Em. Picard, ouvr. cité
4. Voyez Le Gouvernement de soi-même, première série, p. 15. — Nous espérons écrire prochainement un volume sur cette question, avec ce titre : « La loi de la vie ».
142 l'obsession et le scrupule
suppose. Elle les utilise, elle en joue, maïs elle en respecte les lois, comme le font l'ingénieur et le chimiste ; et si, quelque jour, la science était assez avancée pour établir intégralement les équations des réactions vitales dans ce qu'elles ont de matériel, nous sommes persuadé qu'elle retrouverait toutes les lois de la matière, comme elle les retrouve dans les transports d'énergie qu'effectue le fonctionnement d'une usine. La pensée de l'ingénieur n'a pas laissé de trace dans le travail mécanique effectué. Mais c'est elle qui l'a conçu et qui a mis en contact, qui a coordonné les forces, quitte à les laisser ensuite agir à leur manière. Ainsi fait la vie, avec cette différence qu'elle reste, tandis que l'ingénieur s'en va. Elle reste, parce qu'elle a sans cesse de nouvelles adaptations à faire. L'usine refait toujours les mômes gestes, le vivant évolue et ne se répète jamais.
Il y a donc de la matière et de la mécanique dans les manifestations vitales, et les sciences de la matière n'y trouveront même jamais autre chose, pour la bonne raison qu'elles ne peuvent rien connaître de plus, qu'elles laissent passer le reste comme un crible laisse passer l'eau.
Mais ne voir, dans le phénomène vital, que les énergies mécaniques ou matérielles — qu'on les appelle comme on voudra1 — c'est laisser passer
i. Et il est assez difficile de les designer exactement, tous ces termes changeant de signification avec les diverses théories; mais on entend bien ce que nous voulons dire.
Jl faudrait que la science de la matière lut bien sûre d'avoir expérimenté tout le réel, pour proclamer que rien ne lui échappe. Or, dans ces dernières années- (depuis 1898], on a découvert, dans
précisément l'essentiel et ne retenir de la réalité que l'aspect le moins intéressant, tout particulièrement dans la question qui nous occupe; car ces mouvements de pure mécanique abondent chez le3 obsédés à tous les degrés de la maladie, et sont môme prodigués en pure perte dans les tics. L'énergie requise à leur production ne peut donc fournir aucune base pour l'explication que nous avons à trouver. Ce n'est pas cela qui est en cause. Nous savons que le trouble réside dans l'action du sujet sur la réalité; mais il faut la chercher ailleurs que dans une action mécanique.
En somme les faits pris tout entiers, tels qu'ils se montrent dans le concret, dans la réalité vivante, sont des faits vivants. 11 n'y a pas moyen de le nier. L'expérience les distingue au même titre que les autres. Et puisque voilà bien un « travail effectué », i! relève d'une certaine « énergie ». Et puisque dans ce travail effectué, il y a quelque chose par quoi il est vital, il faut bien admettre — si rien ne vient de v'ien'eœnihilo nihil — que, mêlée à l'énergie qui en développe certains aspects dans l'espace, il y a
un milieu très accessible à ses observations, dans l'atmosphère, quatre corps nouveaux dont elle ne soupçonnait même pas l'existence dans la nature. A plus forte raison laisse-t-elle échapper ce sur quoi elle n'a pas de prise. Elle soupçonne bien qui] y a encore, dans le grand mystère qui l'enveloppe, des « forces inconnues » qui se révéleront peut-être; mais quel moyen a-t-elle de prouver que, parmi ces forces inconnues, toutes sont de son ressort! Pas d'autre que de déclarer, par un acte de foi aveugle, que tout est matière. Et il n'y a rien de moins scientifique. C'est un postulat dont la science qui veut faire de la théologie contre Dieu, ne peut se passer, mais que la science tout court ne saurait admettre, et que les faits condamnent.
144 i/oBSKSSÏON ET LE SCRUPULE
quelque chose aussi par quoi il est vivant et conscient, quelque chose qui le fait idée, sentiment, désir, volonté, décision, etc.; et ce quelque chose qui produit ce travail vital, je l'appelle Vénergie vitale.
Mais si les différentes formes d'énergie ont chacune leur manière propre d'agir, à ce point que, lorsqu'il s'agit d'évaluer leur travail, il faut recourir à un étalon particulier ; il en ira de même sans aucun doute pour l'énergie vitale, et en faisant état des analogies que nous pouvons lui découvrir avec les autres formes, il faut ne point les forcer, ni oublier les différences fondamentales que les faits nous révèlent.
Or une différence fondamentale, c'est que la vie est une « force unifiante1 ». Faire l'unité dans la multiplicité, l'homogène avec l'hétérogène, le permanent avec l'instable : Telle est sa manière propre et incommunicable, irréductible, contradictoire à la manière de toutes les autres énergies connues. Telle est aussi son opération essentielle, dans ses plus humbles comme dans ses plus hautes manifestations, depuis les êtres unicellulaires jusqu'aux organismes
1. Expression de M. Hôffding, (ouv?\ cité, 174), à propos de la conscience. Les Modernes comme les Anciens, sont forcés de plus en plus à reconnaître cette « force unifiante ». Voyez, par exemple, à propos de la vie, Cl. Bernard, et ses déclarations sur « l'idée directrice » ; à propos de la conscience, G. Dwelshauvers, dans La synthèse mentale, Paris, Alcan, 1908. — Notre manuscrit était déjà envoyé à l'imprimeur, quand a paru, dans la Revue des Dvux- Mondes, l°r décembre 1909, un article du Dr Grasset, où nous relevons cette phrase (p. 639) : « Ce qui caractérise la vie, c'est donc précisément de faire l'unité dans la complexité, de constituer un individu avec des particules disparates, »
LA TENSION PSYCHOLOGIQOH 145
supérieurs. Elle manipule, selon une « idée directrice», les éléments qu'elle emploie, elle les « manufacture1 », les coordonne, les unit en un tout harmonieux; — elle marque ce tout de son empreinte, malgré la provenance disparate des parties; — ell3 en maintient l'architecture, la forme caractéristique, et elle la léguera intacte à ses héritiers, malgré le flux incessant des phénomènes qui tendent à en détruire l'équilibre. Quand la vie est assez forte pour s'élever jusqu'à la conscience, elle poursuit le même travail ; et ici les matériaux eux-mêmes, comme l'opération qui les emploie, n'ont point d'analogue en dehors de la vie ; ils s'appellent les faits de conscience ; et la permanence, l'homogénéité, l'unité quela vie avec eux s'efforce de construire, s'appelle le moi. Elle y réussit plus ou moins, mais elle y tend de toute sa force, et il y réussit dans la mesure môme de sa valeur. Ici, à son sommet, comme partout et toujours, la vie est « une force unifiante », une puissance d'unification.
Une puissance d'unification : Voilà donc l'énergie vitale; et le degré où va, dans un acte donné, celle unification : Telle est la tension vitale, qui s'appellera psychologique, si elle s'élève jusqu'à la conscience*.