CHAPITRE PREMIER
Le rôle de l'idée dans l'obsession. — - Cette idée est complexe. — Elle s'épanouit dans une sorte de syllogisme. — Elle menace les tendances préférées en s'appuyant sur les peut-être les plus futiles. — Elle est folle, mais d'une folie lucide. — Elle dissocie la conscience. —Elle est étrangère au vrai moi, où elle vit en parasite. — Elle est irrésistible, en môme temps que volontaire, — permanente ; — et surtout douloureuse. — Problèmes à résoudre.
L'idée obsédante semble parfois ne jouer, au début de l'obsession, qu'un rôle à peine perceptible.
Elle se réduit à une sensation vague de malaise, d'abattement inquiet, d'un je ne sais quoi d'obscur et de menaçant. Mais le stade est, pour l'ordinaire, vite franchi, la peur se précise, l'angoisse grandit et l'idée semble apparaître comme son facteur principal.
Nous aurons à discuter cette apparence ; mais c'est un tait que l'idée alors joue, dans la conviction du malade, un rôle prépondérant.
C'est elle qui absorbe son attention, qui s'impose malgré ses efforts pour l'écarter, qui pèse sur toutes ses délibérations, sur toute sa vie affective, sur tous aes actes; en un mot qui l'obséda*
CARACTÈRES DE l'iDRR OBSÉDANTE 11
Cette idée n'est pas une idée simple, une pure représentation mentale ; mais, au contraire, un phénomène qui se révèle, à l'analyse, comme un ensemble très compliqué. On y découvre d'abord, plus ou moins consciente, une idée générale, mais d'ordre pratique \ s'épanouissant dans un jugement, dans une maxime impérative : « Il faut faire ceci II faut éviter cela. »
Par exemple : « Il ne faut pas rougir devant le public; il faut ne pas engraisser; il faut ne pas voler mes clients; il faut garder ma situation jusqu'à la retraite ; il faut être sûr que je suis aimé; il faut être fidèle à mon mari ; il faut ne pas me suicider; il faut être pur; éviter les mauvaises pensées; il faut être en élat de grâce; il faut être à jeun pour communier; il faut bien faire ses confessions ; il faut être charitable dans ses conversations; il faut remplir son devoir; il faut faire son salut, il faut viser à la perfection, etc., etc. » Tout peut y passer, l'homme étant capable de tout haïr ou de tout aimer.
Au début, assez généralement, plusieurs de ces maximes semblent opérer à la fois, sans cohésion, taquinant l'obsédé de leurs ordres brusques et souvent bizarre^ dans les actions les plus disparates : 11 doit vérifier sa?s lin s'il a payé ses fournisseurs ou si on lui a bien rendu la monnaie, si son col ou son chapeau est bien d'aplomb, s'il ne fait pas erreur
1. Il n'entre pas dan3 notre cadre d'insister sur ce caractère, parce qu'il peut facilement se déduire de la conception que nous allons exposer ; mais on pourrait le voir établi directement eue* M. Janet, I, 55 sqq.
12 l'obsession et le scrupule
sur l'heure du train, si la lettre jetée à la poste est bien tombée dans la boîte, si le pêne a tourné dans la serrure, si le bec de gaz est correctement fermé, et ainsi de suite indéfiniment.
Mais, à peu près toujours, ces préoccupations diverses, ou du moins les maximes d'ordre pratique qui les commandent, se résorbent assez rapidement dans une seule ou deux ou trois au plus, qui deviennent le point de mire constant de toute la vie mentale. Cela se fait par généralisation : par exemple, toutes les préoccupations qui se rapportent à la vie morale pourront se résumer dans cette formule générale qui les englobe toutes : « Il faut viser au plus parfait » ou : « Il faut faire son devoir ». — Ou bien par substitution : par exemple, « il faut croire » pourra se substituer au souci de bien communier, de bien se confesser, etc. ; parce que ceci présuppose cela. - Ou bien encore par dérivation, quand l'attention, à force de se concentrer sur un point jugé principal, abandonne peu à peu le reste.
Or, quelle que soit alors la formule qui définitivement l'emporte, elle a ceci de remarquable qu'elle exprime toujours le souci dominant de l'obsédé.
« Il faut faire ceci ! » Ceci est ce à quoi il tient le plus, le désir le plus enraciné, non pas toujours dans ses instincts, mais dans sa conscience réfléchie. — « Il faut éviter cela! » Cela, c'est pour lui ce qu'il y a de plus haïssable, de plus monstrueux, le mal dont il a le plus de souci de se défendre *.