DEUXIÈME SÉRIE
Le scrupule et l'obsession, définition provisoire. — Extrême fréquence de la maladie. — Nécessité de son étude. — Division de ce travail.
Le scrupule — du latin scrupalus, petit caillou — a désigné, par une première dérivation très rapprochée de son étymologie, un poids minuscule sous lequel ne pouvaient s'incliner que les balances les plus sensibles ; exactement c'était la vingt-quatrième partie de l'once. Transporté au sens moral, le scrupule sera donc une raison minutieuse, une nuance à peine perceptible dont seules peuvent se préoccuper les consciences les plus délicates. C'est en ce sens qu'on dira : « Ce scrupule vous fait honneur » ; ou inver- Sèment : « C'est un homme sans scrupules. » Et u. 4
â i/oBSESSION ET LE SCRUPULE
enfin, par un mode habituel du langage, passant de la cause à l'effet et réservant le mot pour le degré extrême, on entend par scrupule — et c'est aujourd'hui le sens ordinaire — une inquiétude, un affolement de la conscience pour des motifs futiles, déraisonnables, une peur exagérée, maladive, du mal moral.
Mais le mal physique aussi, réel ou présumé ou imaginaire, un mal quelconque peut faire peur et nourrir, en certaines circonstances, des inquiétudes déraisonnables. Or, ces inquiétudes présentent les mêmes caractères, proviennent des mêmes causes, relèvent du même traitement, soit qu'elles affectent la conscience morale, soit qu'elles affectent la conscience tout court, c'est-à-dire la conscience psychologique (qui comprend la première mais la déborde). Il y a lieu par conséquent de les réunir dans une même étude et de trouver un mot qui les exprime toutes. Nous adoplons celui qui commence à être consacré par l'usage, au moins dans la littérature médicale, et qui d'ailleurs nous paraît assez convenablement choisi : Y obsession.
11 est vrai que ce mot s'emploie souvent pour désigner un phénomène très simple et qui ne présente qu'une lointaine analogie avec le scrupule : si, par exemple, un air musical nous revient malgré nous à tout propos, nous dirons que nous en sommes obsédés. C'est alors une obsession sans angoisse, désagréable mais non pas douloureuse. Dans la plénitude de son
sens étymologique — du latin obsessio, oôsidere, faire le siège — Yobsessio7i comprend ce premier caractère, mais le dépasse ; elle exprime en môme temps l'angoisse qui nous enveloppe malgré nous et nous harcèle, ces idées folles et douloureuses, autant que tenaces, qui nous tourmentent et dont nous ne savons plus nous débarrasser. C'est dans ce sens plein que nous prenons le mot, et nous entendons désigner par là le phénomène du scrupule s'étendant à un point quelconque de la conscience psychologique ; tandis que le scrupule proprement dit sera un cas particulier de l'obsession ainsi comprise, ce sera l'obsession s'appliquant à la conscience înorale.
Après de longs tâtonnements, la médecine commence à reconnaître, sous les diverses formes de l'obsession (entendue au sens que nous venons de dire), une maladie dont on s'efforce de marquer les caractères et d'entrevoir les remèdes. Mais les psychologues ne semblent pas jusqu'ici avoir prêté une grande attention à ce débat, et ce qu'on appelle le grand public y reste complètement étranger.
Il s'agit cependant d'une maladie extrêmement douloureuse, qui enfonce son aiguillon au delà de la chair, dans l'intime de l'être ; d'une maladie extrêmement fréquente, qui n'épargne, c'est le cas de le dire, « ni le sexe ni l'âge », ni les pauvres ni les riches, ni les ignorants ni les intellectuels.
D'après la somme des observations recueillies jus-
qu'à ce jour, il semble que les hautes classes y soient plus sujettes que les pauvres *, les personnes intelligentes plus que les intelligences communes3, les femmes plus que les hommes s, et que, si les premiers symptômes se manifestent en général dans la jeunesse, la maladie atteint ordinairement son maximum d'intensité dans la plénitude de l'âge, entre vingt et quarante ans4. Notre époque enfin y paraît plus sujette que les âges précédents. Si nous voyons, par les écrits des biographes, des auteurs ascétiques et des moralistes, que la maladie est ancienne, elle nous est présentée comme un phénomène accidentel5; tandis qu'elle est parmi nous, extrêmement fréquente. « Dans une période de dix années environ, nous disent MM. Pitres et Régis6, nous avons pu recueillir, pour notre part, au moins quatre cents observations. » M. Janet rend un témoignage analogue : « En très peu d'années, j'ai pu très facilement réunir trois cent vingt-cinq observations de cas tout à fait remarquables. Sous sa forme plus vulgaire, la maladie doit être énormément répandue ; c'est elle