Voyez J., I, 59, 60, 64, 584, etc
CARACTÈRES DE i/lDÉE OBSÉDANTE 13
Quand, au lieu d'une formule impérative, il y en a deux ou trois — ce qui arrive, nous lavons dit, quoique rarement — la môme constatation peut être faite : elles expriment toujours, dans deux ou trois ordres différents, la préoccupation dominante. Par exemple, Tune résume les préoccupations de santé; l'autre, les tendances sentimentales; la troisième, les tendances morales, sous forme de désir ou de peur, de haine ou d'amour.
Et si cette haine ou cet amour, pour une cause quelconque, se déplace, augmente ou diminue, l'obsession fait de même : « Ma vie, nous dit Zo *, a toujours oscillé autour de ces deux pôles : le cœur et l'orgueil. Quand le cœur est rempli et préoccupé, je n'ambitionne plus les satisfactions de l'amourpropre », et les obsessions qui se groupaient autour de lui se trouvent supprimées. « Quand je souffre dans mes affections, au point de souhaiter m'en défaire, l'orgueil reprend le dessus et gourmande le cœur de ses faiblesses; et je n'ai plus un seul scrupule qui atteigne l'objet de mes affections et la sensibilité ». De même, tant de jeunes iilles très éprises de pureté constatent avec douleur que ce qu'elles appellent
1. Gomme la plupart des auteurs, nous désignerons les sujets de nos observations personnelles par des lettres de l'alphabet mais sans les faire suivre de points de suspension, pour les distinguer à première vue des citations empruntées aux auteurs. — Le texte nous en sera fourni par des mémoires que nous avons demandés à nos « sujets » (les uns guéris, les autres encore malades), ou par des lettres reçues pendant la préparation de ce travail et dont nous sommes autorisés à nous servir, au moins pour tous les témoignages qu'il y aurait eu, sans cela, quelque indiscrétion à reproduire.
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leurs tentations — et qui est simplement une rafale d'idées obsédantes — se déchaîne plus impétueusement le matin de leur communion, (Test parce que leur désir de pureté absolue est devenu plus vif.
Une maxime impérative portant sur ce qu'on aime ou sur ce qu'on hait le plus, voilà donc ce qui se trouve à la base de l'idée obsédante.
Mais, dans la plupart des cas, cette haine ou cet amour est bien placé, cette maxime est sage ou même nécessaire. Où sera donc le caractère déraisonnable, maladif, que nous avons signalé en définissant le scrupule ou l'obsession ?
Dans la suite; car nous n'avons encore qu'un élément de Fidée obsédante. Mais cet élément va bientôt amorcer les autres; cette maxime, une fois posée dans la conscience, sert de point de départ à un raisonnement, de majeure à un syllogisme dontla mineure est déraisonnable. «Il faut confesser tous ses péchés », se dit-on. Et c'est très bien ; mais on ajoute : « Or, je n'ai peut-être pas tout dit ». Ce peut-être ne se fonde sur rien. On a tout dit de ce qu'il fallait dire ; on a fait, on a refait plusieurs fois sa confession avec le souci d'être sincère. Un homme normal aurait la conviction qu'il a fait, en ce sens, beaucoup plus que son devoir. Le scrupuleux ne peut pas se débarrasser de ce peut-être. — « 11 faut respecter les hosties consacrées », se dit F. Et c'est très bien; mais il ajoute : « Or, voici, dans la rue, quelque chose de blanc; c'est peut-être une hostie; je dois peut-être aller chercher un prêtre et avertir les passants de prendre garde ». — «Il ne faut pas s'exposer au péril
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de pocher », se dit Z. Et c'est très bien ; mais à propos de tout, d'un regard, d'un geste, d'un pas à faire, d'un coup de dent à donner dans un morceau de pain, d'une parole à dire, d'une respiration en train, elle s'arrête anxieuse : « Il y a peut-être un péché, ou un péril de pécher ». — « 11 faut ne pas avaler des épingles, dit une malade de MM. Pitres et Régis, et il faut empêcher ma fille d'en avaler ». Et c'est très bien; mais elle ajoute : « J'en ai peut-être avalé; ma fille en a peut-être avalé » ; et elle vérifie le nombre des épingles employées dans sa toilette, et oblige sa fille à en faire autant1. « 11 ne faut pas tuer ses enfants», dit une mère qui d'ailleurs les aime avec passion. Et c'est très bien ; mais elle ajoute : « J'ai peut être voulu les tuer; si je regarde ce couteau, c'est peutêtre parce que j'ai envie de les tuer * ».
Et les exemples pourraient venir par centaines, montrant, chez les obsédés, le syllogisme fatal, plus ou moins en forme 3, mais toujours à une majeure même raisonnable juxtaposant une mineure absurde, à une maxime généralement parfaite confrontant, pour l'y opposer dans la pratique, un angoissant et insignifiant peut-être.
C'est dans cet ensemble, dans ce syllogisme qui
2. l\. et J., II, 436, 437, etc. Un cas analogue, cité par P. et R., 110, etc.
3. « J'ai des idées monstrueuses, écrit G, qui me traversent la tête, louchant la vertu que j'aime par-dessus toutes les autres, et toute ma terreur est d'y consentir. » C'est ainsi, en général, que l'obsédé s'exprime; mais on voit, dans ce témoignage, les éléments que nous avons analysés jusqu'ici, et il ne serait pas difficile de mettre le syllogisme « en forme *.
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semble se déclencher automatiquement, que gît l'essentiel de l'idée obsédante. Par un phénomène étrange qu il faudra demander à la théorie de nous expliquer, l'obsédé se trouve assailli de doutes, condamné à n'être jamais sûr, précisément dans les questions qui lui tiennent le plus au cœur. Il peut arriver que tous ses amours, tous ses vouloirs participent du même triste privilège. Il suffira qu'il désire une chose, pour que, du même coup, les peut-être les plus fantastiques accourent pour la lui rendre répugnante ou la lui montrer défendue *. Mais, alors même que ses désirs secondaires échappent à cette épreuve, son désir dominant, sa tendance préférée
i.« Je tiens à telle chose, dit A; c'est innocent, c'est très bien, c'est parfait. » — Oui, mais le second moi entre en jeu : « Qu'est-ce qui pourrait bien se mettre en travers de mon désir? — Et voilà une évocation de choses monstrueuses, atroces, des combinaisons d'idées ou de sentiments effroyablement compliqués, » etc. B a beaucoup de répugnance à se confesser à un prêtre qui n'est pas le confesseur habituel et qui connaît toute la famille : « Immédiatement l'imagination décuple ces répugnances, me montre les pires conséquences pour mon amour-propre, fouille le passé pour me faire apercevoir ce qu'il y aurait de plus désagréable non précédemment accusé. En particulier, elle me rappelle une vieille faute antérieure à ma première communion, que peut-être je n'ai pas su accuser très bien alors ; jamais je n'ai songé à y revenir. Pourquoi me revient-elle? Uniquement parce que je dois me confesser à ce prêtre et qu'il m'est horriblement pénible de le lui dire ». Et combien qui, pour la même raison, au moment où ils se confessent, sont hantés de pensées malveillantes envers leur confesseur et se croient obligés de le lui dire ; ou sentent leur confiance ébranlée à propos de tout ou même à propos de rien, précisément parce qu'ils y tiennent et veulent appuyer sur ses conseils toute leur conduite! En répondant à K, je termine un jour ma lettre par ces mots : « Adieu, mon cher ami », etc. Immédiatement, il me répond par une lettre affolée me suppliant de ne pas l'abandonner encore. Il lui avait paru que cet adieu pourrait bien être une manière de prendre définitivement congé.
déchaîne toujours, dans sa conscience, la rafale des doutes et des peurs folles. Il lui semble qu'il a trahi cette tendance dans le passe, qu'il la compromet dans le présent, que l'avenir la menace, que des réparations, des précautions, des conditions s'imposent peut-être; et ce sont bientôt, au moins dans les cas graves, les actes les plus bizarres, les plus redoutés, les plus répugnants qui apparaissent comme peut-être indispensables.
Mais il y a un peut-être toujours, qui passe de la mineure à la conclusion pratique, un peut-être absurde, angoissant et tenace. Lui aussi est essentiel. S'il fait défaut, il y a erreur ou vérité, selon le cas; il n'y a pas d'idée obsédante1. S'il n'est pas absurde, il y a délicatesse de cœur ou de conscience à en tenir compte 2. S'il n'est pas angoissant, si Ton passe outre sans difficulté, c'est raison ou indifférence. S'il n'est pas tenace, s'il s'évanouit à la première réflexion ou sur un témoignage autorisé, c'est une erreur qui se dissipe 3. Dans tous ces cas, il n'y a
1. « Quand, par un jugement ferme, on voit un péché où il n'y en a point; par exemple, quand quelqu'un qui a foulé par hasard deux pailles en croix, juge avoir commis un péché et n'en doute pas : il y a là une erreur de jugement, il n'y a pas, à proprement parler, un scrupule. » (Saint Ignace, tixevcitia spiritualia, Ad sentiendos et dignoscendos scrupulos, prima nota.
2. « C'est à tort qu'on appelle scrupuleux l'homme qui pousse l'amour et la crainte de Dieu jusqu'au raffinement, c'est-à-dire qui s'efforce d'éviter jusqu'au moindre péché véniel, jusqu'à l'imperfection la plus légère. Le sentiment d'amour filial qui anime de tels hommes, et le désir si calme qu'ils ressentent pour la perfection, montrent qu'ils ne sont pas scrupuleux dans le sens défavorable attaché à ce mot ». (R. P. Faber, ouvr. cité, p. 327.)
3. « La conscience scrupuleuse est celle qui, pour de futiles motifs, sans cause raisonnable ou fondement, est souvent angoissée
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pas d'idée obsédante. Le doute essentiel à l'obsession est à la fois tenace, angoissant et absurde.
Absurde à ce point qu'il n'effleurerait même pas une conscience normale; ou que si, par hasard, il l'impressionnait un instant, il ne pourrait pas s'y implanter. 11 serait immédiatement repoussé par l'ensemble des autres constatations, des autres idées enregistrées par la conscience et organisées en cette synthèse large et solide qui constitue le bon sens. La synthèse ne serait pas ébranlée par le choc de ce fait nouveau sans valeur, de ce peut-être immédiatement reconnu comme absurde, et elle ne laisserait aucune fissure par où il pût s'introduire et se loger à demeure.
Chez l'obsédé, au contraire, \q peut-être s'impose; si futile qu'il soit, le fait nouveau ébranle l'organisation de la conscience, il la trouble, il la désagrège plus ou moins pour s'y faire sa place, et y reste, malgré les efforts pour l'en expulser, agitant devant l'esprit pendant des heures, ou des jours, ou des mois, ou des années, cet absurde et inexorables^/être.
Voilà donc par où le raisonnement du scrupuleux revêt un caractère maladif, anormal, déraisonnable. Ce n'est point, en général, par la conviction qu'il attache à la majeure, mais par l'importance qu'il donne à la mineure; ce n'est pas le principe qui est fou, mais l'application qui en est faite; et, dans tous les cas, si même les esprits les plus sains peuvent
(formidat) de la peur du péché là où il n'y en a point. » (Saint Alphonse de Liguori, lib. I, n. il.)
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être traversés par des idées folles, ce qui distingue l'obsédé du normal, c'est que celui-ci, à la lumière de son bon sens, fait s'évanouir le fantôme ou le méprise, tandis que l'autre en subit la hantise et s'en affole.
Ce n'est pas qu'il manque de bon sens et qu'il soit vraiment fou. « Ma conscience, nous écrit K, en dehors des obsessions contre lesquelles elle lutte désespérément, garde son fonctionnement normal ». Et il le prouve par ses lettres et ses ouvrages, car c'est un écrivain. L'ensemble de ces malades donne une impression analogue. « Après les avoir beaucoup fréquentés, j'ai l'impression que leur groupe est supérieur à la moyenne intellectuelle des gens normaux pris au hasard ! ». Ils jugent avec beaucoup de bon sens, quand leur obsession n'est pas en jeu, et donnent aux autres d'excellents conseils.
Mais, dira-t-on, cela se rencontre aussi chez les fous maniaques, en dehors de leur idée fixe. — C'est possible; mais le fou croit à son idée fixe, et son bon sens, quand il le garde, ne s'étend pas jusqu'à elle. L'obsédé connaît sa folie, c'est un fou lucide*.
« Il a pleine conscience de son état8 », et il en a honte. 11 le cache soigneusement au public. Il affiche parfois, pour y réussir, un esprit très dégagé, au point de scandaliser ceux qui se laissent prendre à son jeu. Il se moque du moins copieusement des cas
2. Certains auteurs appellent précisément cette maladie la t folie lucide ». C'est, par exemple, le titre de l'ouvrage de Trélat,