QUEST-GB QUE LA PASSION
réalité, puisque l'être n'existe que pour agir, et qu'il n'agit que par où il existe.
La nature d'un être, c'est donc sa réalité même faite pour l'action; c'est le réservoir et la source première de toutes ses activités. Et l'élan de la nature vers l'action, cette poussée de fond de l'être vers le bien, c'est ce que j'appelle V appétit1. Il est le même évidemment pour tous les êtres de même nature, et il répond à des besoins spécifiques.
Les appétits de l'espèce précisés par les besoins de l'individu pourraient, faute d'un terme plus approprié, s'appeler des inclinations. Les inclinations seraient donc les énergies de nature prêtes pour l'action individuelle ; par conséquent, elles doivent varier selon les tempéraments et les caractères, et répondre à des aptitudes.
Les désirs sont les inclinations de l'individu précisées par leur orientation vers un objet déterminé2. Ils peuvent varier avec les circonstances et ils répondent au besoin ou à X attrait du moment.
La passion « est un désir à l'état violent et jhronique »*
C'est du noms la définition de certains auteurs. Nous l'acceptons provisoirement, sous bénéfice d'inventaire.
i. Ad petere, tendre vers, demander en allant vers quelqu'un. Tout être créé est un mendiant en quête de son bien.
2. Déjà l'inclination peut être un besoin d'activité dirigé ver» un but; mais en elle ie but reste vague? c'est le désir qui le détermine.
Où se trouvent, en effet, dans cette gamme qui va de la nature à la passion, l'émotion1 et le sentiment, qui sans doute y ont leur place marquée?
Us se trouvent aux alentours du désir, tantôt en deçà, surtout le sentiment; tantôt au delà, surtout l'émotion ; mais avec des oscillations fréquentes de l'un à l'autre. Et il faut observer que si, à la source, dans les inclinations et dans lès appétits, les états affectifs se confondent avec les tendances ; que si, à tous les degrés, ils ne s'en séparent jamais complètement, néanmoins, dans le sentiment et l'émotion, prédomine l'état affectif, tandis que dans le désir prédomine la tendance à l'acte.
Les auteurs ont défini la passion « un désir à l'état violent et chronique », pour signaler son caractère le plus marquant ; elle se bande surtout pour l'action. Mais parce qu'elle dure et que la violence ne dure pas sans présenter des oscillations, il y a des périodes intermittentes où la violence fléchit plus ou moins dans sa poussée vers les actes, et où la passion alors est marquée pat la prédominance du côté affectif sur le côté actif, où elle se rapproche, en d'autres termes, de l'émotion ou même du sentiment, plutôt que du désir2.
i. Nous rappelons que l'émotion est le sentiment où l'élément organique s'exagère et qui tend à échapper ainsi à la direction de l'idée.
2. Dans la période où elle se rapproche du sentiment, le côté intellectuel peut l'emporter à son tour sur le côté affectif, comme celui-ci l'a emporté sur le côté actif. En d'autres termes, le plié-
qu'est-ce que la passion? 235
Il novis semble donc que la passion doit se définir, d une façon précise : un état affectif — oscillant du désir au sentiment ou à l'émotion, et réciproquement — h l'état violent et chronique.
d'où vient la force de la passion?
« La passion, dit M. Th. Ribot, est, dans Tordre affectif, ce que l'idée fixe est dans Tordre intellectuel *. »
En effet, Tidée fixe, c'est « Tattention en permanence ». Elle attire et concentre en elle toutes les énergies intellectuelles et, dans Teffacement pro-
nomène ô'éloigne de l'acte pour s'intellectualiser. C'est le moment où la passion est susceptible de raisonner dans le calme pour s'enrichir de motifs nouveaux ou pour calculer ses moyens d'aboutir. Quand toutes ces idées nouvelles descendront dans l'organisme pour s'y incarner, elles le feront avec une richesse et une complexité plus grandes, et la passion, par conséquent, en sera fortifiée dans sa poussée vers les actes.
On voit aussi pourquoi la répétition des actes diminue l'émotion et augmente le désir. Les actes, en se répétant, contrastent de moins en moins avec l'état précédent de la conscience ; ils l'étonnent donc, ils la frappent, ils l'affectent de moins en moins — et Foilà bien la diminution de Y état affectifs qui est l'élément principal de l'émotion. Mais ils augmentent le besoin en créant l'habitude qui est une seconde nature; ils renforcent de plus en plus la tendance à l'acte (principes I et II) — et voilà par où sa fortifie le désir, dans lequel domine l'élément actif.
i. Op. cit., p. 80 et suiv.
gressif des Autres idées, elle remplit à élis seule tout le champ mental, y exerçant de la sorw, en l'absence de toute contradiction, une souveraineté absolue et tyrannique. — La passion, c'est « l'émotion (ou un autre état affectif) en permanence ». Elle absorbe à son profit les énergies affectives, efface les autres sentiments, et, elle aussi, unique maîtresse du champ de conscience sentimental, y règne en despote.
La comparaison peut se poursuivre dans les détails, et elle reste juste sur tous les points. Mais elle reste au-dessous de la vérité.
S'il est vrai de dire que la passion résume en elle toutes les forces affectives, comme l'idée fixe résume toutes les forces mentales, ce n'est pas assez dire. Ce n'est pas seulement une comparaison qu'il faut établir entre elles, c'est une addition. L'idée fixe entre dans la passion comme une partie dans un tout; non pas que toute idée fixe conduise à lu passion1, mais toute passion comprend une idée fixe.
En effet, nous savons déjà (p. 197 et suiv.) que tout phénomène affectif suppose un élément intellectuel ; à plus forte raison, ce phénomène affec-
1. Il y a des idées fii^s qui ne provoquent aucun désir, aucune émotion sympathique; au contraire (quoiqu'elles n'échappent pas à la loi formulée dans notre première partie). Elles sont duel soit à un surmenage mental, à une attention trop exclusive et trop prolongée, soit à d'autres causas que nous rencontrerons dans la théorie des idées obsédante».
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tif qui est la passion; puisque, comme le désir, elle a pour caractère de tendre à un objet précis : pour tendre à un objet précis, il faut le connaître d'abord, il faut y faire attention, nil volitum quin prœcognitum ; et pour y tendre en permanence, — ce qui est le propre de la passion, — il faut y faire attention en permanence, — ce qui est le propre de l'idée fixe. Voilà pourquoi celle-ci n'est qu'un élément de celle-là.
La passion est donc un phénomène psychologique qui, amorcé par un désir quelconque de l'esprit ou des sens, remonte au sommet de l'esprit par l'idée fixe, s'y maintient en permanence, s'y développe et s'y enrichit aux dépens de toutes les autres idées; puis descend de là comme une avalanche dans l'organisme, s'agglomérant avec toutes les énergies affectives et balayant tous les obstacles sur son passage1.
Elle constitue par conséquent l'idée à son maximum d'incarnation, de richesse et de complexité, c'est-à-dire l'idée à son maximum de puissance, le résumé ou plutôt l'addition de toutes les forces mises en lumière dans notre première partie; et, puisque « toute idée incline à l'acte »7
4. On voit cpue nous parlons ici de la passion acceptée, de la passion complète. Tant qu'elle n'a pas tout absorbé et que la volonté notamment résiste, son pouvoir est disputé. Notre description vaut pour le degré supérieur, et elle s'applique aux feutres dans la mesure où ils s'en rapprochent
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il est évident qu'une telle idée y pousse avec une violence incalculable.
Mais ce n'est pas tout encore : il est non moins évident qu'une telle idée restant permanente agira en permanence (p. 65), et que, sous son impulsion, les actes se répéteront, pour ainsi dire, sans discontinuité. Or, nous savons, par la deuxième partie de ces études, que la répétition des actes renforce le sentiment ; de sorte que cette puissance énorme de la passion, loin de s'épuiser, ne fera que grandir par son propre jeu1. Renforcée par les actes, elle fournira, dans les périodes d'intellectualité (p. 234, note), de nouveaux éléments à l'idée fixe qui guette tout ce qui la concerne; l'idée fixe, ainsi de plus en plus incarnée, riche et complexe, excitera de plus en plus les actes, rendus d'ailleurs de plus en plus faciles par l'habitude ; les actes renforceront encore l'état affectif; et ainsi de suite, comme une courroie sans fin qui reçoit sur tout son parcours des poussées grandissantes pour un travail de plus en plus facile.
Telle est la puissance de la passion. Nous n'avons rien dit de trop en affirmant qu'elle attire à elle, qu'elle exalte à leur maximum et
1. Elle grandit en puissance, elle augmente la facilité ou le besoin d'agir, la douleur de ne pas agir; mais elle diminue d'autant l'émotion (agréable ou désagréable) de i'âcte, nous i'avoni déjà dit ci-dessus, p. 169 en noie.