CHAPITRE PREMIER L'OBSÉDÉ FEINT PAR LUI-MÊME
Impuissance et inachèvement dans les idées : Difficulté de la mise en train, mauvais fonctionnement, mauvais résultats. — Dans les actes : Difficulté de la décision, mauvaise qualité de l'exécution, mécontentement devant le résultat. — Dans les sentiments : joie impossible, engourdissement, besoin d'excitation. — Altération <Ju moi. — Problème à résoudre.
Ce qui caractérise l'obsédé, tel qu'il se peint luimême, c'est un sentiment plus ou moins profond, plus ou moins continu, d'impuissance et d'inachèvement, qui domine toute sa vie consciente. « Il me semble, nous dit Bb, vivre dans un perpétuel inachèvement », même, bien entendu, en dehors des idées obsédantes. « Je me heurte toujours, nous dit Ee, à un incomplet fait de regrets et d'impossible ». « Tout est las en moi, nous dit H, d'une immense lassitude. Un état languissant, une espèce de somnolence, d'atrophie de toutes les facultés : voilà mon existence ». « Je ne sais rien, je ne peux rien, je ne vaux rien, je ne sens rien » : telles sont les paroles qu'ils répètent presque tous.
Cet inachèvement ou cette impuissance, ils
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l'éprouvent d'abord dans leur façon de penser. Ils se sentent incapables de penser à fond quoi que ce soit : <( Vous pouvez être tranquille, dit Lise, je n'arriverai pas à délirer complètement. Je suis incapable de penser quelque chose complètement, même une sottise1 ».
Leur esprit, qui entre si facilement en effervescence quand il est actionné par ridée obsédante, leur semble, dans les autres occasions, inerte et résister à la mise en train. Ils ont beaucoup de peine à fixer leur attention et, ce qui revient un peu au même, à coordonner autour de l'action présente le jeu de leur mémoire. « Avant d'être malade, nous dit B, j'étais capable d'une concentration extraordinaire sans distraction ; depuis, cet effort m'est extrêmement pénible. L'attention défaille ; j'oublie instantanément les précédentes données et ne peux plus retenir la chaîne de mes raisonnements ». Et encore : « Étant élève, je travaillais avec une telle absorption que le bruit le plus infernal, les conversations à voix haute étaient incapables de me troubler, de me distraire... Maintenant, je perds l'attention, je ne puis la soutenir que par un effort de volonté énorme, par une tension constante de l'esprit, et encore pas tous les jours et pour très pou de temps ». Dès que l'effort se relâche, l'attention redevient molle ou s'éclipse ou se dissout dans le rêve. Aussi, «je ne sais pas écouter, nous dit P, et, quand il s'agit de répondre, no me rappelant plus le sujet, je réponds
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de traders ou je me tais pour ne pas dire une sottise. Jadis, ce défaut s'accompagnait d'absorption intense dans une certaine idée qui me tourmentait continuellement (période de l'idée obsédante et de la dissociation de conscience); maintenant, cette idée est détruite, grâce à Dieu; je ne veux plus y penser: elle est remplacée par le rêve ».
Cette impression, sous des formes diverses, est générale chez les obsédés. Ils sentent tous leur attention alïaiblie et rebelle. Ils ne la font marcher « qu'avec des coups de fouet d'excitation », comme nous dit E ; et encore pour peu de temps ; elle leur échappe, elle glisse, elle s'éparpille : « je ne peux pas arriver à me ressaisir, nous dit le même témoin, tout est éparpillé en moi, plus de suite dans mes idées, la réflexion me devient impossible ». « Je ne m'attache à mes idées, dit une malade, qu'une minute, une seconde à peine1. » H nous dit, presque dans les mêmes termes : « J'en ai le vertige de cette instabilité intérieure qui ne me laisse pas voir deux minutes Ae suite les choses sous le même jour ».
Aussi ont-ils l'impression qu'ils ne peuvent pas ramasser leur conscience et en faire quelque chose de stable et de coordonné : « Ce qui manque dans ma vie, c'est la synthèse, nous dit B, la vue d'ensemble, la cohésion ». A mesure qu'ils s'y efforcent, il leur semble qu'elle tremble ou qu'elle s'abolisse. La peur de devenir fou est très fréquente parmi eux.
1. J., I, 282. — Voyez Duprat, Vimlahllité mentale. Paris, Aîcan, 1898.
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« Que de fois, nous dit Ee, rentrée à la maison, je courais à la glace me disant : Certainement, on doit voir que je deviens folle. » Nous avons connu une jeune fille qui avait non seulement la peur, mais, à l'en croire, la conviction d'être folle. Elle n'avait pas d'autre folie que celle-là ; mais c'en eût été une, si elle y avait cru pleinement, assez pour ne pouvoir être rassurée parles affirmations contraires. Ce qui est plus fréquent, c'est la sensation de vide cérébral, d'évanouissement des idées : tantôt elles semblent s'affaiblir, s'atténuer, devenir insaisissables; tantôt elles défaillent brusquement pour quelques secondes, laissant un trou noir, « une éclipse », « une absence» ou, comme nous dit Ma, « une panne » ; tantôt elles traversent la conscience comme un éclair et disparaissent sans laisser de trace : « J'ai des lueurs, nous dit B, des aperçus intéressants, supérieurs peut-être parfois à ceux qui arrivent aux autres intelligences; mais ces clartés sont immédiatement reprises par l'inconscient ».
Ce qu'ils peuvent retenir dans leur conscience ne s'y installe qu'avec peine et lentement. Ils se plaignent de ne pouvoir suivre l'enchaînement d'un discours : il va trop vite. De même une conversation, si elle est « un peu vive » : « Des phrases m'échappent, dit une malade, je suis obligée de faire répéter. C'est une sensation de manque1. » « Je suis comme un candidat sec », nous dit Ma, qui a passé beaucoup d'examens. Ils prennent leur temps, beaucoup de
1. F. Raymond, Névroses et psychonévroses. Paris, Delarmo, 1907, p. 78.
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temps, pour leurs lectures, ou bien elles n'entrent pas, elles effleurent l'esprit et n'y laissent rien. « Inutile de lire, dit Ma, rien ne reste. »
Même ainsi obtenues, les idées ne semblent pas
leur payer la peine qu'elles coûtent. Elles leur
paraissent vagues, obscures, voilées, « floues, dit
encore Ma, comme quand on s'endort. » Ils ne sont
jamais contents de la manière dont ils les voient ou
dont ils les expriment. Rz a un don remarquable
pour exprimer avec clarté les idées les plus difficiles
et les plus complexes ; on Ta souvent félicité d'avoir
« clariiié » les questions : il a toujours eu beaucoup
de peine à croire que ces félicitations étaient sincères.
Il lui semble, au contraire, que « sa pensée tremble
comme une petite lueur falotte, loin derrière sa tête,
dans une grotte obscure fouaillée par le vent, où la
pauvre petite flamme vacille toujours sur le point de
s'éteindre, et laissant deviner à peine les choses
imprécises qui se cachent autour. » Ni clarté ni
vigueur : telle est son impression et son tourment.
C'est un peu la même impression qu'exprime un
écrivain Havrais, Jules ïellier * : « Il me semble que
je ne comprends rien tout à fait, qu'il y a en tout du
je ne sais quoi, et comme une brume sur ma pensée
et sur les choses. Quelques-uns me veulent dire que
je raisonne d'une façon rigoureuse et claire. Claire
pour les autres, peut-être; mais non point pour
moi. » Et un autre que nous avons déjà cité, un
esprit alerte, brillant, artiste, qui parle ou écrit avec
1. Communication du docteur H. Fauvel, dans La Chronique Médicale, 15 avril 1904, p. 278.
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une précision de termes et une vivacité de couleurs très remarquables, nous dit : « Ma tête est envahie de brouillards. J'ai beaucoup d'idées, je ne peux pas les saisir pleinement, les raisonner, les agencer, les exploiter. J'essaye bien de concentrer au fond de moi tout ce que je peux avoir de force ; mais il me semble que je cherche dans le vide et que cet effort m'épuise... Gomme un appareil de photographie qui n'est plus au point, je ne produis que de mauvais clichés, des épreuves troubles. »
Aussi la réalité, mal prise et mal rendue par leur appareil mental, leur paraît, à travers « ces épreuves troubles », à peine reconnaissable, sans relief, terne, étrange, drôle, changée, rapetissée, lointaine : Toutes ces expressions leur sont familières. Ils ont aussi parfois, en face d'un spectacle nouveau, l'impression du déjà vu, et très souvent celle de vivre dans un rêve, ce qui veut dire qu'ils n'ont pas le sentiment d'étreindre la réalité *.
Et, par suite, ils ne peuvent guère sentir cetle netteté de vision et cette vigueur de possession qu'entraîne dans l'esprit la certitude. Le doute plane et les guette. Il s'attaque surtout, nous le savons, à leur tendance préférée; mais ensuite, à mesure que la maladie s'accentue, il descend comme une ombre qui s'allonge et peu à peu submerge tout. Seulement,
1. Voir J., I, 282-291. — M. Janet note avec raison que cette impression du « déjà vu » n'est point du tout l'hallucination d'un souvenir ; c'est plutôt une négation du caractère pirsent du phénomène qu'une affirmation de son caractère passé. Ils devraient sentir autrement une réalité présente. Il faut interpréter de môme leur impression de rêver.
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à l'inverse de l'ombre laissée par la disparition du soleil, le doute atteint d'abord les sommets, les convictions les plus élevées, les plus complexes, les convictions religieuses surtout, — la théorie devra nous dire pourquoi. Constatons le fait : « Quand j'ai commencé à être malade, dit Bal..., j'ai perdu la foi de mon enfance; je ne savais pas pour quelle raison je ne croyais plus, et j'ai fait tout ce que j'ai pu pour retrouver la foi; mais inutilement ». Il en est de même pour Glaire. « Il est curieux de remarquer que cet affaiblissement de la foi n'est pas causé par des lectures, des discussions, des arguments. Sa raison, si on peut dire [et nous insistons sur cette ' remarque confirmée par de nombreuses expériences], n'a pas perdu la foi religieuse et serait incapable de formuler la moindre objection : la foi, chez cette malade, se perd sans raison en vertu du môme méca nisme qui fait paraître le monde étrange1. » Ce mécanisme peu à peu, si la maladie s'aggrave et se prolonge, finit par démolir de haut en bas toute certitude. « Un nombre d'idées toujours plus grand entre successivement dans la sphère du doute; l'incertitude et l'hésitation deviennent la caractéristique de toutes les réactions intellectuelles2. » Et l'on vous dit en une phrase qui semble clichée : « Je doute de tout, de Dieu, de moi et des autres, des personnes
1. J., I, 296. — Gela ne veut point dire que les malades soient incapables d'avoir des objections ; mais qu'ils sont capables de douter sans en avoir. Et nous ajoutons que c'est, dans l'immense majorité des cas, ce qui se produit.
2. Raymond et Arnaud. Année médicale psychologique, 1892, II, p. 209.
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et des choses. Ma vie intellectuelle n'est qu'un qui sait général. »
En trois mots, l'esprit de l'obsédé lui semble — à tort ou à raison — résister à la mise en train, grincer une fois parti, et faire une assez mauvaise besogne, plus d'ombre que de lumière.
Il en va de même pour les facultés de l'action. Et c'était à prévoir : la torpeur, l'imprécision, les hésitations de l'esprit ne peuvent manquer d'avoir leur contre-coup sur la conduite; l'impuissance à saisir et à mettre en relief une idée dominante aura pour corollaire inévitable la difficulté à choisir et à se décider. La sensation d'inachèvement dans le phénomène mental se traduira par le peu d'entrain et la gêne dans l'exécution.
Et c'est bien, en effet, ce qui arrive. Le choix, la décision, même en dehors de l'idée obsédante, épouvante bien souvent ces malades et les torture : « 11 n'y a rien, répètent-ils en foule, que je craigne tant que d'avoir à me déterminer pour quelque chose que ce soit. » Choisir un chapeau, une étoffe, entrer dans un magasin, dans un bureau de poste, recevoir des étrangers, aborder quelqu'un, tout leur parait une affaire d'Etat « presque impossible », c'est leur expression. Aussi se mettent-ils toujours en retard afin de reculer le plus possible la décision nécessaire. Ils lévitent quant elle peut s'éviter. « J'ai rencontré M. X., nous écrit D; j'allais l'aborder, l'énergie m'a manqué. J'ai passé en saluant. » Ils prennent, à propos de tout, l'avis des autres : c'est une manière h. 7
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encore d'éviter la décision. Ils en chargent volontiers le hasard, ils la déterminent à pile ou face. Mais, de quelque façon qu'ils opèrent, des idées restent éparses autour de celle qu'il faut faire prévaloir, l'obnubilent et l'affaiblissent ; de sorte que leurs résolutions leur semblent demeurer vagues, incomplètes, insincères, hésitantes, ne leur conférant ni le calme ni la force1.
Il en résulte que l'exécution les laissera mécontents. Ils la trouveront insuffisamment nette et achevée, incapable d'opérer en plénitude la détente joyeuse que produit normalement l'activité volontaire. Il leur en restera une honte, un abattement, un besoin et une peur de recommencer, une sensation d'impuissance, de maladresse, d'imperfection, de dégoût de soi-même. Ils ont en général très mauvaise opinion d'eux-mêmes et ils sont évidemment sincères quand ils disent sur tous les tons : « Je fais mal tout ce que je fais... Ce que je vous écris est plein d'incohérences... Je ne sais pas m'exprimer, je suis ennuyeux, pénible pour moi et pour les autres, incapable d'intéresser qui que ce soit... Je sens bien que vous ne pouvez plus me supporter, que vous ne pouvez pas ne pas me mépriser. » Une jeune fille répète, à propos de tout et de rien : « N'est-ce pas que vous n'avez jamais rencontré personne de ma sorte ? N'est-ce pas qu'à mon âge on ne pense pas ainsi, on n'agit pas aussi sottement? N'est-ce pas que
i. Voir, dans H. Hôffding, Esquisse d'une psychologie basée sur Vexpérience, traduction Poitevin. Paris, Alcan, 2* éd., 1903, p. 428 et suiv., ce qui est dit sur le sentiment de la résolution.
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c'est abominable d'avoir si peu de vertu ? etc. » Ee toute enfant se répétait déjà : « Je ne suis pas comme les autres. Je suis tachée, marquée, séparée. » Un militaire nous dit de même : « Quand je regarde autour de moi, je m'aperçois que je ne suis rien en comparaison de rues camarades et de mes amis. »
Pour peu que l'idée obsédante se mêle à des impressions de ce genre, ils en viennent facilement à penser qu'ils portent malheur à ceux qui les entourent, ou même qu'ils ont à subir l'expiation de quelque grand crime échappé de leur mémoire, ou qu'ils sont le jouet de quelque puissance mystérieuse et malveillante, marqués « d'un stigmate de réprobation. »
Bref! tout ce qui émane d'eux leur paraît autrement qu'ils le voudraient et qu'ils le pourraient peutêtre, du moins autrement qu'il le faut. Ils tâchent bien, par intervalles, de se secouer. « Energiquement, écrit E, je m'essaye à réagir. » On recommence Facto incriminé, on se raidit, on se fouette les nerfs; mais « c'est prendre une agitation pour en détruire uno autre », on ne s'en trouve pas mieux.
Et finalement on se décourage. Ce qui est la preuve qu'il ne s'agit pas d'humilité dans tous ces bas sentiments qu'on a de soi-même1. L'humilité, la vraie, celle qui est une vertu — virtus — est une force*. L'obsédé, qui s'abandonne à ses impressions, n'y trouve bientôt que des conseils de faiblesse.
i. « Ce n'est pas do l'humilité, du repentir ; c'est de la honte » dit E.
2. Nous écrirons peut-être quelque jour la tnéorio des vertus
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Même quand il a pu cr concevoir et entreprendre, » comme nous dit A, il n'a plus le courage de « rien mènera bonne fin ». « J'ai commencé beaucoup de choses, nous dit H, je fais des esquisses et je n'arrive pas à terminer, ou je termine mal, bêtement, ridiculement. » Et alors à quoi bon? « Rien ne vaut la peine d'être commencé, dit une malade de M. Janet. A quoi cela sert-il, de se donner tant de peine pour aboutir à quoi ? Autant vaut se tenir tranquille *. »
Cette même impression d'impuissance et d'inachèvement se retrouve dans les sentiments. « Je ne puis pas, dit Lise, arriver au bout d'une émotion ou d'un sentiment2. » « On sait, nous dit H, qu'en état normal, on sentirait, dans telle circonstance, très vivement; et c'est l'inertie, le vide. Gela produit comme une stupeur, une souffrance à sec, une angoisse, une détresse quelquefois affolante. » Et dans une autre circonstance: « Indifférent, je regarde ce qui se passe en moi comme un spectateur, me demandant ce qu'il faudrait en éprouver. » Il semble, à un malade d'Esquirol, que les émotions restent isolées et ne vont plus jusqu'à sa conscience. « Chacun de mes sens, chaque partie de moi-même est. pour ainsi dire, séparée de moi et ne peut plus me donner aucun sentiment. »
dites déprimantes, pour montrer qu'elles sont fortifiantes elles aussi, ou que, si elles sont déprimantes, elles ne sont pas des vertus, mais à peine des caricatures des vertus dont elles usurpent le nom.
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Il va sans dire que ce qui manque d'abord, c'est le sentiment de la joie. « Il y a toujours, nous dit Ee, da l'aigu, du poignant jusque dans mes joies » ; et cela veut dire, si nous avons bien compris le commentaire, qu'elles constituent toutes et toujours une déception, parce qu'elles ne se terminent pas, elles tournent court, laissant le cœur loin de compte, non seulement loin du rêve idéal que tout homme porte en lui-même et que rien d'humain ne réalise ici-bas, mais loin du phénomène normal attendu; tout se chiffre par un élan inachevé, par un engourdissement des puissances vitales. Et « vous ne pouvez pas vous figurer, dit Lise, comme cet engourdissement qui m'empêche d'arriver à une émotion, m'est pénible1 ».
Mais à la longue, parce qu'on se blase peut-être avec l'expérience de tant d'efforts infructueux, ou parce qu'on s'épuise dans tant d'agitations, ou par toute autre cause qu'il s'agira plus tard d'expliquer, — quoiqu'il en soit, la faculté même de souffrir d'une façon précise et en rapport avec la circonstance, paraît s'atténuer et disparaître, ne laissant qu'un immense et inexorable ennui. Au lieu des agitations excessives, des émotions exagérées du début, c'est alors l'atonie et le dégoût de vivre. « Rien ne me touche plus, tout m'est indifférent», déclare B, après de longues agitations. « La vie m'ennuie, nous dit Ue, tout m'ennuie; j'étouffe. Je voudrais, par instants, ne plus exister. Je ne vois plus qu'une chose à
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désirer : L'anéantissement. Vivre est pour moi une souffrance aiguë, Qu'est-ce qui me fait souffrir? Rien; moi, voilà tout. » K nous dit de même : « Mon cœur, comme étranglé, m'étouffe. » Pourquoi? Il ne le sait plus. Et Al... dit à M. Janet avec plus de calme : « Je n'ai pas de désir, pas de regret, pas d'ambition; rien n'est mauvais, rien ne me fait plaisir1. »
La philosophie de l'impuissance, la résignation du désespoir!
Mais elle ne dure guère, et l'obsédé s'affole bientôt de cette indifférence, et se reproche de n'avoir plus de cœur, de ne savoir aimer personne : « Je n'ai que l'air d'aimer ma mère.., J'aimerais tant pouvoir avoir beaucoup de chagrin. Je voudrais être bouleversée, souffrir beaucoup. Être si tranquille, si calme, cela m'effraye2. » H nous dit de même : « Je préférerais souffrir pour me sentir vivre. »
De là, ce besoin d'excitants qui est si répandu parmi les obsédés. « Par moments, j'ai envie de faire et de me faire du mal, dit une jeune fille, la plus timide et la plus douce qu'on puisse voir, de casser des objets, d'abîmer un travail, de me couper, que sais-je? » C'est le même sentiment, dit avec raison M. Janet, qu'on retrouve dans un certain désir maladif d'aimer et d'être aimé, et dans « le besoin fou de sensations nouvelles ». Les uns les demandent à la boisson, à la morphine, à la littérature faisandée; d'autres, à des rêveries sentimentales; d'autres, à l'ambition : « J'ai l'ambition de tout, dit
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Fa...; cela me rend jalouse de tout. Oh! si j'étais comme les gens qui sont dans cette voiture, comme cette belle dame... Je voudrais arriver au comble de la fortune et de la gloire... et je ne serais pas encore satisfaite1 ».
Si Ton tient compte de ce double sentiment d'impuissance et d'inachèvement, qui semble envelopper, à des degrés divers, selon le cas, toutes les opérations de l'obsédé, on ne sera plus surpris qu'il sente comme une altération de sa personnalité, non seulement cette dissociation que nous avons constatée déjà, mais en plus une incohésion, une diminution, une fragilité dans le moi authentique lui-même.
« J'agis d'une façon étrange, nous dit Fa, comme quelqu'un qui vivrait en dehors de soi-même. » Et une autre : « C'est un perpétuel malaise, l'impression de n'être qu'à moitié soi, et une tension instinctive de tout l'être, par un effort désespéré, en vue d'atteindre l'état stable. » «Jene puis arriver jusqu'à r unité de ma personne, disent-ils tous8; je ne puis m'atteindre moi-même ».
Au dernier degré, ils ont l'impression que la vie ou l'existence même leur échappe. « J'éprouve, nous disait N, la sensation de quelqu'un qui est enterré, ijui est mort, et qui cependant sent son état, cet état de mort. » « Il m'a semblé, disait un malade de Krishaber, que je n'étais plus de ce monde, que je n'existais plus, que je n'existais pas. Je n'avais pas le sentiment d'être un autre, non; il me semblait que