Ryckel, op. cit., p
Padoue, qu'elle appelait « son puissant avocat auprès de Dieu». Les grâces obtenues par son intercession se multiplièrent tellement que Ton venait, de toutes parts, se recommander à ses prières, presque toujours exaucées. Très étonnée qu'on l'en remerciât : « Pauvre créature que je suis, disait-elle, comment pouvez-vous attacher quelque valeur à mes prières ? c'est saint Antoine qui est puissant : allez le remercier ! »
L'empressement devint si grand qu'il fallut bâtir au bienheureux un oratoire, dont Mgr Delebecque, évêque de Gand, fît la dédicace, le 13 avril 1852. Quand le Grand Béguinage fut transféré à Mont-Saint-Amand, une nouvelle chapelle fut élevée en l'honneur de ce même saint, mais plus belle que l'ancienne et tout aussi fréquentée. On y conserve un bon tableau qui représente Thérèse sur son lit de mort, et dans une niche, son buste en marbre, fort ressemblant, au dire de ceux qui l'ont connue.
Ce fut la grande joie de sa vie d'avoir élevé cet oratoire à son bien-aimé saint Antoine. Le 21 juin de la même année qui en avait vu l'ouverture, Thérèse fêta le cinquantenaire de son entrée dans le Béguinage, au milieu d'un concours d'hommages capable de troubler une humilité moins profonde. L'évêque, entouré d'un nombreux clergé et des laïques les plus distingués de la ville et des environs, fut le premier à lui souhaiter de longues années encore au service de Dieu sur la terre. Mais ce souhait ne devait pas se réaliser.
Le 21 décembre suivant, elle était frappée d'apoplexie, et commençait une agonie de douze jours, où sa patience et son abandon à Dieu firent l'admiration de tous ceux qui l'approchaient. Ne pouvant plus parler que par signes, elle s'absorbait dans l'oraison, les yeux tournés vers une statue de saint Dominique, qu'elle avait fait placer près de son lit. Elle avait
toujours eu pour le saint Patriarche des Prêcheurs une piété spéciale, et depuis longtemps avait stipulé, dans son testament, qu'on la revêtirait, pour le cercueil, de la robe blanche de son Ordre. Le 2 janvier 1853, elle inaugurait sa nouvelle vie dans le ciel.
A peine sa mort fut-elle connue que la foule se pressa autour de la dépouille mortelle de celle que tous appelaient d'un commun accord : « la sainte Béguine ». Des mesures d'ordre durent être prises pour régler le défilé devant le corps, et même il fallut, à plusieurs reprises, fermer les portes du Béguinage pour éviter l'encombrement. Quatre jours durant, le même concours attesta la vénération générale. Les obsèques, célébrées quatre jours plus tard, l'accrurent encore, et furent un véritable triomphe pour l'humble servante de Dieu. L'évêque y présidait. Par une coïncidence providentielle, la messe dut être dite avec des ornements blancs, à cause de la fête de l'Epiphanie, de sorte qu'on semblait célébrer une joyeuse solennité plutôt qu'accomplir un rite funéraire. Puis le cercueil prit le chemin du cimetière communal, situé hors delà porte de Bruges, et fut déposé dans la sépulture réservée aux filles de Sainle-Begghc, depuis qu'elles n'avaient plus le droit de dormir dans leur enclos, à l'ombre de leur chère église. C'était fini pour la terre, ou plutôt elle recommençait à vivre de cette existence que fait le souvenir pieux de certains morts. Les Béguines ont pour leur sœur un culte que rien n'altère, et chacune d'elles garde, dans sa chambrette, l'image au moins — sinon quelque relique — de la c( sainte » Thérèse Verhaeghe.
Mais le monde, qui tient peu de compte de l'influence exercée par la sainteté sur le progrès de l'esprit humain, demande
peut-être de quelle utilité plus tangible furent les Béguines de Sainte-Elisabeth. Il est facile de répondre.
A leur origine, les Béguinages servirent de refuges à d'innombrables jBlles et veuves, de toute condition, mais surtout de
la classe bourgeoise et populaire,
i 1 . vouées à toutes les erreurs et à
tt ; ■^ j j i^^Jl toutes les misères, parle malheur
■HM^y. jAi^^H des temps. Celui de Bruges, par
^^^^^brinAI^^^H exemple, peut vanter d'avoir
^^^^^^^H|^^^H recueilli des filles de noblesse,
^^^^^^^^^^^^^1 auxquelles leur
^^^^^^^^^^^^^ pu servir de protection contre
les plus tristes entraînements. Ouvert à toutes, celui du Brouc
recueillit de préférence les filles de la classe ouvrière du
territoire des Quatre-Métiers, pendant que celui de Ten-Oye
devenait Fasile des émigrantes de l'ancien pays d'Alost. Loin de
vivre aux dépens des pauvres, comme on le leur a reproché,
elles subsistaient des débris de leur patrimoine ou du produit
de leur travail, trouvant encore le moyen de partager leurs
humbles ressources avec les indigents du pays.
Quand les fondations le permirent, elles devinrent une véritable providence pour leur entourage, et c'est le caractère bienfaisant et charitable de leurs communautés qui les sauva de la ruine en 1794, de l'aveu même des agents de la République française ^. Les pauvres et les malades furent l'objet de la plus active et de la plus généreuse bienfaisance, non seulement de la part de quelques béguines plus à l'aise ou plus dévouées, mais encore
1. V. Décrets du 26 fractidor an VIII, du 5 vendémiaire et du 29 prairial an IX.
de la part de toutes, quelque fût leur état de fortune et de santé. Pour ne pas remonter dans le passé, plus haut que le commencement du dix-neuvième siècle, nous devons rappeler leur admirable conduite, lors du débarquement des Anglais dans Fîle de Walcheren. Encombrée de blessés et de malades, Féglise du Grand Béguinage vit des actes d'abnégation merveilleux de la part des quatre-vingts sœurs, substituées aux infirmiers morts à la peine ou mis en fuite par la peur du typhus. Dans les hospices de la ville, où Fadministrationles avait appelées, elles firent de même, sans s'effrayer de la mort qui les décimait, du mois de septembre 1809 à celui de mars 1810.
En 1813, lors delà retraite de l'armée française, Gand eut sous les yeuxle même spectacle, qu'il revitencore, en 1815, après Waterloo, et en 1892, pendant le choléra qui sévit, deux mois durant, d'une manière effrayante. Une médaille d'or témoigna, cette fois-ci, de la reconnaissance de la Belgique envers les Béguinages, « qui avaient bien mérité de la patrie et de l'humanité ».
Lorsqu'il s'agit de créer, à Gand, l'Ouvroir de bienfaisance, leur cotisation fut de 125 florins^ par mois, pendant un an et demi. La Société de bienfaisance les compte au nombre de ses fondatrices, comme la Société d'encouragement au service militaire, Chaque Béguinage, depuis sa réouverture en 1800, possède une école pour les jeunes filles pauvres, qui s'y forment gratuitement à la vie chrétienne et laborieuse, et sont entretenues aux frais de leurs maîtresses. Dans les circonstances douloureuses, comme l'inondation d'Ostende, l'incendie de Walwyck ou de Stockheim, par exemple, leur charité ne resta en arrière de
1* Un pea plus de 250 francs.
personne, et leurs mains industrieuses surent recueillir ou produire de larges aumônes au bénéfice des sinistrés.
Tel est le témoignage que leur rendaient les membres du Conseil de Régence, en 1824, — le cardinal archevêque de Malines ^ et le ministre de Tintérieur ^, en 1839, — le ministre de la justice^, en 1841. Tel le témoignage rendu par l'opinion publique, bon juge en matière de dévouement et de services, quand on ne s'ingénie pas à lui donner le change.
C'est précisément ce que les libéraux de la municipalité gantoise essayèrentde faire, de 1867 à 1874, en déclarantune guerre sournoise aux deux Béguinages. Celui de Notre-Dame, racheté par le prince d'Arenberg, put échapper aux vandales administratifs : Sainte-Elisabeth eut moins de chance, en dépit de la Commission des monuments historiques ^ et des protestations énergiques de la presse catholique ^. Le 29 septembre 1872, la Commission des hospices signifia leur congé aux Béguines, ses locataires depuis 1794, — après leur avoir enlevé, morceau par morceau, le terrain des alentours, et une partie même de l'enclos, en attendant de raser la clôture, et de démolir la pittoresque porte d'entrée. Rien ne put. arrêter la marche brutale de la destruction, bien que nul réel intérêt ne la justifiât et qu'elle froissât profondément le sentiment populaire. On ne voulait plus du Grand Béguinage, dans les conseils de la libre pensée : la cause était jugée.