‹ Le gouvernement de soi-mêmeChapitre 17 sur 93 · P. et R., 14S · texte numérisé non relu

P. et R., 14S

2. On nous communique obligeamment une curieuse observation, dont nous ne donnons qu'une partie. Il s'agit d'une personne obsédée par le souci de la propreté et l'horreur de la poussière. Le parti le plus sûr lui parut être de frotter et de faire frotter, toute sa vie. Nous citons : « Elle employait, en moyenne, 66 litres d'eau de Cologne par an, faisant frotter, toute la journée, avec du coton bien blanc imbibé d'eau de Cologne, les dorures et les moulures de ses plafonds. Une femme préposée à ce service vivait constamment sur une haute échelle, où d'ailleurs elle faisait son bas pendant que sa maîtresse était occupée à frotter ailleurs. Avec les kilogs de coton qui lui étaient confiés, elle se piquait ensuite de bonnes couvertures. Tous les domestiques, avant d'entrer dans la maison, devaient mettre, chez la concierge, des souliers de peau blanche, pour que la moindre tache pût être remarquée parla maîtresse de maison. Elle ne se couchait jamais qu'à cinq heures du matin, tenant à profiter du calme de la nuit pour parcourir la maison de haut en bas et faire la chasse à la poussière. Ses malheureux enfants l'entendaient frotter la poignée de leur porte. Elle a vécu jusqu'au delà de quatre-vingt-dix ans et a conservé sa manie jusqu'au dernier jour. La poussière était le tourment de sa vie exceptionnellement heureuse. Elle disait elle-même, et très sérieusement : « J'ai eu un mari parfait, des enfants charmants, une belle santé, une fortune superbe; mais il y a eu la poussier» ».

rence du mal, non pas seulement la pensée du mal, mais encore toute occasion de cette pensée. Je ne cite qu'un seul exemple, celui de Z, d'après les notes communiquées par sa famille. Z a pour principe que toute pensée mauvaise, ou regardée comme telle, a pour efiet moral de lui interdire à l'avenir tout ce qui peut, de près ou de loin, se rattacher à la même circonstance et renouveler l'occasion ou en rappeler le souvenir1. On peut prévoir ce qu'un tel principe appliqué pendant plus de vingt ans a pu produire de proscriptions. « Elle ne peut plus voir ou toucher aucun meuble ou objet de la maison de ville, aucun arbre, aucune plante du jardin à la campagne. A Lyon, la plupart des rues, des quais, des places, des magasins lui sont interdits. A Marseille, tout un quartier. Tels chemins de fer ou tels trains, de même que toutes les maisons bâties sur des tunnels, sont prohibés. Tels fruits lui rappellent tel arbre : donc elle ne peut pas en prendre. Son père a touché à certains objets proscrits. Conclusion... inattendue : Elle ne doit rien acheter aujourd'hui dans les magasins (c'est probablement une expiation qu'elle croit devoir subir). Dans son enfance, un jeudi saint, en faisant ses stations à la campagne, elle a pensé que ce n'était pas la peine de tant se déranger pour le bon Dieu. Conclusion: «Je ne puis aller à C..., qui est un peu la campagne, parce que la petite fille du concierge porte un corset qui a été acheté le jeudi saint. » Telle per-

1. Elle a tant réfléchi sur son cas qu'elle a fini par le compliquer au delà de ce que nous pouvons le dire; niais nous donnons ici Vidée qui a servi de point do départ.

58 l'obsession et le scrupule

sonne lui a occasionné une mauvaise pensée : elle ne doit plus la revoir, ni en entendre parler, ni même y penser, et non seulement à elle, mais à aucun des siens ni à rien qui ait quelque rapport avec elle. Ainsi, dans le temps, elle a eu ou cru avoir une pensée sur un avoué : de sa vie, elle ne doit pi us entrer dans une étude d'avoué. Elle ne doit plus embrasser ses sœurs quand elles portent telles robes, parce que ces robes ont été faites par une couturière indiquée par l'amie d'une dame interdite, ou bien parce qu'elles rappellent un magasin où, un jour, en choisissant des étoiles et sentant sa préférence se dessiner, elle s'est dit tout à coup : « C'est peut-être avec celle étoffe que s'habillent les femmes pas comme il faut ». Elle même n'est pas plus sacrée que les autres. Si en mettant un vêtement, elle sent « les jointures craquer », elle doit l'enlever et le remettre jusqu'à ce que cela « ne craque plus », et il peut y en avoir pour «des heures entières ». Bref! « non seulement elle en arrive à ne plus rien faire ni rien dire, mais elle voudrait paralyser toutes les personnes de son entourage, tout ce qu'on fait et tout ce qu'on dit lui rappelant un souvenir auquel il ne faut plus penser. » Les faits qui servent de premier anneau à cette chaîne remontent quelquefois à quinze ou vingt ans ; mais <( elle se rappelle des choses absolument insignifiantes avec une mémoire implacable », Si d'ailleurs elle ne se rappelle plus, elle affirme qu'il a du y avoir quelque chose et qu'elle se sent obligée à tirer les conséquences. « Quand on insiste pour lui faire passer outre, elle prétend que cela lui produit le même eflet

que si nous lui disions de piétiner un crucifix et que nous devrions bien le voir à la résistance qu'elle nous oppose. » Elle avoue bien qu'elle est réduite à une vie absurde; mais que sans doute c'est sa faute, qu'elle est liée par le passé dont elle porte le poids, et que, tel étant son passé, elle est tenue à cette conduite pour ne pas s'exposer à la tentation.

C'est « le parti le plus sûr 1 »

Mais, comme les moyens précédents,, il échoue, et même il amène vite ce raffinement de torture qui consiste à enfermer l'obsédé dans un dilemme monstrueux où le mal qu'on veut fuir se montre des deux côtés à la fois. On a déjà vu Nx bien embarrassée avec ses vœux : « Si je ne fais pas des vœux, c'est que je ne tiens pas sincèrement à réussir ; si je fais des vœux, je manque au vœu que j'ai peut-être fait de ne pas en faire. » On a vu Ger... avec son pot à bouillon : « Si je vais chez la fruitière, je la scandalise ; si je n'y vais pas, mon mari va dire du mal du bon Dieu. » Quelle que soit l'obsession, presque tous les obsédés, à force de courir après la certitude, finissent par s'enfermer dans cet étau. Lise sait que son devoir est de sortir; mais si elle sort, elle va donner au diable l'âme de son enfant. Que décider? Nadia a (ait deux promesses, l'une à sa mère, la promesse de manger ; l'autre à elle-même, celle de ne pas manger. Gomment faire pour ne manquer à aucune *? A s'écrie qu'elle « aimerait mieux être coupée en morceaux » que de faire telle chose ; mais c'est peut*

Page 1