l'émotion brusque ou émotionchoc. Nous appellerions sentiments tous les phénomènes affectifs «ans exception, tout ce qui est senti pouvant fort bien s'appeler sentiment; mais nous réserverions le terme d'émotions pour désigner les sentiments qui remuent plus profondément l'organisme.

Beaucoup d'auteurs appliquent à cette dernière catégorie le ternu de sensation; mais il en devient équivoque, et il nous semble qu'il vaut mieux le réserver, comme nous l'avons fajfc dans ce travail, pour désigner les connaissances sensibles.

L'occasion se présentera, dans nos Théories secondaires, d* revenir sur cette terminologie et croyons-nous, de la justifier*

110 LE GOUVERNEMENT DE SOl-MEMB

à nous occuper rentrent dans la seconde catégorie» il surfit de se rapporter aux descriptions que nous avons faites ou de regarder autour de soi. On constatera toujours, au début du phénomène, une émotion à la suite de l'idée brusque du péril.

Or, comment se décompose une émotion-choc et qu'est-ce qu'elle produit?

<( Elle se décompose en deux moments, un moment de surprise et un moment d'émotion spéciale et aiguë1. »

La surprise « est un choc produit par ce qui est nouveau et inattendu2 ». Elle attire violemment l'attention sur le fait nouveau et l'absorbe, laissant ainsi dans l'ombre toutes les idées qui flottaient plus ou moins conscientes dans l'esprit; elle heurte, par ce qu'elle a d'inattendu, un certain nombre d'idées, de tendances, d'habitudes, de systèmes qui constituaient le sous-sol, pour ainsi dire, de la conscience, un fond tout à l'heure inaperçu et que ce choc fait surgir. Le choc le fait surgir précisément parce qu'il le violente. Ce fond, avant de descendre dans la subconscience, avait été formé peu à peu, tissé maille à maille sous la lumière de la pensée, enchevêtré dans la trame générale, noué, systématisé avec l'ensemble du moi ; et le

i. G. Dumas, la Tristesse et la Joie, Alcan, 1900, p. 483. — L'auteur exprime cette restriction : «Elle se décompose, la plupart du temps. » Il nous semble que c'est toujours. D'ailleurs, même si les deux moments se confondent, les deux éléments Àes deux faits existent, et l'explication n'est pas modiliée.

t. Th, Ribot, Psychologie de l'attention, AJcan, p. 6CU

RÉEUCTIOSS DS5S ANOMALIES £$% LOIS afeÊBALES iil

fait nouveau, qui pourtant s'impose, ne cadre pas avec cet ensemble, déchire cette trame, conteste les résultats acquis, désharmonise les éléments associés. Voilà la surprise. Et plus les systématisations ébranlées par le choc, les habitudes, les idées, les tendances heurtées à Timproviste sont complexes , anciennes , profond es , intimement nouées avec le moi, plus la surprise est grande1.

De ce heurt entre le fait nouveau et l'état ancien, de ces tendances brusquement arrêtées, de cette rupture d'équilibre naît l'émotion2.

Dans les cas qui nous occupent, c'est une émotion aiguë d'angoisse, de peur. L'instinct de la conservation tend à réagir de prime abord; il jette les mains en avant, il cherche à se mettre en garde, à adapter ses moyens de défense au péril, à coordonner en un svstème nouveau les tendances suspendues et celles qui viennent d'intervenir, tous les éléments psychologiques désharmonisés. Mais l'idée du péril reste trop viver hypnotisante ; et, toujours sollicitée par la surprise, l'attention concentre sur elle toutes les énergies de la conscience, d'où trois conséquences qui expliquent tout :

Page 1