‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères (volume 2)Chapitre 21 sur 92 · COROLLAIRE · texte numérisé non relu

COROLLAIRE

Les pensées de l'esprit qui précèdent l'acte de foi, soit dans les infidèles et les hérétiques, soit dans le catholique lui-même, ne peuvent conduire ou disposer à produire des actes d'une foi divine sans l'influence de la grâce.

En prouvant comme nous l'avons fait que l'acte de foi n'est pas nécessairement précédé en nous, soit d'un raisonnement, soit même d'un jugement particulier de notre raison, nous avons été loin de prétendre que l'acte de foi dût toujours précéder en nous tout raisonnement, tout jugement de notre raison même

par rapport aux vérités qui en sont l'objet. Cela ne doit au contraire avoir lieu, communément parlant, que lorsque la doctrine de l'Eglise est suffisamment proposée à l'enfant catholique dès son plus bas âge. Encore dans ce dernier cas faut-il admettre, pour que l'acte de cet enfant soit raisonnable, qu'il ait été précédé en lui de certaines notions ou perceptions de sa raison.

Nous avons établi en conséquence que l'usage de la raison précède toujours l'acte de foi, sinon d'une priorité de temps, au moins d'une priorité de raison ou de nature, quant à la connaissance qu'on doit préalablement avoir au moins de quelqu'une des vérités de foi, comme du motif que nous avons d'y adhérer. Nous avons dit enfin, qu'à raison des préjugés que peut avoir à combattre en lui-même l'hérétique ou l'infidèle à qui l'on propose pour la première fois la doctrine de l'Eglise, l'examen peut lui être permis et même commandé, pour dissiper en lui les ténèbres de l'hérésie ou de l'infidélité. Or, quelles que soient ces pensées de l'esprit qui peuvent ou même doivent, suivant les occurrences, précéder en nous l'acte de foi, nous disons qu'elles ne sauraient nous y disposer ou nous y conduire, sans qu'elles aient pour auxiliaire ou pour motrice l'influence de la grâce. Cette proposition est incontestable, et nous pouvons même ajouter qu'elle est de foi.

En effet, il a été défini, comme nous l'avons vu, contre les semi-pélagiens, que le commencement de la foi en chacun de nous doit être attribué à la grâce. Nous avons rapporté à ce sujet le cinquième canon du second concile d'Orange, qui porte en termes exprès que le commencement de la foi, aussi bien que son accroissement, est un effet de la grâce, c'est-à-dire de l'inspiration du Saint-Esprit, comme le concile l'explique lui-même. Or, ces pensées de l'esprit qui précèdent l'acte de foi, et qui en même temps y disposent ou y conduisent, sont sous ce rapport des commencements de foi. Le moins qu'on puisse en dire, c'est que ce sont des préambules de la foi chrétienne. Mais si, pour poser ces préambules, la raison de l'homme restait abandonnée à ellemême, ou ce qui serait pire encore, si elle voulait, pour le faire, ne s'en rapporter qu'à elle-même, il lui resterait une distance infinie à franchir, ou pour mieux dire, un obstacle invincible à surmonter pour entrer dans les conditions d'une foi divine. Cette distance infinie serait toute celle qu'il y a de l'ordre purement naturel à l'ordre surnaturel; cet obstacle invincible à surmonter, ce serait l'orgueil d'un esprit qui tiendrait à se constituer juge

de l'Eglise de Dieu, et révoquerait en doute ses doctrines les mieux constatées, ou qui ne les accepterait que sous bénéfice d'inventaire, pour refaire à nouveau l'édifice de ses croyances.

Nous dirons la même chose des motifs de crédibilité. Ces motifs, quelque puissants qu'ils soient en eux-mêmes pour convaincre l'esprit de l'homme, ne peuvent sans l'esprit de Dieu fonder une foi véritable. Ils pourront à toute force faire un philosophe, et même, si l'on veut, un Glarke ou un Leibnitz (1); ils ne feront jamais un Vincent de Paul.

Quel plus puissant motif de crédibilité pourrions-nous avoir, par exemple, que la résurrection d'un mort? Eh bien, cependant, Notre-Seigneur déclarait aux Juifs de son temps que ce motif même ne suffirait pas pour amener à la foi ceux qui refuseraient de se rendre aux enseignements de Moïse et des prophètes (2). A Moïse et aux prophètes, substituez l'Eglise qui leur a succédé, et vous trouverez dans ces paroles de Notre-Seigneur la condamnation de nos philosophes. Ces pensées de l'esprit qui disposent et conduisent à la foi d'après l'énoncé de notre proposition, sont ce que Suarez appelle des pensées pieuses et saintes (5), les mêmes qui selon saint Augustin (4) doivent précéder en nous

(1) Nous n'avons pas été médiocrement scandalisé en lisant dans l'ouvrage intitulé Philosophie et Religion (pag. Jr71) : « Elle (notre phi- » losophie hypothétique) n'est pas purement et simplement la grande » philosophie du dix-septième siècle, des Descartes, des Pascal, des » Euler, des Leibnitz, toujours unie avec la foi, toujours marchant avec » la foi. » Sans parler de Descartes , qui sans doute a été un catholique sincère, bien que sa philosophie ne le soit pas de tout point à nos yeux, Pascal est mort janséniste obstiné ; et quant à Euler et à Leibnitz, quelque estimables que soient leurs écrits, il y manque le cachet du catholicisme.

(2) « Si Moysen et prophetas non audiunt, neque si quis ex mortuis resurrexerit, credent. » Luc, XVI, 31.

(5) « Initium voluntatis credendi est gratia... Sed principium illius voluntatis est aliqua pia et sancta cogitatio mullùm saluli proficua. » Suarez, Tract, de gratiâ Dei, lib. II, cap. 3, n. 17, t. VII, pag. 597-598, édit. Vives.

(U) « Nemo crédit, nisi priùs cogitet (al. cogitaverit) esse credendum. » S. Augustin, lib. de Prœdestin. sanctorum, cap. 2. Cogitet ou cogitaverit, et non pas judicet ou judicaverit. Si l'on veut à toute force traduire par juger le verbe employé ici par saint Augustin , il faudra l'entendre d'un jugement de la conscience, ainsi que nous l'avons expliqué s ailleurs; ou enfin, si l'on s'obstine à dire qu'il s'agit d'un jugement de la ; raison, comme nous ne voulons pas nous-même disputer sur les mois, nous dirons qu'alors la raison, pour porter ce jugement, supposé antérieur à l'acte de foi, doit être éclairée d'une lumière surnaturelle, et non

l'acte de foi. Ces pensées pieuses et saintes, placées, comme nous venons de le prouver, sous l'influence de la grâce, le sont par-là même sous celle des mérites de Jésus-Christ, à qui seul peuvent les devoir les infidèles eux-mêmes. Ce sont donc autant de semences de foi chrétienne; et par conséquent, pour que les motifs de crédibilité puissent disposer à cette foi surnaturelle et divine celui qui n'en a pas encore reçu le don, il est indispensable pour lui de ne les étudier qu'avec humilité et défiance de soi-même, puisque ce n'est qu'à ceux qui se font petits comme des enfants qu'il plaît à Dieu de révéler ses mystères (1). Mais celui à qui il ne suffirait pas pour juger ces motifs valables, de savoir qu'ils ont été trouvés tels jusqu'à lui par tout ce qu'il y a jamais eu de plus renommé pour la science et la sainteté, et qu'encore aujourd'hui c'est l'Eglise catholique et apostolique qui les lui propose comme évidemment admissibles, serait-il biea dans ces dispositions d'humilité et de défiance de soi-même que demande et inspire l'esprit de Dieu? Quel serait donc le crime du catholique lui-même, qui après avoir puisé, non pas seulement des semences de foi, mais la foi toute formée dans la première éducation de son enfance, révoquerait en doute, une fois parvenu à un certain âge, ce qu'il aurait cru docilement jusquelà sur une telle autorité, et qui, suivant l'énergique expression de Bossuet, prétendrait en savoir plus long sur ce point que l'Eglise catholique entière! N'est-ce pas à ce téméraire que devrait spécialement s'appliquer cet anathème de l'Apôtre : Voluntariè peccantibus... post acceptant notitiam veritatis jam non relinquitur pro peccatis hoslia (2)'? Et que lui servirait ensuite de se convaincre par sa raison individuelle de la légitimité de ces motifs, que la proposition qui lui en avait été faite par la plus haute autorité visible n'avait pas suffi pour lui faire juger admissibles, si, même après s'en être convaincu, il persistait à soutenir, comme on le voudrait aujourd'hui, la souveraine indépendance de sa raison? Ah! disons-le bien haut, pour que cela soit entendu : Qu'il y a loin de la foi, si foi il y a, même du catho-

rédnite à ses propres lumières, qui, sans cette condition, ne seraient que ténèbres.

(1) « Confiteor tibi, Pater, Domine cœli et terrse, quia abscondisti haec à sapientibus, et revelasti ea parvulis. » (Matth., XI, 23.)

(2) « Si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il n'y a plus désormais de victime pour les péchés. » (Epiire av.x Hébreux s X, 26.)

îique qui tient à êîre philosophe avant tout, à celle de la pins simple paysanne, comme du philosophe chrétien, qui tient avant tout à êlre catholique!

Nous sommes heureux de nous rencontrer ici avec le R. P. abhé de Solesmes, qui nous permettra de faire l'extrait suivant de l'un de ses remarquables articles sur le naturalisme dans la philosophie (1) : « En réunissant pour la conversion d'un philosophe tout cet ensemble merveilleux d'arguments emprunté aux faits de l'histoire, aux conditions de la nature humaine, à l'observation, à l'expérience, à l'analyse et à la synthèse; ensemble que la bonté de Dieu a formé autour de la vérité.chrétienne, pour amener l'homme par toutes les voies à l'adhésion de la foi d'où dépend son salut, il ne faut pas oublier non plus que toute celte démonstration demeure inefficace, tant que le philosophe n'a pas accompli, avec le concours de la grâce, l'acte d'humilité qui donne entrée à la foi dans son intelligence. En constatant les sublimes développements auxquels le génie fécondé par la foi s'est élevé chez les docteurs chrétiens, on doit tenir essentiellement à proclamer que dans ces puissantes intelligences, un saint Augustin, un saint Anselme, un saint Thomas, l'acte de foi qui élevait si haut leur génie, n'était pas d'une autre nature que celui qu'émet, dans la simplicité de son cœur, le plus humble fidèle de l'Eglise. En établissant celle vérité fondamentale que l'adhésion à la révélation ne doit êlre ni une légèreté d'esprit, ni une fantaisie d'enthousiasme, mais bien un acte rationnel (2) sérieux et proportionné aux conséquences qu'il doit amener, il est indispensable de reconnaître aussi que celte adhésion doit reposer sur la certitude morale qui, dans l'espèce, résulte du fait divin apprécié et reconnu parla raison comme garantie de l'existence de la révélation; que cette adhésion ijjj£ fois émise sur un fondement certain amène à sa suite la foi pleine, tranquille et obligatoire pour toujours (3), en sorte que les études subsé-

(1) Voyez Y Univers du 3-4 janvier 18o8. Du naturalisme dans la philosophie , art. 6.*

(2) Un acte rationnel, c'est-à-dire un acte de raison; et voilà en particulier pourquoi nous ne voulons pas que Pacte de foi, qui est en effet un acte de cotre raison, d'après la doctrine de saintThomas (1.2. q. 56, art. 3), soit nécessairement précédé d'un jugement, c'est-à-dire d'un autre acte de raison, de peur de nous exposer au ridicule travail de remonter ainsi d'acte en acte jusqu'à l'infini.

(3) J'en demande mille pardons à sa Révérence; mais il me semble

» quentes n'ont pour objet que de l'éclairer davantage, et non

» de la suspendre pour lui donner une autre base.

» Que l'on demande maintenant pourquoi les philosophes,

» entourés qu'ils sont de tant de secours qui pourraient aisément

» aboutir pour eux à la foi, ne se convertissent pas; la réponse

)> est facile. La voici : c'est que personne ne croira, à moins que

)> préalablement il n'ait voulu croire. Cette loi fondamentale de

» l'initiation chrétienne est le niveau sous lequel il faut que

» tous passent, savants ou ignorants. Dieu exige cet hommage;

» autrement il ne communique pas la foi, ce précieux don

» sans lequel l'homme ne peut être agréable à la Divinité

» (Hébr., XI, 6). Nous avons dans l'Evangile l'analyse de

» l'acte de foi; elle nous expliquera comment il se fait que tels

» ou tels ne croient pas. Jésus-Christ vient de guérir l'aveugle-

» né. Cet homme, tout grossier qu'il est, n'est point dépourvu

» de cette logique naturelle que Dieu a établie lui-même comme

•» une des conditions de l'intelligence de chacun de nous. Voici

» donc son raisonnement relativement au fait divin dont il a été

» l'objet : « Cet homme que l'on appelle Jésus, dit-il, a fait un

» peu de boue, il en a oint mes yeux; il m'a dit d'aller me

» laver à la fontaine de Siloé; j'y suis allé, je m'y suis lavé, et

» maintenant je vois. Or, nous savons que Dieu n'exauce pas

» les pécheurs, mais seulement ceux qui l'honorent et qui font

v sa volonté. D'autre part, on n'a jamais entendu dire qu'un

» homme ait ouvert à volonté les yeux d'un aveugle-né; si

» donc Jésus n'était pas fils de Dieu, il n'aurait pu opérer ceci.

qu'il y a ici tautologie, et même quelque chose de pire. Cette adhésion qu'il fait reposer sur la certitude morale constitue elle-même la certitude de la foi; voilà donc déjà certitude sur certitude. Ensuite, cette certitude morale résulte d'un fait divin; mais un fait divin ne devrait-il pas de sa nature produire immédiatement une foi divine, et infiniment supérieure à ce qui s'appelle certitude morale? Puis, ce fait divin, qui ne saurait être autre que celui de la révélation, est apprécié par la raison comme garantie de l'existence, c'est-à dire du fait de la révélation; voilà la révélation qui garantit la révélation, comme tout-à-1'heure la certitude garantissait la certitude. Enfin, cette adhésion émise sur un fondement certain amène à sa suite la foi pleine et tranquille. Mais cette foi pleine et tranquille, c'est bien là encore la certitude. Voilà donc la certitude qui, engendrée par la certitude, engendre à son tour la certitude. C'est bien là ce progrès à l'infini dont nous parlions dans la note précédente, et qui dénoterait dans celui qui s'imposerait un tel travail le trouble d'une rai on inquiète, bien plutôt que la foi pleine et tranquille. Il y a donc à corriger ici un vice au moins de rédaction.

)> On ne saurait mieux constater le fait divin et en analyser la )> portée; et nous devons reconnaître dans notre aveugle le » modèle de tous les convertis à la foi, quant aux dispositions )> qui en précèdent l'acte formel. On voit ici la droiture la plus » complète dans l'usage de la logique naturelle, sans aucune )> trace de crainte sur les conséquences que le fait miraculeux » peut entraîner pour la raison. Cependant, notre aveugle n'est » pas encore parvenu à l'acte de foi; mais, pour cela, il ne » manque qu'une chose : c'est que l'objet de la foi lui soit intimé. » Une parole de lui va nous révéler le secret de sa conversion à » la foi chrétienne. Peu après sa guérison, Jésus le rencontre, » et lui dit : « Crois-tu au Fils de Dieu? » — « Quel est-il, )> Seigneur, répond l'aveugle, afin que je croie en lui? » Parole » immortelle qui éclaire de ses rayons toute la doclrine chré- » tienne sur la foi. Celui-là est en voie de croire, qui dit à » Dieu : « Seigneur, à quo» faut-il que je croie? » Dieu n'a » jamais manqué de répondre à celte prière, et si beaucoup w s'agitent et n'arrivent pas au terme, c'est qu'ils n'ont pas » l'abnégation de notre aveugle. Jésus donc lui répond : « C'est )> celui que tu vois, celui-là même qui te parle. » — « Seigneur, » je crois, » reprend l'aveugle; et, se prosternant, il l'adore » (Joan., IX). Y a-t-il rien de plus éloquent et de plus saisis- )> sant? N'assiste-t-on pas, dans ce récit, à la naissance, au dé- « veloppement, à la consommation de la foi dans l'âme humaine? )> Mais aussi, comme on s'y sent loin de ces illusions de plu- » sieurs d'entre nous, qui s'imaginent qu'ils pourront amener » de plain-pied les philosophes à la foi, en raisonnant avec eux, » en réfutant leurs erreurs, en relevant leurs contradictions, en » essayant de leur montrer que la vérité, dont une simple lueur » les attire, existe en toute sa plénitude dans le christianisme! » Tous ces travaux sont utiles, nécessaires même; ils peuvent » servir de préparation; mais sachez-le bien, votre philosophe » n'arrivera à la conversion que le jour où se renonçant lui- » même, il dira à Dieu : « Seigneur, je suis prêt à tout devant )> votre souveraine vérité; à quoi faut-il que je croie? » Tant )) que vous n'apercevrez pas cette disposition dans votre philo- » sophe, ne comptez sur rien, quelques concessions que l'on » vous fasse; le royaume de Dieu est loin encore. •» Dans un article précédent (1), l'illustre controversiste avait dit

(1) VUnivers, 27 sept. 1837 : Du naturalisme contemporain, 1er arî. vu. 8

d'une manière plus concise, mais par-là même peut-être plus énergique : « îl y a un immense abîme entre le naturalisme et » la foi : Chaos immensum. On ne le franchit que par l'humilité » et la prière. »

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