DE L ETAT PRIMITIF ET DE LA CHUTE DU PREMIER HOMME
«Adam, notre premier père, ayant transgressé le commandement de Dieu dans le paradis où il avait été placé, perdit aussitôt la sainteté et la justice qui jusque-là avaient fait sa gloire ; et de plus, par cette prévarication dont il se rendit coupable, il encourut la colère et l'indignation de Dieu, et par une suite naturelle la mort dont il avait été d'avance menacé; en même temps il devint captif du démon, qui depuis a eu l'empire de la mort. Enfin , par cette funeste désobéissance, Adam se trouva déchu de tous ses privilèges, tant du corps que de l'âme. » Concile de Trente, session V, canon 1.
TÉMOIGNAGES DE L'ÉCRITURE
4. Genèse, IL 15-17, 25 : « Le Seigneur prit donc l'homme, et le mit dans le paradis de délices, afin qu'il le cultivât et le gardât. — Il lui fit aussi ce commandement, et lui dit : Mangez de tous les fruits des arbres du paradis; — mais ne mangez point du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. Car du jour où vous en mangerez, vous mourrez très-certainement. — Or, Adam et sa femme étaient alors tous deux nus, et ils n'en rougissaient point. »
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2. Ibidem, III, 6-24 : « La femme considéra donc que le fruit de cet arbre était bon à manger, qu'il était beau et agréable à la vue. Et en ayant pris, elle en mangea, et en donna à son mari qui en mangea aussi. — En même temps leurs yeux furent ouverts à tous deux; ils reconnurent qu'ils étaient nus, et ils entrelacèrent des feuilles de figuier, et s'en firent de quoi se couvrir. — Et comme ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le paradis après midi, dans le moment où il se levait un vent doux , ils se retirèrent au milieu des arbres du paradis, pour se cacher de devant sa face. — Alors le Seigneur Dieu appela Adam, et lui dit : Où êtes-vous?
— Adam lui répondit : J'ai entendu votre voix dans le paradis, et j'ai eu peur, parce que j'étais nu : c'est pourquoi je me suis caché. — Le Seigneur lui répartit : Et d'où avez-vous su que vous étiez nu, sinon de ce que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger? — Adam lui répondit ; La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté du fruit de cet arbre, et j'en ai mangé. — Le Seigneur Dieu dit à la femme : Pourquoi avez-vous fait cela? Elle répondit : Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé de ce fruit»
— Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie. — Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne. Elle te brisera la tête, et tu lâcheras de la mordre par le talon. — Dieu dit aussi à la femme ; Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse. Vous enfanterez dans la douleur; vous serez sous la puissance de votre mari, et il vous dominera. — Il dit ensuite à Adam : Parce que vous avez écouté la voix de votre femme , et que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger, la terre sera maudite à cause de ce que vous avez fait, et vous n'en tirerez qu'avec beaucoup de travail de quoi vous nourrir pendant toute votre vie. — Elle vous produira des épines et des ronces, et vous vous nourrirez de l'herbe de la terre. Vous mangerez votre pain à la sueur de votre visage, jusqu'à ce que vous retourniez en la terre d'où vous avez été tiré ; car vous êtes poussière, et vous retournerez en poussière. — Et Adam donna à sa femme le nom d'Eve, parce qu'elle était la mère de tous les vivants. — Le Seigneur Dieu fit aussi à Adam et à sa femme des habits de peaux dont il les revêtit. — Et il dit : Yoilà Adam
devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Empêchons donc maintenant qu'il ne porte sa main à l'arbre de vie, qu'il ne prenne aussi de son fruit, et qu'en mangeant il ne vive éternellement. Le Seigneur Dieu le fit sortir ensuite du jardin délicieux, pour travailler à la culture de la terre d'où il avait été tiré. — Et l'en ayant chassé, il mit des chérubins devant le jardin de délices, qui faisaient étinceler une épée de feu, pour garder le chemin qui conduisait à l'arbre de vie. »
3. Epître aux Romains, V, 12 : « Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché ; ainsi la mort est passée dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché, d
4. Epître aux Hébreux, II, ik : « Comme donc les enfants sont d'une nature mortelle composée de chair et de sang, c'est pour cela que lui-même a pris aussi cette même nature, afin de détruire par sa mort celui qui avait l'empire de la mort, c'est-àdire le démon. »
TÉMOIGNAGES DE LA TRADITION
1 . S. Augustin, Cité de Bien, livre XIV, c. 17 : « Ils étaient nus et n'en rougissaient pas; non que cette nudité leur fût inconnue, mais elle n'était pas encore honteuse. Alors la concupiscence ne sollicitait pas les organes malgré la volonté ; alors la chair par ses révoltes ne se levait pas en témoignage contre la désobéissance de l'homme; car ils n'avaient pas été créés aveugles, comme le vulgaire ignorant se l'imagine. L'homme voit les animaux et les nomme ; la femme voit que le fruit défendu est un aliment agréable au goût et aux yeux. Leurs yeux étaient donc ouverts, excepté sur ce point. Rien n'avait appelé leur attention sur ce voile dont la grâce les couvrait, quand les membres ne savaient pas encore résister à la volonté. Cette grâce se retire; la désobéissance est le châtiment de la désobéissance ; il se produit dans les mouvements du corps quelque chose de lubrique autant que de nouveau, et leur nudité leur devient une honte ; leur attention s'éveille, ils demeurent confus. Et c'est pour cela que l'Ecriture ajoute, après le récit de cette éclatante transgression du commandement divin ; « Et leurs yeux s'ouvrirent, et ils » connurent qu'ils étaient nus ;et ils entrelacèrent des feuilles » du figuier, et s'en firent une ceinture. » Leurs yeux s'ouvrirent, dit la Genèse, non pour voir, car ils voyaient dès auparavant ; mais pour distinguer entre le bien dont ils étaient déchus
et le mai où ils étaient tombés. Aussi cet arbre même, dont le fruit prohibé devait amener cette funeste connaissance, s'appelait-il l'arbre de la science du bien et du mal. Car l'épreuve douloureuse de la maladie rend plus sensibie le charme de la santé. Ils connurent donc qu'ils étaient nus; c'est-à-dire que, dénués de cette grâce qui avait voilé jusque-là à leurs propres yeux la nudité de leurs corps, où la loi du péché ne soulevait encore aucune révolte contre l'esprit, ils connaissaient ce qu'ils auraient été plus heureux d'ignorer, si, fidèles et obéissants à Dieu, ils n'eussent point commis le crime qui leur fit goûter les fruits amers de l'infidélité et de la désobéissance (1). »
2. Le même, de Genesi ad litleram, lïb. VI, c. 26 : « L'Apôtre dit aux Ephésiens (IV, 21-22) qu'ils ont appris, selon la vérité de la doctrine de Jésus-Christ, à dépouiller le vieil homme selon lequel ils ont vécu dans leur première vie, qui se corrompt en suivant V illusion de ses passions. Par le vieil homme il entend Adam, qui avait perdu par le péché la vigueur de la jeunesse. Remarquez donc bien ces paroles qui suivent : Renouvelez-vous dans l'intérieur de votre âme, et revêtez-vous de l'homme nouveau, qui a été créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritable (ibid., 23-24). Voilà ce qu'Adam avait perdu par le péché. »
3. Ibidem, c. 27 : « Notre renouvellement consiste donc à recouvrer ce qu'Adam avait perdu, c'est-à-dire la sainteté intérieure de l'âme. Quant à notre corps, qui est mis en terre comme un corps animal, et qui ressuscitera avec les qualités d'un corps spirituel (/ Cor., XV, 44), le renouvellement qui s'y fera nous mettra dans un état meilleur que n'a jamais été jusqu'ici celui d'Adam. L'Apôtre dit encore : Dépouillez le vieil homme avec ses œuvres, et revêtez le nouveau, qui se renouvelle pour connaître Dieu selon l'image de celui qui l'a créé (Col., III, 9-10). C'est celte image imprimée dans l'intérieur de l'âme qu'Adam a perdue par le péché, et que nous recouvrons par la grâce de la justification; et non les qualités spirituelles et le privilège d'immortalité qu'auront les corps de tous les saints après la résurrection, mais que n'a jamais eu jusqu'ici le corps d'Adam. Car la justice et la sainteté intérieure de l'âme est ce qu'Adam a principalement perdu par son péché. »
4. Le même, in Concione ad Catechumenos contra Judœos, Paganos et Arianos, c. 2 : a Le diable voyant le premier homme que
(i) Cf. M Cité de Dieu, t. il, trad. de M. Moreau, p. 358-3/10.
Dieu avait créé, je veux dire Adam, le, père de nous tous, fait à l'image de Dieu quoique tiré du limon de la terre, avec la chasteté pour ornement, la tempérance pour règle, la charité pour soutien, l'immortalité pour vêtement ; le diable, dis-je, jaloux de voir que l'homme, quoique tiré de la terre, avait reçu de Dieu ce que lui-même, tout ange qu'il était, avait perdu par son orgueil, jura la perte de ceux dont il enviait le bonheur, et parvint à dépouiller nos premiers parents de tous ces inestimables avantages, que dis-je? à causer leur entière ruine. Car ayant une fois fait perdre à l'homme d'aussi grands biens que le sont la chasteté, la tempérance, la charité, l'immortalité, et l'avoir réduit à un état honteux de nudité, il l'enchaîna dans son esclavage en lui donnant par dérision quelques haillons, et s'attacha par ce même moyen toute sa postérité. Ce sont en effet de bien vils haillons que ceux que reçut Adam, lorsque dépouillé par le diable de sa chasteté, il prit à la place l'impudicité, l'intempérance à la place de la tempérance, la méchanceté à la place de la charité, et à la place de l'immortalité la mort même. Quelle différence entre ce qu'il a perdu et ce qu'il a reçu! Or, tels sont les haillons misérables que le premier homme a transmis à sa postérité. »
5. S. Fulgence, évêque de Ruspe, Lib. de incarnatione et gratiâ Domini nostri Jesu Christi, c. 12 i « Quiconque ne veut pas porter en vain, ou pour mieux dire, à sa propre condamnation, le nom de chrétien, doit croire fermement que notre Dieu, c'està-dire la sainte Trinité, qui est un seul Dieu véritable et souverain, avait donné au premier homme, en le créant bon par un effet de sa bonté toute gratuite, et en le formant à son image avec la faculté de le connaître et de l'aimer, non-seulement une volonté tournée vers le bien, mais de plus un libre arbitre constitué dans toute son intégrité, dans toute sa force, pour se maintenir dans l'état de justice, afin de lui accorder dans la suite par bonté la vie éternelle pour récompense, si lui-même n'abusait pas de sa liberté en se rendant infidèle à la grâce dont il empruntait le soutien, ou de lui faire subir un juste châtiment, s'il perdait sa grâce en perdant la crainte de sa justice. Le Créateur infiniment bon et infiniment juste imposa donc à l'homme, qu'il avait enrichi, sous la grossière enveloppe d'un corps animal, du don d'intelligence et de justice, cette équitable condition que, s'il gardait l'obéissance, cette vertu la première de toutes, son corps, sans éprouver la mort, parce que son âme n'aurait pas perdu
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son innocence, passerait de l'état animal, dans lequel il avait été créé, à un état spirituel et immortel, de sorte que, s'il avait observé la défense qui lui avait été intimée, il aurait reçu de la libéralité divine non-seulement le don d'une immortalité parfaite et inamissible, mais encore, par rapport à son âme, la grâce de vivre si saintement et si justement, qu'il en vînt à ne pouvoir plus pécher, dès là qu'il n'aurait pas péché tandis qu'il en avait le pouvoir. Le premier homme ayant donc été créé de terre, et par conséquent à l'état terrestre, reçut une grâce à l'aide de laquelle il aurait été dans l'heureuse impuissance de pécher, si luimême n'avait pas voulu pécher, sans que cependant il eût déjà reçu la grâce encore plus grande de ne vouloir ni pouvoir pécher : dernier don que le Seigneur bon et juste se réservait de lui accorder, s'il usait bien de ce premier par une obéissance toute volontaire. Mais si l'homme ne se mettait pas en peine d'obéir à un commandement si plein de bonté comme d'équité., alors, outre la mort de l'âme qu'il se donnait lui-même par son péché, il encourait la mort corporelle avec tous les maux de la vie présente, et pour n'avoir pas voulu conserver dans son cœur l'heureux état de justice, il devait n'être pas laissé à toujours libre de mener une vie licencieuse dans une chair de péché, mais être réduit à la juste nécessité de mourir dans son corps même, après s'être causé volontairement la mort spirituelle par la transgression coupable d'un précepte salutaire. »
6. Ibidem, c. 15 : «En péchant comme il l'a fait, lui qui avait été créé exempt de toutes nécessités de cette espèce, l'homme a perdu, avec la santé de l'âme, la pensée même des choses de Dieu. Il a oublié de manger son pain (Ps. CI, S), et s'est vu dépouillé du vêtement de la foi, couvert des plaies que lui ont faites les passions charnelles, tellement asservi sous l'empire du péché, qu'il ne pouvait plus avoir même un commencement de bonne volonté, que par un don tout gratuit de la divine miséricorde ; esclave du péché, par-là même qu'il avait voulu être libre à l'égard de la jtistice (Rom., VI, 20) ; étranger par conséquent à la justice, par une suite nécessaire de ce qu'il s'était volontairement assujetti sous le joug du péché. »
7. S. Bernard, Serm. I de Annuntiatione beatœ Mariœ : « Il me semble, mes très-chers frères, que l'homme a été revêtu de quatre principales vertus dès le premier moment de sa création, et que c'a été là le vêtement de salut dont parle le prophète ; car c'est à proprement parler dans ces quatre vertus que le salut
consiste, et sans ces quatre vertus réunies il serait impossible de l'obtenir, d'autant plus que, séparées les unes des autres, elles cesseraient d'être de véritables vertus.
» L'homme en cet état avait donc reçu la miséricorde comme sa gardienne et sa suivante, afin qu'elle marchât devant lui et qu'elle le suivît, qu'elle le défendît et le protégeât en tous lieux. Voyez un peu quelle nourrice Dieu a choisie à son enfant, et quelle suivante il a donnée à l'homme nouvellement venu au monde. Mais il lui fallait encore un précepteur comme à une créature noble et raisonnable, qui ne devait pas être simplement gardée à la façon des bêtes, mais dont l'éducation devait être soignée comme celle d'un enfant extrêmement chéri. Or, il ne pouvait pas s'en trouver d'autres plus propres pour cet office que la Vérité même, qui devait le conduire infailliblement à la connaissance de la souveraine vérité; et, pour qu'il ne fût pas du nombre de ceux qui sont savants à faire le mal, et qu'il ne tombât point dans le péché, en se contentant de connaître le bien sans songer à le pratiquer, il reçut la justice pour se laisser conduire par elle dans toutes ses actions. Enfin la main bienfaisante du Créateur ajouta la paix à ses autres dons, afin que cette vertu maintînt l'homme dans la joie ou dans le sentiment de son bien-être; mais une paix double, exempte à la fois des peines intérieures et des combats à livrer au dehors, qui empêchât la chair de se révolter contre l'esprit, et qui n'eût rien à craindre de quelque créature que ce fût. Et en effet ce fut lui qui donna à son gré aux diverses espèces d'animaux les noms qu'elles portent ; et de là vient que le serpent lui-même n'osant s'attaquer à lui à lorce ouverte, ne songea qu'à le tromper par artifice. Que manquait-il donc à celui qui était gardé par la miséricorde, instruit par la vérité, gouverné par la justice et conservé par la paix?
» Mais hélas! cet homme, pour son malheur et dans sa folie, descendit de Jérusalem à Jéricho, et tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent de tout ce qu'il possédait. En effet, celui-là n'était-il pas dépouillé, qui se plaignait d'être nu lorsque Dieu vint le chercher? Mais il ne pouvait être revêtu ni reprendre les habits qu'on lui avait ôtés, à moins que Jésus-Christ ne se dépouillât des siens propres : car, comme il n'a pu recevoir de nouveau la vie de l'âme que par la mort corporelle du Sauveur, il n'a pu également être revêtu que par sa nudité. Et voyez, s'il vous plaît, si ce n'est point à cause de ces quatre vertus qui
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composaient le vêtement que le premier ou le vieil homme avait perdu, que la robe du second ou du nouvel homme fut divisée par les soldats, et en autant de parties. Peut-être me demanclerez-vous quelle est cette robe sans couture qui n'est point divisée, et qui a été tirée au sort. Pour moi, je crois que c'est l'image de Dieu, qui n'est point simplement rattachée ou cousue, mais qui est imprimée si intimement dans la nature même, qu'elle ne peut être divisée ou en être séparée seulement à demi. C'est ainsi que l'homme a été fait à l'image de Dieu : à son image, par la puissance de son libre arbitre, et à sa ressemblance par les verlus qui lui furent communiquées. La ressemblance, il est vrai, a été détruite par le péché; mais si l'homme est passé d'un état à un autre, l'image cependant est restée. Cette image pourra bien subir le feu de l'enfer ; mais elle n'en sera point consumée : elle pourra être rougie par le feu, mais sans jamais être réduite en cendres. Cette image n'est point partagée, mais elle est donnée au sort : elle accompagnera l'âme partout où l'âme se trouvera. Il n'en est pas de même de la ressemblance : car elle ne subsiste qu'autant que l'âme se conserve dans la vertu ; mais l'âme au contraire s'abandonne-t-elle au péché, la ressemblance aussitôt disparaît, ou si vous l'aimez mieux, l'âme n'est plus semblable qu'aux animaux sans raison.
)> Cependant, comme nous avons dit que l'homme a été dépouillé des quatre vertus qu'il avait reçues dans sa création, il peut être à propos d'expliquer de quelle manière il a été dépouillé de chacune d'elles. Il est certain que l'homme a perdu la justice, lorsqu'Eve se laissa séduire par le serpent, et qu'Adam se rendit plutôt à la voix de sa femme qu'à celle de son Dieu. Il leur restait toutefois une ressource dont il ne tenait qu'à eux de faire usage, et Dieu lui-même semblait la leur indiquer par l'examen qu'il faisait devant eux de leur action ; mais ils ne voulurent point la mettre à profit, aimant mieux chercher des paroles de malice pour trouver des excuses à leur péché. En effet, la justice a deux parties : la première est de ne point pécher, et la seconde est de condamner son péché par la pénitence.
» Secondement, l'homme perdit la miséricorde, lorsqu'Eve se laissa tellement emporter par sa passion, qu'elle n'eut aucun égard ni à ses propres intérêts ni à ceux de son mari et de ses futurs enfants, les engageant tous avec elle dans une malédiction épouvantable et dans la nécessité de mourir. Adam même exposa sa femme, qui l'avait fait pécher, à tous les traits de l'indignation
de Dieu, en se cachant comme derrière elle pour s'y soustraire lui-même.
» La femme, dit l'Ecriture, vit le fruit de l'arbre, qui était extrêmement agréable à voir, et de très-bon goût à manger; et elle avait écouté le serpent, qui lui avait assuré qu'ils deviendraient comme des dieux. C'est un triple cordon bien difficile à rompre, que celui que forment la curiosité, la volupté et la vanité jointes ensemble; et c'est là tout ce que le monde a de plus fort : la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie. Ce fut aussi par ces trois choses que notre cruelle mère se laissa attirer et séduire, en se dépouillant pour sa race de tout sentiment de miséricorde. Adam, à son tour, après avoir montré une fausse compassion pour sa femme en s'associant à son péché, refusa d'avoir pour elle une compassion véritable et qui lui eût été avantageuse, en ne voulant pas se charger de porter à sa place la peine que tous les deux avaient méritée.
» En troisième lieu, Eve "fut privée de la vérité, lorsqu'elle dénatura ces paroles que Dieu lui avait dites : Vous mourrez certainement, et qu'elle dit en affaiblissant ces mêmes paroles : De peur que nous ne mourions; et lorsqu'ensuite elle ajouta foi au serpent, qui l'assurait du contraire et qui lui disait : Très-certainement vous ne mourrez point. Adam fut aussi dépouillé de la vérité, lorsqu'il eut honte de la confesser, et qu'il aima mieux se cacher sous des feuilles, c'est-à-dire, sous des excuses frivoles et grossières. Car voici ce que la Vérité même dit dans l'Evangile : Si quelqu'un rougit de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon père (Luc, IX, 26).
» Enfin, ils perdirent tous deux la paix, parce que, comme dit le Seigneur, il n'y a point de paix pour les impies (Isaïe, XLVIII, 22; LVII, 21). Et en effet, n'eurent-ils pas l'expérience d'une loi contraire dans leurs membres, par la honte qu'ils ressentirent de leur nudité? Je vous ai craint, dit Adam au Seigneur, parce que j'étais nu (Gen., III, 10). Mais, misérable que vous êtes, tout-à-1'heure vous n'aviez pas cette crainte, et vous ne cherchiez pas de feuilles pour vous couvrir, quoique votre corps fût nu dès-lors comme il l'est à présent (1). »
8. S. Prosper, contra Collatorem, c. 21 : « Adam avait la science du bien, tant qu'il restait fidèlement soumis au commandement divin, et qu'il conservait en lui l'image de son créateur avec le
(1) Cf. Sermons de saint Bernard sur les fêtes des saints, p. 9M00,
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souvenir de sa loi juste et sainte. Mais quand une fois il se fut asservi à son séducteur, lui, l'image et le temple de son Dieu, il perdit la science du bien, parce qu'il n'avait plus la conscience d'y être fidèle. Son iniquité lui fit perdre l'état de justice; son orgueil détruisit en lui l'humilité; la concupiscence lui ravit sa continence, son infidélité lui enleva le don de la foi, et sa captivité lui fit perdre sa liberté : aucune vertu ne pouvait plus trouver place dans un cœur où avaient fait irruption tant de vices à la fois. Car personne ne peut servir deux maîtres (Luc, XVI, 13), et celui qui commet le pêche est esclave du péché (Jean, VIII, 34); enfin, on devient esclave de celui par qui on s'est laissé vaincre (II Pierre, II, 19). Mais personne ne devient esclave d'un côté sans devenir libre de quelque autre, comme personne n'est libre sans contracter quelque servitude, comme le fait entendre l'Apôtre par ces paroles : Lorsque vous étiez esclaves du péché, vous étiez libres à V égard de la justice. Quelfruitretiriez-vous donc de ces désordres dont vous rougissez maintenant, puisqu'ils n'ont pour fin que la mort? Mais à présent, étant affranchis du péché et devenus esclaves de Dieu, votre sanctification est le fruit que vous en tirez, et la vie éternelle en sera la fin (Rom., XI, 20-22). Celui donc qui se fait l'esclave du diable, s'affranchit à l'égard de Dieu. »
9. Le concile de Milève, canon 1 : « Voici donc ce qui a été décrété par tous les évêques présents à cette sainte assemblée : Quiconque dira qu'Adam a été fait homme mortel, en sorte que, soit qu'il péchât ou qu'il ne péchât point, il dût mourir, c'est-àdire sortir du corps, non pas en punition de son péché, mais par la nécessité de sa nature, qu'il soit anathème (1). »
10. S. Augustin, lib. XIII de Civitate Dei, c. 12 : « Ainsi, quand on demande de quelle mort Dieu menaça les premiers hommes , pour le cas où ils transgresseraient le commandement qu'il venait de leur imposer, ou qu'ils ne lui garderaient pas l'obéissance ; si c'est de la mort de l'âme, ou de celle du corps, ou de celle de l'homme entier, ou enfin de celle qu'on nomme la seconde mort, il faut répondre : De toutes ces sortes de morts ; car la première comprend celle de l'âme et celle du corps, la seconde les comprend toutes. Toute la terre se compose de plusieurs terres, toute l'Eglise de plusieurs Eglises; ainsi la mort en
(1) Ce canon, aussi bien que presque tous les autres de ce second concile de Milève, sont les mêmes que ceux du concile de Carthage de Tan 418. Voir le Dictionnaire universel des conciles, tome Ier, col. 514 et 1317.
son entier résulte de toutes les morts réunies. Si donc la première mort en comprend deux, celle de l'âme et celle du corps, quand l'âme, sans Dieu et sans le corps, est livrée aux souffrances d'une expiation temporaire ; la seconde mort, c'est l'âme séparée de Dieu et réunie à son corps pour souffrir éternellement. Donc, lorsque Dieu dit au premier homme placé dans le paradis terrestre, en lui montrant le fruit défendu : Du jour où vous en aurez mangé, vous mourrez de mort, ce n'est pas seulement de la première moitié de cette première mort qu'il s'agit, ou de celle qui consiste simplement dans la séparation de l'âme d'avec Dieu ; ni de la seconde moitié de cette même première mort , ou de la séparation de l'âme d'avec le corps; ce n'est pas non plus de cette première mort tout entière, ou du supplice de l'âme séparée de Dieu et du corps tout à la fois ; mais c'est de toutes ces morts réunies jusqu'à la dernière, appelée la seconde, et qui n'est suivie d'aucune autre , c'est de toute mort possible que Dieu fait
la menace »
41 . Le même, Lib. 1 de peccatorum meritis et remissione, c. 2 : « Ceux qui disent qu'Adam a été créé dans un état tel, qu'il eût dû mourir quand même il n'aurait pas péché, en sorte que la mort fût pour lui l'effet, non du péché dont elle est la peine, mais de la nécessité de la nature, sont forcés par-là même de rapporter ces paroles, Du jour où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez, non à la mort du corps, mais à la mort de l'âme, inséparable du péché lui-même; mort à laquelle font allusion ces paroles de Notre-Seigneur dites au sujet des infidèles : Laissez les morts ensevelir leurs morts (Matth., VIII, 22; Luc, IX, 60). Que répondront-ils donc, lorsqu'on leur opposera ces paroles par lesquelles Dieu prononça à Adam sa sentence de condamnation pour son péché : Vous êtes terre, et vous retournerez en terre (G en., III, Ï9)? Car il est évident que la terre dont il était question ne se rapportait pas à son âme, mais bien à son corps, et que c'était son corps qui était condamné à retourner en terre. En effet, quoique son corps eût été tiré de terre, et que ce corps fût un corps animal, il n'est pas moins vrai que s'il n'avait pas péché, son corps serait devenu spirituel, et que sans jamais éprouver la mort, il aurait été doué de la même incorruptibilité qui est promise aux fidèles et aux saints : incorruptibilité dont nous ne sentons pas seulement le désir en nous, mais dont nous connaissons la vérité d'après ce témoignage de l'Apôtre : Nous souf irons dans le désir qui nous possède d'être revêtus de la gloire qui
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est cette maison céleste, etc. (// Cor., V, 2). Ainsi donc, si Adam n'avait pas péché, il n'aurait pas été dépouillé de son enveloppe corporelle, mais, par-dessus cette enveloppe, il aurait été revêtu de l'immortalité et de l'incorruptibilité, de sorte que tout ce qu'il y avait de mortel en lui eût été comme absorbé par cette surabondance de vie, c'est-à-dire que d'animal qu'était son corps par le fait de son origine, il serait devenu spirituel. »
12. Ibidem, c. k : « Il est d'autres témoignages qui nous font voir évidemment que c'est le péché qui est la cause pour tout le genre humain non-seulement de la mort spirituelle, mais aussi de la mort corporelle. L'Apôtre dit dans son épître aux Romains : Si Jésus-Christ est en vous, quoique le corps soit mort en vous à émise du péché, V esprit est vivant à cause de la justice (Rom., VIII, 10). Des paroles si claires n'ont pas besoin, ce me semble, d'être expliquées; elles n'ont besoin que d'être lues. Le corps est mort, dit cet apôtre, non pas précisément parce que c'est un vase d'argile, parce qu'il a été tiré de la poussière de la terre, mais à cause du péché. Que pouvons-nous demander davantage? Et c'est avec dessein que l'Apôtre ne dit pas simplement du corps de chacun de nous qu'il est mortel, mais qu'il est mort. »
13. Ibidem, c. 6 : « Il faudrait s'étonner, si l'on nous demandait quelque chose de plus clair que ce témoignage ; à moins que quelqu'un ne vienne nous dire que ce qui pourrait jeter de l'obscurité sur ce passage, c'est qu'on pourrait entendre ces paroles dans le même sens que celles-ci : Faites mourir les membres de l'homme terrestre qui est en vous (Col., III, 5). Mais alors ce ne serait plus à cause du péché que le corps serait mort, mais à cause de la justice. Car c'est pour pratiquer la justice, que nous faisons mourir les membres de l'homme terrestre qui est en nous. Ou, si l'on pensait que ces mots, à cause du péché, qui se trouvent dans le texte , ne signifient pas à cause du péché commis, mais pour empêcher le péché de se commettre, comme si l'Apôtre avait dit : Le corps est mort pour que le péché ne se commette plus, que signifieraient alors ces paroles qui suivent : L'esprit est vivant à cause de la justice? Car, dans ce cas, il aurait suffi de dire : L'esprit est vivant, en sous - entendant encore ici : Pour que le péché ne se commette plus; et ainsi nous rapporterions à un même but , qui serait de ne plus commettre le péché , et la mort du corps et la vie de l'esprit ; de même que, si ces autres paroles : A cause de la justice, signifiaient : Pour pratiquer la justice, on pourrait les rapporter également, et à la mort du
corps, et à la vie de l'esprit. Mais au contraire il distingue les deux , et il veut que le corps soit mort à cause du péché seulement , et que l'esprit soit vivant aussi à cause de la justice seulement , attribuant ainsi différentes causes à différents effets , le péché à la mort du corps , et la justice à la vie de l'esprit. Donc si, comme la chose est indubitable, l'esprit est vivant à cause de la justice, c'est-à-dire par l'effet de la justice qui est en lui, le corps est mort à cause du péché, c'est-à-dire par l'effet du péché, et nous ne devons ni ne pouvons donner à ces paroles un autre sens , à moins que nous ne prétendions détourner les paroles de l'Ecriture à des significations arbitraires. Les mots qui suivent vont encore jeter là-dessus un nouveau jour. Car, après avoir dit, pour expliquer en quoi consiste la grâce accordée pour la vie présente, que le corps est mort à cause du péché, parce que, n'étant pas encore réformé par la résurrection , l'effet du péché subsiste en lui , effet qui n'est autre que la nécessité de mourir, et que l'esprit est vivant à cause de la justice , parce qu'encore bien que nous ayons à porter le poids de ce corps de mort , il se forme dans l'intérieur de notre être comme un commencement de vie nouvelle par la justice de la foi qui anime notre conduite; de peur cependant que l'ignorance qui nous est si naturelle ne nous fît renoncer à toute espérance de résurrection quant au corps , l'Apôtre a soin d'ajouter que ce même corps , qu'il avait dit être mort pour le moment par l'effet du péché , sera vivifié dans l'autre vie par l'effet de la justice, et non pas seulement de manière à passer de la mort à la vie, mais en échangeant sa mortalité contre le don précieux de l'immortalité. »
14. Teutullien, Lib. de anima, c. 52 : « Ce fait de la mort, en d'autres termes, cette séparation du corps et de l'âme , on se 'plaît à en distinguer deux espèces , l'ordinaire et l'extraordinaire. On attribue la mort ordinaire à la nature : c'est toute mort paisible. Quant à l'extraordinaire, on s'imagine qu'elle est la seule qui soit en dehors de la nature : c'est toute mort violente. Pour nous, qui connaissons l'origine de l'homme, nous posons hardiment en principe que l'homme n'était pas né mortel , mais qu'il l'est devenu par une faute qui elle - même n'était pas inhérente à sa nature. Mais il est facile de prendre pour naturel à l'homme ce qui, quoique purement accidentel, s'est attaché à lui dès le moment de sa naissance. Il est vrai que si l'homme avait été créé de prime abord pour mourir un jour, on devrait regarder sa mort comme un apanage de sa nature. Mais ce qui prouve vu 15
au contraire qu'il n'a pas été créé pour mourir un jour, c'est la loi même qui le menaçait de la mort, puisqu'elle abandonnait au libre choix de sa volonté le moyen de s'y soustraire. Pour tout dire en un mot, si l'homme n'avait pas péché, jamais il ne serait mort. N'appelons donc pas naturel à l'homme ce qui ne lui est survenu que par l'effet de son choix, ce qui a eu pour cause sa volonté libre, et non la volonté absolue de son auteur (1). »
45. S. Fulgence, Lib. de incarnatione et gratiâ, c. 12 : <t Si 1 ame n'était morte la première par le péché , le corps ne serait pas mort ensuite en punition du péché. C'est ce que l'Apôtre nous enseigne par ces paroles : Le corps est mort à cause du péché (Rom., VIII, 10)- Aussi ce n'a été qu'après que le péché eut été commis, que Dieu a prononcé au pécheur cet arrêt : Vous êtes terre, et vous retournerez en terre (Gen., III , 19). L'homme ne serait donc point retourné en terre , s'il n'était pas devenu terre par son péché. »
16. S. Chrysostôme, Hom. XVII in Genesim : « Nous avons encore une question à résoudre, et quand nous l'aurons discutée en peu de mots, nous mettrons fin à ce discours. Dieu dit à nos premiers parents : Au moment où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez; cependant ils vécurent tous deux, depuis ce temps-là, un grand nombre d'années, après avoir mangé de ce fruit malgré la défense. Ceux qui s'arrêtent à la superficie de l'Ecriture , ont de la peine à expliquer ce passage; mais si on l'étudié avec soin , on le comprendra parfaitement. Car, quoiqu'ils aient vécu plusieurs années depuis leur désobéissance , cependant , à partir du jour où Dieu leur eut dit : Vous êtes terre, et vous retournerez en terre, la sentence de mort resta prononcée contre eux , et depuis ce moment ils devinrent sujets à la mort, et on pouvait même dire dès - lors en quelque façon qu'ils étaient morts. C'est ce que l'Ecriture avait voulu donner à entendre, lorsque Dieu avait dit : Au moment où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez, c'est-à-dire, vous deviendrez mortels dès ce moment-là. Car, de même que dans les jugements qui se rendent dans les tribunaux des hommes , on reconduit les criminels en prison , après qu'on les a condamnés à mourir, et que , quoiqu'on les y laisse encore quelque temps, on les regarde comme s'ils étaient déjà morts, du moment où la sentence de leur condamnation a été prononcée;
(i) Cf. les Pères de l'Eglise, trad. de Genoude,
ainsi, depuis que Dieu eut porté contre, Adam et Eve cet arrêt de mort, ils pouvaient être considérés comme morts, en vertu de la sentence qui les condamnait à mourir, quoiqu'ils aient vécu encore plusieurs années sur la terre. »
17, S. Bernard, Serm. ad Milites Templi, c. 11 : « Le péché
a précédé pour que la mort suivît; et assurément, si l'homme
avait su se garantir du péché, il n'aurait jamais éprouvé la mort.
Il a donc perdu la vie en se laissant aller au péché, et par-là
même il a trouvé la mort, comme Dieu le lui avait d'avance
annoncé ; et d'ailleurs il était bien juste que si l'homme péchait, il
fût puni de mort. Car y a-t-il peine plus juste que celle du
talion ? Or, Dieu est la vie de l'âme , comme l'âme est la vie du
corps. En péchant volontairement, on perd la vie par sa propre
volonté; on doit perdre par -là même le droit de se la rendre
quand même on le voudrait. On a repoussé la vie ; on doit en être
repoussé à son tour. On n'a pas voulu se soumettre à l'empire de
Dieu ; il est juste qu'on perde soi-même l'empire qu'on avait sur
son corps. On n'a pas voulu obéir à son propre supérieur ; quel
droit aurait-on donc de commander à son inférieur? Le Créateur a
trouvé en nous une créature rebelle ; nous trouverons à notre tour
un serviteur rebelle dans le corps destiné à nous servir. Nous
aurons transgressé la loi divine ; nous trouverons , nous aussi,
dans nos propres membres, une autre loi opposée à celle de notre
esprit, et qui nous tiendra asservis au péché. Or le péché,
comme il est écrit , nous sépare de Dieu ; il faudra donc que la
mort nous sépare aussi de notre corps. Notre âme n'a pu être
séparée de Dieu que par le péché ; nous ne pourrons de même
être séparés de notre corps que par la mort. Qu'y a-t-il donc
de trop sévère dans le châtiment, puisque nous n'éprouvons de
la part de notre esclave , que le traitement que nous aurons fait
nous-mêmes à l'auteur de notre être ? Rien n'est assurément plus
raisonnable qu'un châtiment qui consiste à rendre mort pour
mort, la mort du corps pour celle de l'âme, une mort expiatoire
pour une mort coupable , une mort inévitable pour une mort
volontaire. »
18. S. Augustin, Lib. III de Trinitate, c. 12 : a Par un certain effet de la justice de Dieu, le genre humain a été réduit sous la puissance du démon, le péché du premier homme passant avec le sang dans tous les enfants d'un sexe comme de l'autre qui naissent de sa race, et la dette contractée par nos premiers parents engageant de même tous leurs descendants. Cette trans-
mission du péché nous a été signifiée avant tout dans la Genèse, où nous lisons qu'il a été dit au serpent : Tu mangeras la terre, et ensuite à l'homme : Tu es terre, et tu retourneras en terre (Gen» III, \h et 19). Ces paroles : Tu retourneras en terre, sont une annonce de la mort , que l'homme n'aurait jamais éprouvée s'il avait persévéré dans l'état de justice où il avait été créé. Ces mots adressés à l'homme encore vivant : Tu es terre, font voir que tout son être avait été détérioré par le péché. Car ces expressions : Tu es terre, reviennent au même sens que celles-ci : Mon esprit ne demeurera pas pour toujours avec V homme, parce qu'il n'est que chair (Gen., VI, 5). Dieu fit donc entendre par ces paroles , qu'il livrait l'homme au pouvoir de celui à qui il avait dit : Tu mangeras la terre. Mais l'Apôtre nous déclare cette vérité encore plus clairement , lorsqu'il dit ces paroles : Lorsque vous étiez morts par le dérèglement de vos péchés, dans lesquels vous avez vécu selon la coutume de ce monde, selon le prince des puissances de l'air, cet esprit qui exerce maintenant son pouvoir sur les enfants de r incrédulité; désordres où nous avons tous été autrefois, vivant selon nos passions charnelles, nous abandonnant aux désirs de la chair et de notre esprit ; et par la naissance naturelle nous étions enfants de colère aussi bien que les autres (Ephes., Il, 1-3). Les enfants de l'incrédulité, ce sont les infidèles; et qui de nous n'était infidèle avant de devenir fidèle par la foi ? Tous les hommes sont donc originairement assujettis à la tyrannie du prince des puissances de l'air, qui exerce son pouvoir sur les enfants de l'incrédulité. Et quand je dis : originairement, je dis la même chose que ce que dit l'Apôtre de lui-même, qu'il a été, comme les autres , enfant de colère par sa naissance naturelle : car la nature humaine, telle qu'elle est maintenant, se trouve pervertie par le péché, et n'est plus dans cet état de rectitude où elle avait été créée. Quand nous disons que l'homme a été assujetti au pouvoir du démon, cela ne doit pas s'entendre en ce sens que ce soit Dieu qui le lui ait assujetti lui-même, ou qui ait ordonné qu'il lui fût assujetti ; mais seulement en ce sens qu'il l'a permis , et cela très-justement. Car Dieu abandonnant le pécheur, le pécheur a dû être dès-lors envahi par l'auteur du péché. Non sans doute que Dieu eût tellement abandonné sa créature, qu'il ne se montrât plus son créateur, qu'il ne fût plus pour elle un principe de vie, ou que, tout en la punissant de ses désordres, il ne mêlât encore de beaucoup de biens les maux qu'il lui envoyait, »
49. Le même, Lib. III Hypognosticon^c. 2 : « Que signifient ces mots : Il l'a laissé entre les mains de son conseil (Eccli., XV, 44), sinon, qu'il lui a laissé la faculté de son libre arbitre? Car les mains désignent ici le pouvoir-faire ou la faculté. Telle est la première grâce que l'homme a reçue, et qui lui aurait suffi pour se préserver de toute chute, s'il avait voulu observer le commandement qu'il avait reçu de Dieu. Etant donc abandonné à luimême par suite de sa désobéissance , l'homme , par l'effet d'un juste jugement , est devenu le captif du serpent , c'est-à-dire du démon, à qui il a mieux aimé obéir, que d'obéir à Dieu. C'est pour cela qu'il est écrit : Quiconque est vaincu, est esclave de celui qui Va vaincu (II Pierre, II, 19) ; et encore : Quiconque commet le péché, est esclave du péché (Jean, VIII, 54). »
20. S. Bernard, Epist. CXC ad Innocentium (II) pontificemj contra hœresim Pétri Abailardi : « Ce téméraire scrutateur de la majesté divine, s'attaquant au mystère de la rédemption, reconnaît , dès le début de sa thèse , que tous les docteurs de l'Eglise n'ont sur ce point qu'un même sentiment , et ce sentiment , il le rejette après l'avoir exposé, en se glorifiant d'avoir à lui en substituer un autre meilleur ; et c'est ainsi que , contre la maxime du Sage, il ne craint pas de remuer les bornes anciennes posées par nos pères. Il faut qu'on sache, dit-il, que tous nos docteurs, depuis les apôtres, s'accordent à enseigner que le diable jouissait d'un souverain pouvoir sur l'homme, et exerçait à son égard tous les droits d'un maître sur son esclave , en conséquence de ce que celui-ci avait de son plein gré consenti à ses suggestions , et fait ainsi de sa liberté un coupable abus. Ils disent à l'appui de cela que si quelqu'un se laisse vaincre par un autre, il devient de droit l'esclave de son vainqueur. C'est pourquoi , ajoutent ces docteurs (c'est ainsi qu'il les fait parler) , c'a été une nécessité que le Fils de Dieu s'incarnât , afin que l'homme, qui autrement ne pouvait être délivré, acquit par la mort de l'innocent le droit de s'affranchir de la tyrannie du diable. Mais il nous semble , dit -il à son tour, que le diable n'a jamais eu de droit sur l'homme , si ce n'est peut - être à titre df geôlier et d'après la permission de Dieu ; et que ce n'est poinj pour délivrer l'homme, que le Fils de Dieu s'est incarné. Qu'j a4-il à reprendre le plus dans ce langage, du blasphème ou d$ l'orgueil qu'il respire ? Qu'y condamner le plus, de sa témérité ou de son impiété? Ne serait-il pas plus juste de châtier avec le bâton une bouche qui s'échappe en pareilles excentricités, que
de lui répondre par des raisons? N'est-ce pas comme s'il provoquait tout le monde à lever le bras contre lui , que de lever luimême, comme il le fait, son bras contre tout le monde? Tous pensent de cette manière, dit-il; mais moi je ne pense pas de
cette manière
» Je vous renverrai aux prophètes. Voici les paroles qu'adresse au peuple nouveau, représenté par Jérusalem, non pas^un prophète, mais le Seigneur parlant en la personne d'un prophète : Je vous sauverai et je vous délivrerai, ne craignez point (1). Demandez-vous de quelle puissance? Car vous ne voulez pas que le diable ait puissance ou qu'il ait eu puissance sur l'homme. Ni moi non plus, je l'avoue. Mais que ni vous ni moi ne le voulions, cela n'empêche pas le diable d'avoir ce pouvoir. Si vous ne le reconnaissez pas, si vous n'en savez rien, ceux qui ont été rachetés par le Seigneur, qu'il a rachetés d'entre les mains de l'ennemi, le reconnaissent et le disent pour vous. Vous ne le nieriez pas vous-même, si vous n'étiez vous-même sous la main de cet ennemi. Vous ne pouvez pas rendre grâces avec ceux qui sont rachetés, puisque vous n'êtes pas de leur nombre. Car si vous étiez racheté, vous reconnaîtriez votre rédempteur, et vous ne nieriez pas la rédemption. Celui-là seul ne demande point à être racheté, qui ne sent point qu'il soit captif. Mais ceux qui l'ont senti ont crié vers le Seigneur, et le Seigneur les a exaucés, et les a rachetés d'entre les mains de l'ennemi (Ps. CVI, 6, 13). Et pour que vous ne puissiez vous méprendre sur le caractère de cet ennemi, le Psalmiste ajoute : Ceux qu'il a rachetés de la puissance de l'ennemi, qu'il a rassemblés de divers pays (Ps. CVL 2). Et plus bas : Il les a rachetés, et il les a rassemblés. Il les a rachetés d'entre les mains de l'ennemi. Il ne dit pas des ennemis, mais de l'ennemi. Un seul ennemi, et plusieurs pays divers. Car il les a rachetés non d'un pays, mais de divers pays, du levant et du couchant, du nord et du midi. Quel est ce maître si puissant, qui règne non sur un pays, mais sur tous? Point d'autre, je pense, que celui qu'un autre prophète (Job, XL, 18) nous dépeint avalant un fleuve, c'est-à-dire le genre humain, sans en faire merveille, et se promettant de plus de faire entrer dans sa gueule le Jourdain tout entier, c'est-à-dire tous les élus. Heureux ceux qui
(1) Ces paroles, éparses du reste dans les livres des Prophètes, ne se trouvent pas réunies de cette manière ailleurs que dans le Rorate, prière de PAvent, que peut-être on avait coutume de chanter en France dès le temps de saint Bernard.
n'y entrent que pour en sortir, qui réussissent à s'en échapper après s'y être laissé attirer. Mais quoi? Peut-être n'êtes-vous pas encore assez avancé pour ajouter foi aux prophètes qui nous dénoncent d'un si commun accord le pouvoir du démon sur les hommes? Venez avez moi, et tous les deux ensemble consultons les apôtres. Après avoir dit que vous ne pensiez pas comme ceux qui sont venus depuis les apôtres, peut-être consentirez-vous à penser du moins comme ceux-ci, et aurez- vous le bonheur d'être du nombre de ceux à qui l'un de ces apôtres souhaitait que Dieu leur donnât un jour l'esprit de pénitence, pour qu'ils pussent connaître la vérité, et sortir des pièges du diable, qui les tient captifs et en fait ce qu'il lui plaît (IITim., Il, 25-26). Cet apôtre, c'est Paul, qui soutient ainsi que le diable tient les hommes captifs et en fait ce qu'il lui plaît. Vous entendez, il en fait ce qu'il lui plaît; nierezvous encore le pouvoir du démon? Si vous n'ajoutez pas foi à Paul, venez avec moi consulter Notre-Seigneur lui-même, et plaise à Dieu que vous V écoutiez et que vous cessiez de blasphémer (Ezech., II, 5)1 Or, Notre-Seigneur appelle le démon le prince de ce monde (Jean, XIV, 30), le fort armé (Luc, XI, 21-22) ayant en sa possession des machines ou des instruments de guerre (Matth., XII, 29); et vous direz encore de lui qu'il n'a aucun pouvoir sur les hommes? A moins que vous ne prétendiez qu'on doive entendre ici par la maison de ce fort armé autre chose que le monde, et par ces machines ou ces instruments de guerre autre chose que des hommes? Que si le monde était la maison qu'habitait le démon, et les hommes les instruments dont il se servait, comment n'exerçait-il pas une domination sur les hommes? Notre-Seigneur a dit dans le même sens à ceux qui s'emparaient de sa personne : Cest ici votre heure et la puissance des ténèbres (Luc, XXII, 53). Cette puissance était bien connue de celui qui disait du Père éternel : // nous a arrachés de la puis* sance des ténèbres, et nous a fait passer dans le royaume de son fih bien-aimé (Col., I, 13). Il est donc vrai que Notre-Seigneur a bien voulu reconnaître le pouvoir du démon même sur lui, comme il a reconnu celui de Pilate, qui n'était après tout qu'un membre ou qu'un instrument du démon. Car c'est là aussi ce qu'il dit à ce dernier : Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, s'il ne vous avait été donné d en-haut (Jean, XIX, II). Que si ce pouvoir donné d'en-haut s'est déployé à ce point contre le bois vert, comment n'aurait-ii pas osé s'attaquer au bois sec? Je pense d'ailleurs qu'il n'alléguera pas que ce pouvoir donné d'en-haut
232 TRAITÉ DE LA CHUTE DE i/HOMME
fut injuste. Qu'il tâche donc de comprendre que le démon a eu non-seulement un certain pouvoir, mais un pouvoir juste sur les hommes, pour pouvoir comprendre ensuite que le Fils de Dieu s'est incarné précisément pour en délivrer les hommes. Au surplus, si nous appelons juste le pouvoir exercé par le démon, nous ne donnons pas le même nom à sa volonté qui leur servait de guide. Il n'y avait de juste que le Seigneur, qui avait abandonné l'homme au pouvoir du démon, et non le démon qui exerçait ce pouvoir, ou l'homme qui lui était assujetti. Car ce qui rend quelqu'un juste ou injuste, ce n'est pas le pouvoir dont il est revêtu, mais la volonté dont il est animé. Cette sorte de droit qu'avait le démon sur l'homme lui était donc acquis sans droit de sa part à lui-même, ou pour le dire plus nettement encore, c'était un droit méchamment usurpé, mais cependant un droit justement permis; et par conséquent, c'était justement que l'homme était tenu captif, sans que pour cela la justice dont il s'agissait put convenir soit à l'homme, soit au démon ; elle ne convenait qu'à Dieu. C'est donc justement que l'homme a été réduit à cet esclavage, et miséricordieusement qu'il en a été délivré. »
21 . Le deuxième concile d'Orange, c. 1 : « Si quelqu'un ose dire que le péché d'Adam n'a pas nui à l'homme tout entier, c'est-à-dire à son corps et à son âme tout à la fois, mais que, sans porter atteinte à la liberté de l'âme, il s'est borné à rendre le corps sujet à la corruption, il contredit en cela l'Ecriture, qui a dit : L'âme qui a pêche mourra elle-même (Ezech., XVIII, 4); et encore : Ne savez-vous pas que, quel que soit celui à qui vous vous engagez à obéir comme esclave, vous demeurez esclave de celui à qui vous obéissez (Rom., VI, 16); et ailleurs : Quiconque est vaincu devient esclave de celui qui l'a vaincu (II Pierre, II, 19). »
22. Gennade, ou l'auteur quel qu'il soit du livre de Ecclesiasticis Dogmatibus, c. 38; c'est le canon même du second concile d'Orange que nous venons de rapporter.
23. S. Augustin, de Trinitate, lib. III, c. 12 : « Ce que Dieu dit à l'homme encore vivant : Vous êtes terre, montre bien que le péché avait nui à l'homme tout entier. »
24. Le même, Cité de Dieu, liv. XIV, c. 15 ; « L'homme a donc méprisé Dieu et son commandement; il a méprisé ce Dieu qui l'a créé, qui l'a fait à son image, qui lui a donné l'empire sur le reste des animaux, qui l'a placé dans le paradis, qui l'a comblé de jouissances et de bien-être; qui, loin de le surcharger de
préceptes nombreux, longs et pénibles, ne recommande à son obéissance qu'un seul précepte, court et facile, pour l'avertir qu'il est le Seigneur, et que la créature raisonnable n'a de liberté qu'à son service ; donc une juste condamnation s'en est suivie, et l'homme qui, s'il fût resté fidèle, serait devenu spirituel dans sa chair, devient charnel dans son esprit; l'homme qui, dans son orgueil, s'est plu à lui-même, Dieu, dans sa justice, le laisse à lui-même : et toutefois l'homme n'est pas destiné à l'indépendance; mais en désaccord avec soi, c'est sous le joug de celui dont il s'est fait le complice , qu'au lieu de cette liberté si désirée , il va trouver un dur et misérable esclavage ; mort spirituellement par sa volonté, la mort corporelle l'attend contre sa volonté; déserteur de la vie éternelle, c'est à la mort éternelle qu'il est condamné, si la grâce ne le délivre (1). »