CHAPITRE XVllI
DU GOUVËRNKHENT DES COLONIliS PAR UN KTAT LIBRK.
Les États libres, comme tous les autres, peuvent posséder des dépendances acquises soit par conquête, soit par colonisation ; nous en offrons le plus grand exemple dans le monde moderne. La question de savoir comment ces colonies devraient être gouvernées est très-importante.
11 n*est pas nécessaire d'examiner cette question pour de petits postes comme Gibraltar, Aden ou Héligoland qui ne sont que des positions militaires ou navales. Dans ce cas, Tobjet militaire ou naval est le principal, et on ne peut alors raisonnablement admettre les habitants au gouvernement de la ville ; maison devrait leur accorder toutes les libertés et tous les privilèges compatibles avec cette restriction, y compris la libre direction des affaires municipales : et pour les dédommager d'être sacrifiés localement à l'avantage de l'État gouvernant, ils devraient jouir, dans toutes les autres parties de Tempire, de droits égaux à ceux des propres citoyens de cet Élat.
Les territoires éloignés d'une étendue et d'une population un peu importantes qu'un pays possède à titre de colonies, c'est-à-dire sur lesquels ce pays exerce un pouvoir plus ou moins absolu, sans qu'ils soient également représentés (si même ils le sont) dans sa législature, — ces territoires peuvent être divisés en deux classes.
Les uns sont composés de peuples dont la civilisation est semblable à celle du pays gouvernant, qui sont mûrs pour le gouvernement représentatif et digne d'en jouir, comme les possessions anglaises en Amérique et en Australie ; d'autres, comme l'Inde, sont encore fort loin de cet état.
Pour les colonies de la première classe, notre pays en est venu à agir complètement d'après les véritables principes de gouvernement. L'Angleterre s'est toujours crue obligée, jusqu'à un certain point, de donner à celles de ses populations extérieures qui descendaient d'elle, et même à quelques-unes de celles qui n'en descendaient pas, des institutions représentatives modelées sur les siennes propres. Mais jusqu'à la génération actuelle, elle avait été aussi fautive que les autres pays, en ce qui touche la somme de gouvernement qu'elle leur permettait d'exercer au moyen des institutions libres qu'elle leur accordait. Elle voulait être l'arbitre suprême de leurs affaires, même purement intérieures, et les régler suivant sa propre idée de
ce qui était le plus avantageux, et non suivant Tidée de^ populations. Cette habitude était un corollaire naturel de cette théorie fausse de politique coloniale, — adoptée autrefois par toute TEurope, et que tous les autres peuples n'ont pas encore abandonnée complétemeht, — qui regardait les colonies comme précieuses, — parce qu'elles nous fournissaient pour nos productions des marchés que nous pourrions garder pour nous seuls : un privilège si hautement estimé, que nous ne pensions pas 1q payer trop cher, en accordant de notre côté aux colonies le monopole de notre marché pour leurs productions. On a renoncé, depuis quelque temps, à cette manière de s'enrichir les uns les autres, qui consistait à se payer mutuellement des sommes énormes dont la plus grande partie se perdait en route. Mais la mauvaise habitude de se mêler du gouvernement des colonies, n'a pas cessé dès l'instant où nous avons abandonné l'idée d'en tirer aucun profit. Nous avons continué à les tourmenter, non dans notre intérêt à nous, mais dans celui d'une coterie ou d'une faction des colons ; et cette persistance dans la tyrannie nous a coûté une rébellion canadienne, avant que nous ayons eu l'heureuse idée d'y renoncer. L'Angleterre était comme un frère aîné mal élevé, qui persiste uniquement par l'habitude à tyranniser ses cadets, jusqu'à ce que l'un d'eux, par une résistance éner-
gique, quoique avec des forces inégales, l'avertisse qu'il est temps de cesser ; nous avons été assez sages pour n'avoir pas eu besoin d'un second avertissement. Une nouvelle époque dans la politique coloniale des nations a commencé avec le rapport de lord Durham : témoignage impérissable du courage, du patriotisme et du libéralisme éclairé de ce noble personnage, et de l'intelligence, de la sagacité pratique des deux collègues qui ont mis la main à l'œuvre, M. Wakefield et le regrettable Charles Buller*.
Maintenant, c'est un principe établi dans la politique britannique (principe professé en théorie et mis en pratique fidèlement) de laisser les colonies de race européenne se gouverner elles-mêmes^ tout comme la mère patrie. On leur a permis de faire elles-mêmes leurs constitutions représentatives libres, en changeant selon qu'elles le jugeaient convenable les constitutions déjà très-populaires que nous leur avions données. Chacune d'elles est gouvernée par sa propre législature et par son propre pouvoir exécutif, constitués d'après des principes hautement démocratiques. Quoique le parlement et la couronne se soient réservé le droit de Veto, ils
(1) Je parle ici de cette politique améliorée telle qu'on l'a adoptée, et non telle qu'on la proposait d'abord. L^îi'onneur d'en avoir été le premier champion, appartient véritablement à M. Rœbûck.
ne rexerceni que très-rarement, et uniquement sur des questions qui intéressent tout Tempire en général, et pas seulement la colonie en particulier. Il est aisé de voir à quel point on comprend d'une manière libérale la distinction entre les questions coloniales et les questions supérieures, par ce fait que toutes les terres en friche au delà de nos colonies américaines et australiennes ont été abandonnées complètement à la disposition des communautés coloniales, quoique le gouvernement métropolitain eût pu sans injustice se réserver de les administrer suivant l'intérêt des émigrants futurs de toutes les parties de Tempire.
De cette façon, chaque colonie est aussi libre quant à ses propres affaires, qu'elle pourrait l'être si elle faisait partie de la confédération la plus élastique, et beaucoup plus libre qu'elle ne le serait avec la constitution d«s États-Unis, étant libre même de taxer, selon son bon plaisir, les articles importés par la mère patrie. L'union de nos colonies avec la Grande-Bretagne ressemble à la moins étroite de toutes les unions fédérales ; mais ce n'est pas une fédération parfaitement égale, puisque la mère patrie garde pour elle les pouvoirs d'un gou^ vemement fédéral, quoiqu'elle ne les exerce en fait que de la façon la plus restreinte. Naturellement, cette inégalité est un désavantage, en ce qui la constitue, pour les colonies qui n'ont aucune voix dans
la politique étrangère, et qui souvent néanmoins obéissent aux décisions du pays supérieur. EUIes sont obligées de seconder T Angleterre dans ses guerres, sans qu'on les ait consultées avant d'engager la guerre.
Ceux (et heureusement ils ne sont pas en petit nombre) qui pensent que la justice est une chose aussi nécessaire aux communautés qu'aux individus, et que les hommes n'ont pas le droit de faire à d'autres pays pour l'intérêt supposé de leur propre pays, ce qu'ils n'auraient pas le droit de faire à d'autres hommes pour leur propre intérêt, ceux-là trouvent que même cette légère dose de subordination constitutionnelle de la part des colonies est une violation de principes, et ils ont souvent cherché les moyens d'y remédier. C'est pourquoi les uns ont proposé que les colonies nommassent des représentants dans la législature britannique, et d'autres ont demandé que les pouvoirs de notre parlement aussi bien que des leurs, fussent bornés à la politique intérieure et qu'on créât pour les affaires impériales et étrangères un autre corps représentatif, où les colonies de la Grande-Bretagne seraient représentées de la même façon, et aussi complètement que la Grande-Bretagne elle-même. Avec ce système, il y aurait une fédération pa^ faitement égale entre la mère patrie et ses colonies qui désormais ne seraient plus des dépendances.
Les sentiments d'équité et les idées de moralité publique d'où émanent ces vues sont dignes d'éloges, mais les vues elles-mêmes sont tellement incompatibles avec tous les principes rationnels de gouvernement, qu'il est douteux qu'aucun penseur raisonnable les ait jamais regardées comme admissibles. Des pays séparés par la moitié du globe ne se trouvent pas dahs les conditions naturelles pour être sous le même gouvernement, ou même pour faire partie d'une confédération. Quand même ils auraient à un degré suffisant les mêmes intérêts, ils n'ont pas et ils ne peuvent jamais avoir une habitude suffisante de délibérer ensemble. Ils ne font pas partie du même public ; ils discutent et ils délibèrent non point dans la même ajène, mais séparément, et chacun d'eux n'a qu'une connaissance très-imparfaite de ce qui se passe dans l'esprit des autres. Aucun ne sait où tendent les autres, et n'a pleine confiance dans les principes de leur conduite. Qu'un Anglais se demande s'il aimerait que ses destinées dépendissent d'une assemblée où l'Amérique anglaise nommerait un tiers des représentants, et l'Afrique du Sud et l'Australie un autre tiers.
C'est là cependant qu'on en viendrait, s'il existait quelque chose comme une représentation juste et égale. Or, est-ce que chacun ne sentirait pas que les représentants du Canada et de l'Australie ne sau-
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raient, même pour des affaires d'un caractère impérial, être suffisamment touchés par les intérêts, les opinions ou les désirs des Anglais, des Irlandais et des Écossais? Même pour des objets purement fédéraux, il n'existe pas là les conditions que nous avons reconnues comme étant nécessaires à une fédération. L'Angleterre suffirait à sa dépense sans ses colonies, et séparée d'avec elles, elle se trouverait dans une position à la fois beaucoup plus forte et beaucoup plus digne que si elle en était réduite h faire partie d'une confédération américaine, africaine et australienne. Excepté les avantages de commerce dont elle pourrait jouir également après la séparation, l'Angleterre ne tire guère de ses colonies d'autre profit que le prestige qu'elles lui donnent, et ce qu'elle en tire là est plus que contrebalancé par l'argent qu'elles lui coûtent et par la dissémination des forces militaires et navales qu'elles exigent, ce qui fait qu'en cas de guerre, les forces britanniques doivent être deux ou trois fois plus nombreuses qu'il ne le faudrait pour la défense de la seule Angleterre.
Mais quoique la Grande-Bretagne pût parfaitement se passer de ses colonies, et quoique, d'après tous les principes de moralité et de justice, elle fût obligée de consentir à leur séparation , si le temps arrivait oii après avoir dûment essayé de la meilleure forme d'union, les colonies de propos délibéré
revendiquaient leur liberté, il y a de puissantes raisons pour conserver le lien actuel aussi longtemps qu'il ne blesse les sentiments d'aucune des deux parties. La chose, partout où elle existe, est un pas vers la paix universelle et vers une association, vers une amitié générale entre les peuples. Elle rend la guerre impossible entre un grand nombre de communautés qui sans cela seraient indépendantes, et en outre elle les empêche d'être absorbées par un État étranger, et de constituer une source nouvelle de force agressive entre les mains de quelque pouvoir rival, soit plus despotique, soit plus voisin, et qui pourrait n'être pas aussi peu ambitieux et aussi pacifique que la Grande-Bretagne. Elle maintient les marchés des différents pays ouverts les uns aux autres, et elle empêche cette exclusion mutuelle pratiquée par des tarifs hostiles, à laquelle aucune des grandes communautés humaines, excepté l'Angleterre, n'a complètement renoncé : et, dans le cas des possessions britanniques, elle a l'avantage bien précieux à l'époque actuelle de fortifier en influence morale et en prépondérance dans les conseils du monde, le pouvoir qui comprend le mieux la li- >rté et qui s'est élevé (sans rien méconnaître de jS erreurs dans le passé) à un degré de conscience et de moralité internationale qu'aucun autre grand peuple n'a l'air de trouver possible ou désirable. Donc puisque l'union ne peut continuer à exister,
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tant qu'elle existe, que sur le pied de fédération inégale, il est important d'examiner par quels moyens on peut empêcher cette légère dose d'inégalité d'être onéreuse ou humiliante pour les communautés qui occupent la position la moins élevée.
La seule infériorité nécessairement inhérente à la situation, c'est que la mère patrie décide et pour les colonies et pour elle-même des questions de paix et de guerre. En revanche, les colonies ont cette obligation à la mère patrie, qu'elle repousse les agressions dirigées contre elles ; mais excepté lorsque la moindre des deux communautés est si faible, que la protection d'un pouvoir plus puissant lui est absolument nécessaire, c'est une obligation qui ne compense pas, pour la colonie, sa non-admission aux délibérations. Il est donc essentiel que lorsqu'il s'élève quelque guerre, à moins qu'elle ne soit entreprise uniquement à cause de la colonie, comme la guerre des Gafres ou comme celle de la Nouvelle Zélande , les colons ne contribuent point (si ce n'est sur leur demande volontaire) à en payer les dépenses ; on ne doit mettre à leur charge que les frais de la défense locale de leurs ports, de leurs côtes et de leurs frontières contre l'invasion. De plus, comme la mère patrie réclame le droit de pouvoir, selon son bon plaisir, prendre des mesures ou poursuivre une politique qui exposera peut-être
les colonies à des attaques, il est juste qu'elle supporte une portion considérable des frais de leur défense militaire, et même le total en tant qu'il s'agit d'une armée permanente.
Mais il y a un moyen encore plus efficace, — le seul peut-être, — pour dédommager pleinement la plus petite communauté d'avoir fondu son individualité comme pouvoir réel parmi les nations, dans l'individualité plus grande d'un empire vaste et puissant. Cet expédient indispensable et en même temps suffisant, qui répond à la fois aux besoins de la justice et aux exigences croissantes de la politique, c'est d'ouvrir aux habitants des colonies, sur un pied d'égalité parfaite, la carrière des emplois dans toutes les branches du gouvernement et dans toutes les parties de l'empire. Pourquoi n'entend-on jamais un souffle d'infidélité dans les îles de la Manche ? Par leur race, par leur religion et par leur position géographique, elles appartiennent moins à l'Angleterre qu'à la France, Mais en même temps qu'elles jouissent, comme le Canada et comme la Nouvelle- Galles du Sud, du pouvoir de régler leurs afl*aires intérieures et leur mode d'impôt, tout emploi, toute dignité dont la couronne peut disposer, est» accessible au natif de Guernesey ou de Jersey. On a pris dans ces îles insignifiantes des généraux, des amiraux, des pairs du Royaume-Uni, et il n'y a rien qui empêche d'y prendre des premiers ministres. Le
même système avait été adopté, à l'égard des colonies en général, par un secrétaire des colonies trèséclairé et trop tôt perdu, sir William Molesworth, lorsqu'il nomma M. Hinckes, un personnage politique canadien, à un gouvernement dans les Indes occidentales.
Il faut avoir uhe idée très-superficielle des ressorts de l'action politique dans une communauté pour croire que de pareilles choses sont sans importance, parce que le nombre de ceux qui sont réellement en état de profiter de la concession serait peu considérable. Ce petit nombre d'individus serait composé précisément de ceux qui ont le plus d'influence morale sur le reste, et les hommes ne sont pas assez dépourvus du sentiment de la dégradation collective pour ne pas s'apercevoir que refuser un avantage même à une seule personne, pour une chose qu'ils ont tous en commun avec cette personne, c'est leur faire affront à tous. Si nous empêchons les principaux personnages d'une communauté de se présenter devant le monde comme ses chefs et ses représentants, nous devons et à leur légitime ambition et au juste orgueil de la communauté, de leur donîier, comme dédommagement, une chance égale d'occuper la même position éminente dans une nation d'une puissance et d'une importance supérieures. Si la carrière des emplois dans l'empire britannique était ouverte aux habitants des îles
Ioniennes, nous n'entendrions plus parler de leur désir de s'unir à la Grèce. Une pareille union n'est pas désirable pour ce peuple, qui ferait là un pas en arrière dans la civilisation ; mais il n'est pas étonnant que Corfou, qui a donné à la Russie un ministre d'une réputation européenne et un président à la Grèce avant l'arrivée des Bavarois, se sente blessée de ce que ses habitants ne sont point admis aux postes les plus élevés d'un gouvernement quelconque.
Voilà ce que nous avons à dire des colonies dont la population est assez avancée pour comporter le gouvernement représentatif. Maïs il y en a d'autres qui n'en sont point arrivées là, et qui doivent être gouvernées par le pays dominant ou par les délégués de ce pays. Ce mode de gouvernement est aussi légitime qu'un autre, si c'est celui qui dans l'état de civilisation du peuple soumis, lui facilite le mieux son élévation à un état supérieur. Il y a, comme nous l'avons déjà vu, des conditions de société où un despotisme vigoureux est en soi le mode de gouvernement le plus propre à inculquer au peuple les qualités particulières qui lui manquent pour être capable d'une civilisation supérieure. 11 y en a d'autres où, à la vérité, le simple fait du despotisme n'a aucun effet avantageux, les leçons qu'il enseigne n'ayant été déjà que' trop bien apprises, mais où, faute d'un mobile de progrès spontané chez le peu-
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pie, sa seule chance d'avancer dépend d'un bon despote. Sous un despotisme indigène, un bon despote est un accident rare et transitoire ; mais quand un pays est sous la domination d'un peuple plus civilisé, ce peuple devrait pouvoir lui en fournir constamment. Le pays dominant devrait être capable de faire pour ses sujets tout ce qui pourrait être fait par une succession de monarques absolus, dont le despotisme appuyé sur une force irrésistible n'aurait point le caractère précaire et incertain des despotismes barbares, et qui auraient la su|)ériorité voulue pour les gratifier tout d'abord de tout ce que l'expérience a enseigné à la nation la plus avancée. Voilà la règle idéale du gouvernement d'un peuple barbare ou semi-barbare par un peuple libre. Il ne faut pas s'attendre à voir réaliser cet idéal; mais si l'on n'en approche quelque peu, les gouvernants sont coupables d'avoir manqué au devoir moral le plus élevé qui puisse échoir à une nation : et s'ils n'essayent même pas d'en approcher, ce sont des usurpateurs égoïstes, tout aussi criminels qu'aucun de ceux dont l'ambition et la rapacité se sont jouées, pendant des siècles^ du destiu des masses.
Gomme la condition ordinaire (et qui sera bientôt universelle) des populations les plus arriérées est d'être sous le despotisme direct des peuples avancés, ou sous leur ascendant politique absolu, il n'y a guère aujourd'hui de question plus importante que
d'organiser cette domination de façon à ce qu'elle devienne un bien et non un mal pour le peuple soumis, en lui assurant le meilleur gouvernement actuel possible, et les conditions les plus favorables au progrès futur. Mais la manière d'adapter le gouvernement à cet objet n'est pas à beaucoup près aussi bien comprise que les conditions de bon gouvernement chez un peuple capable de se gouverner lui-même. Nous pouvons même dire qu'elle n'est pas comprise du tout.
La chose paraît très-facile aux observateurs superficiels. Si rinde par exemple n'est pas capable dé se gouverner elle-même, tout ce qui leur semble nécessaire, c'est qu'il y ait un ministre pour la gouverner, et que ce ministre, comme les autres ministres anglais, soit responsable envers le parlement anglais. Malheureusement, cette manière de gouverner une colonie, quoique la plus simple, est presque la pire et trahit chez ceux qui la défendent une totale inintelligence des conditions d'un bon gouvernement. Gouverner un pays, sauf responsabilité envers le peuple de ce pays, et gouverner un pays, sauf responsabilité envers le peuple d'un autre pays, sont deux choses très-différentes. Ce qui fait l'excellence de la première, c'est que la liberté est préférable au despotisme; mais la dernière, c'est le despotisme. Dans ce cas, le seul choix possible, c'est le choix entre les despotisme* : or, il
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n'est pas certain que le despotisme de 20 millions d'hommes vaille nécessairement mieux que celui d'un petit nombre ou d'un seul. Mais il est tout a fait certain que le despotisme de ceux qui ne voient, n'entendent et ne savent rien touchant leurs sujets, a beaucoup de chance d'être pire que celui de gouvernants mieux informés. On ne croit pas ordinairement que les agents immédiats de l'autorité gouvernent mieux, parce qu'ils gouvernent au nom d'un maître absent et d'un maître qui a mille autres sujets de sollicitude. Le maître peut leur imposer une stricte responsabilité, appuyée sur des pénalités très-sévères ; mais il est très-douteux que les pénalités tombent souvent à propos*
C*est toujours avec de grandes difficultés et trèsimparfaitement qu'un pays peut être gouverné par des étrangers, même quand il n'y a pas une disparité extrême d'habitudes et d'idées entre gouvernants et gouvernés. Les étrangers ne sentent pas comme le peuple gouverné* Ils ne peuvent pas juger, d'après le jour sous lequel leur apparaît une chose ou d'après la manière dont elle touche leurs sentiments, de la façon dont elle touchera les sentiments ou dont elle apparaîtra aux yeux de la population soumise. Ce qu'un indigène d'une intelligence ordinaire sait comme par instinct, ils ont à l'apprendre lentement par l'étude et l'expérience, et encore ne le savent-ils qu'imparfaitement. Les
lois, les coutumes, les relations sociales sur lesquelles ils ont à légiférer, au lieu de leur être familières dès l'enfance, leur sont étrangères ; leur connaissance des détails repose sur les informations des indigènes^ et il leur est difficile de savoir à qui se fier ; ils sont craints, soupçonnés, probablement détestés par la population ; on ne les recherche que pour des motifs intéressés. Leur penchant naturel est d'accorder leur confiance aux plus servilement soumis. Ce qu'il y a à craindre, c'est qu'ils ne méprisent les indigènes, et l'obstacle du côté des indigènes, c'est qu'ils ne refusent de croire que quelque chose de fait par les étrangers puisse être fait pour leur bien. Ce n'est là qu'une partie des difficultés avec lesquelles les gouvernants ont à lutter lorsqu'ils essayent honnêtement de bien gouverner un pays où ils sont étrangers. Vaincre ces difficultés sera toujours une œuvre qui exige beaucoup de travail et un degré de capacité très-considérable chez les principaux administrateurs, et assez élevé chez leurs subordonnés. La meilleure organisation d'un pareil gouvernement est celle qui saura le mieux obtenir le travail et développer la capacité, et choisir les plus forts pour les responsabilités les plus pesantes. Il est peu probable qu'on en arrive là, en rendant' les fonctionnaires responsables envers une autorité qui n'a pris aucune part au travail, qui n'a rien acquis de la capacité voulue, et qui même, la
plupart du temps, ne soupçonne point que l'un et l'autre soient nécessaires.
Le gouvernement d'un peuple par lui-même est une chose qui a un sens et une réalité ; mais le gouvernement d'un peuple par un autre peuple est une chose qui n'existe pas et qui ne saurait exister. Un peuple peut en posséder un autre comme une garenne pour y faire fortune, pour y battre monnaie : une ferme de bestiaux humains destinés à son service. Mais si le bien des gouvernés est rafifaire propre d'un gouvernement, il est complètement impossible qu'un peuple s'en occupe directement : le mieux qu'il puisse faire, c^est de charger quelquesuns de ses hommes les meilleurs d'y veiller, et pour ces hommes l'opinion de leur propre pays ne saurait être ni un guide dans l'accomplissement de leur devoir, ni un juge compétent de la manière dont ce devoir a été accompli. Que l'on réfléchisse à la manière dont les Anglais* seraient gouvernés, s'ils ne connaissaient pas mieux leurs propres affaires et s'ils ne s'en inquiétaient pas plus, qu'ils ne connaissent les affaires des Hindous et qu'ils ne s'en inquiètent. Cette comparaison même ne donne pas une idée juste de l'état des choses; car un peuple aussi complètement indifférent à la politique se bornerait sans doute à acquiescer et laisserait agir vie gouvernement, tandis que, dans le cas de l'Inde, un peuple politiquement actif comme les Anglais,
quoiqu'il acquiesce la plupart du temps, intervient par ci par là et presque toujours à tort. Les causes réelles qui déterminent la prospérité ou la misère, le progrès ou la détérioration des Hindous, sont trop éloignées pour que le peuple anglais puisse les apercevoir. Il n'a pas le savoir nécessaire pour soupçonner l'existence de ces causes, encore moins pour juger de leurs effets. Les intérêts les plus essentiels du pays peuvent être bien administrés, sans obtenir son approbation, comme aussi on peut les diriger fort mal, sans que cela attire son attention.
Les fins pour lesquelles il est tenté d'intervenir et de contrôler les procédés de ses délégués sont de deux sortes : Tune est d'imposer aux naturels les idées anglaises par des mesures de prosélytisme, ou bien par des actes offensifs prémédités ou non, pour les sentiments religieux du peuple. Cette fausse direction de l'opinion dans le pays dominant se révèle d'une façon instructive dans la demande, aujourd'hui si générale en Angleterre, de faire enseigner la Bible, avec l'assentiment des élèves ou de leurs parents, dans le& écoles du gouvernement.
Cet exemple est d'autant plus frappant que tout y est justice et droiture, avec autant d'impartialité qu'on peut en attendre de personnes réellement convaincues.
Au point de vue européen, rien ne peut paraître
plus loyal et moins sujet à objection, touchant la liberté religieuse. Au point de vue asiatique, c'est tout autre chose. Aucun peuple asiatique ne croira qu'un gouvernement va mettre en branle ses fonctionnaires salariés et son mécanisme officiel, sans avoir une idée arrêtée : et aucun Asiatique ne croira qu'un gouvernement ayant une idée arrêtée ne la poursuivra qu'à moitié, à moins que ce ne soit un gouvernement faible et méprisable. Si les écoles et les maîtres d'écoles du gouvernement enseignaient le christianisme, on aurait beau donner toutes les garanties possibles qu'on ne l'enseignera qu'à ceux qui le demanderont, aucune preuve ne pourrait convaincre les parents qu'on n'emploiera pas des moyens déloyaux pour faire de leurs enfants des chrétiens, ou tout au moins des renégats de Yhindouîsme. Si à la fin ils pouvaient être convaincus du contraire, ce serait seulement par le complet insuccès des écoles à opérer des conversions. Que si l'enseignement atteignait son but, il compromettrait non-seulement l'utilité et même l'existence de l'éducation donnée par le gouvernement, mais peut-être le salut du gouvernement luimême. Tout en désavouant le prosélytisme, on ne persuaderait guère à un protestant anglais de placer ses enfants dans un séminaire catholique romain ; des catholiques irlandais n'enverront pas leurs enfants à des écoles où l'on peut en faire des protes-
tants, et nous supposons que les Indous, qui croient qu'on peut perdre, par un acte purement physique, les privilèges de Vhindouîsme, exposeront les leurs au danger d*ôtre convertis au christianisme !
Voilà un des modes par où Topinion du pays dominant tend à agir d'une façon plutôt nuisible qu'utile, sur la conduite des gouvernants délégués par ce pays. Sous d'autres rapports, elle n'intervient la plupart du temps que pour les choses où elle en est obstinément sollicitée, c'est-à-dire pour protéger les intérêts des Anglais. Les colons anglais ont des amis dans leur pays, ils ont des organes, ils ont accès auprès du public. Leur langage, leurs sentiments sont les mêmes que ceux de leurs compatriotes : toute plainte proférée par un Anglais sera, écoutée avec plus de sympathie, même sans qu'on ait aucun dessein de lui accorder une préférence injuste. Maintenant, s'il est un fait prouvé par l'expérience, c'est que, lorsqu'un pays en gouverne un autre, les individus du peuple gouvernant qui vont dans le pays étranger pour faire fortune sont, entre tous, "eux qu'il faut contenir le plus fortement. Ils sont toujours une des principales difficultés du gouvernement. Armés du prestige et pleins de l'arrogance de la nation conquérante, ils ont tous les sentiments inspirés par le pouvoir absolu, moins le sens de la responsabilité. Chez un peuple comme celui de l'Inde, les plus grands efforts des autorités publi-
ques ne suffisent pas à protéger le faible contre le fort, et entre les forts les colons européens sont les plus forts de tous.
Toutes les fois que TefFet démoralisant de la situation n'est pas modifié à un degré très-remarquable par le caractère personnel de l'individu, les colons regardent le peuple du pays comme de la boue sous leurs pieds ; il leur semble monstrueux que les droits des indigènes barrent le chemin à leurs moindres prétentions ; le plus léger acte de protection envers les habitants,- contre tout acte de pouvoir de leur part qu'ils peuvent regarder comme utile à leurs intérêts commerciaux, ils l'appellent et Testiment réellement une injustice. Cette manière de sentir est si naturelle dans leur situation, qu'il est impossible qu'il n'en perce pas constamment quelque chose, même lorsqu'elle est réprimée comme elle l'a été jusqu'à présent par les autorités dominantes. Le gouvernement qui, lui, ne partage pas cette manière de sentir, ne parvient jamais à la réprimer suffisamment, même chez ses propres fonctionnaires civils et militaires, lorsqu'ils sont jeunes et inexpérimentés, quoiqu'il puisse contrôler leur conduite bien mieux que celle des résidents indépendants. Ce que font les Anglais dans l'Inde, les Français le font en Algérie, suivant des témoignages dignes de foi, et les Américains le font dans les pays conquis sur le Mexique.
11 semble en être de môme pom» les Européens dans la Chine, .et même déjà dans le Japon. 11 est inutile de rappeler ce que faisaient les Espagnols dans l'Amérique du Sud. Dans tous les cas que voilà, le gouvernement auquel sont soumis ces aventuriers privés vaut mieux qu'eux, et fait ce qu'il peut pour protéger les indigènes contre eux. Le gouvernement espagnol lui-même agissait ainsi, sérieusement et sincèrement, quoique sans aucun effet, comme le savent tous ceux qui ont lu l'histoire instructive de M. Help. Si le gouvernement espagnol avait été directement responsable envers l'opinion espagnole, il est douteux qu'il eût fait cette tentative ; car les Espagnols auraient pris le parti de leurs amis et de leurs parents chrétiens, plutôt que celui des païens.
Ce sont les colons et nullement les indigènes qui sont écoutés par le public du pays dominant ; ce sont eux dont les représentations ont le plus de chance de passer pour la vérité, parce qu'eux seuls ont des moyens et un motif de les renouveler avec insistance auprès de l'opinioti publique distraite et indifférente. Cet esprit de méfiance avec lequel le peuple anglais, entre tous les peuples, contrôle la conduite de son pays envers les étrangers, il le réserve uniquement pour l'examen des procédés du pouvoir exécutif. Dans tout démêlé entre un gouvernement et un individu, un Anglais, est con-
vaincu d'avance que le gouvernement a tort. Et quand les résidents anglais dirigent les batteries de l'action politique anglaise contre un des ouvrages élevés pour mettre les indigène^ à Tabri de leurs empiétements, l'exécutif, avec ses velléités réelles mais faibles d'agir mieux, trouve en général qu'il est plus sûr pour son intérêt parlementaire, et en tous cas plus commode, d'abandonner la position disputée que de la défendre.
Ce qui aggrave les choses, c'est que, lorsqu'on invoque, au nom de la justice et de la philosophie, l'esprit public (comme on invoque très-souvent l'esprit anglais, disons-le, à son honneur) en faveur de la cqmmunauté ou de la race soumise, il y a tout lieu de croire que, lui aussi, prendra le change. Car, dans la communauté soumise, il y a aussi des oppresseurs et des opprimés, des classes ou des individus puissants et des esclaves prosternés devant eux, et ce sont les premiers, et non point les derniers, qui ont accès auprès du public anglais. Un tyran, ou un homme sensuel, qui a été dépouillé du pouvoir dont il abusait, et qui, au lieu d'être puni, jouit d'une fortune et d'un luxe aussi grands que jamais ; un groupe de propriétaires privilégiés qui demandent que l'État abandonne la rente qu'il s'est réservée sur leurs terres et qui ressentent comme un grief toute tentative pour protéger les masses contre leurs exac-
lions ; ceux-là n'auront aucune difficulté à se faire défendre d'une manière, soit intéressée, soit sympathique, dans le parlement et dans la presse anglaise. Les multitudes silencieuses ne seront point défendues.
Dans tout ce qui précède, on voit à l'œuvre un principe qu'on pourrait appeler évident, si ce n'est que presque personne ne semble le soupçonner, — ce principe, c'est que, tandis que la responsabilité envers les gouvernés est la meilleure garantie de bon gouvernement, la responsabilité envers quelqu'un autre, non-seulement n'a pas la même tendance, mais produira plutôt du mal que du bien. La responsabilité des gouverneurs anglais de Flnde envers la nation anglaise n'est utile que parce qu'elle assure, lorsqu'un acte du gouvernement est mis en question, la publicité et la discussion. 11 n'est pas nécessaire pour cela que le public en général comprenne le sujet du débat: il suffît qu'il y ait deux ou trois personnes le comprenant. Car une responsabilité simplement morale n'étant pas une responsabilité envers le peuple collectivement, mais bien envers toute personne isolée qui émet lin jugement, les opinions peuvent être pesées aussi bien que comptées, et l'approbation ou la désapprobation d'une personne qui connaît bien le sujet eti question peut l'emporter sur celle de plusieurs milliers qui n'y connaissent rien.
Sans aucun doute, il est très-bon que la conduite des gouvernants immédiats soit modérée par la chance qu'ils courent de pouvoir être accusés, et cela devant un jury dont un membre ou deux émettront sur leur conduite une opinion digne d'être écoutée, quand même l'opinion de tous les autres membres vaudrait moins que rien, ce qui est infiniment probable. Voilà toute la somme de profit, ni plus ni moins, que retire l'Inde du contrôle exercé sur le gouvernement indien par le parlement et par le peuple anglais.
Ce n'est pas en essayant de gouverner directement un pays comme l'Inde, mais bien en lui donnant de bons gouverneurs, que le peuple anglais peut remplir son devoir envers ce pays ; et il ne peut guère lui donner un pire gouverneur qu'un ministre du cabinet anglais, qui pense toujours, non à la politique indienne, mais à la politique anglaise, et qui garde rarement sa place assez longtemps pour prendre un intérêt intelligent à un sujet si compliqué. En outre, sur ce ministre, Topinion publique factice, exprimée au parlement par deux ou trois orateurs éloquents, agit avec autant de force que si c'était là véritablement l'opinion publique, tandis qu'il n'est sous aucune des influences d'éducation et de position qui le mèneraient ou qui le rendraient propre à se former une opinion honnête à lui seul. Un pays libre qui essaye de gouver-
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ner une colonie éloignée, habitée par un peuple dissemblable, au moyen d'une branche de son propre exécutif, échouera presque infailliblement. Le seul procédé qui ait une chance de réussite, c'est de gouverner au moyen d'un corps délégué, dont le caractère serait permanent, comparativement parlant, et de n'accorder qu'un droit d'inspection ou une voix négative à l'administration changeante de l'État. Un corps semblable existait pour l'Inde, et j'ai bien peur que l'Inde et l'Angleterre n'aient à payer cher la politique imprévoyante qui a détruit cet instrument intermédiaire de gouvernement.
Il ne sert de rien de dire qu'un corps délégué ne peut remplir toutes les conditions voulues de bon gouvernement, et que par-dessus tout il ne peut avoir cette complète et permanente identité d'intérêts avec les gouvernés, où il est si difficile d'arriver, même lorsque le peuple à gouverner est capable, jusqu'à un certain point, de surveiller ses propres affaires. Un gouvernement réellement bon n'est pas compatible avec les conditions dont il s'agit ici. 11 n'y a ici que le choix des imperfections. Le problème c'est de constituer le corps gouver- . nant de manière à ce que, malgré les difficultés de sa position, il ait autant d'intérêt que possible à bien gouverner et aussi peu que possible à mal gouverner. Or, c'est un corps intermédiaire qui
remplit le mieux ces conditions. Une administration déléguée a toujours cet avantage sur une administration directe, qu'à tous événements elle n'a d'autres devoirs à remplir que ses devoirs envers les gouvernés. Ellen'a d'autres intérêts à considérer que les leurs. Sa propre faculté de tirer profit d'un mauvais gouvernement peut être réduite, comme elle rétait dans la dernière constitution de la Compagnie des Indes, à quelque chose de singulièrement insignifiant, et on peut la préserver de toute^ influence d'intérêts de classes ou d'individus. Quand le gouvernement et le parlement de la mère patrie sont dirigés par ces influences partiales dans l'exercice du pouvoir qui leur est réservé, on peut être sûr que le corps intermédiaire se fera l'avocat et le champion de la colonie devant le tribunal impérial. En outre, par la marche naturelle des choses, le corps intermédiaire est composé principalement de personnes qui ont acquis une connaissance professionnelle de cette portion des affaires de leur pays, qui ont été élevées dans la colonie même, et qui oht fait de son administration la principale occupation de leur vie ; pourvues de ces qualités, indépendantes en leur emploi des accidents politiques de la mère patrie, ces personnes identifient leur honneur et leur réputation avec leur charge spéciale, et prennent un intérêt permanent au succès de leur administration et à la
prospérité du pays qu'elles administrent. Sous ce rapport, du moins, elles sont infiniment supérieures à un membre de cabinet dont tout l'intérêt, toute la pensée appartiennent, sous un gouvernement représentatif, au bon gouvernement de la mère patrie.
Lorsque le choix des fonctionnaires qui doivent diriger les affaires sur plac^ appartient au corps délégué, les nominations sont faites en dehors des entraînements du parti et des complaisances parrlementaires. Récompenser des adhérents, acheter et désarmer des opposants, n'est pas une nécessité pour le corps intermédiaire ; il échappe à ces influences que subit un homme d'État de moyenne honnêteté, et qui lui font oublier son devoir envers les candidats les plus capables.
' Préserver autant que possible les nominations de toute mauvaise influence, est plus important ici que partout ailleurs. Car ailleurs, si le fonctionnaire ne possède pas les qualités voulues, il a au-dessus de lui l'opiuion générale delà communauté pour le diriger jusqu'à un certain point dans ce qu'il a à faire; mais s'agit-il des administrateurs d'une colonie dont le peuple n'est capable d'exercer aucun contrôle ? alors la valeur du gouvernement est tout entière dans le fonctionnaire individuel, dans ses qualités morales et intellectuelles.
On ne peut répéter trop souvent que dans un
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pays coiùme Tlnde, tout dépend des qualités et des aptitudes personnelles des agents du gouvernement. Cette vérité est le principe fondamental de Tadministration indienne. Le jour où on en viendra à croire que la coutume, déjà si criminelle en Angleterre, de nommer à dès postes de confiance certaines personnes, d'après des motifs de convenance personnelle, peut êtr§ pratiquée impunément dans rinde ; de ce jour dateront le déclin et la chute de notre empire dans Flndoustan. Même en supposant une intention sincère de préférer le meilleur candidat, il ne suffit point de s'en rapporter au hasard pour fournir des personnes convenables. Il faut que le système soit organise pour les former. C'est ce qu'il a fait jusqu'à présent, et c'est parce qu'il l'a fait, que notre gouvernement dans llnde a duré et a fait des progrès constants, sinon très-rapides, en prospérité et en bonne administration. Aujourd'hui, on traite ce système avec malveillance, et l'on montre une grande ardeur à le détruire, comme si préparer et dresser les fonctionnaires du gouvernement à leur besogne était chose totalement déraisonnable et inadmissible; un empiétement inexcusable sur les droits de l'ignorance et de l'inexpérience.
Il y a une conspiration tacite entre ceux qui voudraient trafiquer des principales fonctions de l'Inde, au profit de leurs relations en Angleterre, et ceux
quijétant déjà dans l'Inde, veulent quitter la factorerie de Tindigo ou leur bureau de procureur, pour aller rendre la justice à des millions de sujets ou fixer les impôts que ceux-ci doivent payçr au gouvernement. « Le monopole n du service civil, cet objet de tant d'invectives, est comme le monopole des emplois judiciaires pour le barreau ; et l'abolir serait la même chose que d'ouvrir les sièges de Westminster-Hall au premier venu dont les amis certi-^ fieraient qu'il a de temps en temps jeté les yeux sur Blackstone.
Si l'on prenait l'habitude d'envoyer des hommes de ce pays-ci ou de les encourager à s'en aller — pour tâcher de se faire nommer à des fonctions élevées sans avoir appris leur besogne en commençant par remplir des fonctions plus humbles — les emplois les plus importants seraient prodigués à des cousins écossais et à des aventuriers qu'aucun sentiment professionnel n'attacherait au pays ou à la besogne, qui ne seraient tenus à aucun apprentissage préalable, et qui ne désireraient qu'une chose : faire fortune rapidement et retourner chez eux.
Ce qui sauve ce pays, c'est que ceux qui l'administrent y sont envoyés tout jeunes encore et seulement comme des candidats qui sont destinés à commencer tout en bas de l'échelle et à sélever plus ou moins haut après un laps de temps convenable, sui^ vaut la manière dont ils se sont montrés. Le défaut
du système de la Compagnie des Indes était que, bien qu'elle recherchât soigneusement ses meilleurs fonctionnaires pour leur confier les emplois les plusimportants, néanmoins si un homme restait à son service, Favancement, quoiqu'il pût être retardé, arrivait enfin d'une façon ou d'une autre à l'îndi- ' vidu le moins compétent, tout comme à celui qui rétait le plus.
Il faut se souvenir que, dans un semblable corps de fonctionnaires, les individus inférieurs euxmêmes étaient des hommes qui avaient été élevés pour leur besogue et qui l'avaient accomplie pendant nombre d'années sous l'autorité et sous les yeux d'un supérieur, sans démériter, pour le moins.
Mais le mal, pour être diminué par là, n'en était pas moins considérable. Un homme qui n'est propre à remplir que l'emploi d'assesseur devrait rester assesseur toute sa vie, et ses cadets devraient passer par-dessus lui. A cette exception près, je ne connais point de défaut réel dans l'ancien système des nominations indiennes. Ce système avait déjà reçu d'ailleurs^ la plus grande amélioration dont il fût susceptible, par l'institution du concours pour le choix des candidats à leur début, combinaison qui recrute des talents et des aptitudes d'un degré plu^ élevé, avec cet autre avantage que de cette façon il est rare qu'il y ait des liaisons personnelles entre
les candidats pour les emplois, et ceux qui ont le droit de nommer à ces emplois.
Des fonctionnaires publics ainsi dressés doivent être les seuls candidats pour les fonctions qui exigent une connaissance et une expérience de Flnde toutes spéciales ; il n'y a rien là d'injuste. Si, même pour des besoins de circonstance, on laisse ouverte une porte menant aux fonctions les plus élevées, sans passer par les plus humbles, les personnes influentes y frappent si incessamment, qu'il sera impossible de la tenir jamais fermée. La seule nomination exemptée de cette règle devrait être la plus élevée de toutes. Le vice-roi de l'Inde anglaise devrait être un personnage choisi entre tous les Anglais, pour ses aptitudes d'homme d'État. S'il a ces qualités, il sera capable de les découvrir chez les autres et de tourner à son profit cette connaissance spéciale et cette intelligence des affaires locales qu'il n'a pas eu lui-même l'occasion d'acquérir.
Il y a de bonnes raisons pour que le vice-roi ne soit pas un membre du service régulier. Tous les services ont plus ou moins leurs préjugés de classe, dont le chef suprême devrait être exempt. En outre, des hommes qui ont passé toute leur vie en Asie, si capables et si expérimentés qu'ils soient, n'ont guère de chance de posséder les idées européennes les plus avancées sur la politique en général, que le chef suprême devrait avoir et mêler aux fruits de
Texpérience de l'Inde. De plus, le vice-roi étant d'une classe différente ne sera entraîné par aucun penchant personnel à faire de mauvaises nominations, isurtout s'il est choisi par une autorité différente. Ces garanties existaient dans une rare perfection sous le gouvernement mélangé de la Couronne et de la Compagnie des Indes.
Les dispensateurs suprêmes des fonctions, le gouverneur général et les gouverneurs étaient nommés en fait, quoiqu'ils ne le fussent point formellement, par la Couronne, c'est-à-dire par le gouvernement général et non par le corps intermédiaire : ce grand fonctionnaire de la Couronne n'avait probablement pas une seule relation personnelle ou politique dans le service local, tandis que les membres du corps délégué, qui avaient servi pour la plupart dans le pays, avaient et auraient pu avoir de semblables relations. Cette garantie d'impartialité serait bien affaiblie, si les fonctionnaires civils du gouvernement, quoique envoyés tout jeunes comme de simples candidats aux emplois, en venaient à être fournis pour la plupart par la classe qui donne des vice-rois et des gouverneurs. Le concours môme, qui est à l'entrée de la carrière, ne serait plus alors une garantie suffisante. Il excluerait simplement l'ignorance et Tincapacité ; il contraindrait les jeunes gens de famille à commencer leur carrière avec le même degré d'instruction et de talent que les
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autres ; le fils le plus stupide ne pourrait pas entrer dans le service de Flnde comme il entre dans FÉglise ; mais ensuite rien n*empêcherait d*injustes préférences. Désormais, les fonctionnaires ne seraient plus tous également inconnus de l'arbitre de leur sort ; une portion d'entre eux serait personnellement, et un plus grand nombre encore serait politiquement, en relations intimes avec lui. Les membres de certaines familles, et généralement ceux qui appartiendraient aux classes les plus élevées et les plus influentes, s'élèveraient bien plus rapidement que leurs rivaux, et seraient souvent maintenus dans des situations trop élevées pour leurs capacités, ou placés dans des situations que d'autres seraient plus propres à remplir. Les mêmes influences qui agissent sur l'avancement dans l'armée agiraient là aussi, et ceux-là seuls, s'il existe de pareils miracles de simplicité, qui croient à l'impartialité de l'avancement dans l'armée, pourraient s'attendre à de l'impartialité dans l'avancement des fonctionnaires de l'Inde. Avec le système actuel, aucune mesure générale ne saurait, je le crains, remédier au mal ; aucune ne fournira une garantie comparable à celle qui découlait spontanément du double gouvernement, comme on l'appelait.
Ce qu'on estime dans le gouvernement anglais, c'est qu'il n'est pas le fruit d'un dessein préconçu.
c'est qu'il s'est formé de lui-même par des expédients successifs et par l'adaptation d'un mécanisme créé originairement dans un but différent. Maisce qui est un avantage pour le gouvernement de l'Angleterre est toute autre chose pour celui de rinde. Gomme le pays d'où dépendait l'existence du gouvernement indien n'était pas celui dont les besoins l'avaient engendré, les bienfaits pratiques de ce gouvernement ne touchaient pas l'esprit public en Angleterre, et il aurait fallu des titres théoriques pour le rendre acceptable. Par malheur, c'est précisément ce dont il semblait dépourvu ; et,d'un autre côté, les théories ordinaires du gouvernement n'étaient pas pour lui en fournir, arrangées comme elles ont été pour des circonstances qui, dans leurs traits principaux, n'avaient rien de commun avec le sujet des colonies.
Mais dans le gouvernement, comme dans les autres domaines de l'activité humaine, presque tous les principes qui ont été durables furent suggérés^ d'abord par l'observation de quelque cas particulier où les lois générales de la nature agissaient avec une combinaison de circonstances nouvelles ou inaperçues.
Les institutions de la Grande-Bretagne et celles des États-Unis ont eu l'honneur de suggérer la plupart des théories de gouvernement qui, après des^ fortunes diverses, sont arrivées aujourd'hui avec le
temps à réveiller la vie politique chez les nations de l'Europe . Ça été la destinée de la Compagnie des Indes de suggérer la véritable théorie du gouvernement d*une colonie semi-barbare par un peuple civilisé, et cela fait, de périr. Ce serait une singulière fortune si, au bout de quelques générations, ce résultat spéculatif était le seul fruit qui restât de notre domination dans llnde ; si la postérité devait dire de nous qu'étant tombés par hasard sur de meilleurs arrangements que notre sagesse n'en aurait jamais su trouver, nous nous sommes mis, pour premier usage de notre raison éveillée et consciente, à détruire ces arrangem.ents et à laisser échapper tout le bien qui allait se réaliser, faute de connaître les principes d'où ce bien dépendait. Dî meliora; mais si l'Angleterre et la civilisation peuvent conjurer une destinée si fâcheuse, elles le devront à des con- 'ceptions politiques autrement lafges que celles de la pratique anglaise ou européenne, et à une étude profonde de l'expérience indienne et des conditions du gouvernement indien, ce qui n'a pas été le fait jusqu'à présent, soit des hommes politiques de l'Angleterre, soit des écrivains qui défraient d'opinions le public anglais.