‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères (volume 3)Chapitre 60 sur 88 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

combien est vaine la confiance qu'affectent les hérétiques.

« Or, quoique nous soyons obligés de croire que les péchés ne sont remis et ne l'ont jamais élé que par un don gratuit de la divine miséricorde et en vue de Jésus-Christ, il ne faut cependant pas dire que les péchés soient remis ou l'aient jamais été à personne, par cela seul qu'on se flatte d'avoir la certitude de la rémission de ses péchés, et qu'on se repose sur cette confiance vaine et présomptueuse; puisqu'elle peut se rencontrer dans des hérétiques et des schismatiques, comme elle se rencontre effectivement dans ceux de notre temps, qui s'en font une arme et un sujet de gloire contre l'Eglise catholique. Il faut bien se garder aussi de soutenir que, pour être réellement justifié, il est indispensable d'en avoir une assurance exempte de toute sorte de doute, comme s'il n'y avait personne d'absous de ses péchés et de justifié devant Dieu, que celui qui croit l'être avec certitude, et qu'il n'y eût qu'une foi de cette espèce qui pût pleinement assurer l'absolution et la justification du pécheur; comme si enfin celui qui n'aurait pas cette croyance doutait par-là même des promesses de Dieu, et de l'efficacité de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. Car autant quiconque a quelques sentiments de piété ne saurait douter de la miséricorde de Dieu, des mérites de Jésus- Christ, de la vertu et de l'efficacité des sacrements, autant doit-on se défier de soi-même, et craindre de n'être pas en état de grâce, quand on considère sa propre faiblesse et l'imperfection de ses dispositions, puisqu'aucun homme, quel qu'il soit, ne peut savoir comme de foi, ou d'une certitude qui exclue tout danger d'erreur, qu'il est effectivement dans la grâce de Dieu. » Conc, Trid.> sess. VI, c. 9.

témoignages de l'écriture.

1. Job, IX, 28, 30-32 : « Je tremblais à chacune de mes actions, sachant que vous ne pardonnez pas à celui qui pèche. — Quand j'aurais été lavé dans l'eau de neige, et que la blancheur de mes mains éblouirait les yeux par son éclat, — vous me feriez paraître à moi-même tout couvert d'ordures, et mes vêtements m'auraient en horreur. — Je n'aurai pas à répondre à un homme semblable à moi, ni à contester avec lui comme avec mon égal. »

2. Psaume XVIII, 4 5-14 : « Qui est celui qui connaît ses fautes? Purifiez-moi donc des souillures que je ne vois pas, et préservez votre serviteur de l'orgueil des étrangers. — Si leur séduction ne m'entraîne point, je serai pur, je serai garanti d'un grand crime. »

3. Ecclésiaste, IX, 1-2 : « Il y a des justes et des sages, et leurs œuvres sont dans la main de Dieu, et néanmoins l'homme ne sait pas s'il est digne d'amour ou de haine. — Mais tout est réservé pour l'avenir et demeure ici incertain, parce que tout arrive également au juste et à l'injuste, au bon et au méchant, au pur et à l'impur, à celui qui immole des victimes et à celui qui méprise les sacrifices. L'innocent est traité comme le pécheur, et le parjure comme celui qui jure dans la vérité. »

h. Ecclésiastique, VII, S, 6, 7 : « Ne soyez point sans crainte au sujet de l'offense qui vous a été remise, et n'ajoutez pas péché sur péché. — Ne dites pas : La miséricorde de Dieu est grande; il aura pitié de la multitude de mes péchés. — Car son indignation est prompte aussi bien que sa miséricorde, et il regarde les pécheurs dans sa colère. »

5, Proverbes, XX, 9 : « Qui peut dire : Mon cœur est pur, je suis exempt de péché? »

6. / Corinthiens, IV, 3-5 : «Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par quelque homme que ce soit; je n'ose pas non plus me juger moi-même. — Car encore que ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas justifié pour cela; mais c'est le Seigneur qui est mon juge. — C'est pourquoi ne jugez point avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne, lui qui exposera à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et qui fera voir les plus secrètes pensées des cœurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due. »

TÉMOIGNAGES DE LA TRADITION

1. S. Augustin, De perfectione justitiœ, c. lo : « Nous disons que ces paroles : Qui se glorifiera d'avoir an cœur chaste (Prov., XX, 9, suivant une ancienne version)? ne viennent qu'à dessein à la suite de ces premières, Lorsque le roi de toute justice sera assis sur son trône (ibid., v. 8). Car quel que soit le degré de justice qu'un homme puisse posséder, il doit toujours craindre qu'il ne se trouve matière de blâme dans ce qui lui échappe à lui-même de ses propres dispositions, lorsqu'il se verra cité devant le trône du roi de toute justice, à la connaissance

388 TRAITÉ T>F T.A T.HrTR HE T. HOMME

duquel ne peut échapper aucune de nos fautes, même de celles dont le Psalmiste a dit : Qui est celui qui connaît ses fautes (Ps. XVIII, 13)? Lors donc que ce roi de toute justice sera assis sur son trône, qui est-ce qui se glorifiera d'avoir un cœur chaste ou exempt de péchés? si ce n'est peut-être ceux qui veulent se glorifier de leur propre justice, et non de la miséricorde de ce juge lui-même. Ce qui n'empêche pas d'être vraies ces paroles qu'on nous objecte, et que le Sauveur a dites dans l'Evangile, Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (Matth., V, 6); et ces autres que David a proférées dans ses Psaumes, Qui est-ce qui montera sur la montagne du Seigneur, ou qui s'arrêtera dans son saint lieu ? C'est celui dont les mains sont innocentes et le cœur pur (Ps. XXIII, 3)? Et ailleurs : Faites du bien, Seigneur, à ceux qui sont bons et qui ont le cœur droit (Ps. CXXIV, 4). De même ce qu'on lit dans Salomon : Les richesses sont bonnes à celui dont la conscience est sans péché (Eccli., XIII, 30); et encore : Détournez-vous du péché, redressez vos mains, et purifiez votre cœur de toutes ses fautes (Eccli., XXXVIII, 10). Et de même aussi dans l'épUre de saint Jean : Si notre cœur ne nous condamne point, nous avons de la confiance devant Dieu, et quoi que ce soit que nous lui demandions, nous le recevrons de lui (I Cor., III, 21-22). Car nous pouvons atteindre cet heureux état par la conversion de notre cœur vers Dieu, par la foi, l'espérance et la charité, par la mortification, par la pratique de l'aumône, par le pardon des injures, par la persévérance dans la prière, par le recours à la grâce de Dieu pour avancer dans la vertu, en lui disant avec vérité : Pardonnez - nous comme nous pardonnons; ne nous induisez point en tentation, mais délivrez -nous du mal (Matth., VI, 12). Tout cela a pour but de purifier le cœur, d'effacer tous les péchés, et d'obtenir du roi de justice assis sur son trône sa miséricordieuse indulgence pour les imperfections et les vices cachés qu'il apercevrait encore en nous ; et non-seulement son indulgence, mais encore notre entière guérison, pour qu'un jour nous puissions jouir de sa vue. Car il jugera sans miséricorde; mais celui qu'il jugera ainsi, ce sera celui qui n'aura pas fait miséricorde (Jac, II, 13). Au surplus, sa miséricorde s'élève au-dessus de sa justice. Eh! s'il n'en était ainsi, quelle serait notre espérance? puisque nous devons toujours nous écrier : Lorsque le roi de toute justice sera assis sur son trône, qui est-ce qui se glorifiera d'avoir un cœur chaste et d'être exempt de tout péché (Prov., XX, 8-9)?»

2. Le même, in Psalmum XLI : « Mon âme est troublée en moi' même (v. 8). Est-ce en voyant Dieu que mon âme s'est troublée? Nullement, c'est en me voyant moi-même. Elle était raffermie et comblée de joie en considérant ce qui est immuable ; elle s'est troublée en voyant ce qui est sujet au changement. Je sais que la justice de Dieu demeure éternellement, mais je ne sais si la mienne subsistera. Car l'Apôtre m'épouvante, quand il dit : Que celui qui croit se tenir ferme prenne garde de tomber (1 Cor.,, X, 42). Ainsi, comme ce n'est point par moi-même que j'ai la fermeté où je me trouve, ce n'est point aussi en moi que je dois mettre mon espérance

» Un abîme appelle un abîme (v. 8); c'est-à-dire : Un homme appelle un autre homme. C'est ainsi qu'on apprend la sagesse, c'est ainsi qu'on s'instruit de la foi, lorsqu'un abîme appelle un autre abîme. Les saints prédicateurs de la parole de Dieu appellent un abîme; mais ne sont-ils pas un abîme eux-mêmes? Pour vous montrer qu'ils sont eux-mêmes autant d'abîmes, voici ce que dit saint Paul à son propre sujet : Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par quelque homme que ce soit. Et pour marquer davantage la profondeur de son abîme, il ajoute : Mais je ne me juge pas non plus moi-même (I Cor., IV, 3).

» Croiriez-vous qu'il puisse y avoir une profondeur de telle nature, qu'elle soit cachée à celui-là même en qui elle se trouve? Quelle profondeur de faiblesse, par exemple, que celle qui était cachée dans saint Pierre, lorsque, sans connaître ses dispositions les plus intimes, il promettait si témérairement de mourir avec son maître ou pour son maître (Jean, XIII, 37)! Quel abîme alors que son cœur ! Et cependant cet abîme si profond était à découvert pour les yeux de Dieu, et Jésus-Christ lui découvrit par anticipation ce qu'il n'apercevait pas en lui-même. Tout homme donc, quelque juste, quelque saint, et si avancé dans la piété qu'il puisse être, est un abîme, et il appelle un autre abîme, lorsqu'il instruit un autre homme de la voie de la vérité, pour lui faire acquérir la vie éternelle (1). »

3. S. Augustin, Confessions, liv. X, c. 32 : « Les odeurs me laissent assez indifférent à leur charme. Absentes, je ne les recherche pas, je ne répudie pas leur présence ; je suis disposé à m'en passer. Du moins me semble-t-il ainsi, et je me trompe

(i) Cf. Sermons de saint Augustin sur les Psaumes, trad. en français, t. II, p. 360, 364.

peut-être. Car ne faut-il pas gémir sur cette nuit profonde qui, nous voilant les ressorts de notre être, interdit à l'esprit, lorsqu'il se consulte lui-même sur ce qu'il peut, toute créance facile à ses propres réponses, parce qu'il ignore d'ordinaire ce qu'il recèle en lui, si l'expérience ne le lui découvre? Et nul homme ne doit être en sécurité dans cette vie, qui n'est tout entière qu'une tentation ; de mauvais devenu bon, rien ne garantit que de meilleur il ne redevienne pire. Il n'est qu'un espoir, qu'une confiance, qu'une promesse sûre : votre miséricorde (ô mon Dieu) (1). »

h. S. Jérôme, Epist. CXXVII ad Fabiolam, mansione 23 : « Etant partis de Makeloth, (les Hébreux) vinrent à Thahalh (Num., XXXIII, 26). Ce mot Thahath peut se traduire par la préposition subter (qui signifie sous ou dessous en français) ; mais nous croyons faire mieux en traduisant par cet autre mot : la frayeur. Vous voici arrivée à l'Eglise (Makeloth); vous êtes montée sur cette belle montagne; votre admiration, votre étonnement silencieux rendent hommage à la grandeur de Jésus-Christ; vous trouvez là plusieurs émules de votre vertu : Gardez-vous bien de vous en enorgueillir et tenez-vous dans la crainte (Rom., XI, 20). Car le Seigneur résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles (Jac, IV, 6). Et que celui qui s'élève prenne bien garde de tomber (I Cor., X3 12). Les puissants seront puissamment tourmentés (Sag.j VI, 7). La crainte est la gardienne des vertus; la présomption occasionne les chutes. De là le Psalmiste, après avoir dit quelque part : C'est le Seigneur qui me conduit; rien nk pourra me manquer; il m'a établi dans un lieu abondant en pâturages, mentionne aussitôt la crainte comme gardienne de son bonheur, en prenant soin d'ajouter : Votre verge et votre houlette ont été ma consolation (Ps. XXII, \, h). Paroles dont voici le sens : La crainte des châtiments m'a fait conserver la grâce que j'avais reçue (2). »

5. S. Chrysostôme, Hom. XI in Epist. lad Corinthios, sur ces paroles du chapitre IV : Sed non in hoc justificatus sum : « Mais je ne suis pas justifié pour cela. Quoi donc? Est-ce que nous ne devons pas nous juger nous-mêmes, porter notre sentence contre nos propres péchés? Au contraire, nous y sommes obligés quand

(1) Cf. Les Confessions, etc., trad. nouv. par L. Moreau, p. 371-572.

(2) Cf. D. Hieronymi Stridoniensis Epistolarum , t. III, col. 78-79, édition de Paris, 1578.

nous nous trouvons coupables ; aussi bien ce n'est pas là ce que dit l'Apôtre; mais il dit : Ma conscience ne me reproche rien. Contre quel péché devait-il donc porter sa sentence, tandis que sa conscience ne lui reprochait rien? Il ajoute cependant qu'il n'est pas justifié pour cela. Que diront donc ceux à qui leur conscience reproche mille plaies mortelles qu'ils se sont faites à eux-mêmes par leurs péchés, et qui ne peuvent se rendre témoignage d'aucun bien qu'ils aient fait, mais plutôt de beaucoup de mal qu'ils ont commis? Et pourquoi donc, si sa conscience ne lui reproche rien, n'est-il pas justifié dès-lors? C'est parce qu'il pouvait se trouver coupable, sans savoir cependant qu'il le fût. Inférez de là quelle sera la sévérité du jugement à venir

» Voici deux raisons, ou même trois, pour lesquelles les jugements que nous portons manquent d'exactitude. La première, c'est que, lors même que notre conscience ne nous reproche rien, il nous manque un moniteur sévère qui ne nous passe aucune de nos fautes. La seconde, c'est que la plupart des choses que nous faisons nous échappent. Une troisième qu'on peut ajouter, c'est que beaucoup des actions que font les autres nous paraissent louables, tandis qu'elles sont viciées par la fin qu'ils s'y proposent. Pourquoi donc vous avancez- vous à dire que tel ou tel n'a commis aucune faute, que celui-ci vaut mieux que celuilà ? Car ce sont là des choses qu'on ne peut assurer, pas même de celui à qui sa conscience ne reproche rien, puisque celui-là seul peut porter là-dessus un jugement exact, à qui seul il appartient de juger les secrets des cœurs. En effet, ne l'oublions pas, encore que ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas justifié pour cela; c'est-à-dire, je ne suis pas exempt pour cela d'un compte à rendre et d'un jugement à subir. Et l'Apôtre ne dit pas, Je ne suis pas au nombre des justes ; mais il dit : Je ne suis pas pur de tout péché. Car il dit ailleurs : Celui qui est mort est justifié, c'est-à-dire délivré de tout péché (Rom., VI, 7). Or, beaucoup de nos actions seraient bonnes en elles-mêmes, qui ne le sont pourtant pas à cause du vice de notre intention (1). »

6. Théodoret, in caput h Episl. I ad Corinthios, sur ces paroles, Sed neque meipsum judico : « Je n'ose pas non plus me juger moi-même; car, quoique ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas justifié pour cela; mais celui qui me jugera, c'est le

(1) Cf. S. Joannis Chrysostomi opéra, t. X, p. 88-89, 90, édit, de Montfaucon; p. 104, 106, édit. de Gaume.

Seigneur. C'est comme si l'Apôtre disait : Qu'ai-je besoin de parler des autres? Moi qui dois surtout me connaître, bien que je n'aie conscience d'aucun crime ou d'aucune infidélité que j'aie commise, je ne serai point assez hardi pour me juger moi-même et me déclarer exempt de péché, mais j'attendrai plutôt la sentence qu'il plaira à Dieu de prononcer sur moi. Qu'on ne s'imagine pas que ces paroles, Je ne suis pas justifié pour cela, contredisent ces premières, Ma conscience ne me reproche rien. Bien loin de les contredire, elles en sont la suite. Car souvent il arrive qu'on pèche sans le savoir, en croyant juste et équitable ce qui ne l'est pas. Mais le Dieu de l'univers voit autrement les choses. »

7. S. Bernard, Epist. XLIl ad Henricum Senonensem archiepiscopum : « Heureux ceux qui peuvent dire avec vérité : Le sujet de notre gloire, c'est le témoignage que nous rend notre conscience (II Cor., I, 12). Celui-là seul peut tenir ce langage, qui se conserve dans l'humilité , et qui , comme dit le proverbe, se rappelle continuellement que les haies pourraient le voir, et que les buissons pourraient l'entendre. Heureux, dit l'écrivain sacré, celui qui est toujours dans la crainte (Prov., XXV III, 14). Mais ce langage ne saurait être celui de l'arrogant et du présomptueux , qui se conduit comme un évaporé , aspirant la louange à tout propos, et sans cesse affamé de gloire; qui se réjouit lorsqu'il a fait le mal , qui triomphe dans les choses les plus criminelles (Prov., II, 14). Il s'imagine n'être pas vu, pourvu qu'il se compte plus d'imitateurs que de censeurs, aveugle qui se fait chef d'autres aveugles. Mais, dans son imprudente sécurité, il est aperçu de la société des anges , à qui ne saurait manquer de déplaire sa conduite indisciplinée. Ce ne sera pas l'hypocrite qui pourra dire : Le sujet de ma gloire, c'est le témoignage de ma conscience; car bien que, par la mesure affectée de son langage, de son air et de son maintien , il réussisse à séduire l'opinion de ceux qui jugent d'après les apparences, il ne lui est pas donné de pervertir de même le jugement de celui qui sonde les reins et les cœurs. Il doit savoir qu'on ne se moque pas de Dieu (Gal*> VI, 7). Que celui-là apprenne donc aussi à craindre que le buisson ne l'entende. Sa langue fût-elle muette et ses mains inactives , son cœur parlera toujours assez clair, ses pensées seront toujours assez indiscrètes pour être entendues de celui qui est tout oreilles, et qui sait démêler dans les secrets replis du cœur ce qu'il y a de plus inaccessible aux regards de l'homme.

Le cœur de tout homme est fait pour donner le change, il est impénétrable (Jerem., XVII, 0), en sorte que personne ne connaît ce qui est en l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui (I Cor., II, M) ; encore celui-ci ne peut-il le connaître qu'imparfaitement. Aussi l'Apôtre, après avoir dit ; Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par quelque homme que ce soit (I Cor., IV, 5), prend -il soin d'ajouter : Je n'ose pas non plus me juger moi-même. Pourquoi? Parce que, dit-il, je ne puis porter sur moimême un jugement pleinement assuré. Car, quoique ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas justifié pour cela. Je ne saurais m'en rapporter entièrement au témoignage même de ma conscience, parce que ma conscience elle-même ne pénètre pas dans mon être tout entier. Elle ne peut pas juger le tout , si elle n'entend qu'une partie des rapports. Mais celui qui me juge, c'est le Seigneur; le Seigneur, dis-je, dont la science embrasse et la sentence juge définitivement les actions mêmes qui échappent à la conscience. Dieu entend, dans le fond du cœur de chacun, la pensée que n'entend pas en lui-même celui-là même qui l'a conçue. L'oreille du prophète entendait à distance, et bien loin hors de sa vue, son cupide disciple réclamer en cachette une rétribution de l'officier guéri de sa lèpre (IVReg., V, 25); et moi, de quelque secret que je m'enveloppe pour faire du mal, soit à mon prochain par ma malice, soit à moi-même par ma perversité, ne craindrai-je pas d'être entendu de l'oreille partout attentive? Oh! combien n'ai-je pas à redouter cette oreille si intelligente, si active, pour qui le repos même a son mouvement qu'elle apprécie, et le silence son langage qu'elle comprend!...

» Cependant, qui est celui qui connaît ses fautes (Ps. XVIII, 13)? Eh! quand je pourrais dire avec saint Paul, ce qui est loin île ma pensée, que ma conscience ne me reproche rien (I Cor., IV, &), je ne pourrais pas, malgré cela, me vanter prudemment d'être justifié. Car ce n'est pas celui qui se rend témoignage à luimême, qui est vraiment estimable; mais c'est celui à qui Dieu rend témoignage (II Cor., X, 18). Quand même les hommes feraient l'éloge de ma justice , je ne devrais pas en tenir compte , parce que les hommes ne voient que les apparences. L'homme ne voit que ce qui paraît; Dieu pénètre le fond du cœur. Aussi le prophète Jérémie ne se laissait point émouvoir de ce que le peuple pouvait penser de lui, de ce que quelques rayons de cette lumière empruntée venaient se réfléchir sur la superficie de son être ; mais il disait à Dieu avec une modeste confiance : Je n'ai point désiré le

394 TH.MTÉ DR LA CHUTE DR l'hOMMB

jour de l'homme, vous le savez (Jerem., XVI, 17). Quand même j'aurais en ma faveur le témoignage de ma conscience, je ne devrais pas pour cela me juger moi-même ; car je ne me connais moi-même qu'imparfaitement. Celui-là seul mérite d'être établi juge des vivants et des morts, qui a formé le cœur de chacun d'eux, el qui a une connaissance exacte de toutes leurs œuvres (Ps. XXX II, lo). Je n'attache d'importance à la sentence d'aucun autre juge, que de celui qui seul est en droit de me justifier. Le Père éternel lui a remis la puissance de juger, parce que luimême est fds de V homme (Jean, V, 27). Moi qui ne suis que le serviteur de ce Fils de l'homme, je n'usurpe point ce pouvoir pour moi, je ne le donne point sur moi aux autres; je ne me range point parmi ceux dont il se plaint en ces termes : Les hommes ont usurpé sur moi le pouvoir de juger (1). Le Père ne juge personne, mais il a donné au Fils toute puissance déjuger. Et moi, je revendiquerais pour moi ce que le Père ne revendique pas pour lui-même? Il me faudra, bon gré mal gré, paraître devant ce juge, et rendre compte de ce que j'aurai fait dans ce monde, à celui à qui n'échappe aucune parole proférée, à qui ne peut être soustraite aucune pensée conçue. Devant cet équitable appréciateur des mérites de chacun, devant cet intime témoin de tous les secrets, qui est-ce qui se glorifiera d'avoir un cœur chaste? La seule vertu qui puisse le faire, c'est l'humilité, qui, parce qu'elle ne sait ni se glorifier, ni présumer de ses forces, ni disputer de ses droits , pourra seule aussi trouver grâce aux yeux de celui qui résiste aux superbes, mais qui donne sa grâce aux humbles. L'homme vraiment humble ne dispute point contre son juge, n'allègue point la prétention d'être juste, mais il se contente de dire : N'entrez point en jugement avec votre serviteur, ô mon Dieu (Ps. CXLII, 2). »

8. Le même, Epist. LXXXV ad Wuilhelmum abbalem sancti Theodorici : « Il peut y avoir de la vérité dans ce que vous me dites , que je vous aime moins que vous ne m'aimez ; mais ce que je sais de toute certitude, c'est que vous n'en avez nulle certitude de vous-même. Gomment pouvez-vous donc affirmer comme certaine une chose dont il est certain que vous n'êtes nullement certain? C'est admirable. Paul ne se fie pas à son propre juge-

(1) Tulerunt homines à me judicium. Nous ne savons à quel passage de l'Ecriture le saint abbé de Clairvaux fait ici allusion; ne serait-ce point f»u verset 9 du chapitre L1X d'isaïe, Elongatum est judicium à nobisf

ment : Pour moi, nous dit-il, je ne met juge pas moi-même (I Cor., IV, 3). Pierre pleure toute sa vie la présomption dont il s'était rendu coupable, lorsqu'il avait dit : Quand je devrais mourir avec vous, je ne vous renierai point (Matth., XXVI, 36). Les autres disciples, insuffisamment rassurés par le témoignage de leurs consciences , par rapport à la trahison de leur maître , lui demandaient chacun avec inquiétude : Est-ce moi, Seigneur, qui vous trahirai? David confesse l'ignorance où il est de son propre état, lorsqu'il s'écrie au milieu de sa prière : Ne vous ressouvenez pas de mes ignorances (Ps. XXIV, 7).....

» Seigneur, vous qui avez mis dans nos cœurs ce sentiment d'amitié, vous savez combien vous en avez mis pour moi dans le cœur de cet ami , ou pour lui dans le mien. Et comment l'un de nous deux , sans que vous le lui ayez révélé , ose-t-il dire à l'autre : J'ai tant d'affection pour vous, et vous en avez si peu pour moi (11 Cor., XII? 45)? A moins peut-être qu'il ne voie dans votre lumière celle dont il se dit éclairé, c'est-à-dire, dans la lumière de votre vérité , le feu de la charité dont il brûle pour son ami ? Pour moi, Seigneur, content de voir dans votre lumière mes propres ténèbres, en attendant que vous daigniez me visiter au milieu des ténèbres et de l'ombre de la mort où je suis assis, et que par vous me soient révélées les pensées des cœurs, que se trouvent éclaircies ces ténèbres épaisses , et que ces ténèbres dissipées ne me laissent plus voir que lumière dans votre lumière, je sens bien que je l'aime grâce au sentiment que vous en avez mis dans mon cœur, mais je ne vois pas encore dans votre lumière si je l'aime assez. Car j'ignore totalement si je suis déjà parvenu à ce degré d'amour, le plus élevé qu'on puisse avoir, qui est de donner sa vie pour ses amis (Jean, XV, 43). Eh! sans même se donner cette perfection, qui est-ce qui se glorifiera d'avoir un cœur chaste (Prov., XX, 9)? 0 Dieu , qui daignez allumer en moi cette lampe, à l'aide de laquelle je vois ces ténèbres qui me remplissent et me font horreur, éclairez mes ténèbres mêmes (Ps. XV 11, 29), pour que j'aie le plaisir de voir en moi la charité tellement réglée (Cant., II, 4), que je sache discerner et aimer ce qui est aimable, et dans la mesure, et de la manière que vous m'ordonnez de l'aimer, et que je ne veuille pas être aimé moi-même autrement qu'en vous, et jusqu'au point seulement où il est dans Tordre que je sois aimé. » •

9. Le même , Serm. II in Octavâ Paschœ : « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui (II Tim., II, 44), et il est le seul à

396 TRAITÉ DE LA CHUTE DE l' HOMME

savoir quels sont ceux qu'il a élus dès le commencement. Eh! quel est l'homme qui sache s'il est digne d'amour ou de haine (Eccles., IX, 1)? Que si, comme la chose est certaine, la certitude absolue de ces choses nous est refusée, n'est -il pas vrai qu'elles enflammeront d'autant plus nos désirs, qu'il nous sera donné davantage de remarquer en nous des signes de cette élection? »

10. Haymon , in caput IV Epist. I ad Corinthios : « Mais je ne suis pas pour cela justifié. Sous-entendez en moi-même, ou en Dieu, comme s'il disait en d'autres termes ; Quoique je ne trouve en moi rien de mal, rien de répréhensible, de sorte que les uns me déprécient injustement, tandis que les autres m'exaltent peut-être trop par leurs louanges, je ne suis cependant pas justifié pour cela à mes yeux, et je ne me crois pas pour cela justifié non plus aux yeux de Dieu , parce que j'ignore si ce que je fais lui est agréable, ou de quel œil il le voit, lui qui connaît bien mieux que moi ce qui est en moi-même; car, bien que je n'aie commis aucun de ces énormes péchés d'action, je ne saurais douter du moins que je n'aie péché par pensées. »

14. S. Grégoire-le-Grand, Epistolarum lib. VI, epist. 22 ad Gregoriam cubiculariam Augustœ; ce passage a été rapporté plus haut, article des pèches contre V Esprit-Saint, question III, témoignage 5, tome IV, page 138.

12. Gassien, Conférence XXII, ou la seconde de l'abbé Théonas, c. 7, nous donne dans la personne de cet abbé la raison qui suit de l'humilité avec laquelle nous devons nous approcher du sacrement de l'Eucharistie. « C'est, dit-il, parce qu'il n'y a point d'homme qui puisse être tellement sur ses gardes dans cette guerre invisible que nous avons à soutenir ici-bas, qu'il soit à couvert de toutes les flèches du démon , et qu'il n'en reçoive pas au moins quelque légère atteinte , puisqu'il est impossible qu'il ne pèche quelquefois , ou par ignorance , ou par négligence, ou par vanité, ou par surprise, ou par pensée, ou par nécessité, ou par oubli. Car, quand même un homme se serait élevé à une si haute vertu , qu'il pût dire sans vanité comme saint Paul : Pour moi, je me mets fort peu en peine du jugement que vous, ou quelque autre que ce soit, vous pouvez porter de moi; je n'ose pas non plus me juger moi-même, car ma conscience, il est vrai, ne me reproche rien (I Cor., IV, 3) ; quand même un homme pourrait dire cela, il n'en devrait pas moins être convaincu qu'il ne peut être absolument exempt du péché.

» C'est pour cette raison que le même apôtre ajoute : Mais je

ne suis pas justifié pour cela, c'est-à-dire : quoique je puisse me croire juste, je ne suis pas pour cela assuré de posséder la véritable gloire; et de ce que ma conscience ne me reproche aucun péché, il ne s'ensuit pas que je sois exempt de toute souillure; car il y a beaucoup de choses qui me sont cachées à moi-même, et que Dieu voit en moi, quoique je ne les voie pas. C'est pourquoi saint Paul ajoute : Celai qui me juge, c'est le Seigneur. C'est-à-dire : celui-là seul peut me juger dans la vérité, qui voit à nu les taches les plus secrètes. »

13. On peut voir, à l'article cité plus haut des pêches contre le Saint-Esprit, question III, tome IV, page 156 et suivantes, les témoignages de plusieurs autres Pères sur ce même sujet.

Page 1