LE POINT STRATÉGIQUE
nôtre. Les dévisager, les « fixer », c'est les retenir, c'est les faire entrer dans l'imagination, s'est intensifier leur prise sur nous, c'est la prolonger par l'habitude que cette attention commence à créer ou par l'association d'images qui s'est nouée pendant la querelle. Il n'y a qu'une bonne méthode, celle que nous avons dite, celle qu'on emploie tous les jours, à travers la foule, vis-à-vis des inconnus de mauvaise apparence : on passe ; on les frôle le moins possible ; s'ils nous approchent, on se débarrasse d'un geste ; on va son chemin.
Avec un peu de vitalité d'esprit, il est facile de maintenir son attention sur les idées de son choix, et chacun sait bien qu'il faut le faire pour vivre sa vie autrement qu'une marionnette ; mais on songe moins et peut-être y a-t-il plus de difficulté à défendre son esprit contre les idées vaines ou absurdes. C'est pourtant plus nécessaire encore ; car ce sont de telles idées surtout qui font tourner la tête à tous les vents et les actes à toutes les sottises. Ce qui fait la différence entre les sages et les fous, entre les saints et les scélérats, ce n'est pas que les saints n'aient jamais de tentation ou que les sages ne rencontrent jamais des idées folles; mais c'est qu'ils ne les acceptent pas.
Choisir ses idées, celles qu'il faut recevoir et surtout celles qu'il faut écondulre : telle est la grande sagesse.
Tel est le grand art aussi d'être maître de soi, et le principal usage à faire de sa liberté.
Nous l'avons dit, la matière nous enchaîne, mais la pensée nous libère.
C'est en haut, le plus loin possible des sens, que la liberté évolue à son aise, calme et forte ; c'est là qu'est sa place naturelle, le poste du commandement, d'où elle dirige la manœuvre avec le plus d'efficacité. Et c'est parmi les idées qu'il faut porter la lutte ; c'est le point stratégique à occuper, le défilé favorable par où l'ennemi doit passer et où Ton peut l'écraser à coup sûr, sans péril et presque sans combat ; c'est là du moins que la victoire est facile et qu'elle est décisive.
Si on ne garde pas ce passage, si on laisse la tentation, l'idée folle et malfaisante, s'avancer vers l'organisme, descendre dans le cœur, dans les sens, ce sera un terrain à reconquérir douloureusement pas à pas, une lutte horrible à livrer où nous aurons à souffrir même de la victoire, contre un ennemi avec lequel nulle paix n'est possible et que nulle concession ne désarme. « Il est plus facile, disait Franklin, de résister au premier désir que de contenter ceux qui le suivent. » Il est plus facile d'écarter la première pensée que d'en supprimer les conséquences. Il est plus facile de ne pas semer le gland que d'arracher le chêne. Et c'est aussi plus efficace. Après beaucoup d'efforts pour arracher le chêne, il en restera
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toujours des traces, ou il faudra, pour les abolir, bouleverser la terre tout autour.
L'idée est le germe d'où évolue le chêne; la semence, bonne ou mauvaise, d'où lève la moisson des actes. Cette semence, l'attention peut la passer au crible : c'est donc la première chose à faire, si nous ne voulons pas nous laisser en friche et nous fier au seul hasard pour la récolte à recueillir. L'idée est le défilé par où passe tout ce qui entre dans notre conscience : c'est donc là qu'il faut établir le contrôle et, au besoin, livrer la bataille. L'idée est la lumière qui élargit nos horizons, l'aile agile qui, nous arrachant aux fatalités de la matière, nous fait planer audessus des diverses directions possibles : c'est dans cette lumière qu'il faut nous placer pour voir clair et vouloir à bon escient, c'est de ces hauteurs qu'il faut gouverner notre vie, c'est le point stratégique à occuper pour rester maître de soi.