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CHAPITRE III

Chacun sait, par son expérience, qu'elles sont nombreuses, les occasions où Ton voudrait avoir dans son cœur un sentiment qui faciliterait bien le devoir, mais qu'on n'éprouve pas; plus nombreuses encore celles où Ton éprouve un sentiment mauvais, ou du moins pénible, gênant pour le but à poursuivre.

Notre principe nous offre la solution. Le mathématicien, pour résoudre un problème et en dégager l'inconnue, raisonne bien souvent de la manière suivante : « Je suppose le problème résolu; j'appelle X la quantité que je cherche et j'établis l'équation comme si je la connaissais déjà: X — ... » C'est le moyen de la connaître, le plus commode, sinon le seul. De même, en face d'un sentiment que je veux avoir, mais qui m'échappe, le meilleur et souvent le seul moyen de l'atteindre est de supposer le problème résolu : soit X le sentiment que je cherche; je mets les actes qu' dépendent de moi en équation avec c«

sentiment; si j'avais tel sentiment, j'agirais, dans telle et telle circonstance, de telle façon ; par ma liberté, j'agis de cette façon jusque dans les détails, comme si vraiment j'avais le sentiment que je veux avoir.

A. Par exemple, je me sens pour telle personne une sympathie excessive, qui peut devenir dangereuse ou qui l'est peut-être déjà. Directement je n'y puis rien *. Je me tordrais les nerfs, je mordrais mon cœur avec des tenailles de fer, que je n'en serais pas plus avancé ; au contraire : par ces efforts directs, je prendrais mieux conscience de mon sentiment, j'en aviverais donc l'idée qui réagirait à la fois sur son double élément intellectuel et organique, pour les renforcer inévitablement. Sans doute, je puis essayer de détruire le charme en dissociant, pour ainsi dire, les éléments de cette sympathie, par l'analyse de la réflexion. Puisque l'idée est l'élément principal du sentiment et en particulier celui qui le précise, qui lui donne sa nature propre et son degré, il est clair qu'en fixant l'attention sur les idées hostiles, en rectifiant, s'il y a lieu, les idées trop

1. Il y a des vouloirs assez énergiques pour descendre d'un bond jusque dans le fond de l'organteme et s'y faire obéir, pour y chasser d'un seul effort, au moins dans le début, le sentiment qu'on éprouve. Rien de mieux que de proûter alors de son pouvoir. Mais il est rare qu'il aille jusque-là. Comme le disaient les anciens, le pouvoir de la volonté est plus politique que despotique; elle doit recourir à des combinaisons et ne pas se contenter é'enToyer des ordres.

favorables, en les intellectualisant, du moins, pour en affaiblir la force psychologique, en les isolant surtout les unes des autres pour diminuer leur richesse et leur complexité (p. 121, I), et pour en disperser les effets, comme on peut perdre un torrent dans une plaine de sable, il est clair, dis-je, qu'en manœuvrant de la sorte, j'affaiblis le sentiment ; cela résulte de notre premier principe.

Mais le moyen n'est pas infaillible : si le sentiment est déjà fort, surtout s'il est ancien et a de nombreuses attaches avec la conscience, ces réflexions risquent de l'exalter plutôt que de l'affaiblir parce que, par l'association des contrastes (p. 106), elles susciteront dans la conscience les idées favorables au sentiment actuel, et celles-ci, étant les plus incarnées, les plus chaudes, seront les plus fortes.

Le moyen le plus sûr est donc — non pas l'effort direct, bien qu'il soit possible quelquefois, ni le raisonnement, bien qu'il soit utile à certaines conditions, mais — de « faire comme si j'avais le sentiment que je veux avoir, ou comme si je n'avais pas cette sympathie que je veux détruire ». Je ne ferai donc aucun des actes, aucune des démarches que cette sympathie me suggère; je ne penserai pas volontairement à cette personne, je n'en garderai aucun « souvenir », je ne me détournerai pas de mon chemin dans l'espoir

de la rencontrer, etc., etc. À ce régime, la sympathie s'éteindra comme un feu auquel on ne fournit pas d'aliment et sur lequel d'ailleurs on jette de l'eau.

Il serait intéressant pour le lecteur qu'il nous fût permis d'illustrer ces applications par des anecdotes. Il y en aurait de fort démonstratives. Mais si l'opinion permet au médecin de garder les fiches de ses clients et de les offrir au public, après avoir gratté le nom propre, elle ne permet pas au prêtre d'en faire autant ; et le prêtre d'ailleurs, à ce sujet, se montre encore plus sévère que l'opinion. Sa thérapeutique touche de trop près à l'intime de l'âme. Tout ce que nous pouvons dire, pour le cas présent, c'est que nous avons vu le procédé réussir toutes les fois qu'il a été employé sérieusement et donc avec le parti pris d'arriver au but. Il nous souvient en particulier d'un cas où, dans les circonstances les plus défavorables possible, le danger comme le sentiment étaient extrêmes : après deux mois d'effort, l'un et l'autre avaient complètement disparu.

B. Le même procédé trouvera un emploi également efficace dans les antipathies qui angoissent et peu à peu séparent par un abîme des êtres destinés à Tivre ensemble et d'ailleurs dignes de s'aimer. — Agissez comme si cette personne vous était sympathique; elle le deviendra. Si vous ne pouvez mieux, imposez-vous, par exemple, d'ap-

pliquerle principe une heure, deux heures, etc., chaque jour; mais en exigeant que, sous ce rapport, ces heures-là soient parfaites, et en recommençant, faute d'y avoir réussi. Ou bien, imposezvous deux choses : 1° de ne manifester en rien votre antipathie (« Ne pas agir conformément au sentiment que je veux exclure ») ; 2° de faire tant de fois, chaque jour, un acte positif de complaisance, d'amabilité ou de dévouement (« Agir comme si j'avais le sentiment que je veux avoir ») : il n'y a pas d'antipathie déraisonnable qui résiste à cette ordonnance. Le plus souvent, même, — nous parlons de ce que nous avons vu, — ce n'est pas l'indifférence, c'est une vraie sympathie qui la remplace. C'est d'ailleurs un fait d'expérience commune que ceux qui nous coûtent nous deviennent chers *, et Labiche est psychologue quand il nous montre M. Perrichon s'affectionnant au jeune homme qu'il croit avoir sauvé du précipice bien plus qu'à son propre sauveur.

C. La mélancolie, disait Lacordaire, « est inséparable de tout esprit qui va loin et de tout cœur qui est profond, et elle n'a que deux remèdes : la mort ou Dieu ». Il y en a un troisième qui ne prétend pas exclure le second, mais qui est surtout plus pratique que le premier : c'est de faire comme

4. C'est, non pas la seule, mais une des explications de la loi exprimée par ce proverbe : L'amour descend et ne remonte put. »

si... Qu'est-ce que vous feriez si vous étiez content, du moins si vous n'étiez pas triste? — Je ferais tel travail. — Eh bien ! faites-le. — Je jouerais du piano. — Jouez donc et tant pis pour le voisin ! — Je prendrais part à cette conversation. — Parlez, on vous écoute. Faites par hygiène d'âme, par un effort artificiel, ce que vous feriez tout naturellement si vous n'étiez pas mélancolique.

D. Vous voudriez prier, mais vous n'avez aucun goût pour la prière, vous n'êtes pas en dévotion, au contraire. Faites comme si; soyez donc matériellement fidèle à vos exercices accoutumés, augmentez plutôt un peu la dose1, et tenez-vous extérieurement très bien, comme si vous étiez en ferveur.

Vous savez qu'on vous a calomnié, ou peut-être vous avez fait un «pas de clerc », vous avez prêté à rire, vous avez subi un échec, que sais-je encore? Et ce souvenir vous pèse sur la tête et sur le cœur comme un cercle de plomb, il vous brûle, il vous ronge, vous ne savez plus comment l'extraire. Faites comme si. Prenez-lui ce qu'on prend à un citron, le jus, ce qui est utile, — une résolution pour le présent, une leçon pour l'avenir, — et puis [etez l'écorce par la fenêtre, et le souvenir inutile dans l'oubli.

Vous voulez être humble, généreux, énergique.

i. Voir Miot Ignace, Exercice» , Annokï4ioms% |$\

— Le moyen? — Faites comme si : « c'est en forgeant qu'on devient forgeron ». Quelqu'un disait à un pape : « Je le voudrais si je ie pouvais. — Vous le pourriez, dit le pape, si vous le vouliez », si vous le vouliez pratiquement, avec un acte, en faisant le premier pas qui rendrait le second plus facile. Il suffit d'amorcer la machine de Gramme pour qu'elle fasse de l'électricité, indéfiniment ; de même, si faible que soit contre un état affectif la prise de notre liberté, il suffit qu'elle puisse amorcer par les actes la chaîne psychologique, pour que la liberté s'accroisse de son propre mouvement, assez pour soulever un à un, par une sorte d'aimantation grandissante, tous les anneaux de la chaîne.

B. Mais si nous avons résolu, croyons-nous, dans Y explication du principe, toutes les objections psychologiques, on peut nous en faire au sujet des applications, et au nom de la morale. Or, si notre dessein n'est pas de faire de la morale, nous ne voulons pas du moins être accusé de prêcher contre elle. On nous en accuserait peut-être, ou même on Ta déjà fait.

Ayant eu l'occasion d'exposer notre doctrine dans une conférence, il nous est revenu qu'un monsieur très grave et très honnête, mais qu'on ne nous a pas désigné autrement, s'est indigné très fort, tellement fort que — voyez nos remarques sur l'émotion — la voix lui a presque manqué, et

c'est à peine s'il a pu prononcer un mot de réfutation, mais un mot horrible et qui dit tout : « Jésuite ! » s'est-il écrié.

Jésuite ou non, et pour ne point parler de nous — ce qui n'intéresserait personne — nous ferons seulement quelques remarques capables, croyonsnous, de calmer tous les scrupules :

1° Nous essayons, dans ces études, de montrer l'existence de certaines forces psychologiques dirigeables et le moyen de les diriger. Nous faisons de la psychologie et non de la moraJe; mais nous supposons charitablement que nos lecteurs se préoccuperont de la morale dans l'application et se serviront de ces forces, indifférentes par ellesmêmes, pour viser un résultat honnête.

2° Le principe que nous venons d'exposer a pour but de modifier un état d'âme et non une réalité extérieure. Nous disons : « Agissez comme si vous aviez le sentiment que vous voulez avoir. » Nous supposons que vous ne voulez avoir que de bons sentiments, et par suite que les actes qui les expriment sont au moins permis, s'ils ne sont pas obligatoires. Mais nous ne disons pas : « Agissez comme si les choses étaient ce que vous voulez qu'elles soient. »

Par exemple, si vous devez cent francs, il ne faut pas faire comme si vous en deviez vingt ; si vous parlez, il ne faut pas faire comme si la vérité était ce que vous la voulez, et aûasi de suite. Eu

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deux mots, nous visons, par notre principe, un effet .subjectif ei non objectif: cela ressort de toutes les explications que nous en avons données et de la formule même qui l'exprime.

3° Mais l'application même de notre principe ne constitue-t-elle pas, au moins dans certaines circonstances, un mensonge en action? par exemple, si je témoigne de la sympathie à quelqu'un pour qui je n'éprouve que de la répugnance.

— Si cette répugnance est acceptée, si je témoigne de la sympathie à quelqu'un pour qui je ne veux avoir que de la répulsion, oui, sans doute, ma conduite est un mensonge; mais alors j'agis contre le principe. Notez bien la formule : « Comme si j'avais le sentiment que je veux avoir. » Il s'agit de conformer mjes actes avec mes pensées volontaires. Je sais que telle personne mérite de la sympathie, quand je veux en avoir pour elle. Il y a des pensées ou des impressions défavorables; mais, je le regrette, je les renie, je m'eiïorcede les supprimer, je tache au contraire d'aviver en moi les pensées qui lui rendent justice; elles sont déjà, dans leur réalité vivante, un sentiment qui commence, encore faible, psychologiquement; mais où est cette faiblesse et où est la force du sentiment contraire? Dans l'organisme, dans ce qui s'y mêle de matière et donc de fatalité. Tandis que Tintellectualité la plus haute et la liberté tout enti&r? »e trouvent dé$h du cAté de la sympathie;

LES APPLICATIONS BU ?!U?(CÏPE 22i

et mes actes, en même temps qu'ils sont l'expression de ce sentiment déjà réel, tendent à le renforcer et à faire de plus en plus la vérité qu'ils expriment. De sorte que ce sentiment qui va conquérir peu à peu la plus grande réalité psychologique, deverjir le plus fort, se trouve, dès le début, le meilleur, le produit de mon fond le plus intime, de ma raison et de mon vouloir, et d'ailleurs, le seul, puisqu'il est le seul libre, dont je doive et dont je puisse répondre ; en d'autres termes, le seul qui soit vraiment mien, l'autre n'étant plus que subi, imposé par la violence matérielle des circonstances ou des habitudes, en dehors, sinon encore du moi conscient, du moins en dehors du moi responsable1.

— Mais aussi longtemps qu'il existe, ce senti-

4. fl a pu être fibre, dès le début, et alorf entièrement vrai; mail il est rétracté maintenant, puisqu'on n'en veut plus. D'ailleurs, la vie étant pour agir, ce sont les actes surtout qui importent; or, puisque la réalité, qui se transforme en acte au bout de son évolution, natt à l'état d'idée, on a, quand les idées et les actes sont d'accord, l'essentiel ; et l'unité de soi-même, qui est le dernier mot de la loyauté, n exige plus que de mettre le sentiment d'accord avec les idéei et les actes dont il doit être la soudure.

Notez encore que, dans bien des cas, il s'agit d'un devoir à remplir : par exemple, devoir d'un enfant vis-à-vis d'un père; d'un frère vis-à-vis d'une sœur, etc. En fait, la sympathie est absente; elle doit exister entre ces êtres, imposaut un double devoir : l'un interne, un sentiment ; l'autre externe, des actes. le premier, impossible, par hypothèse, n'oblige pas pour le moment ; le second, possible, reste pratiquement obligatoire, et c'est d'ailleurs le moyen — le seul — de rendre le premier possible à pratiquer. *

ment condamné, ne faut-il pas, pour être loyal, que les actes l'expriment?

— Certes, non, toute vérité n'est pas bonne à dire.

Outre que le sentiment contradictoire est déjà plus vrai que lui, nous venons de le montrer, et qu'on ne peut pas exprimer à la fois deux contradictoires, la vie sociale serait bien vite impossible et le monde inhabitable, s'il fallait traduire au dehors toutes les modifications de notre moi, surtout celles qui échappent à notre liberté. Le « Misanthrope », qui n'en demande pas tant, passe déjà pour être d'un commerce peu agréable. Mais ce n'est pas seulement la politesse, ce sont toutes les vertus qu'il faudrait exiler de la terre. Il est rare que, pour les pratiquer, il ne faille pas, au moins dans les débuts, aller contre son sentiment instinctif et agir comme si on en avait un autre. Dans l'opinion que je combats, Turenne aurait dû agir conformément à sa peur ; le grincheux devrait conformer ses actes à son caractère ; le vindicatif, à son désir d'extermination ; la femme, qui sent son cœur s'amollir, devrait se jeter dans les bras du séducteur, loin de fuir et surtout de dissimuler le péril ; l'ambitieux, l'avare, l'hypocrite, le débauché, le voleur, l'assassin, etc., etc., tous devraient agir d'après leurs sentiments. Si c'est cela, la loyauté, on peut bien dire qu'elle est à la portée de tout le monde, qu'il n'y a rien de plus simplu

et que ce n'est vraiment pas la peine de s'en passer. Mais, à ce compte-là, on voit bien qu'il ne resterait, en dehors d'elle, aucune autre vertu sur la terre, et que vraiment, plutôt que d'ambitionner la loyauté ainsi comprise, il vaut mieux encore se condamner pour la vie à n'être qu'un « Jésuite ».

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