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Expressions de Claude Bernard

2. Dans les applications particulières de l'Energétique, on est amené à définir la forme spéciale de tension, comme celle de l'énergie. Elle est conçue comme une hauteur, une pression, une température, une vitesse, etc., selon qu'il s'agit de l'énergie déployée par la chute d'un corps, la pesanteur, la chaleur, le mou* vement, etc. Qu'on ne s'étonne pas de nous voir reconnaître aussi une forme spéciale à la tension vitale,

ii. iO

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Cette notion, en précisant celle que nous avions trouvée tout à l'heure, va nous permettre de rejoindre la formule de l'Energétique et de nous en servir sans confondre ce qui doit rester distinct1.

En eflet, cette unification qui constitue l'énergie vitale en acte, c'est l'unification de quelque chose (tels éléments en tel nombre et de telle nature); ce quelque chose qui entre ainsi pour sa part dans le résultat produit, dans le travail vital effectué, emprunte donc, pour une part égale, l'énergie mise en œuvre ; et c'est aux dépens du degré où l'unification pourra se faire, aux dépens de la tension ; car ce que la vie dépense pour obtenir une partie du résultat, elle doit l'économiser sur l'autre.

L'énergie vitale n'est pas infinie. Elle à sa limite — non point peut-être à la façon des énergies matérielles : au lieu de s'épuiser, elle semble habituellement se développer par l'usage ; on dirait que la source d'où elle jaillit se creuse à mesure qu'on y

1. Si, d'une part, nous ne confondons pas la vie avec les autres énergies de la matière, nous savons bien aussi, d'autre part, que nous ne pouvons pas utiliser la formule énergétique jusqu'à la détermination des chiffres qui en représenteraient la valeur con crête. Nous tirerons, des rapports que nous allons établir, des indications pour le traitement ; mais ces rapports, pas plus que leurs termes, ne sont mesurables. Essentiellement la vie échappe à la mesure, parce que les quantités mesurables ne sont que sa gangue, pour ainsi dire; son fond est essentiellement qualitatif. M. G. Dwclshauvers, (ouvr. cité, ch. lit, § 1), montre fort clairement que le moindre fait vital, une sensation, par exemple, échappe à tous nos procédés d'enregistrement, malgré tous les" efforts des psycho-physiologistes ; ce qu'on mesure n'est que lé piiénomène transformé et mécanisé, non pas la vie, mais son absence, « son tlCffë de manqiic ». Voyez aussi H. Bergson, Leà données immédiates de la conscience, Paris* Alcan.

puise. — Mais, considérée à un moment quelconque, elle est, malgré tout, d'une grandeur précise et finie. Si elle n'a pas de commune mesure avec les autres^ comme les autres elle serait évaluée à ce moment-là par le travail qu'elle est capable d'effectuer, puisqu'à l'effet on connaît la cause. Or, ce travail qui est, nous Favons dit, un travail d'unification, comprend deux aspects ou, si Ton veut, deux facteurs : Le degré où l'unification se produit, c'est la tension; la nature et le nombre des éléments sur lesquels elle s'exerce, ce serait la quantité. Il va de soi qu'il faudra dépenser cent fois plus d'énergie pour Unifier et assimiler cent éléments que pour en assimiler un seul de même nature ; ou bien que, si l'énergie en acte est la même |dans les deux cas, le degré où l'unification pourra être conduite sera cent fois moindre daus le premier.

La même somme d'énergie vitale a donc deux moyens de s'employer : Elle peut se concentrer sur un petit nombre d'éléments et gagner en tensioh ce qu'elle perd en quantité; ou inversement, se répandre sur un grand nombre et gagner en quantité ce qu'elle perd en tension. Ainsi d'un foyer lumineux qui peut être concentré sur un point avec un éclat intense, ou répandre une faible clarté dans un vaste espace.

De fait, quand la vie se concentre dans un effort intense à la poursuite d'un problème, à la méditation d'une idée, elle semble, pour ainsi dire, se retirer pour autant de l'organisme. Et quand elle se dépense à construire ou à réparer lés organes, dans l'enfance, la maladie ou le sommeil, ou simplement dans la digestion, il semble bien que la tension diminue à mesure que

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Tétendue de ce travail augmente, puisque nous voyons les phénomènes qui requièrent une tension supérieure, ceux de la vie consciente, s'abaisser alors ou disparaître.

Pour une valeur donnée de l'énergie vitale, on peut donc admettre que la tension oscille en raison inverse de la quantité. Elle s'élève à mesure que la quantité diminue, et réciproquement.

Mais l'énergie vitale n'est pas fixe. Elle peut osciller sous l'influence de causes assez mal connues, dont nous aurons à discuter quelques-unes à la fin de cet ouvrage. Si Ton suppose alors la quantité stationnaire ; c'est-à-dire si, dans un acte donné, le nombre et la nature des éléments à unir ne se modifient pas, l'augmentation de l'énergie sera tout entière au bénéfice de la tension; en d'autres termes, la tension oscillera en raison directe de l'énergie.

Et dans ces deux cas, nous rejoignons la formule de l'énergétique :

E = TXQ, ouT=~

où nous voyons que T, la tension, est en raison directe du numérateur E, qui exprime l'énergie, et en raison inverse du dénominateur Q, qui exprime la quantité.

Cette constatation n'est pas de pure curiosité. Elle nous fait voir que le moyen de releverla tension psychologique est de modifier convenablement la valeur de l'énergie en acte ou de la quantité. Nous aurons à rechercher, dans la quatrième partie, dans quelle mesure ces modifications dépendent de nous. Et

l'intérêt qu'il peut y avoir à relever la tension psychologique va nous apparaître dès le paragraphe suivant.

Il y aune hiérarchie, personne ne songe à le contester, et à prétendre que tous les actes accomplis par nous soient de même valeur. Mais il faut, dans la question qui nous occupe, établir cette hiérarchie à un point de vue spécial; c'est ici que l'évidence nous échappe et que nous ne pouvons que formuler une hypothèse.

Il ne s'agit pas de savoir quels sont les faits de plus haute valeur ontologique, ceux qui paraissent le plus dépouillés de la matière et se rapprochent davantage des opérations de l'esprit pur; il ne s'agit pas davantage de décider quels sont ceux qui répondent le mieux à un idéal de beauté ou de vertu, et présentent la plus haute perfection esthétique ou morale. Il nous faut, pour expliquer le mécanisme des faits que l'observation nous a découverts dans cette étude, nous placer à un point de vue uniquement psychologique, et nous demander quels sont les actes qui exigent le plus de dépense vitale et qui, par conséquent, sont les plus difficiles à réaliser.

M. Janet, qui a eu le mérite de signaler ce point de vue, juge avec raison que les obsédés nous fournissent un moyen d'établir cette hiérarchie. Il suffit

i KO L OBSESSION ET LE SCmJPULK;

de voir dans quel ordre les phénomènes psychologiques leur deviennent progressivement impossibles, en supposant, ce qui est naturel, qu'ils disparaissent, qu'ils ne sont plus atteints, à mesure que s'abaisse le niveau de la tension vitale dont le sujet dispose.

Nous résumons d'abord les conclusions auxquelles il aboutit1, quitte à les critiquer ensuite ou à les commenter.

Ce qni disparaît le plus souvent et en premier lieu, dans les opérations des obsédés, et ce qui, par conséquent, doit être placé au sommet de la hiérarchie, c'est l'adaptation à la réalité concrète. Sa forme la plus ordinaire consiste dans l'action volontaire du sujet sur les choses extérieures ; mais elle devient plus difficile, si elle se fait devant témoins, si « elle doit s'exercer non seulement sur le milieu physique, mais encore sur le milieu social dans lequel nous sommes plongés »; plus difficile encore, s'il s'agit d'une action « intéressée », ou plutôt intéressante au sens étymologique, c'est-à-dire devant aboutir à des résultats pratiques pour nous ou pour les autres. Cette difficulté enfin augmente, en même temps que le degré d'adaptation nécessaire, avec la nouveauté de l'action, et par suite avec la nécessité de la coordonner plus complètement, de l'engrener plus à fond avec tous les détails de notre personnalité.

Un peu au-dessous de ces actions volontaires participant encore, dans une notable mesure, de l'adapta J., I, 47*488.

HIÉRARCHIE DSS PHENOMENES PSYCHOLOGIQUES ftl

talion à la réalité, il faut placer rattention accompagnée de volonté et de certitude. C'est ainsi qu'elle est. une prise de possession de la réalité. « On peut penser et ne pas croire (ne pas être sûr), puisque nous voyons tant de sujet* qui perçoivent très bien, qui raisonnent admirablement et qui ne peuvent pas arriver à croire. » Or, saisir « une idée avec le sentiment que c'est bien le réel, c'est-à-dire coordonner autour de cette perception toutes nos tendances, toutes nos activités, c'est l'œuvre parfaite de l'attention ». Et les obsédés nous prouvent qu'une telle attention est un acte difficile.

La mémoire participe à cette difficulté, dans la mesure où elle se rattache à l'adaptation au réel, •'c'est-à-dire par la fixation, dans le souvenir des événements actuels à utiliser plus tard, et par l'évocation des événements passés utiles à la situation présente. « Ce qui caractérise l'homme d'action, dit M Bergson1, c'est la promptitude avec laquelle il appelle au secours d'une situation donnée tous les souvenirs qui s'y rapportent ; mais c est aussi la barrière insurmontable que rencontrent chez lui, en se présentant au seuil de la conscience, les souvenirs inutiles ou indifférents ». Nous avons vu qu'une telle mémoire échappe souvent aux obsédés.

La conscience du moi, avec le sentiment de sa coordination, deson unité, comprend encore, quoique à un degré rendu moins difficile par des expériences si souvent répétées, celte mémoire, cette attention

i. Matière et Mémoire, Pana, Àicao, H éiiit., 1Ù03, p. 166,

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accompagnée de certitude, cette adaptation au réel.

L'émotion à contours précis et bien adaptés aux circonstances s'en approche également, à en juger par les phénomènes d'impuissance ou d'agitations intempestives que présentent les obsédés.

Et enfin au plus bas degré de l'adaptation au réel, il faut placer la simple perception nette du présent. Il ne s'agit pas d'un présent de convention, celui des mathématiciens, par exemple, qui est une idée abstraite. « Le présent réel pour nous, c'est un acte ou un état d'une certaine complexité que nous embrassons dans un seul état de conscience... Pour les gens distraits, indifférents à la réalité, ce présent s'allonge et reste vague1; pour des esprits actifs... ce présent se resserre et devient précis. » Mais il y faut alors de l'action, de l'attention, de l'adaptation, avec le sentiment du réel.

Tel est le premier groupe de la hiérarchie : L'adaptation plus ou moins parfaite à la réalité. C'est le plus haut, celui que les oscillations de la tension vitale semblent délaisser en premier lieu.

Au-dessous, il faut placer les actes indifférents à la réalité. « Ce sont les mêmes opérations psychologiques simplement dépouillées de ce qui faisait leur perfection » à notre point de vue, c'est-à-dire l'adaptation au réel, l'engrenage avec toutes les données des faits et du moi. Cela ne veut point dire que

1. B. nous disait un jour : « Il me semble que les quarts d'heure sonnaient plus rapprochés que d'habitude ». Dans cette période de trouble plus grand, le contact avec la réalité était si faible qu'il lui était difficile de croire avoir vécu quinze minutes entre les deux sonneries de l'horloge.

ces actes soient inconscients; mais « ils sont accompagnés d'une conscience moindre, qui n'a pas la précision, la concentration » qu'elle présente dans le premier groupe. De fait, les mêmes actes que les obsédés ne peuvent pas réussir quand ils s'y efforcent, leur deviennent faciles dès qu'ils sont distraits : « Pour que mon travail marche bien, dit Gisèle, il faut que je n'y sois pas, que je le fasse sans le vouloir. »

Dans un troisième groupe, viennent les idées abstraites. Les malades auxquels échappent les actes appartenant aux deux groupes supérieurs, sont encore capables de raisonner à perte de vue (sans atteindre à la certitude) : c'est donc que, si les raisonnements peuvent occuper une place d'honneur à d'autres égards, ils se placent à un rang modeste quand il s'agit de la dépense de force qu'ils exigent, et quand d'ailleurs ils se réduisent à brasser des idées abstraites sans aboutir à une conclusion1. 11 faut mettre plus bns encore la mémoire qui n'engrène pas avec la réalité présente; et de plus en plus bas, les simples associations d'idées ou d'images, les rêvasseries, et le menti s me qui va à la dérive ou qui ressasse indéfiniment.

À un quatrième groupe semblent appartenir les

i. Nous croyons devoir introduire cette restriction ; et nous en profitons pour faire observer que le maniement des idées abstraites constitue en certains cas une « adaptation à la réalité » : Le philosophe, par exemple, en construisant ses théories remue et coordonne plus de réel, à son point de vue, que le commerçant débitant sa marchandise. Ces considérations rendent peutêtre un peu imprécise la « hiérarchie psychologique ». On, verra tout à l'heure le moyen d'y remédier.

loi l/OBSESSION ET LE SCRUPULE

émotions sans rapport « avec la perception présente », surtout quand elles ne revêtent plus de forme distincte, et qu'elles se réduisent h « un ensemble de troubles respiratoires et cardiaques très vagues, n'éveillant dans î'esprit la pensée d'aucune tendance, d'aucune action particulière. C'est ce qu'on appelle l'angoisse, la plus élémentaire des opérations mentales. »

Enfin, au dernier degré de l'échelle, viennent les tics, d'abord ceux qui restent la caricature d'anciens mouvements jadis adaptés; puis, plus bas, les agitations diffuses, « ces mouvements incoordonnés qui se rapprochent des convulsions. »

Telle est la hiérarchie des phénomènes psychologiques que propose M. Janet. On voit, en somme, qu'elle est établie d'après leur coefficient de réalité. Sans doute, il a voulu l'établir d'après l'enseignement qui se dégage de l'observation de ses malades ; mais il se trouve que l'ordre imposé par cette observation correspond au coefficient de réalité des phénomènes. Plus ils engrènent avec le réel, plus ils présentent « ce caractère essentiel des faits de l'esprit qui consiste à agir sur la réalité..., au moins à lui correspondre; » plus ils se trouvent placés haut dans cette échelle de valeurs dressée au point cle vue de la difficulté psychologique. Et il a le droit de conclure * : « Si on considère Tordre de fréquence et de rapidité avec laquelle se perdent les fonctions psychologiques

IIIËRAJRCHIB DES PHENOMENES PSYCHOLOGIQUES 1BS>

cho2 nos malades, on constate qu'elles disparaissent d'autant plus vite qne leur poefficient de réalité est plus élevé, et qu'elles persistent d'autant plus longtemps que leur coefficient de réalité est plus bas. J'en conclus que ces opérations forment une série de difficulté et de complexité décroissantes, suivant que leur relation avec la réalité, au point de vue de la connaissance, de l'action, en un mot de la correspondance, va en diminuant, et c'est à cette disposition en série que je donne le nom de hiérarchie psycho* logique. »

Qu'avons-nous à dire de cette hypothèse?

Nous avons d'abord à l'admettre comme vraisemblable, ou même, jusqu'à preuve du contraire, à la tenir pour vraie, puisqu'elle semble, sauf erreurs possibles de détail, suggérée et imposée par les faits que l'observation révèle. Il y a lieu cependant de la compléter ou, à tout le moins, de la commenter et de la préciser.

Notons d'abord qu'il faut suppléer à une omission en plaçant au suprême degré de cette échelle psychologique Vaciion morale. Elle représente en eifet la suprême adaptation à la réalité, comprenant toutes ! difficultés de l'action volontaire, sociale, intéressée (au sens déjiqi), et ajoutant d'aulres données encore dont il faut tenir compte pour la décider et l'accomplir.

Hàtons-nous ensuite de dire que le « coefficient de réalité » dont on nous parle, n'exprime pas une

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valeur absolue, mais essentiellement relative et changeante. Il y a réalité et réalité. Il s'agit, en l'espèce, de la réalité psychologique. Cela seul, dans cet ordre, est réel qui est conscient. Les faits d'hier ou de demain ou même de maintenant, s'ils échappent entièrement à ma conscience, n'entrent pour rien dans la difficulté de son adaptation, de son organisation, et, à ce point de vue, ne comptent pas. On voit donc que cette adaptation au réel est une formule qui, dans ses applications pratiques, n'exprime jamais deux fois la même valeur; parce que le réel qui est en cause, se modifie, non seulement d'un homme à un homme, mais, dans une même conscience, d'un moment au moment qui le suit. De ce qu'un homme se trouve à niveau avec la tâche mentale qu'il s'impose à un moment donné, de ce qu'il s'adapte au réel, et qu'un autre ne s'y adapte pas, il ne faut pas conclure que celui-ci a une tension ni surtout une puissance vitale plus faible. Il faudrait savoir d'abord ce que vaut ce « réel » dans le premier cas et dans le second. L'idiot très facilement s'adapte à ce qui est pour lui le réel; l'animal mieux encore. La « hiérarchie psychologique » n'est donc pas, ne peut pas être une règle externe et objective, une échelle graduée une fois pour toutes et à laquelle on rapporterait, pour en avoir la mesure, les différentes consciences. Elle ne sert qu'à montrer comment, dans une même conscience, se superposent, à un moment donné, les actes au point de vue de leur difficulté d'exécution.

Même à ce point de vue, il faut préciser encore.

C^tte hiérarchie prise clans la rigueur des termes se défendrait mal contre certaines objections. Pur exemple, l'acte d'enfiier une aiguille est une adaptation au réel et appartient au premier groupe; mais est-il bien sûr qu'il soit plus difficile qu'une simple rumination sur l'origine des idées, ou un problème d'algèbre ou la lecture d'un roman, phénomènes du deuxième ou du troisième groupe?

Evidemment, il faut dire que les différents groupes se superposent dans Tordre indiqué, toutes choses égales d'ailleurs; que le même phénomène donné, que tel mouvement, par exemple, qui constitue un tic, deviendra de plus en plus difficile à mesure qu'il pourra être classé dans les groupes supérieurs: mais il ne pourra monter de la sorte à travers la « hiérarchie » qu'à la condition de s'adjoindre successivement les caractères des degrés supérieurs, qu'à la condition de se lier à des idées, à des sentiments, à la situation présente, à l'organisation du moi, et par suite de devenir de plus en plus complexe. La complexité est donc aussi un élément de la difficulté que présentent les actes, et Ton comprend de la sorte qu'un acte du troisième groupe comme la lecture d'un roman puisse, en raison de sa complexité notablement supérieure, exiger plus de tension vitale qu'une action très simple du premier groupe, comme celle d'eniiler une aiguille.

Pour apprécier exactement la difficulté que présente un phénomène, il faut donc tenir compte, non seulement de la place qu'il occupe dans la liste dressée ^tout à l'heure, mais aussi de son degré de complexité.

Et de faitr un acte dix fois plus complexe qu'un autre de même ordre, est celui qui a dix fois plus d'éléments à soulever d'abord — ce qui décuplerait déjà la difficulté, — et à coordonner ensuite — ce qui la multiplié encore par un coefficient impossible à définir.

Mais cette explication — si simple — ne nous fait pas seulement voir que la difficulté grandit en proportion de la complexité, elle nous montre encore pourquoi les actes se superposent,, dans la hiérarchie psychologique, avec Tordre indiqué. C'est que précisément les actes psychologiques sont d'autant plus complexes, toutes choses égales d'ailleurs, que «leur coefficient de réalité » s'élève davantage h

Nos souvenirs vagues, nos images, nos idées générales ne sont que des triages pratiqués dans le réelj des abstractions plus ou moins poussées qui dépouillent toujours la réalité d'un certain nombre de ses éléments. Le coup de filet du pêcheur semble prendre toute la mer dans un volume déterminé, mais il ne

1. Il n'a pas échappé à M. Janet que la complexité joue un rôle dans la perception du réel. On a vu que le mot intervient dans la définition qu'il nous donne de la hiérarchie psychologique ; il insiste sur la chose, p. 492 sqq. ; mais il en fait surtout un élément de la tension, a La réunion de ces deux phénomènes, dit-il, p. 495, une synthèse nouvelle, une forte concentration, et des faits de conscience très nombreux constitue un caractère qui doit être essentiel en psychologie et que l'on peut appeler par convention la tension psychologique ». 11 nous paraît préférable de considérer la complexité avant tout comme un élément de la difficulté de l'acte, et qui nécessite une tension plus haute, mais ne la constitue pas. Au contraire, cette complexité, quand l'acte s'accomplit, contribue à augmenter la quantité du travail vital et donc à diminuer la tension.

retient que les poissons, Le tamis qui capte la vague, quand elle vient sur la grève, ne retient qu'un peu d'écume, des algues et du gravier. Si au lieu d'un tamis, on avait, avec une cuve de même contenance, recueilli la même quantité de la vague, on aurait gardé Feau avec les autres matières, et le poids à soulever en eût été plus lourd. Ainsi, plus l'acte ^ychologique tend à se faire adéquat avec la réalité concrète, plus il porte avec lui d'éléments divers, plus il est complexe. L'idée générale de chien, par exemple, se retrouvera dans l'idée précise de ce chien vu là, dans tel cadre, telle dimension, telle forme, telles couleurs, telle allure. Spontanément, elle se mêlera, du même coup, à l'idée générale de chacun de ces détails en même temps qu'à toutes les sensations qui en émanent ; et pour réaliser l'impression consciente, précise, admise en pleine sécurité, de ce chien, il faudra en outre combiner tous ces éléments, les développer jusqu'à une juste mesure, les arrêter dans leurs contours) les contrôler les uns par les autres, assigner à chacun sa place dans l'ensemble, les synthétiser, en un mot, dans un effort mental déterminé. Il est facile de voir que l'idée générale de chien s'enrichit et se complique dans la mesure même où elle s'adapte à la réalité, et cette complexité nous explique la difficulté que comporte, et par conséquent la tension vitale supérieure que nécessite cette adaptation.

Ces remarques éclairent donc et confirment la « hiérarchie psychologique » telle qu'elle a été proposée. Mais elles vont plus loin : les phénomènes,

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quand ils ne sont plus du même ordre comme dans l'exemple cité, peuvent, en raison d'une complexité spéciale, devenir plus difficiles en sens inverse de la hiérarchie, — nous l'avons insinué déjà; elles nous font voir encore que, si la difficulté grandit tellement par le seul fait que l'idée générale se change en perception précise, elle doit croître dans une proportion énorme quand il faut aboutir à un jugement ou à une série de jugements condensés dans une décision pratique; et enfin elles nous font voir pourquoi la décision qui intéresse la tendance la plus aimée devient nécessairement l'opération psychologique la plus difficile de toutes à réussir, celle par conséquent qui se place toujours au sommet de la « hiérarchie ». C'est, en elfet, la plus complexe. Outre qu'elle porte généralement sur une action sociale 1 ou morale, c'est-à-dire que déjà elle appartient d'emblée au groupe supérieur, à celui où se rencontre le plus haut « coefficient de réalité », elle ajoute encore à ce coefficient par cela même qu'elle présente le plus haut intérêt. Précisément parce que c'est celle qui tient le plus à cœur, qui se rattache à la tendance la plus profonde, qui constitue le noyau de la conscience, le centre commun d'où tous les autres sentiments émanent et vers lequel toutes les actions

1. Même quand elle porte sur le corps ou sur la santé — ce qui est fréquent, nous l'avons vu, — l'action pratique revêt encore alors la complexité des actions sociales, parce qu'elle intéresse d'autres personnes par les moyens à employer ou par les conséquences qu'on redoute. Par exemple dans l'obsession de rougir (cf. P. et R., en. v) ou de paraître laide, gauche, maigre, etc. (Cf. R. et J., II, 366-412), ou de mourir sans atteindre l'âge de la retraite dont les enfants auraient besoin, etc.

convergent, par cela même elle tient à toutes les fibres, pour ainsi dire, de l'être mental, à tous les autres phénomènes psychologiques, par association d'idées, et les entraîne tous avec elle. Il y a plus, elle tient à la subconscience aussi, à toutes les tendances, par des connexions diverses — associations ou contrastes — et le choc qui l'ébranlé va encore agiter tout ce fond vital et en faire surgir en foule des éléments nouveaux, qui se mêleront d'abord dans un inextricable fouillis. Et il faudra soulever d'un seul effort et harmoniser cette masse. La complexité d'une telle opération nous en fait prévoir la difficulté.

Cette notion de la complexité de l'acte a donc le rôle essentiel à jouer dans l'établissement et l'interprétation de la hiérarchie. C'est la complexité d'un acte qui est la mesure de sa difficulté psychologique.

Mais, avec cette hypothèse de la hiérarchie dans laquelle se superposent les phénomènes psychologiques en raison de leur difficulté, et avec l'hypothèse de la tension vitale plus ou moins considérable, nécessaire pour la vaincre, nous avons la théorie de Y obsession.

11 suffit de dire que l'obsession est produite quand il n'y a plus de proportion entre la tension vitale dont on dispose et la difficulté qu'il faut vaincre, soit que la difficulté ait trop grandi ou que la tension se soit trop abaissée1.

1. Nous prions qu'on veuille bien remarquer ce point de notre théorie, qui est essentiel : Pour nous, l'obsession n'est pas una

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