THÉORÈME SEPTIÈME
La grâce divine est l'unique principe inspirateur (2) de tout acte de foi vraiment surnaturel.
Cette vérité, qui nous donne la raison de tout ce que nous avons dit jusqu'ici, a une étroite liaison avec les propositions précédemment établies. En effet, nous avons vu que la foi n'est
(1) « Parati semper ad satisfactionem omni poscenti vos rationem de » eà, quœ in vobis est, spe. » I Epit. de S. Pierre, III, 15.
(2) Je dis l'unique principe inspirateur, mais non l'unique principe productif; car comme cet acte de foi est un acte humain, il ne se fait pas sans le concours de notre entendement et de notre volonté, en un mot de notre libre arbitre, qui en est le vrai principe productif, en donnant son consentement au mouvement de la grâce.
point le produit de nos propres efforts; qu'elle ne résulte, ni de nos raisonnements, ni d'aucun de nos jugements. Si elle suppose en nous certaines notions antérieures, ces notions elles-mêmes ne nous viennent pas de nous comme de notre propre fonds, mais il faut encore qu'elles nous soient données; ce qui a fait dire à saint Augustin (de lib. arb. I. 3, circa finent), qu'il ne dépend pas de nous d'avoir ou de ne pas avoir les perceptions, visa, qui président à nos déterminations diverses, et à saint Bernard, comme nous l'avons vu, que la parole révélée n'a pas besoin de nos efforts pour pénétrer jusqu'à nos cœurs, mais qu'elle s'offre et s'insinue elle-même. L'apôlre saint Paul a d'ailleurs déclaré que nous ne sommes pas capables d'avoir une pensée comme de nous-mêmes, mais que tout nous vient absolument de Dieu (II Cor.,, I\IS 5). Nous sommes donc en droit de considérer notre proposition actuelle comme démontrée d'avance. Toutefois son extrême importance nous oblige de la traiter dans un plus grand détail.
Cette proposition comprend deux parties : la première, que la grâce est le principe de notre foi; la seconde, qu'elle est l'uniqie principe qui nous l'inspire. Or, ces deux parties sont également définies comme de foi par le concile général de Trente : « Si y> quelqu'un ose dire, » c'est le concile qui parle, « que l'on peut » faire des actes de foi, d'espérance et de charilé ou de contri» » tion, et obtenir ainsi la grâce de la justification sans coopéra- » tion de la part de Dieu et même sans une inspiration du. » Saint-Esprit qui précède la volonté ; qu'il soit anathème ; Si » quis dixerit, sine prœveniente Spiritûs Sancti inspiratione atque » ejus adjutorio, hominem credere, sperare, diligere, ant pœnilere » posse sicut oporlel, ut ei justifîcationis gratia conferalur; ana- » thema sit. » (Conc. Trid. sess. 6, c. 3.)
Le dogme de la grâce prévenante est clairement établi par le canon qu'on vient de lire, et il y est établi comme de foi. Or, cela suffit pour démontrer que la grâce est non-seulement le principe, mais encore l'unique principe inspirateur de la foi chrétienne. Car puisqu'elle prévient la volonté, celle-ci en se déterminant à croire ne fait donc qu'obéir à la grâce; en un mot, sa détermination est l'ouvrage de la grâce, et par conséquent elle ne saurait être considérée elle-même comme le principe primordial de l'acte de foi qu'elle produit.
Longtemps avant le, concile de Trente, le deuxième concile d'Orange avait défini la même vérité en ces termes : « Si quel-
JOG TfréORÏE DE LA FOI
» qu'un dit que le commencement aussi bien que I'accroisse- » ment de la foi, et le mouvement même de la volonté qui nous » porte à croire en celui qui justifie l'impie, et à obtenir la régé- » nération dans le baptême, ne sont pas des effets de la grâce, » c'est-à-dire d'une inspiration du Saint-Esprit qui nous rap- )) pelle de l'infidélité à la croyance, et de l'impiété à la piété, » mais que ce sont des effets de la nature; il se montre ennemi » des doctrines apostoliques, et en particulier de saint Paul, qui » a dit ces paroles : Tai la ferme confiance que celui qui a cornai mencé le bien en vous ne cessera de le perfectionner jusqu'au jour » de Jésus-Christ; et ces autres paroles : Cest une grâce qui » vous a été faite, non-seulement que vous croyiez en Jésus-Christ, » mais encore que vous souffriez pour lui; et ces autres enfin : » Cest par la grâce que vous êtes sauvés en vertu de la foi; et cela » ne vient pas de vous, puisque c'est un don de Dieu. Ceux qui « disent en effet que la foi par laquelle nous croyons en Dieu )> nous est naturelle, pourraient à aussi bon droit ranger au » nombre des fidèles tous ceux qui sont éloignés de l'Eglise de » Jésus-Christ. » (Can. 5.)
« Si quelqu'un dit que la miséricorde divine nous est conférée » comme récompense de notre foi, de notre bonne volonté, de » noâ saints désirs, de nos efforts, de nos travaux, de nos veilles, » de nos études, ou de ce que nous aurions demandé, cherché, y> frappé sans que la grâce de Dieu nous eût poussés à le faire, » au lieu de confesser que notre foi, notre bonne volonté et tout » le reste ne sont possibles que par un effet de l'inspiration et » d'une communication des dons du Saint-Esprit; ou si quel- » qu'un prétend que la grâce vient seulement en aide à notre » humilité et à notre obéissance, au lieu d'être le principe de » notre humilité et de notre obéissance mêmes; il contredit ces » paroles de l'Apôtre : Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? et ces » autres paroles : C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que y> je suis. » (Can. 6.)
Affirmer, comme le fait ici le deuxième concile d'Orange, que la grâce est le principe de notre humilité et de notre obéissance, au lieu de venir simplement en aide à nos dispositions, c'est dire en termes à peu près équivalents qu'elle est l'unique principe primordial de notre humilité et de notre obéissance, et c'est-à-dire aussi de notre foi, qui est une forme particulière de ces deux vertus. Or, on sait combien grande a toujours été dans l'Eglise l'autorité de ce concile, dont les décisions péremptoires contre
le semi-pélagianisme ont été solennellement approuvées par le saint-siége et adoptées par toute la tradition.
On sait que l'hérésie des semi-pélagiens consistait à attribuer aux propres efforts de l'homme les premiers commencements de la foi, au lieu de les rapporter à un mouvement de la grâce qui les prévienne et les provoque. Cette erreur a été foudroyée, et à bon droit, par le deuxième concile d'Orange; mais ce serait vouloir, à notre avis, la relever de ses ruines, que d'admettre deux principes de notre foi indépendants en quelque sorte l'un de l'autre, et parallèles pour ainsi dire l'un à l'autre, savoir, d'un côté la grâce, et de l'autre un mouvement de la nature ou un acte tout naturel du libre arbitre, tel que serait un jugement fondé sur les lumières naturelles ou sur un raisonnement antérieur.
Observons en outre qu'à la fin du cinquième canon tout-àl'heure cité, les Pères du concile condamnent ceux qui oseraient affirmer que la foi nous est naturelle, comme ouvrant la porte du salut à ceux mêmes qui seraient le plus éloignés de la vraie Eglise. Mais celui qui ne craindrait pas d'affirmer que l'acte de foi serait tout ensemble un acte de la nature et un acte de la grâce, ne devrait-il pas appeler naturel cet acte de foi, autant que nous avons tous le droit de l'appeler surnaturel?
Les textes de l'Ecriture rapportés par le concile d'Orange, dans les canons que nous venons de citer, sont bien suffisants pour démontrer que la vérité proclamée par ce concile est fondée sur la parole de Dieu même. C'est Dieu qui est le principe de tout bien ; c'est par un effet de sa grâce que nous croyons en lui; la foi ne nous vient pas de nous, mais elle est tout entière un don de Dieu : quoi de plus clair que tous ces textes?