SCOLIE SIXIÈME
Lorsque la conscience est erronée en matière de foi, ou que du moins il survient à ce sujet des doutes légitimes, l'examen peut devenir nonseulement permis, mais même obligatoire.
• Cette proposition est une conséquence naturelle de la scolie précédente. Car puisque l'acte de foi ne doit pas être contredit par le jugement de la conscience, ce même acte devient moralement impossible, du moment où la conscience répugne à le former. Au lieu donc de faire son acte de foi sur la doctrine qu'on aurait crue jusqu'alors comme révélée, mais dont on commence à reconnaître ou du moins à soupçonner la fausseté, on devrait plutôt le faire sur la doctrine opposée-, qui revêt à nos yeux les caractères de la vérité, à mesure que le travail' qui se fait dans notre esprit, en dépouille insensiblement sa rivale. Toutefois est-il bien facile, est-il même possible pour l'ordinaire de passer tout d'un coup et sans transition, de la nuit profonde de l'erreur dans laquelle peut-être on a été élevé, au grand jour de la vérité qui seule pourra en dissiper toutes les ténèbres? Il faut donc de toute nécessité, à moins qu'on ne suppose un miracle de la grâce, admettre un examen intermédiaire entre l'erreur qu'on doit rejeter, mais à laquelle on tient encore par des préjugés plus ou moins fortement enracinés dans l'esprit, et la vérité qu'on doit embrasser, mais que des jugements préconçus, et dont on a souvent bien de la peine à démêler le vice, nous empêchent d'apercevoir de prime abord dans tout son éclat. Observons toutefois, que l'examen permis même alors n'est pas le libre examen, préconisé par les rationalistes de tous les degrés comme de toutes les sectes. Entendu comme ils l'entendent, ce serait un examen affranchi de toute règle extérieure, et indépendant de toute autorité. Or, tel n'est pas l'examen* permis à la créature raisonnable : quelque épais que puissent être les nuages de préjugés qui dérobent à un individu la vue
claire et distincte de la plus haute autorité visible, qui est l'Eglise catholique, cet homme demeure toujours eous l'empire des traditions universelles, par cela seul qu'il appartient encore, quoique bien imparfaitement, à la société des intelligences, et qu'il lui reste une connaissance plus ou moins grossière de l'existence d'un Dieu et des devoirs à remplir envers ce souverain Etre. S'il n'a pas complètement abjuré la raison , il ne donnera donc pas, comme le prétendait Hermès (i), îe doute positif pour base à ses inquisitions théologiques; mais il prendra pour point de départ de son examen consciencieux les principes de vérité qui peuvent lui rester encore après le naufrage de tous les autres, et fermement résolu à se défier constamment de lui-même et à soumettre sa raison individuelle à la plus haute autorité visible qui lui apparaîtra avec les caractères d'une mission divine, tôt ou tard il parviendra avec l'aide de Dieu à reconnaître cette autorité, et en tout cas, pourvu qu'il persévère dans des dispositions aussi parfaites, il sera, nous n'en pouvons douter, dans la voie de son salut éternel.
Observons en outre que l'examen auquel il peut être permis de se livrer ne doit pas avoir pour objet la nature intime des mystères proposés comme révélés; car, à part même l'autorité de l'Eglise qui nous interdit cette curiosité téméraire, le simple bon sens nous dit que l'intelligence divine étant infiniment supérieure à la nôtre, il est tout naturel que les vérités qu'il plaît à Dieu de nous révéler soient des mystères incompréhensibles à notre raison. L'examen devra donc porter uniquement sur le fait de la révélation, c'est-à-dire en particulier sur la valeur des témoignages qui nous peuvent constater ce fait, et une fois assurés que Dieu a parlé, nous n'aurons plus à examiner, mais seulement à écouter et à nous soumettre.
Les principes que nous venons d'établir sont bien, à ce qu'il nous semble, les mêmes qu'a proclamés le pape régnant dans sa célèbre Encyclique du 9 novembre 18&G. Qu'il nous soit permis
(!) « Atque inter hujusmodi magistros, ex constanti et ferè communi per Germaniam famà annumeratur Georgius Hernies, utpote qui audacter à regio, quem universa traditio et sancti Patres in exponendis ac ¥iudicandis fidei veritalibus slravere tramite deflectens, quin et superbe contemnens et damnans, tenebrosum ad errorem omnigenum viam moliatur in « dubio positivo tanquam basi omnis theologicae inquisitionis, » et in principio quod statuit, « rationem principem normam ac unicum médium esse, quo homo assequi posait supernaturaliuaiveritatum cognitionem. » Grec. XVI.
d'en mettre sous les yeux de nos lecteurs l'extrait suivant (1), qui pourra leur servir à compléter ou à redresser même au
(1) « Cùm sanctissima nostra religio non ab humanâ ratione fuerit » inventa, sed à Deo hominibus clementissimè patefacta, tùm quisque » vel facile intelligit, religionem ipsam ex ejusdem Dei loquentis aucto- » ritate omnem suam vim acquirere, neque ab humanâ ratione deduci » aut perfîci unquàm posse. Humana quidem ratio, ne in tanti momenti » negotio decipiatur et erret, divinœ revelationis factum diligenter » inquirat oportet, ut certô sibi constet Deum esse loquutum, ae fidem, » quemadmodùm sapientissimè docet Apostolus, rationabile obsequium » exhibeat (a). Quis verô ignorât, vel ignorare potest omnem Deo » loquenti iidem esse habendam, nihilque rationi ipsi magis consentaneum » esse, quàm iis acquiescere firmiterque adhœrere, quœ à Deo qui nec » falli nec fallere potest, revelata esse constiterit?
» Sed quàm multa, quàm mira, quàm splendida prsestô sunt argu- » ni^nta, quibus humanâ ratio luculentissimè evinci omninô débet, divi- » nam esse Chrisli religionem, et omne dogmatum nostrorum princi- » pium radicem desuper ex cœlorum Domino accepisse (b), ac » proptereà nihil fide nostrâ cerlius, nihil securius, nihil sanctius » extare, et quod firmioribus innitatur principiis. Hsec scilicet (ides vitae » magistra, salutis index, vitiorum omnium expultrix , ac virtutum » fecunda parens et altrix, divini sui auctoris et consummatoris Christi Jesu » nativitale, vitâ, morte, resurrectione, sapientiâ, prodigiis, vaticinatio- » nibus confirmata , supernse doctrinse luce undique refulgens , ac » cœlestium divitiarum ditata thesauris, tôt prophetarum prsedictioni- » bus, tôt miraculorum splendore, tôt martyrum constantiâ, tôt sanctorum » gloriâ vel maxime insignis, salutares proferens Christi leges, ac majores » in dies ex crudelissimis ipsis persecutionibus vires acquirens, univer- » sum orbem terra marique, à solis ortu usque ad occasum, uno crucis » vexillo pervasit, atque idolorum profligatà fallacià, errorum depulsâ » caligine, triumphatisque cujusque generis hostibus, omnes populos, » gentes, nationes utcumque humanitate barbaras, ac indole, moribus, » legibus , institutis diversas divinse cognitionis lumine illustravit , atque » suavissimo ipsius Christi jugo subjecit, annuntians omnibus pacem, » annuntians bona. Qua3 certè omnia tanto divinse sapientise ac potentiae » fulgore undique collucent, ut cujusque mens et cogitatio vel facile » intelligat christianam fidem Dei opus esse. Itaque humanâ ratio ex » splendidissimis hisce, sequè ac firmissimis argumentis clarè apertèque » cognoscens Deum ejusdem fidei auctorem existere, ulteriùs progredi » nequit , sed quàvis difficultate ac dubitatione penitùs abjectà atque » remotâ , omne eidem fidei obsequium prsebeat oportet , cùm pro certo » habeat à Deo traditum esse quidquid fides ipsa hominibus credendum, » et agendum proposuit.
» Atque h'inc plané apparet in quanto errore illi etiam versentur, qui » ratione abutentes, ac Dei eloquia tanquam humanum opus existi-
(«) Ad Rom., XIII, 1.
{b) S. Joan. Chrys. hom. I in Isai.
besoin ce qu'il y a eu d'impartàit ou de défectueux dans notre propre exposition.
et Notre très-sainte religion n'ayant pas été inventée par la » raison humaine, mais miséricordieusement manifestée par » Dieu aux hommes, on comprend aisément que cette religion » emprunte toute sa force et sa vertu de l'autorité de la parole » de Dieu lui-même. Si l'on veut en effet que la raison humaine » ni ne se trompe, ni ne s'égare dans une affaire aussi grave et » aussi importante, il faut, de toute nécessité, qu'elle s'enquière y> soigneusement du fait de la révélation, afin qu'il lui reste bien » certainement démontré que Dieu a parlé, et qu'en consé- » quence, suivant le très-sage enseignement de l'Apôtre, elle
» mantes, proprio arbitrio illa explicare, interpretari temerè audent, » cùm Deus ipse vivam constituent auctoritatem, quae verum legitimum- » que cœlestis suse revelationis sensum doceret, constabiliret, omnesque » controversias in rébus fidei, et morum infallibili judicio dirimer'et, » ne fidèles circumferantur omni vento doctrinse in nequitià hominum » ad circumventionem erroris. Quae quidem viva et infallibilis aucloritas » in eâ tantùm viget Ecclesiâ, quae à Cliristo Domino supra Petrum totius » Ecclesise caput, principem et pastorem, cujus fidem nunquàm defec- » turam promisit, sedificata suos legitimos semper habet ponlifices sine » intermissione ab ipso Petro ducentes originem, in ejus cathedra cojlo- » catos, et ejusdem etiam doclrinse, dignitatis, honoris ac potestatis » hasredes etvindices. Et quoniam ubi Petrus, ibi Ecclesiâ (a), ac Pelrus » per Romanum Pontificem loquitur (b), et semper in suis successo- » ribus vivit, et judicium exercet (c), ac praestat quaerentibus fidei veri- » tatem (d); iccircô divina eloquia eo plané sensu sunt accipienda quem » tenuit ac tenet haec Romana beatissimi Pétri cathedra., quae omnium » Ecclesiarum mater et magistra (e), fidem à Christo Domino traditam, » integram, inviolatamque semper servavil, eamque fidèles edocuit, » omnibus ostendens salutis semitam, et incorruptae veritatis doctrinam. » Haec siquidem principalis Ecclesiâ, unde unitas sacerdotalis exorta (/"), » hase pietatis metropolis, in quâ est intégra christianae religionis ac » perfecta soliditas (g) , in quâ semper apostolicae calhedrae \iguit prin- » cipatus (h), ad quam propter potiorem principalitatem necesse est » omnem convenire Ecclesiam, hoc est qui sunt undique fidèles (£), » cum quà quicumque non colligit, spargit (j). »
(a) S. Ambros., in psalm. 40.
{b) Conc. Chalccd., act. 2.
(c) Syn. Ephes., act. 3.
(d) S. Petr. Chrysol., epist. ad Eutych.
(e) Conc. Trid., sess. VII, de Baptism.
if) S. Cyprian., epist. 55 ad Cornel. Pontif.
(g) Ep. synod. Joann. Constantinop. adHormisd. Pontif., et Sozom. Hist.,l.III,c. 8.
(h) S. August., epist. 162.
(0 S. Iren., lib. III, cont. haer., c. 3.
(j) S. Hieronym., epist. ad Damas. Pontif.
w lui rende, en ayant foi en lui, une obéissance raisonnable. » Mais qui est-ce qui ignore ou qui puisse ignorer que, lorsque » Dieu parle, on lui doit une foi entière, et que rien n'est plus » conforme à la raison elle-même que de donner son assenti- » ment et de s'attacher fortement aux vérités incontestablement » révélées de Dieu, qui ne peut ni tromper ni se tromper?
» Ehî combien sont nombreuses, combien admirables, com- » bien magnifiquement splendides sont les preuves par lesquelles » la raison humaine doit être amenée à cette conviction pro- ■ » fonde, que la religion de Jésus-Christ est divine, et qu'elle a » reçu du Dieu du ciel la racine et le principe de tous ses » dogmes, et que par conséquent rien au monde n'est aussi » certain que notre foi, rien de plus sûr ni de plus vénérable et » qui s'appuie sur des principes plus inébranlables. C'est cette » foi qui est la maîtresse de la vie, le guide du salut, le fléau » de tous les vices, la mère et la nourrice féconde de toutes les » vertus; confirmée qu'elle est par la naissance, la vie, la mort, » la résurrection, la sagesse, les prodiges et les prophéties de » son divin auteur et consommateur Jésus-Christ; répandant de » tous côtés l'éclat de la lumière de sa doctrine surnaturelle; » enrichie des trésors inépuisables et vraiment célestes de tant » de prophéties inspirées à ses prophètes, du resplendissant éclat » de ses miracles, de la constance de tant de martyrs, illustrée » par la gloire de tant de personnages; inculquant en tous lieux i) les lois salutaires de Jésus-Christ : et de jour en jour puisant » de nouvelles forces jusqu'au sein des persécutions, armée du » seul étendard de la croix, elle conquiert l'univers entier, et la » terre et la mer, depuis les monts qui touchent à l'aurore jus- » qu'à ceux derrière lesquels se couche le soleil; et après avoir )> .renversé les idoles des faux dieux, dissipé les ténèbres épaisses » de l'erreur, triomphé de ses ennemis de toute espèce, elle a » répandu les bienfaisants rayons de sa lumière sur tous les » peuples, sur toutes les nations et sur toutes les peuplades, » quel que fut le degré de férocité de leurs mœurs, de leur na- » turel et de leur caractère barbare, les courbant sous le joug » si suave de Jésus-Christ, et annonçant à tous la paix et le » bonheur.
w Certes, toutes ces magnificences reflètent assez fortement » de toute part l'éclat de la puissance et de la sagesse divine, » pour que tout esprit et toute intelligence puisse saisir prompte- » ment et comprendre facilement que la foi chrétienne est
» l'œuvre de Dieu. Donc, d'après ces splendides et inattaquables » démonstrations, la raison humaine étant amenée à ce point » qui l'oblige à reconnaître* clairement et manifestement que » Dieu est l'auteur de cette même foi, elle ne saurait aller » au-delà; mais, déposant tous ses doutes, rejetant toutes diffi- » cultes, elle doit à cette même foi une soumission sans réserve, » puisqu'elle est assurée que tout ce que la foi propose aux » hommes de croire et de pratiquer nous vient de la révélation » divine.
» On voit clairement par-là dans quelle erreur profonde se )> roulent ces esprits qui, abusant de la raison et regardant les )> oracles divins comme des produits de l'homme, osent les » soumettre au téméraire arbitrage de leur interprétation et de » leur conception individuelle, puisque Dieu lui-même a établi » une autorité vivante, pour fixer et enseigner le véritable et » légitime sens de sa révélation céleste, et mettre fin, par son » jugement infaillible, à toutes les controverses soit en matière » de foi, soit en matière de mœurs, et tout cela afin que les » fidèles ne soient pas emportés à tout vent de fausses doctrines, » ni enveloppés dans les immenses filets de la malice et des » aberrations humaines. Toutefois, cette autorité vivante et » infaillible ne peut être trouvée debout que dans cette seule » Eglise, que Jésus-Christ a établie sur Pierre, le chef, le prince » et le pasteur de toute l'Eglise, et à qui il a promis que sa foi » ne ferait jamais défaut; Eglise tellement constituée, qu'elle a » toujours pour la gouverner des pontifes légitimes, assis dans » la chaire de Pierre et lui succédant sans interruption, et qui » jouissent comme lui du même héritage de doctrine, de dignité, » d'honneur et de puissance sans rivale. Et puisque là où est » Pierre, là est l'Eglise, et que Pierre parle par la bouche du » Pontife romain, toujours vivant dans ses successeurs, jugeant » dans leurs personnes et transmettant la vérité de la foi à ceux » qui la demandent ; les divins enseignements doivent être » entendus dans le même sens que les interprète et les a toujours » interprétés cette chaire romaine, siège du bienheureux Pierre, » la mère et la maîtresse de toutes les Eglises, qui a toujours » conservé inviolable et entière la foi apportée aux hommes par » le Seigneur Jésus-Christ, qu'elle a toujours enseignée aux )> fidèles, leur montrant à tous le chemin du salut et l'incorrup- » tible doctrine de la vérité. Cette Eglise est donc l'Eglise prin- » cipale où l'unité sacerdotale a pris son origine; elle est la
» métropole de la piété, dans laquelle reste toujours entière et » parfaite la solidité de la religion chrétienne; toujours on y » a vu briller de son éclat la principauté de la chaire aposto- » lique, vers laquelle toute l'Eglise, c'est-à-dire tous les fidèles » répandus dans tous les lieux de la terre doivent converger » comme vers leur centre, à raison de la prédominance de sa » primauté; Eglise avec laquelle quiconque ne recueille pas, » est un dissipateur. »