Costa de Beauregard
2. Ce principe s'applique plus encore ail choix de la carrière. • € Une profession ou un genre de vie sont beaucoup plus inoffensifs (et beaucoup plus tonifiants) s'ils sont désirds, aimés, librement choisis par le sujet; tandis qu'ils deviennent nocifs pour les
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Le second moyen est de leur apprendre à « s'objectiver ». J'entends par là qu'on se mette tout entier dans l'objet du moment, dans l'acte à faire, sans se préoccuper du contre-coup sur le sujet, sans se demander s'il en résulte du plaisir ou de la peine. La peine ainsi, moins consciente, s'émousse; l'acte s'accomplit mieux avec sa perfection propre, et la joie, « accompagnement de l'activité parfaite », éclot toute seule ; il n'y a plus qu'à la cueillir.
Enfin, le troisième procédé, qu'il ne faut point s'étonner de voir rappeler ici, puisqu'il traduit une loi générale qui s'applique partout, c'est d'agir comme si on avait de l'entrain, de l'espoir, de la joie : elle viendra peu à peu dans la mesure possible.
Mais rien n'est plus tonifiant, rien ne coalise mieux toutes les forces, rien ne fait la vie plus concentrée, plus riche, plus épanouie, plus vigoureuse, qu'une grande passion, celle que nous avons appelée, faute d'un meilleur terme, l'idéal1.
On pourrait croire que cette pratique est contreindiquée pour nos malades, qu'elle complique leurs idées ou surmène leur vie. Il n'en est rien. Nous
systèmes nerveux s'ils sont subis par le sujet, s'ils lui sont imposés par les circonstances, les nécessités de la vie ou de la famille. Le mariage, le célibat, la vie religieuse ne font du bien que s'ils sont dans les goâts et la vocation des sujets, et ne font que du mal s'ils sont imposés ou s'ils ne réalisent pas l'idéal espéré. » Grasset, ouvr, cité, 48.
i. Le Gouvernement de soi-même^ troisième principe.
avons déjà dit que la maxime impérative qui amorce Tidée obsédante, ne doit pas, quand elle est belle ou seulement raisonnable, être combattue ; que si elle amène le doute et l'angoisse, ce n'est pas par ellemême, et qu'une autre idée quelconque fournirait une occasion, généralement pire, à l'impuissance vitale, de se manifester. Ce n'est point l'amour de la maxime qui est morbide, mais la façon de le témoigner; et, puisqu'il faut bien aimer quelque chose dans la vie, mieux vaut aimer le vrai, le beau et le bien. A plus forte raison, pouvons-nous en dire autant de l'idéal qui est ce vrai, ce beau, ce bien à la limite, qui est par lui-même, nous l'avons démontré ailleurs, la grande joie et la grande force, le grand principe d'élimination et d'assimilation, ce rythme nécessaire de toute vie. L'étoile ne nuit pas au batelier; elle lui montre, pour autant que les nuages la laissent voir, la route à suivre, même à travers la tempête. Le soleil ne nuit pas à la plante; il attire la sève, pour autant qu'il y en a, et la fait fleurir. La hauteur du but visé et le désir d'y atteindre ne nuisent pas au touriste; ils l'aiguillonnent. Ce qui nuirait, ce serait un acte improportionné, mal combiné, mal adapté aux circonstances ; ce serait si le touriste prenait, dès le départ, le pas de course, ou si on étirait avec les doigts les pétales du bouton de rose pour le faire fleurir, ou si Ton demandait des pommes au rosier, ou à l'arbuste d'égaler un chêne.
Ce n'est donc pas l'idéal qu'il faut abaisser, mais le but immédiat, l'étape à fournir avec l'effort du moment. Et, pour mesurer cette étape, tous les con-
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seils que nous avons donnés conservent leur valeur. Mais tout ce que nous avons dit en faveur de l'unification vitale, plaide en faveur de l'idéal à aimer. Les efforts bien adaptés, les décisions, les sentiments joyeux réalisent l'harmonie du moi dans la conscience claire. C'est bien quelque chose, mais ce n'est pas tout ; c'est le sommet de l'être, mais au-dessous, il y a le cœur encore avec ses désirs obscurs, les instincts, les tendances, la vie profonde, l'être subconscient, la partie la moins connue de nous-mêmes, mais la plus riche et la plus puissante. C'est là que l'idéal pénètre peu à peu par sa vertu secrète, à la suite des actes et des habitudes, pour éliminer et assimiler, pour épurer, transformer et coordonner, pour opérer cette concentration dans l'élan, cet épanouissement dans l'harmonie qui est la plénitude de la vie et sa sécurité, pour faire la mise au point de tout l'être avec ses tendances et son destin l.
« Il faut faire de la vie un rêve, disait M. Curie*, et faire de ce rêve une réalité. » — Non pas une rêverie, un rêve de hasard absurde et flou, mais un rêve idéal bien beau et bien adapté, et marcher à cet idéal comme le nautonier à l'étoile, en sachant qu'on ne l'atteindra pas, mais que chaque coup de rame en rapproche. One vie sans idéal serait une mer sans étoile ou un hiver sans soleil.
Il ne faut pas éteindre ce soleil ni cette étoile, dans
1. Voyez notre brochure « La Bienheureuse Sophie Rarat, Lyon, Paquet, 1909, p. 66 sq.
2. C'est la même pensée qu'exprimait A. de Vigny en disant : « Qu'est-ce qu'une grande vie? — Une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr ».
la vie de l'obsédé. Il faut l'y allumer au besoin, pour faire sa nuit moins obscure et son hiver moins froid.
Si Ton me demande le moyen, je m'incline «hiis répondre ; je n'ai voulu faire que de la psychologie, et il faudrait, pour répondre, entrer dans le domaine de la philosophie et de l'ascétisme Je m'arrête sur le seuil ; mais en invitant à le fraîchir.
Faute de ce geste, on n'aurait que des consolations bien amères à laisser aux malades comme le mot d'adieu : « Il est indispensable, faudrait-il leur dire avec le Dr Deschamps, de consentir à s'incliner devant la nécessité ; proportionner sa vie à ses forces, vivre d'une vie restreinte, absurde et sans joie. Il faut avoir une patience infinie (où la prendre?), de la résignation, de l'énergie — car il est plus dur de se condamner à l'inaction que de traverser l'Afrique — et aussi de la ténacité dans l'emploi des moyens thérapeutiques que l'expérience vous a enseignés. Il faut que l'expérience et la ténacité soient inlassables. L'effort doit être immense pour un résultat petit. La lutte est de tous les instants. Il faut refaire, chaque jour, chaque heure, chaque minute, ce que la vie seule suffît à détruire. Il faut lutter pour durer, prolonger la vie, gagner du temps. La nature fera le reste1. » L'étoile est bien petite et froide.
Le Dr Baumgarten suggère qu'il faut en trouver une autre moins pâle, et ajoute : « J'affirme que
1, Quvr. cité, 310.
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sans une pareille notion de la vie, et même sans principes moraux solides, la guérison de la neurasthénie est presque impossible1. »
Le Dr Burlureaux, s'il voit dans la résignation passive, dans « l'acceptation du fait acquis », une bonne méthode de psychothérapie sédative qui produit « une sorte de sommeil de la cellule nerveuse », exprime une plus grande confiance dans la psychothérapie reconstituante qui se fait avec la résignation active, « Pacte volontaire en vertu duquel le patient accepte, en toute liberté, sans restrictions, sans protestations, ses misères, pour les offrir dans une intention quelconque... Malheureusement, cette résignation active est à la portée de peu d'initiés. Elle suppose toute une doctrine philosophique* » et reli-; gieuse.
L'initiation n'est pas impossible. Et elle peut donner, mieux que la résignation même active, elle peut fournir un idéal qui domine et enveloppe toute la vie, pour la remplir quelquefois de bonheur, toujours d'élan, de force et d'espoir, pour porter en un mot à son maximum cette puissance d'unification qui est la vie; et il contient encore, par surcroît, le secret de laguérison, au moins jusqu'au degré où la patience n'a plus besoin d être héroïque et où Ton peut attendre, d'un cœur tranquille, les revanches Je l'avenir.
X Ouvr. cité, 144.
2 Ouvr. cité, 181 sq.