‹ Le graduel et l'antiphonaire romainsChapitre 58 sur 85 · I. Bequiem; Kyrie; P · texte numérisé non relu

I. Bequiem; Kyrie; P

Dies inic^; 0. Domine

Jesu Chrisle : C. Lux

• Nous avons, à la fin du chapitre précédent, indiqué comment c'était seulement les nouveaux livres qui avaient définitivement introduit à Paris l'usatio habituel de cette prose.

APRÎ-S LE CONCILK DK THKNTI-:

aeterna (le Gr. Hequiem et le T. Absolve n'avaient jamais été usités à Paris ; on disait, dans le vieux parisien, leGr. Si ambulem, elles T. De profundis ou Si cul ce r rus).

Oflice des défunts.

A n t . He u m ih i ; Si in iq u i" ta te s ; Opéra ; Deum [=z Regem) cui omnia; Delicla ; Credo ; Siiivit ; Exaudi; Oninis spiritus. Rf. Scia {= Credo) q uod Redemptor.

C'est à peu près tout ce qui subsistait, dans ces livres, de l'antique répertoire des antiennes et répons, des proses et hymnes. Encore reniarquera-t-on que c'est surtout dans le Dominicale (Propre du Temps), que les anciennes pièces ont été conservées : toutefois sont-elles fréquemment changées de place.

La seule partie à peu près intégralement conservée était l'Ordinaire de la messe :

A l'aspersion hors du temps Pascal : Asperges me.

Pour les Annuels et Solennels-Majeurs :

Kyrie, Gloria, Sanctus et Agnus, (Vatican, i® messe des doubles).

Pour les Solennels-mineurs :

Kyrie (\^atican, VIII, de Ang^elis); Gloria (imitant le Kyrie, et le Gloria Vatican de la même messe); Sancliis Cméme messe); Agnus (calqué sur le Sanctus).

Pour les doubles-majeurs :

Kyrie (Vat., i*^ messe des solennels); Gloria (Vat. IX, de B. Maria) ; Sanctus (Vat. XVII, dim. d'Avent et du Carême); Agnus (Vat., i*^ des solennels).

Pour les doubles-mineurs :

Kyrie et Gloria (Vat. XIV, dim. dans les Octaves) ; Sanctus (XI, dim. dans l'an.) ; Agnus (Vat. XVII).

Pour les dimanches et les semi-doubles :

Kyrie et Gloria (Vat., même messe, XI); Sanctus et Agnus (Vat. XV, messe des simples).

Les 11% III^ et IV« dimanches de TAvent ,

Kyrie (Vat. XV, simple) ; pas d'autre chant spécial.

Les dimanches dans les Octaves :

Kyrie fVat. IX, de Beata Maria)] pas d'autre chant spécial.

De la Septuagésime aux Rameaux :

Kyrie (Vat., même messe, XVII), pas d'autre chant spécial.

Aux fériés, messe spéciale, d'assez ancien usage à Paris.

Aux fériés de l'année et aux simples :

Kyrie (Vat. XVIII, fériés d'Avent et de Carême) ; Gloria, Sanclus, Agnus. (Vat. I, pascal).

Aux dimanches:

Kyrie (Vat. IX, de Beata).

LKS r:niTioNs or xi\« sir:cLK 207

Rééditions de la Médicéenne : Malines et Ratisbonne. — Le courant de restauration grégorienne : Reims-Cambrai, Trêves, Solesmes.

La situation religieuse, au début du xix'' siècle, était peu brillante : elle ne semblait guère faite pour avoir quel(|ue intéressante répercussion sur la publication des Graduels et des Antiphonaires. Ce fut cependant ce qui provoqua la réaction : d'un côté, les vieux livres devenaient de jour en jour hors d'usage ; d'un autre, l'extension des missions étrangères par des Congrégations formées de prêtres de diverses églises, les nouvelles divisions des diocèses, artificiellement créées dans l'empire de Napoléon, juxtaposant d'anciennes circonscriptions ecclésiastiques, tout cela rendait manifeste l'impossibilité de conserver des habitudes cultuelles qui les différenciaient les unes des autres. Tel diocèse nouveau voyait, groupées autour de son siège, jusqu'à sept liturgies différentes ! On sentit plus que jamais le besoin de l'unité, et où trouver cette unité, sinon dans le

centre même du catholicisme, Rome ? Ce fut le point de départ de longues polémiques, qui arrivèrent à reformer peu à peu cette unité liturgique : nous n'avons pas à en raconter l'histoire, bien connue, s'il s'agit des textes ; le côté des publications musicales nous intéresse seul ici.

Durant la première moitié du siècle, on réimprima purement et simplement les éditions tronquées données à Venise ou à Paris depuis cent cinquante ans, soit pour les livres romains, soit pour les livres particuliers ; un bon nombre de diocèses ont conservé jusqu'à présent ces rééditions *. Mais, à mesure que les études sur ce sujet s'approfondissaient, on comprit l'imperfection de ces éditions, soit au point de vue purement musical, soit au point de vue de l'autorité qui s'y attachait. Dès lors commençait virtuellement la belle restauration qui finit par aboutir à l'édition Vaticane, en remontant peu à peu par delà l'époque de décadence ouverte par les abréviateurs, pour remettre pleinement en lumière r (( authentique grégorien », réinstallé dans nos chœurs.

' Ainsi, en France, les éditions de chant romain dites de Digne, de Dijon, de Paris, reproduisent, à peu de choses près, celles publiées au xviic siècle par les libraires Ballard et Valfray; l'édition dite de Rennes reproduit celle donnée par Nivers, à laquelle se rattachent aussi les Uvvca de Rouen, de Coutances, de Bayeux; etc.

LES ÉDITIONS DU XIXe SIÈCLE 209

Le premier courant qui se manifesta pour mettre lin à la routine fut celui qui chercha à reproduire, avant tout, non pas l'édition d'un tel ou d'un tel, mais l'édition qui, par l'autorité de l'Eglise, parût la plus pleinement convenable à son objet. Nous avons vu dans un précédent chapitre que, depuis la réforme tridentine, il n'y en avait eu aucune qui regardât autre chose que les textes mêmes de la liturgie.

Cependant, certains musicologues crurent la rencontrer: ignorant tout des intrigues qui s^étaient déroulées dans le monde des musiciens romains, de i^jj à i6i4j leur attention fut sollicitée par un passage des Memorie déjà citées, de Baïni. Cet auteur romain expose longuement comment la tradition moderne était « en substance » conforme à la tradition grégorienne, et, ne connaissant que les éditions italiennes, donne sa préférence, entre toutes, à celle de 16 1 4, la Médicéenne (qu'il attribue faussement à Ruggiero Giovanelli qui n'était qu'un des membres de la Commission de 1608^) :

« Il est certain » dit-il, « qu'en cette édition la réforme du chant fut exécutée d'une manière suffisante: les antiennes et tout ce qui comprend peu de notes fut conservé presque intact; et les soins se portèrent sur les

* On pourra d'ailleurs remarquer dans cet ouvrage qui reproduit les traditions romaines du début du xix^ siècle que, connaissant Thistoire du Graduel commandé à Palestrina par Grégoire XIII, l'auteur sait fort bien que « ce manuscrit tomba dans un perpétuel oubli », t. II, p. 79.

répons, les graduels, etc., de beaucoup de notes, lesquelles furent enlevées avec le moindre dommage possible pour la mélodie : quelques variantes indispensables pour réunir les périodes devenues trop disparates, sont très sensées, sinon que quelquefois apparaît trop clairement et se sentent tout à coup Tart et le goût du moderne*. »

Le livre d'où est extrait ce passage, publié à Rome en 1829, fit ainsi connaître une édition absolument oubliée.

Son titre, on s'en souvient (v. p. 178), portait : cum cantu Pauli Quinti. Pont. Max. jussu reformato. Se méprenant sur ce titre, dont l'origine n'était pas connue, on crut avoir trouvé là quelque chose comme Veditio princeps du chant de l'église latine, et, malgré qu'elle n'eût laissé presque aucune trace dans la pratique musicale, on émit l'avis de la réimprimer (en la supplémentant toutefois, pour ce qui concernait les fêtes instituées depuis lors). La première édition nouvelle du XIX® siècle, celle de Malines, partit de cette idée.

OEuvre de Edmond Duval, elle fut publiée en i8/|8, chez llanicq "^. Etîiblie sur une base fausse, elle était viciée dans ses résultats. En effet, la négligence avec laquelle était décidément faite

i Mémoires cités, t. II, p. 121.

2 P.-C. G. n()(;AKHT.s et l)i vaj. ont publié eu i855 une Elude sur les liiues chornnx du diocèse de Mnlines, pour justifier l'cditiou do i8/|8.

LES ÉDITlOiNS DU Xl\« SIÈCLE 211

la Médicéenne frappait tellement les moins clairvoyants, que ses rééditeurs du xix" siècle se sont bien vus forcés, en la reproduisant, de la corriger. Mais sur quels principes ? Ceux adoptés par les auteurs de l'édition de Malines ne furent pas du goût de tout le monde. De plus, la Médicéenne ne comprenait que le Graduel seul.

Les éditeurs belges durent donc la compléter, et, tandis qu'ils centonisaient un Antiphonaire d'après celui de Liechtenstein (Venise, i58o), ils reproduisaient, pour l'Ordinaire de la messe, celui donné par Plantin, à Anvers, en 1599, "f^^is toujours en « corrigeant » ces réimpressions sur le plan de la Médicéenne, et selon les principes par eux adoptés. Leur édition du Pontifical est reproduite d'après celle de 1596.

L'édition de Malines se répandit relativement peu, mais elle fut l'occasion, tout comme son ancêtre la Médicéenne, d'une affaire formidable, qui dura jusqu'à ces dernières années. En effet, tandis que la publication de Malines suscitait, ou plutôt accélérait en France le courant de rénovation d'après les sources médiévales, cette édition, reproduisant en partie les premiers livres imprimés à Rome même, après le concile de Trente, lui conférait, de prime abord, une autorité qu'aucune réimpression moderne ne possédait. Ce fut la raison pour laquelle on l'adopta, à Rome, en un

certain nombre de maisons religieuses. La Congrégation des Rites, paraît-il, étudia même la question de savoir si on ne la proclamerait pas officielle *.

Mais, en même temps, le travail était sévèrement attaqué. Car, les principes critiques suivis par les re viseurs Malinois pour les corrections à faire aux anciennes éditions étaient fortement battus en brèche, et leurs retouches parurent sujettes à caution. De plus, on voulait, à Rome, avoir une édition purement italienne, dans ses sources, comme dans sa réalisation. Gela aboutit, en i854, à un premier projet, rédigé à Rome par M^*^ Alfîeri, camérier secret, et approuvé de plusieurs maîtres de chapelle et chantres pontificaux^; peu étudié, ou mieux renfermant trop de nouveautés et de principes très particularistes^, le projet Alfîeri n'eut aucun succès.

Un autre, plus étudié, fut lancé en i856 : il émanait du marquis Campana, dilettante artiste et érudit. Celui-ci proposait de prendre comme bases les éditions qui avaient servi à Malines, mais en « les confrontant scrupuleusement avec les manuscrits du Vatican, afin de n'apporter à ces

' Hadkhl, Offener Briefe (mars 1870), Ratisbonne, Pustet, p. 8 el 14.

* Alfieki, Ssggio slorico-teoritieo.

■^ On trouvera d'ailleurs l'indication <le (luelques-unes de ces singularités dans Hahkhl, Sloria e pretfio^ p. 26,

chants si respectables par leur antiquité, que les chano^ements reconnus indispensables* ».

Pie IX approuva le projet, accordant à son auteur un privilège de cinquante ans, et chargea le Maître du Sacré-Palais de former une Commission, qui devait être également approuvée par Sa Sainteté, pour accomplir ou reviser le travail proposé. Afin de se mettre à l'œuvre, on n'attendait que « le concours assuré d'un certain nombre de Diocèses, ou d'Eglises » dont les souscriptions pussent suffire k couvrir les frais considérables demandés pour l'établissement de l'édition. Mais on ne répondit pas à l'appel lancé par le marquis Gampana ; les esprits étaient bien trop préoccupés parla situation politique de l'Italie pour souscrire en faveur de nouveaux livres de chant liturgique.

L'affaire resta donc en suspens.

Un incident, futile en apparence, et l'erreur d'un jeune musicologue, allaient lui donner une solution inattendue.

L'abbé François -Xavier Haberl, du diocèse de Passau, en Allemagne, musicien éminent, disciple du chanoine Proske"^, pensait alors à la prépa-

' Programme pour la réimpression des livres choraux de la Liturgie romaine, deux feuillets in-4", Rome, i856, chez Spithover, piazza di Spagna, 55.

* Le principal restaurateur de la musique religieuse liturgique en Allemagne au xix® siècle. Sur cette restauration, voyez l'intéressant manuel du D' K. Weinmamv, die Kirchenmusik,

ration d'une édition complète des œuvres vocales de Pierluigi da Palestrina. Au cours de ses recherches — car il s'agissait d'en recueillir les éditions anciennes, et les manuscrits encore inédits — l'abbé Haberl tomba sur le seul exemplaire du Graduel Médicéen qui fût conservé en Allemagne, à la bibliothèque du Séminaire de Freising. Par quelles conclusions ou par quelle aberration arrivat-il à admettre que ce livre reproduisait le Graduel commandé à Palestrina par Grégoire XIII ? On l'ignore : mais, en dépit de toutes les découvertes ultérieures, Haberl, s'entêtant sur de fausses prémisses, chercha toute sa vie l'impossible justification de ses conclusions aprioristiques. Cela n'eût rien été, si son éditeur, Pustet, n'avait immédiatement envisagé le parti à tirer de cette conviction. Jusqu'alors, ceux qui avaient reproduit ou pensé à reproduire l'édition de 1614 n'y attachaient qu'une valeur en quelque sorte canonique, et pour faciliter l'unité de chant dans l'Eglise. Mais, au lieu de l'obscur musicien auquel on l'attribuait (Giovanelli) si on pouvait inscrire en tête le grand nom de Palestrina, quel ne devait pas être le succès d'un tel livre, publié par l'éditeur même des œuvres du maître ! Telle fut la genèse de l'édition de Ratisbonne.

dont une excellente traduction a été donnée par Paul Lan- DOjiMY, ia Musique d"E(flise^ Paris, Dclaplanc, 1912, in-18.

L'éditeur Pustet n'hésita pas. Avec la même entente des alYaires que son lointain prédécesseur Raimondi, il pressent qu'il faut, pour réussir, tenter une édition complète, dans le sens même des idées en cours à Rome.

En prenant pour base le Graduel de i6i4, et lAntiphonaire de Venise de i58o, déjà choisis par l'édition de Malines, et adoptés par l'entreprise Campana, il charge Haberl de les mettre au point, en composant, dans le même style, les messes et offices ajoutés depuis lors ^ Quand le travail fut prêt, l'abbé Haberl partit à Rome, où il arriva à lin novembre 1867; dès le 2 janvier 1868, une circulaire était envoyée par Mgr Bartolini, Secrétaire de la Congrégation des Rites^ « à tous les imprimeurs » de Rome pour leur demander s'ils se char-, géraient de l'affaire. Pareille circulaire fut envoyée à Pustet '^. Bien entendu, les imprimeurs romains, insuffisamment outillés, répondirent par lanégative : seul Pustet « s'engageait aux immenses dépenses que cela exigeait »; il fut donc agréé et le i*''" octobre

• Il fallait aussi ajouter un Ordinaire des messes. C'est là où Haberl fut le plus mal inspiré; emprunté à de détestables éditions, cet ordinaire offre un mélange extraordinaire, jusqu'à offrir deux fois ou plus des versions différentes du même chant, sous un autre titre! Par exemple, VAgniis des solennels et celui des fêtes de la S. Vicrf^e; les trois Sanctus des messes des solennels, de la S. Vierge, des semi-doubles, offrent chacun un mélange différent des Sanclus IX et XVII de la Vaticane, etc.

* C'est ce qu'on a appelé le « concours » de 18G8.

obtenait, pour trente ans, un privilège, à condition que rédition fût commencée dans l'année même du décret. Ce n'était pas difficile, puisque, dès longtemps, l'abbé Haberl avait tout préparé.

Au bout d'un an, les épreuves du Graduel étaient prêtes; le 3i janvier 1870, la Congrégation des Rites donnait le permis d'imprimer, la victoire était gagnée : en juillet, Haberl quittait Rome.

Mais, tandis qu'au début, il ne s'agissait que de faire une édition privilégiée, sans exclure aucune de celles qui déjà existaient, peu à peu, par des demandes successives et savamment graduées, le nouvel éditeur visait à obtenir de Rome un privilège non seulement honoraire, mais un véritable monopole de fait, pour la fourniture du Graduel, de l'Antiphonaire et des autres livres de chant à toutes les églises. Le 3o mai 1873, il obtenait un bref de recommandation de Pie IX; en 1878, il se hâtait de le faire renouveler par le nouveau Pape Léon XIII, en faisant déclarer l'édition comme « authentique »; en i883, le décret Romanorum Pontifîcum l'approuvait solennellement; en 1894 enfin, un autre décret, Quod S. Augusfinus, était conçu de façon à ce que, en droit, on pût Fimposer à toutes les églises. Le privilège de l'édition devait expirer en 1900; le décret de 1894 indiquait, par anticipation, le renouvellement du privilège, qui apparaissait comme certain.

Or. si le Saint-Siège se prêtait ainsi volontiers aux demandes qui lui étaient adressées, c'est que les rapports les appuyant présentaient l'édition de Ratisbonne comme la suite directe du Concile de Trente. Ces rapports, par une méprise singulière, entendaient de la « réformation du chant liturgique » la charge donnée, en i563, par Pie IV, à une Commission de Cardinaux, pour réformer les abus delà «musique ». De plus, adoptant les idées de Haberl, ils supposaient que ce fut en suite des décisions de cette Commission que Palestrina s'occupa de corriger le Graduel, et qu'enfin, la Médicéenne n'était autre que le fruit du travail de Palestrina, reconnu officiellement par Paul V. Donc, l'édition de Ratisbonne, qui avait adopté, pour le Graduel, la leçon médicéenne, représentait le véritable chant romain.

Tel était le raisonnement sur lequel s'appuyèrent promoteurs et partisans de cette édition, pour la faire imposer peu à peu par Rome à toutes les églises.

Mais si, en Italie — où l'on n'exécutait presque plus de plain-chant et où son histoire intéressait moins encore — si ces actes divers en faveur de l'édition de Ratisbonne passèrent sans difficulté, et, d'ailleurs, à peu près inaperçus, il n'en fut pas de même en d'autres pays.

Dès la première annonce de l'édition nouvelle,

en 1869 et 1870, des protestations s'élevèrent^ En mars 1870, M. Haberl dut prendre une première fois la plume, de Rome même, pour tenter d'y répondre^. Ce ne fut que le point de départ d'une polémique qui grandit sans cesse, et se fît tour à tour insinuante, âpre, injurieuse, violente, entre tenants et opposants de l'édition de Ratisbonne-^

' Dans les Katholischen Stimmen ans der Schweiz, n" g; Tauteur était Dom Schubiger, le savant bénédictin, auteur d'une Histoire de l'école de chant de Saint- Gall.

2 Offener Brief in Betreff der neiien Edition des Graduale Romanuni, Ratisbonne, Pustet, 1870.

3 Les brochures et articles sur ce sujet se compteraient par centaines; la plupart ne font guère que rééditer les mêmes arguments, pour ou contre. En dehors des deux premiers actes d'hostilité signalés dans les notes précédentes, voici les principales des études publiées sur le sujet, à la période la plus active de ces polémiques : Th. N. [Th. Nisard] : Que faut-il penser des nouveaux livres de chant liturgique de Riitisbonne? Rennes, Vatar, «879; une deuxième édition, revue et augmentée, parut en 1880 [contre]; du même, les Livres choraux de Ratisbonne, Rennes, Vatar, 1880; Pierre Philai.kthks [Jules Bonhomme , l'Édition du plain-chnnt de Ratisbonne, Paris, Lahure, 1880 [contre^; Dessus, Restauration du chant litur- (fi(iue, Paris, Société bibliographique, i88a [contre]; Haueri,, Réponse adressée à M. l'abbé WitlmanUf relativement h la brochure de M. Dessus à Paris, i883 [pour]; A. Stper [Dessus], Décadence et restauration du chant liturgique, Paris, Dumoulin, i883 [contre]; Lans, Lettres sur le Congrès d'Arezzo (parues en français, allemand, flamand), Ratisbonne, i883 [pour]; J. HoGAEHTS, le Congrès d'Arezzo ou les droits monarchiques du Saint-Siège, Ratisbonne, «885 (brochure faite d'après des articles parus dans la Nouvelle Revue Ihéologiifue, Touvnai, Castcrmann, i883, revus et augmentés) [pour]; X..., les Livres de chant liturgique; invasion de la librairie allemande, extrait du liullelin de In Chambre syndicale des imprimeurs typographes, Paris, iSj^a [contre]; Un Doctbuh en théologie, Obser-

L'incident le plus notable de cette longue guerre fut TalTaire du Congrès de chant liturgique, tenu à Arezzo on 1882, sous la présidence de Térudit abbé Amelli, alors vice-bibliothécaire de TAmbrosienne, à Milan, et, depuis, prieur du Mont- Cassin et abbé de Florence. Près de lui se trouvaient les principaux représentants de l'érudition plain-chantale : les abbés Bonhomme, Raillard, Perriot, les RR. PP. Dom Pothier, Dom Kienle, et, parmi les ecclésiastiques déjà convertis à la réforme bénédictine, le chanoine Don Joseph Sarto, devenu S. S. Pie X.

Or, les organisateurs du Congrès, qui se tenait ouvertement en vue de la réforme du chant liturgique, avaient, dans leur programme, tracé ce plan * :

Edition pratique de livres de plain-chant, basée sur les conclusions et les données de la Commission

valions sur la défense de M. Haberl, intitulée « Storia dei libri corali ufjiziali romani », Paris, Kapp, 1894 [contre].

Enfin, il faut ajouter à ces titres ceux des brochures de Mgr Haberl, de Ms*" Respiohi et de Dom Molitor, qui marquèrent la fin de la bataille, indiquées ci-dessus, p. i5o, note, et les revues de droit canonique et de musique d'église. Les revues canoniques, telles que le Canoniste contemporain ou là Nouvelle Revue Ihêologique, étaient ordinairement pour (raisons d'autorité) ; les revues de chant d'église non allemandes, à commencer par la Musica sacra de Gand, étaient contre (raisons d'art et de science).

' Programme des matières à traiter au Congrès; IIM Moyens pour préparer et développer une amélioration du chant liturgique.

archéologico-artistique [à nommer par le Congrès], à soumettre à l'examen définitif du Saint-Siège, afin qu'une fois approuvée et reconnue comme la plus conforme à la tradition du vrai chant liturgique et en rapport avec les exigences liturgiques et artistiques de notre époque, elle soit adoptée uniformément pour toutes les églisesqui ne jouissent pas du privilège d'avoir une liturgie particulière.

Cette proposition parut déplacée à M"" Bartolini qui, de secrétaire, était devenu Préfet des Rites; par lettre du i^^ avril, il priait le Président du Congrès de restreindre la question à la pratique et à l'usage conformes à l'édition Pustet. L'abbé Amelli dut en passer par là, et, en dirigeant la discussion, éviter quoi que ce fût qui parût attaquer les livres de Ratisbonne. Mais la fougue avec laquelle un professeur hollandais, Tabbé Lans, les défendit, indisposa si fort le Congrès, que les vœux suivants furent néanmoins émis :

1® Que les livTes choraux aient dorénavant la plus grande conformité possible avec l'antique tradition;

2" Que l'on donne les plus grands encouragements et la plus grande diffusion aux études et aux ouvrages théoriques déjà faits ou à faire, et qui ont pour but de faire connaître et revivrel'ancienne tradition du chant liturgique *.

On sait la suite et comment, par l'interdiction faite par M^?'' Bartolini de présenter ces vœux au

' Sur ce Conj^'rès, consulter surtout la Musica sacra de Gand, années 1882 et i883.

Saint-Siège, le Congrès n'eut aucune suite directe.

Mais l'idée était universellement lancée et l'opinion publique éclairée sur la valeur des livres ratisbonniens. Aussi, malgré les approbations qui ne cessèrent de croître jusqu'en 1894, et amenèrent, à diverses reprises, des demandes d'explication diplomatique de la part du Gouvernement français, contre un monopole qui tendait, en fait, à favoriser l'industrie allemande, il ne parut plus douteux pour personne, quand arriva l'année 1900, que le privilège accordé à Pustet ne serait pas renouvelé.

Il ne le fut pas, en effet. Le pape Léon XIII, dès longtemps en possession de tous les éléments qui pouvaient motiver son jugement, s'y refusa formellement; les décrets même qui, sur des rapports mal fondés, avaient été portés en sa faveur, disparurent de la collection officielle des actes de la S. Congrégation des Rites : l'édition de Ratisbonne avait vécu.

Cette édition, en dehors du choix néfaste de la Médicéenne, prise comme type du Graduel, portait en soi un grave défaut. Supérieure en un sens à l'édition de Malines, elle reproduisait, sans les corrections, souvent mal venues, de celle-ci, les livres qu'elle avait pris comme types, en les expurgeant seulement des fautes d'impression. Or, la Médicéenne et l'Antiphonaire de Liechtenstein, qui lui servaient de bases, étaient tous deux établis

sur un plan différent : dans celle-là, les chants étaient abrégés de la façon qu'on a dite plus haut, et modifiés d'après certains critères esthétiques*; celui-ci, au contraire, donnait les chants traditionnels^, dans Fétat où ils étaient parvenus à la fin du xvi*^ siècle.

De sorte que le chantre qui avait, le matin,

exécuté : "^*--*~ disait, le soir : ^ * — ou bien,

Do- mi-nus Do-mi- nus

le jour de Pâques, avait à la messe une version

de VHaec dies, et, aux vêpres, une autre ! Ces

oppositions pratiques paraissent n'avoir jamais

touché les auteurs ni les partisans de l'édition

ratisbonnienne.

L'opposition aux nouveaux livres ne se serait montrée ni si forte, ni si tenace, si, au moment même où se réimprimait la Médicéenne, dans l'édition de Matines d'abord, puis dans celle de Ratisbonne, ne s'était manifesté, en travers de ce premier courant, un second courant, purement archéologique tout d'abord.

L'édition de Malines était à peine commencée, que les cardinaux Gousset et Giraud, archevêques,

' Par exemple, les pénultièmes brèves des mots dactyliques, décharf,''ées de plusieurs notes.

* Y compris les pénultièmes brèves avec groupes de notes.

l'un de Reims, l'autre de Cambrai, qui se trouvaient alors (184H) ù Gaëte, près du pape Pie IX, s'entendirent pour nommer « une Commission composée d'hommes spéciaux, afin de préparer une nouvelle édition des livres de-chœur* ».

Cette édition devait être « plus pure, plus conforme à l'antiquité, exempte autant que possible des fautes de tout genre, qui déparent les autres, et. par là, propre à servir de point de ralliement au milieu de la confusion générale. » Les deux cardinaux entretinrent le Pape de ce projet ; Pie IX « l'approuva et promit de donner son autorisation au travail de la Commission qui lui serait présenté par les deux prélats^. »

La Commission, formée bientôt (1849) par les archevêques de Reims et de Cambrai, comprenait : MM. Tesson, directeur du séminaire des Missions étrangères, à Paris, président ; Gaultier, directeur du séminaire du Saint-Esprit ; Touzé, ancien vicaire de chœur de Notre-Dame de Paris ; Bandeville, aumônier du lycée de Reims; Simon, curé de Notre-Dame de Tourcoing ; Crombé, missionnaire apostolique à Cambrai ; Dupont, curé de Fenain,

' Mémoire sur la nouvelle édition du Graduel et de iAntiphonaire romains publiée par ordre de Nosseigneurs les Archevêques de Reims et de Cambrai, Paris, LecofFre, i852, p. 5. Un second tirage co a été fait en i885.

^ Id.

dans le même diocèse. En réalité, c'est sur l'abbé Tesson que reposait la plus grande partie de ce travail ; c'est à lui surtout qu'il faut faire remonter l'honneur d*avoir établi l'édition de Reims et de Cambrai * .

Franchissant d'un bond la période moderne et celle du bas moyen âge, l'abbé Tesson remonte immédiatement, pour le Graduel, au plus ancien manuscrit que l'on était capable alors d'utiliser : le codex bilingue du xi^ siècle, conservé à Montpellier, noté en neumes et en lettres "^. Il le compléta au moyen de quelques autres manuscrits de la Bibliothèque Nationale de Paris, et tout particulièrement le ii32 latin, le iiSy, le 776 2, manuscrits du xi^ siècle et du xii*^, en notation aquitaine*.

En ce qui concerne l'Antiphonaire, le Mémoire publié par la Commission n'indique, en bloc, que des manuscrits du xiii* siècle. Le Graduel de la Commission rémo-cambraisienne parut en i85i, et peu après, l'Antiphonaire^. En i852, la Commission publiait le Mémoire déjà cité, et l'achevait sur une conclusion aussi nette que modeste :

* Cf. Ci.OET, Mémoire sur le choix d'une édilion, Paris, 1862,

* Ueproduit depuis intégralement en phototypic par les Bénédictins de Solesmes, Paléographie musicale, t. VII.

3 Mémoire, passini. Nous avons plus haut décrit ce manuscrit, p. ia5 et s.

* Voir des spécimens <le ces notations, et de deux de ces manuscrits dans mon A ri (jrécforien, p. 14^-149-

•'• A Paris, chez LecolTre.

Mais, dit-on, pourquoi se presser de faire une édition nouvelle, puisqu'on n'a pas encore le dernier mot delà science? Pourquoi? parce qu'il fallait des livres de chant....

...Et puis, attendre le dernier mot de la science? Est-ce que la science dira jamais son dernier mot?...

Nous-mêmes, nous n'avons pas fait tout ce que nous aurions voulu faire...

L'une des deux grandes imperfections de l'édition de Reims et Cambrai fut que, tout en se servant des manuscrits du moyen âge, ses auteurs voulurent adopter, malgré qu'ils en eussent reconnu le mal-fondé, la théorie des humanistes sur les pénultièmes dactyliques, et modifièrent en conséquence la leçon donnée parles sources. La seconde, plus grave, fut la confusion entre la notation liturgique et la notation proportionnelle du xii« et du XIII* siècle, qui viciait toutes leurs conclusions rythmiques.

L'apparition du Graduel de la nouvelle édition fut un événement considérable. Les revues scientifiques et musicales, le Journal des Savants, la Bibliothèque de l'École des Chartes lui consacrèrent des articles. Le pape Pie IX faisait examiner le travail « par les plus habiles professeurs de chant grégorien attachés à la chapelle papale * »

' Lettre du Nonce apostolique à l'archevêque de Cambrai, du 23 novembre i85i.

et bientôt, accordait à l'éditeur un bref de félicitation pour ce beau travail ; Pie IX renchérissait encore, en i856, dans un bref à Tévêque d'Arras, et souhaitait que tous les diocèses de France, où la liturgie romaine était remise en vigueur, adoptassent la nouvelle édition. On dit même qu'il manifesta au cardinal Gousset son désir de Tadopter comme édition officielle, mais celui-ci le premier l'en dissuada, vu les imperfections que Ton pouvait encore relever dans l'œuvre, et que des travaux ultérieurs amèneraient à corriger.

L'édition de Reims-Gambrai se répandit en peu de temps dans un tiers des diocèses français et fut également mise en usage dans les plus importantes congrégations : Missions Etrangères, Pères du Saint-Esprit, Lazaristes. La première brèche était faite à travers les routines anciennes ; de salutaires émulations allaient se produire.

Ne citons ici que pour mémoire l'édition du Graduel et de l'Antiphonaire publiés sous le nom du P. Lambillotte, œuvre posthume ^ Cette œuvre étrange représente un chant dont les éléments sont empruntés aux manuscrits, mais abrégés d'après un procédé plus bizarre encore que les livres du xyii* siècle : ce qui reste du chant est mis en

' A Paris, i858. Sur les beaux travaux du P. Lamhillotlc, voir notre Art yréyorien, p. 107.

mesure, à l'instar d'une marche ou d'une danse moderne*.

Autrement sérieux fut le travail d'Hermesdorfî. Maître de chapelle, puis chanoine de la cathédrale de Trêves, ce musicien était élevé aux meilleures méthodes. L'église de Trêves qui se trouvait dans l'exception prévue par la bulle de saint Pie V, lors de la promulgation du concile de Trente, avait, pour le texte, des livres spéciaux, analogues aux vieux parisiens et lyonnais. Le chant, depuis trois cents ans, en avait été aussi mutilé que celui des autres églises. Le Graduel et l'Antiphonaire ayant besoin d'être réimprimés, Hermesdorff en donna une première édition^, améliorée considérablement, et collationnée d'après les manuscrits anciens.

Mais, en même temps, il travaillait à un ouvrage plus important. Son dessein était de donner une édition définitive de ces livres de chant, en double notation : les caractères usuels sur portée, et audessus les caractères neumatiques primitifs, avec des notes sur les manuscrits dont il s'était servi. Cette curieuse et très intéressante tentative reçut un commencement d'exécution, mais elle fut interrompue par la mort de l'auteur. Cependant,

' Consulter Cloet, Examen du « Mémoire sur les chants liturgiques », du R. P. Lamhillotte, ou réponse au P. Dufour, Paris, Didron, iSSj, et Remarques critiques sur le Graduale Homanum du P. Lnmhillotle, id.

2 A Trêves, i863 et 1864.

onze livraisons en ont paru, contenant le chant des messes, depuis le premier dimanche de l'Avent, jusqu'au milieu du Temps Pascal. La première livraison parut en 1876, la dernière en 1882 *. Cette édition d'HermesdorfF, dans l'ensemble, est plutôt inférieure à la rémo-cambraisienne : mais en de certains détails, elle lui est très supérieure, et laisse prévoir un perfectionnement que ses principes un peu incertains ne lui permettaient pas d'atteindre. Ce perfectionnement apparut en i883, avec l'édition de Solesmes, due pour la plus grande part au R. P. Doni Pothier, préchantre du monastère de Solesmes, et dont nous avons, dans un autre ouvrage, retracé la magnifique carrière de restaurateur du chant grégorien^. Dès 1880, époque de la publication de son beau livre des Mélodies grégoriennes, on attendait une édition prati({ue de chant, qui serait, cette fois, absolument conforme aux manuscrits, pour la note, le rythme, le groupement des neumes, qui reproduirait, en un mot, le chant ancien et traditionnel de l'Eglise, non pas

* Voici le titre de ces curieuses plaquettes, très rares à présent :

Graduale I ad | noumam cantijs s. ohegohii, | auf | (irund der Forschun^fs-Resultate und unter Beihûlfe | der Mitglieder des Vereius Zur Erforsciiung altcr Cho- | ral-Ilandschril'tcn nach den Ultesten und zuverlilssig- | sten Qucllcn | bcarbeitet und hcrausj^^efçeben | von | Mich. tlcrmesdorir, etc. Leipzig, Frz. Wagner.

* Art grégorien, p. 10K-114.

revisé et corrig-é par tel ou tel, et selon des principes parfois contradictoires, mais le chant même donné par les sources, avec tout au plus les quelques améliorations typographiques nées au cours des âges.

Dom Pothier publia ainsi tout un ensemble de livres qui suffirent au service divin, tant séculier que monastique. En voici la liste soigneusement établie :

Le Graduel*, en i883, avec une seconde édition en 189.5 ; le Directorium chori^ en 1884 \ 1 Hjmnaire, en i885 ; la même année, l'office complet de Noël, puis en 1886, celui des Jeudi, Vendredi et Samedi Saints; l'office des morts, en 1887; l'office de la Fête-Dieu et celui des Festa majora (\^ édition), en 1888. En 1891, Dom Pothier publiait l' Antiphonairecomplet du jour- en deux éditions, lunepour le rit séculier, l'autre pour le monastique, et préparait enfin les chants de l'office nocturne qui devaient former la conclusion de l'œuvre pratique. En 1895, parut la partie principale de cet office, comprenant, d'une part, le chant des « invitatoires », et, en deux éditions, comme l'antiphonaire, l'ofTice de nuit des grandes fêtes et du Commun des Saints-^,

' Liber Gradualis juxla anliquorum coJicum fîdem restitatus.

' Liber Antiphonarius pro diurnis horis.

* Liber ResponsoriaUs pro festis I. Classis et comtnuni sanclorum.

pour Tordre monastique, et selon le bréviaire romain.

Ces livres étaient complétés par les chants des processions usitées dans l'ordre bénédictin, publiés en 1888* et, la même année, par les Variœ preceSj recueil de chants divers ad libitum, ne trouvant pas place dans la liturgie officielle, et qui eurent jusqu'à cinq éditions. Processional et Variée Preces furent établis avec la collaboration de Dom Andoyer.

Des uns et des autres de ces livres, Dom Mocquereau tira le Liber usualis ou « Paroissien », paru en 1895.

Nous n'avons pas à expliquer les bases sur lesquelles Dom Pothier édifia les belles éditions de Solesmes^. Depuis qu'elles commencèrent à se répandre en dehors du monastère où elles avaient pris naissance, elles provoquèrent un grand nombre de publications de toute espèce, et, surpassant dès leur première apparition tout ce qui avait été fait jusqu'alors, elles faisaient connaître partout ce qu'avait été, ce que devait être le chant de rKglise.

Mais comment faire pour concilier les résultats indéniables des recherches bénédictines, leur

' Processionalc monaslicum.

* Voir notre Art (jréijorien, p. 108-114, et 204-206.

(( authenticité » traditionnelle et scientifique, avec 1 « authenticité » canonique de l'édition de Ratisbonne ? 11 fallait d'abord, pour cela, attendre que 1 édition de Solesmes fût terminée : d'ici là, on pourrait se rendre compte de sa valeur absolue et pratique.

Dès l'apparition du Liber Gradualis de Dom Pothier, le pape Léon XIII suivit la question avec grand intérêt, quoiqu'il ne fût aucunement musicien. A la fin de Tannée i883^ avec une lettre de Dom Pothier, le cardinal Pitra, ancien moine de Solesmes, présentait au Pape l'œuvre de son confrère : le Souverain Pontife y répondait, le 8 mars suivant, par un bref louangeur, où était parfaitement mis en lumière le caractère de l'œuvre*. Léon XIII V fait ressortir le travail assidu de Dom Pothier, louant non seulement son labeur, mais encore le zèle envers l'Eglise Romaine, que ce travail indiquait : « C'est pourquoi nous désirons ardemment que ces lettres vous soient un témoignage de recommandation, comme quoi nous suivons vos études remarquables touchant l'histoire, la discipline, la beauté de la musique -sacrée ».

Venant moins d'un an après le décret Bomanorum pontificum sur l'édition ratisbonnienne (voir

• Voir le texte à la fin de ce chapitre.

p. 2i6), ce bref produisit, chez les tenants de cette dernière, une émotion considérable.

De part et d'autre, ce fut bientôt l'annonce d'un renouvellement de polémiques. Moins de deux mois après le bref précédent, le 3 mai, Léon XIII en adressa à Dom Pothier un second, pour mettre les choses plus au point, et pour éviter de fâcheuses interprétations ^ Dès lors, il fut entendu tacitement que, si l'édition de Ratisbonne demeurait — au moins officiellement et pour un temps — l'édition pratique, celle de Solesmes représentait l'édition scientifique. C'était déjà quelque chose de considérable. Malgré le décret de i883, présenté, par ceux qui l'avaient obtenu, comme le « ne varietur » de Rome, Léon XIII montrait bien qu'il désirait et encourageait l'avancement des études ayant pour but de reconstituer le vrai chant grégorien. Déjà en 1890, dans une audience accordée à deux musiciens italiens, le Pape protestait avec énergie contre les insinuations d'un journal français [le Malin], et affirma que le Saint-Siège laissait aux églises l'absolue liberté de leurs éditions'^.

Les fêtes du centenaire de saint Grégoire le Grand, en 1891, lui fournirent une nouvelle occasion de montrer où allaient les préférences,

• Moniteur de Rome du 8 mai 1884.

* Revue du chant grégorien, I, p. 22.

théoriques encore, du Saint-Siège, piiisciue l'édition de Solesmes n'était que commencée. UOsservatore Romano, rendant compte des solennités où les élèves du Séminaire Français de Rome avaient exécuté, dans l'ég-lise Saint-Grégoire, au mont Gœlius, des chants grégoriens restitués par Dom Pothier, ne craignait pas de vanter « la douceur de ces saintes et vénérables mélodies de nos pères ({ui, après tant de siècles d'oubli, ont de nouveau retenti sur le Gœlius». Des solennités où le chant restauré devait se faire entendre, étaient présidées par les cardinaux Rampolla, secrétaire d'Etat, et Parocchi, cardinal-vicaire. Enfin, pour clore les fêtes. Sa Sainteté complimentait publiquement les organisateurs du centenaire, se félicitant de ce que le chant de saint Grégoire était enfin richiamato alla sua antica purezza (rappelé à son antique pureté*).

L'année suivante, c'était le Petit Séminaire Romain qui, pour l'ouverture du premier jubilé de Léon XIII, adoptait résolument, aux applaudissements du Pontife, les chants de l'édition Solesmienne-. Bientôt, le Séminaire Vatican lui-même

' Il faut, pour tous les détails authentiques qui concernent à Rome le processus du chant grégorien restauré à cette époque, consulter principalement la Revve du chant grégorien et la Muslca sacra.

* La Voce délia Verilà, lo juin 1892.

Tadoptait. De jouren jour, l'influence de la nouvelle édition s'accroissait. En vain, la collection ratisboanienne étant terminée, ses promoteurs obtenaient le décret Qaod S. Augustinus (juillet 1894), mais le mouvement contraire devenait de plus en plus important.

Aussi, lorsque, en 1898, Léon XIll acceptait des mains du cardinal Sarto, patriarche de Venise, un nouveau directeur de la chapelle Sixtine, l'abbé Lorenzo Perosi, élève des Bénédictins, il était visible que le Saint-Siège était complètement gagné à la cause de la restauration du chant grégorien.

Nous avons dit plus haut comment le privilège de Pustet ne fut pas renouvelé en 1900. Le Pape laissa encore s'écouler quelques mois, et, le 17 mai 1901, envoyait au R""^ Abbé de Solesmes un bref remarquable, pour encourager les savants religieux de sa congrégation à pousser plus avant leurs travaux, les félicitant de ce que leurs livres étaient reçus en beaucoup d'endroits pour l'usage quotidien, et de l'accroissement de beauté et de piété qui en résultait dans l'office divin*.

' Voir le texte à la fin du chapitre. Publié par la Voce délia Veritù, le 29 mai. Toutefois, les Uatisbonnicns ne désarmaient pas encore. La Nouvelle Bévue Ihéoloqique de Tournai, en février 1902, publiait une étude sur VVsatje du chanl grégorien iradilionncl ou Analgse commentée du bref Nos quidem du Ifi mai i'JOI, I^'auteur, le P. J. Ilo<iAi:nTs, se flattait, en

L'indication était nette : une ère nouvelle allait s'ouvrir pour le chant grégorien*.

lofTrant comme tribut d'hommajre au Saint-Père pour le jubilé ;!), de démontrer, comme le soutint Habiîul, Sloria e pregio, p. m, que le bref n'était qu'une u expression privée », une n lettre très bénigne » de Léon XIII, qui ne pouvait prévaloir contre les décrets des Rites!!! Ce fut le dernier soubresaut.

' Notons encore, comme supplément d'indication pour ce passage curieux de l'histoire du chant liturgique, le rescrit de la Sacrée Congrégation des Rites à l'éditeur parisien Poussielgue, du lo juillet 1901 (Tribune de Saint-Gervais, VII, a88), l'approbation donnée par le Cardinal-Préfet des Études à la fondation de l'Académie grégorienne de Fribourg par le D' AVagner, en 1901 (Revue du chant grégorien, X, p. lo-ii), la lettre, enfin, adressée au nom de Léon XIII, par le Cardinal Rampolla, à MS"" WalTelaert, évcque de Bruges, à l'occasion du Congrès tenu en cette ville par la Schola Cantorum de Paris (Tribune de Saint-Gervais, VIII, 242).

NOTES ET DESCRIPTIONS

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