‹ Le gouvernement de soi-mêmeChapitre 80 sur 93 · L'œuvre presque entière de Le Play en témoigne · texte numérisé non relu

L'œuvre presque entière de Le Play en témoigne

arrache souvent à celles qu'ils se forgent1. Cela se produit par dérivation d'abord; et encore parce que la douleur normale, adaptée aux faits réels, se présente avec des contours précis qui retiennent mieux l'attention. Mais, en plus et surtout, la réaction surgit plus facile, ayant son but mieux marqué et son moment imposé parles circonstances. Voici une femme obsédée. Elle est « à bas », « au bout de son rouleau », « elle n'en peut plus », incapable d'agir, de vouloir ou de désirer, elle se laisse aller comme une eau qui s'écoule. Mais brusquement son fils est malade, le médecin branle la tête. La voilà debout, remplie de courage et de force, à la tâche, de jour et de nuit, pour disputer son enfant à la mort. L'émotion de cette peur a provoqué la réaction*. — Votre cerveau semble épuisé ; vous n'avez plus d'idées, ou du moins vous ne pouvez plus les maîtriser ni les réunir. Vous voilà en scène, l'auditoire écoute : Tout s'éclaircit, tout se coordonne, et la conférence se déroule d'un bel élan, sans difficulté peut être et vous laissant à la fin moins fatigué qu'au début. L'émotion, la nécessité ont amorcé l'effort, l'effort a canalisé et concentré les énergies éparses, et l'unification, qui semblait impossible, s'est faite. « Dans la déroute qui suit une bataille, les soldats, démoralisés autant

1, M. Janet en cite des exemples : Voyez 1. 537 sq.

2. C'est pour une raison analogue que les hystériques passent si brusquement, sous le coup 'l'une émotion, de l'afTalement à l'exaltation et presque de la mort à la vie. Chez eux, la réaction émotive est généralement facile et amplifiée, dans un sens comme dans l'autre, par suite de leur champ de conscience étroit et de leur synthèse mentale très instable

aihjmentr* le capital 343

qu'exténués, se traînent péniblement le long des chemins... Leurs pieds gonflés, leurs jambes rompues, leurs reins courbaturés ne leur permettent plus cV avancer. Des groupes de traînards s'affaissent le h ig de la route : tout ie monde tombe de fatigue. Tout à coup un cri s'élève : Voilà l'ennemi! Aussitôt chacun retrouve ses jambes. Les reins courbés se redressent, les jarrets se tendent, les pieds fourbus s'appuient vigoureusement sur le sol et ceux qui ne pouvaient plus marcher se mettent à courir» *. On se laissait aller dans la première émotion. Celle de la peur produit le môme effet que l'étincelle dans le mélange détonant, elle amorce la réaction des énergies.

Il y a, dans ces faits, une indication pour le directeur. Le malheur est qu'elle reste un peu vague, puisque la souffrance, l'émotion, le plus souvent déprime au lieu de stimuler. Toutefois, si nous essayons d'analyser ces faits contradictoires, il nous semble remarquer que, lorsque l'émotion ou la souffrance stimule, elle est toujours précise et laisse voir la réaction comme désirable et possible. La liberté alors fait le reste.

Les émotions vagues, les souffrances ternes, à idéation confuse, ne produisent jamais rien de bon. Mais, quand elles naissent d'un fait précis, brutal, quand elles montrent un péril fondé, et font craindre des événements déterminés, engrenés dans la série des causes, alors une tendance précise se révolte,

i. Lagiange, ouvr. cité. 58.

344 l'obsession et le scrupule

celle qui est menacée, et cherche h se défendre. Si la liberté intervient avec l'attention, si la tendance menacée est chère, si les moyens de la sauver apparaissent, la réaction se fait, le moi se concentre prêt à l'effort.

Dans la pratique, par conséquent, si Ton ne doit pas oublier que l'émotion est un outil d'un maniement délicat, on peut tout de même s'en servir et surtout en guider l'emploi. On peut de temps à autre user de la menace, de la gronderie, pourvu que ce soit en termes précis, mesurés, et qu'on provoque la réaction de confiance et de courage. Quant aux souffrances et aux émotions que le malade rencontre de lui-même, il faudra s'efforcer d'abord de les faire rentrer dans l'ordre, de les remettre sous la lumière des idées saines, de les réduire à la mesure des faits. Les ayant ainsi adaptées, il faudra montrer les efforts précis qui constituent la réaction nécessaire, et les faire vouloir et exécuter.

Les sentiments joyeux ne stimulent pas seulement, ils fortifient.

Si l'on a souvent trop de plaisirs, on n'a jamais assez de joie. Le plaisir est la conscience d'une harmonie partielle, et qui peut nuire à l'harmonie de l'ensemble et disloquer l'être humain. Tel, le plaisir de l'ivrogne. La joie est la conscience de l'harmonie de l'ensemble. Elle accompagne, selon la pensée d'Aristote, l'activité parfaite, non pas d'un organe, mais de l'organisme et de l'esprit, du moi humain tout entier. Elle résulte donc de la coordination de toutes les

tendances, clic traduit l'unité de la vie, la plénitude de sa puissance, réalisée au moins pour un temps. Mais cette puissance ne demande qu'à passer en acte, et c'est pourquoi la joie dilate, épanoui', soulève, transporte. Elle est génératrice d'élan, d'entrain, ce qui veut dire d'action facile et aimée, ardente et vigoureuse. Elle est donc à la fois un signe et un principe de force. C'est la grande force.

Naturellement, il n'est point facile de faire ce cadeau royal aux obsédés. Ne donne pas la joie qui veut. Ou plutôt, elle ne se donne pas, jamais ; elle se prend. C'est à chacun de se la faire. C'est de la vie, et c'est à chacun de vivre sa vie.

Or, la vie de l'obsédé n'est pas commode à vivre.

On peut l'aider cependant à y mettre un pou de joie, comme les arbres malingres arrivent à faire quelques fleurs. Nous signalons trois procédés :

Le premier est de leur faire concevoir quelque ambition raisonnable et à leur portée. Il y a, dans une ambition saine, un grand nombre de sentiments élémentaires à base de joie, si j'ose dire : l'adaptation sentie à un but, l'amour, l'élan, l'entrain, l'espoir, « ce premier bonheur qui en attend un autre ! »; tandis que, par dérivation, elle fait perdre de vue une bonne part des misères courantes. Et Ton voit bien qu'elle porte avec elle une puissance d'unification, c'est-à-dire une réserve de vie*.

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