‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des PèresChapitre 117 sur 139 · Le même, Serm. XXIII de verbis Domini, c. 4 : a Le saint · texte numérisé non relu

Le même, Serm. XXIII de verbis Domini, c. 4 : a Le saint

(1) Il y a ici dans le texte latin un de ces jeux de mots familiers à saint Augustin , mais qu'il est impossible de rendre dans notre langue : Sine charitate quippe fuies potest quidem esse , sed non et prodesse. A moins de traduire de la manière suivante : Sans la charité , la foi peut être pensée, mais ne peut pas être récompensée . Ce qui semblerait puéril, et qui pis est, de mauvais goût.

Evangile me rend curieux, en m'apprenant que même parmi les vierges, parmi celles-là mêmes qui tiennent leur lampe à la main, il peut y en avoir d'insensées , comme il y en a de sages. Quel moyen aurons-nous de les distinguer ? Ce moyen , c'est l'huile dont elles sont ou ne sont pas pourvues. L'huile a donc ici une signification remarquable; oui, sans doute, et très-remarquable. Ne représenterait-elle pas par hasard la charité ? Je ne fais encore que le conjecturer , sans prendre de décision précipitée. Je vais vous dire ce qui me porte à croire que l'huile est le symbole de la charité. L'Apôtre dit quelque part : Je vais vous indiquer une voie plus élevée (I Cor., XII). Et quelle voie va-t-il indiquer ? La voici : Quand je parlerais toutes les langues des hommes et le langage des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis que comme un airain sonnant et une cymbale retentissante (I Cor., XIII). Cette voie, la plus élevée de toutes, c'est donc la charité, et l'huile en est l'emblème très -significatif; car elle s'élève au-dessus des autres liquides (1). Mettez de l'eau, et versez de l'huile dessus, l'huile surnagera. Mettez de l'huile, et versez de l'eau dessus, l'huile surnagera encore. Observez l'ordre, et l'huile l'emportera ; renversez l'ordre, et elle l'emportera encore. La charité ne rampe ni ne succombe jamais ; toujours elle s'élève, toujours elle garde son ascendant. » Plus loin , c. 8 : « Les lampes allumées des vierges sages étaient entretenues avec cette huile spirituelle qui est la bonne conscience , ou la gloire dont l'âme qui a la charité brille aux yeux de Dieu. »

Question II*

Qu'est-ce que la charité ?

La charité est une vertu divinement infuse , par laquelle nous aimons Dieu pour lui-même, du fond de notre cœur, et notre prochain pour l'amour de Dieu.

I En effet, c'est Dieu que nous devons aimer avant tout, en tout et par- dessus tout. Nous devons l'aimer pour lui-même exclusivement à tout autre , comme étant lui seul le souverain bien , le bien éternel, le seul qui puisse remplir la capacité de nos coeurs, et dont l'amour doit être le principe, comme sa gloire le but de tous

(1) Il y a encore dans saint Augustin un jeu de mots impossible à rendre comme il faut dans une traduction française : Ipsa est supereminens via, id est charitas, quœ mérita oleo significatur. Omnibus enim humorihus oleum supereminet , etc.

nos vouloirs et de toutes nos actions. Nous devons ensuite, et pour l'amour de Dieu, aimer notre prochain, c'est-à-dire tout le monde sans distinction, puisqu'il existe entre nous tous des liens d'étroite parenté , tant à cause que nous avons tous la même nature en notre commune qualité d'enfants d'Adam, qu'à cause de notre commune participation à la grâce divine et même à la gloire éternelle, pourvu seulement que nous en ayons la volonté (II).

TÉMOIGNAGES DE i/ÉCRITURE.

4. Matthieu, XXII, 36, 59 : « Maître, quel est le grand commandement de la loi ? — Jésus lui répondit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur , de toute votre âme et de tout votre esprit. — C'est là le premier et le plus grand commandement.— Et voici le second qui est semblable au premier : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. »

2. Luc, X, 25-50, 56-57 : « Alors un docteur de la loi s'étant levé, lui dit pour le tenter : Maître, que faut-il que je fasse pour posséder la vie éternelle ? — Jésus lui répondit : Qu'y a-t-il d'écrit dans la loi ? Qu'y lisez-vous ? — Il répartit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme , de toutes vos forces , et de tout votre esprit ; et votre prochain comme vous-même. — Jésus lui dit : Vous avez bien répondu ; faites cela , et vous vivrez. — Mais cet homme voulant faire paraître qu'il était juste , dit à Jésus : Et qui est mon prochain ? — Jésus prenant la parole lui dit : Un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho , etc. — Lequel de ces trois vous semble-t-il avoir été le prochain de celui qui était tombé entre les mains des voleurs? — Le docteur lui répondit : Celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Allez donc, lui dit Jésus, et faites de même. »

3. Marc XII, 28-34 : « Un des scribes lui demanda quel était le premier de tous les commandements. — Jésus lui répondit :

Quid verô est charitas?

Virtus infusa divinitus, quâ sincère diligitur propter se Deus, et propter Deum proximus.

Diligendus enim praecipuè est Deus in omnibus, et super omnia, et propter se solum, ut qui unus summum aeternumque bonum existit, quod solum nostros cxplet

animos, cujus amor et honor nostxae tum voluntatis, tum actionis omnis initium et scopus esse débet.

Deinde propter Deum amandus proximus, hoc est citra discrimen homo quilibet, quando inter nos omnes proximi, maximaque propinquitate conjuncti sumus, secundiim eandem scilicet naturam humanam filiis Adae communem, et ob divinam gratiam aeternamque gloriam cunctis, qui velint, eommunicabilem.

Voici le premier de tous les commandements : « Ecoutez Israël : » Le Seigneur votre Dieu est le seul vrai Dieu. — Vous aimerez » le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, » de tout votre esprit et de toutes vos forces. C'est là le premier » commandement. — Et voici le second, qui est semblable au » premier : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. » Il n'y a pas d'autres commandements plus grands que ces » deux-là. » — Le scribe alors lui répondit : Maître, ce que vous avez dit est bien vrai , qu'il n'y a qu'un Dieu , et qu'il n'y en a point d'autres que lui ; — et que l'aimer de tout son cœur, de tout son esprit, de toute son âme et de toutes ses forces, et son prochain comme soi-même, c'est quelque chose de plus grand que tous les holocaustes et tous les sacrifices. — Jésus voyant qu'il avait répondu sagement , lui dit : Vous n'êtes pas loin du royaume de Dieu. »

4. / Corinthiens, X, 51 : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, ou quelque autre chose que vous fassiez , faites tout pour la gloire de Dieu. »

5. Colossiens, III, 17 : « Quoi que vous fassiez, soit en parlant, soit en agissant, faites tout au nom du Seigneur Jésus-Christ, rendant grâces par lui à Dieu le Père. »

TÉMOIGNAGES DE LA TRADITION

1. S. Augustin, de doctrinâ christianâ, lib. III, c. 10 : « J'appelle charité ce mouvement intérieur qui nous porte à jouir de Dieu à cause de lui-même, et de nous-mêmes ainsi que de notre prochain à cause de Dieu. »

2. S. Bernard, Tract, de diligendo Deo : Vous voulez donc apprendre de moi pourquoi et comment on doit aimer Dieu. Je réponds : La cause d'aimer Dieu est Dieu même ; et la mesure de l'aimer, c'est de l'aimer sans mesure. Nous devons aimer Dieu à cause de lui-même, vous dirai -je ensuite si vous me le permettez, pour deux raisons : l'une, que rien n'est plus juste ; l'autre, que rien ne peut nous être plus profitable que de l'aimer ainsi. 11 n'y a pas jusqu'à l'infidèle qui ne soit obligé d'aimer Dieu à cause de lui-même; car, bien qu'il ne connaisse pas Jésus-Christ, il se connaît pourtant lui-même. Et cela suffit pour le rendre inexcusable , s'il n'aime pas le Seigneur son Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces. Car au fond du cœur de l'infidèle lui-même, il y a un sentiment inné de justice , dont il ne tient qu'à lui de se rendre compte , qui lui crie d'aimer de toutes les forces de son âme celui à qui il ne peut

ignorer qu'il est redevable de tout ce qu'il est Ici remarquez

d'abord en quelle mesure, ou plutôt combien au-dessus de toute mesure Dieu mérite d'être aimé de nous, lui qui, tout grand qu'il est, nous a aimés le premier et à un tel excès, et sans mérite de notre pari, nous qui sommes si petits et surtout si misérables. Et puisque l'amour qui tend à Dieu tend à l'immense et à l'infini (car l'infini, l'immensité, c'est Dieu), dites-moi, je vous prie, quel doit être le terme , ou quelle doit être la mesure de cet amour ? Ajoutez cette autre considération, que notre amour pour Dieu n'est déjà plus un amour gratuit , mais qu'il est dû doublement à titçe de reconnaissance et de retour. Ainsi donc l'Immensité nous aime, l'Eternité nous aime , la Charité qui surpasse toute science nous aime, Dieu nous aime, Dieu dont la grandeur n'a point de bornes (Ps. CXLIV, 3) , dont la sagesse est au-dessus de toute conception (Ps. CXLVI, 5) , dont la paix surpasse toutes nos pensées (Phil., IV, 7) ; et nous, nous ne lui rendons amour pour amour, qu'avec mesure! L'amour que nous avons pour Dieu n'est jamais sans récompense , quoiqu'il doive être aimé autrement qu'en vue d'une récompense. Car la vraie charité ne saurait être infructueuse, et pourtant elle n'est pas mercenaire, puisqu'elle ne cherche point ses propres intérêts (I Cor., XIII, 5). Elle est un sentiment, et non un calcul; elle ne s'achète ni ne se vend. Elle est spontanée et toute volontaire. Le véritable amour se suffit à lui-même. Il a bien sa récompense ; mais sa récompense, c'est l'objet même qu'il aime. Car si vous prétendez aimer une chose en vue d'une autre chose, ce que vous aimez alors ce n'est pas ce que vous croyez aimer, mais cette autre chose même à laquelle vous rapportez votre amour. Paul n'annonce pas l'Evangile dans le but de trouver de quoi manger (I Cor., IX, 18) ; mais il mange dans le but de pouvoir évangéliser, parce que ce n'est pas la nourriture qu'il aime, mais l'Evangile. Le véritable amour ne cherche pas la récompense ; il se contente de la mériter. La récompense est offerte pour appât à celui qui n'aime pas encore ; aime-t-il, déjà la récompense lui est due ; persévère-t-il, déjà elle lui est acquittée. Ensuite, pour que l'amour du prochain soit la plénitude de la loi , il doit se fonder sur l'amour de Dieu. Eh ! comment l'amour du prochain serait - il pur , si l'on aimait le prochain autrement qu'en Dieu ? Or, celui qui n'aime pas Dieu, ne peut aimer en Dieu quoi que ce puisse être. Il faut donc aimer Dieu d'abord, pour pouvoir ensuite aimer le prochain en Dieu. Dieu, qui est l'auteur de tous les autres biens, est également l'auteur de ce bien qui consiste à l'aimer..,

Comme nous sommes charnels et nés de la concupiscence de la chair, il est nécessaire que notre affection ou notre amour commence par la chair ; mais si cet amour est bien dirigé , aidé de la grâce , il se perfectionnera graduellement , et finira par l'esprit : car ce n'est pas ce qu'il y a en nous de spirituel qui a été formé le premier, mais c'est ce qu'il y a en nous d'animal, et ce qu'il y a de spirituel n'est venu qu'à la suite (I Cor., XV, 46). Et c'est une nécessité, que nous portions l'image de l'homme terrestre, avant de porter l'image de l'homme céleste {Ibidem, 49). C'est ainsi que l'homme commence par s'aimer lui-même à cause de lui-même. Car il est chair, et il ne peut pas avoir d'abord d'autre sentiment que le sentiment de lui-même. Puis, voyant qu'il ne saurait subsister par lui-même, il commence naturellement à chercher Dieu par la foi et à l'aimer. Le second degré pour lui (dans l'ordre des temps), c'est donc d'aimer Dieu, de manière toutefois que ce ne soit encore qu'à cause de soi-même personnellement , et non à cause de Dieu même qu'il l'aime. Cependant à mesure qu'à force de réflexions, de lectures , de prières, d'instructions , il sent davantage le besoin d'aimer Dieu, Dieu, dont l'idée lui est devenue de plus en plus familière , se fait connaître davantage à lui , et par conséquent aussi il le goûte avec plus de douceur ; et après qu'il a goûté combien Dieu est doux , il passe au troisième degré , qui est d'aimer Dieu à cause de Dieu lui - même , et non à cause de soi-même personnellement. Parvenu à ce degré, l'homme s'y arrête long-temps ; et je ne sais même s'il existe un homme icibas qui puisse atteindre pleinement le quatrième degré, qui consiste à s'aimer soi-même simplement à cause de Dieu. »

3. S. Augustin, Hom., XXXVIII ex libro L Homiliarum, c. 2 : « Qu'un homme commence à aimer Dieu, et dans un homme il n'aimera que Dieu. » Ibidem , c. 3 : « Considérez avant tout, mes frères , combien il est essentiel à l'amour d'amitié d'être gratuit et désintéressé. Car ce n'est pas pour qu'il vous rapporte quelque chose, que vous devez avoir un ami ou l'aimer. Si vous l'aimez à cette fin qu'il vous procure de l'argent ou quelque autre avantage temporel, dès lors ce n'est pas lui que vous aimez, mais bien plutôt cet avantage temporel qu'il vous procure. Un ami doit être aimé sans vue d'intérêt, pour lui-même et non pour quelque autre motif. Si les lois de l'amitié vous font un devoir de montrer pour vos semblables cet amour désintéressé , combien ne vous obligent-elles pas davantage à avoir cet amour désintéressé pour Pieu , qui vous commande de les aimer? Dieu est digne de votre

amour infiniment plus que tous vos semblables. Car tout homme a ses défauts : et cependant votre amitié pour tel ou tel vous fait prendre sur vous-même de tolérer en lui ces défauts à cause de l'amitié que vous lui portez. Si donc vous ne devez pas rompre votre amitié avec quelqu'un pour les défauts que vous avez à tolérer en lui , quels motifs pourriez-vous avoir de rompre votre amitié avec Dieu? Vous ne trouverez personne plus digne de votre amour que Dieu. Ce n'est pas Dieu qui vous offensera; puissiez- vous ne pas l'offenser vous-même! Rien de plus aimable que lui , rien de plus doux que lui. Vous me direz peut-être : Je ne saurais voir Dieu ; comment aimer un objet que je ne vois pas? Comment m'apprendrez-vous à l'aimer? Je vais vous faire voir comment vous pouvez aimer un objet que vous ne voyez pas des yeux du corps. Voici un ami que vous aimez, comme je le suppose; qu'est-ce que vous aimez en lui? Vous l'aimez sans vue d'intérêt. Mais peut-être cet ami que vous aimez est-il usé par les années, sans parler d'autre défauts. Après tout, vous pouvez avoir pour ami un homme avancé en âge. Qu'est-ce que vous aimez dans ce vieillard? Est-ce son corps courbé sous le poids des ans? Est-ce sa tête à cheveux blancs? ou bien les rides de son front? ou bien les difformités de son visage? Si ce que vous voyez en lui c'est son corps , rien de plus difforme que ce que vous voyez en lui , attendu sa décrépitude ; et cependant vous aimez quelque chose en lui , et ce que vous aimez en lui ce n'est pas son corps, puisqu'il est difforme. Comment donc prétendez-vous voir l'objet que vous aimez? Je vous demanderai : Pourquoi l'aimez-vous? Vous me répondrez : Parce que c'est un homme fidèle. C'est donc sa fidélité que vous aimez. Si c'est sa fidélité que vous aimez, servez- vous de ces mêmes yeux avec lesquels vous voyez sa fidélité , et vous verrez Dieu. Commencez donc par aimer Dieu, et puis aimez l'homme à cause de Dieu. » Ibidem,, c. 5 : « Si celui qui aime un objet veut le bien de cet objet qu'il aime, qu'il commence par comprendre en quoi consiste le véritable bien , qu'il aime ce bien en lui-même , et que ce soit ensuite ce bien véritable qu'il aime dans son ami. »

h. Le même, in Ps. C XVIII , concione 8 : « Tout homme est le prochain d'un autre homme ; et on doit regarder comme rien la différence des familles , dès lors que la nature est commune. Il ne connaissait pas sans doute son prochain, celui qui demandait à Jésus-Christ : Quel est mon prochain (Luc, X, 30)? Et cependant, quand Jésus lui eut proposé l'exemple de cet homme

254 DE LA CHAMTÉ.

qui avait eu le malheur, en allant de Jérusalem à Jéricho , de tomber entre les mains des voleurs , le même qui avait fait cette question sut répondre à son tour, que le véritable prochain pour cet homme était celui qui avait exercé la charité envers lui , et par là nous voyons nous-mêmes, que quiconque aime son prochain ne doit considérer personne comme étranger, quand il s'agit

d'un acte de charité à accomplir Pour apprendre à aimer

Dieu , il faut apprendre à le connaître ; et pour apprendre à aimer son prochain comme soi-même , on doit commencer par s'aimer soi-même en aimant Dieu. Et comment savoir s'aimer soi-même, comment savoir aimer Dieu , si l'on ne connaît , ni soi-même , ni Dieu? »

5. Le même, Serm. LUI de tempore : « Si quelqu'un me demande quel est son prochain , qu'il sache que tout chrétien est prochain pour un autre, puisque par le baptême nous sommes tous devenus enfants de Dieu , et qu'ainsi nous devons tous nous considérer comme frères spirituels les uns des autres, et comme obligés à ce titre de nous rendre mutuellement les devoirs de charité. La génération spirituelle est plus noble que la génération charnelle , et c'est de celle-là que la Vérité elle-même a dit dans l'Evangile (Joann., lll, 3) : Si quelqu'un ne renaît de l'eau et du Saint-Esprit > il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Or, celui qui aime son prochain en prenant la chose de cette manière . possède assurément la vraie vertu de charité. »

6. Le même, Serm. LIX de tempore : a Vous devez aimer votre ennemi , non en tant qu'il est votre ennemi , mais en tant qu'il est homme , et lui souhaiter à ce dernier titre le même bien qu'à vous-même, c'est-à-dire souhaiter qu'il revienne à de meilleurs sentiments et parvienne ainsi au royaume du ciel. Or, tout homme est le prochain d'un autre , et par la condition de sa naissance charnelle et de sa mortalité, et par l'espérance commune à tous du céleste héritage : car nous ne savons ce que chacun pourra devenir par la suite, fût-il aujourd'hui juif, ou hérétique, ou infidèle ; nous ne savons si Dieu ne le convertira pas par sa miséricorde , et ne le mettra pas au premier rang parmi ses élus. »

Question III.

Combien la charité comprend-elle de devoirs? La charité comprend deux principaux devoirs , dont le premier est d'aimer Dieu, comme cela est exprimé tant dans l'ancienne

loi que dans la nouvelle : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit et de toutes vos forces. Ccst là le premier et le plus grand commandement. Voici le second qui est semblable au premier : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. Dans ces deux commandements sont renfermés toute la loi et les prophètes.

La charité ainsi entendue est la plénitude de la loi, et renferme en abrégé tous les devoirs de la justice chrétienne. Elle est le lien de la perfection dès-lors qu'elle est véritable , ou qu'elle nait d'un cœur pur, d'une conscience droite et d'une foi sincère (III).

TÉMOIGNAGES DE h ÉCRITURE.

4. Deutêronome, VI, 4-9 : « Ecoutez, Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul et unique Seigneur. — Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces. — Ces commandements que je vous donne aujourd'hui seront gravés dans votre cœur. — Vous en instruirez vos enfants , vous les méditerez assis dans votre maison , et debout en chemin, la nuit dans les intervalles du sommeil, le matin à votre réveil. — Vous les lierez comme un symbole à votre main, vous les porterez suspendus devant vos yeux. — Vous les écrirez sur le seuil et sur la porte de votre maison. »

2. Matthieu, XXII; Marc, XII; Luc , X. Les passages s'en trouvent rapportés dans le corps de la réponse.

5. Romains, XIII, 8-10 : « Celui qui aime son prochain a par-là même accompli la loi. — Parce que ces commandements de Dieu : Vous ne commettrez point d'adultère ; Vous ne tuerez point ; Vous ne déroberez point ; Vous ne porterez point de faux témoignage ; Vous ne désirerez point le bien du prochain ; et s'il y en a quelque autre semblable , tous ces commandements sont compris en abrégé dans cette parole ; Vous aimerez votre prochain comme vous-même. — L'amour qu'on a pour son prochain ne

Quot sunt charitatis prœcepta?

Duoquidem suraraaria; quorum primum de diligendo Deo, sic in veteri no vaque lege proponitur, Diligcs Dominum Deum taum ex tolo corde tuo, et ex tota anima tua, ,et ex tota mente tua, et ex omnibus viri-

bus tuis. Hoc est primum et maximum tnandatum. Secundum autem simile est huic : Litiges proximum tuum sicut te ipsum. In hic duobus prœceptis universa lex pendet et prophetœ.

Haec charitas est plenitudo legis et summa justitiae, hoc est, vinculum perfectionis : Charitas , inquam , de corde puro , et conscientia bona , et fide non ûcta.

souffre point qu'on lui fasse du mal , et ainsi l'amour est l'accomplissement de la loi. »

k. Colossiens, III, 12, 14 : « Revêtez- vous de tendresse et d'entrailles de miséricorde , etc. — Mais surtout revêtez-vous de la charité , qui est le lien de la perfection. »

5. 1 Timothée, /, 5 : « La fin des commandements est la charité, qui naît d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère. »

TÉMOIGNAGES DE LA TRADITION

1. S. Grégoire-le-Grand , lib. X moralium in Job, c. 6 : « L'amour de Dieu doit avoir trois principales qualités , Dieu nous ordonnant de l'aimer de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces. Et observons ici avec soin que l'oracle divin qui nous prescrit l'amour de Dieu ne se borne pas à nous indiquer les qualités de cet amour, mais aussi l'intensité qu'il doit avoir par ces paroles, ex Mo, de tout votre cœur, etc., en sorte que celui qui désire plaire à Dieu sans qu'il y manque rien , ne doit rien se réserver de lui-même. L'amour du prochain à son tour peut se subdiviser en deux préceptes : l'un qui nous est marqué par ces paroles d'un juste de l'ancien Testament : Gardez-vous bien de faire à un autre ce que vous ne voudriez pas qu'un autre vous fit à vous-même (Tob., IV, 16) ; l'autre qui nous a été indiqué par la Vérité elle-même de cette manière : Faites aux autres ce que vous voulez qu'ils vous fassent à vous-même. (Matt., VII , 12). Le premier nous défend le mal , le second nous prescrit le bien ; l'un nous interdit de nuire à nos semblables , l'autre nous invite à servir leurs intérêts. »

2. Ibidem, c. 7 : a Ce n'est pas sans raison qu'il est parlé de la multitude des préceptes de la loi de Dieu , multiplex lex ejus ( Job , XI , 6 ) ; car , bien qu'elle se réduise tout entière à une seule et même vertu de charité, il suffit que la charité nousf anime pour qu'elle nous porte à une multitude d'actes de vertus différentes. Pour rendre sensible cette diversité d'actes vertueux qui proviennent de la même vertu de charité, nous n'avons qu'à énumérer brièvement les actions louables que nous vantent à cet égard les livres saints. Dans la personne d'Abel, ce fut la charité qui offrit à Dieu les présents qu'il accepta ; c'est elle aussi qui souffrit sans résistance la mort intentée par un frère. Dans Hénoch , ce fut la charité qui fit mener à ce juste une vie toute spirituelle au milieu d'une génération toute corrompue ; ce fut

elle aussi qui le fit passer môme corporellement à une vie différente de la vie terrestre. Ce fut la charité qui rendit Noë agréable à Dieu , à l'exclusion de tous les autres hommes de ces temps-là , comme ce fut elle qui lui inspira la constance de travailler durant de longues années à construire l'arche , et le rendit digne par ce pieux ouvrage d'échapper au déluge général pour repeupler la terre. Ce fut elle qui, par les mains de Sem et de Japhet, couvrit modestement le corps de leur père , en étendant sur lui , sans le regarder lui-même , le manteau dont ils s'étaient munis par respect. Ce fut la charité qui conduisit le bras obéissant d'Abrahani pour lui faire immoler son fils ; ce fut elle aussi qui , pour prix de cette obéissance, le rendit le père d'innombrables descendants. Ce fut la charité qui conserva à Isaac sa pureté de vie ; ce fut elle aussi qui lui fit voir, à lui devenu vieux et frappé de cécité, les événements les plus reculés dans les temps à venir. Ce fut elle qui fit pousser à Jacob ses longs gémissements sur la mort présumée de son tendre Joseph ; ce fut elle aussi qui lui fit supporter avec patience la présence comme la perversité de ses autres fils. Ce fut la charité qui donna à Joseph , vendu par ses frères , le courage de conserver au milieu de sa captivité toute la liberté de son âme , comme ce fut elle aussi qui le fit plus tard commander sans orgueil sur ces mêmes frères humiliés à ses pieds. Ce fut la charité qui mit Moïse en prières et lui fit souhaiter de mourir à la vue de la prévarication de son peuple , et ce fut elle en même temps qui l'arma de zèle pour punir ce peuple prévaricateur, lui faisant faire ainsi alternativement le rôle de suppliant et celui de juge , d'ami des intérêts de son peuple et de vengeur des intérêts de son Dieu. Ce fut la charité qui fit lever à Phinées son glaive contre les coupables , pour apaiser, par cet acte sévère de justice , la colère du Seigneur irrité. Ce fut elle qui porta Josué à démentir le rapport de ses compagnons sur le pays de Chanaan qu'ils venaient de visiter , comme ce fut elle qui , quelque temps après , lui fit remporter la victoire sur les ennemis du peuple de Dieu. Ce fut la charité qui rendit Samuel humble dans l'élévation , et toujours égal à lui-même dans sa retraite , pardonnant volontiers au peuple son ingratitude , et ne regrettant pas une dignité qu'il n'avait jamais ambitionnée. Ce fut la charité qui inspira à David de se soustraire sans éclat aux persécutions d'un roi injuste , et de pardonner à ses ennemis les injures qu'il en avait reçues ; de respecter dans celui qui le persécutait la personne de son roi , et d'épargner sa vie lorsqu'il l 17

l'avait en son pouvoir. Ce fut la charité, qui porta Nathan à reprendre avec autorité ce roi devenu coupable , et à le supplier humblement lorsque sa faute eut été réparée. Ce fut la charité qui empêcha Isaïe de rougir de sa nudité quand il eut à prédire la prochaine captivité de son peuple , et qui lui révéla les mystères célestes avec cet appareil inusité. Ce fut la charité qui fit passer Elie, tout vivant qu'il était encore, à une autre vie plus heureuse, en récompense de ce qu'il avait appris à ses disciples à mener ici-bas une vie céleste ; ce fut elle qui obtint à Elisée d'hériter du double esprit de son maître , et lui fit recevoir ainsi le prix de sa fidélité. C'est aussi par charité pour son peuple que Jérémie s'opposa à sa retraite en Egypte, et que n'en ayant pas été écouté , il ne s'en détermina pas moins à le suivre dans ce pays étranger. Ce fut la charité qui souleva dans l'air le prophète Ezéchiel, parce qu'aussi c'était elle qui avait commencé par le détacher des affections terrestres. Ce fut elle qui porta Daniel à refuser les mets de la table du roi , et qui ensuite le sauva de la voracité des lions affamés. Ce fut elle qui préserva les trois jeunes hommes , et des flammes des passions de la jeunesse , et de celles de la fournaise ardente. Ce fut elle qui donna à Pierre le courage de résister aux menaces des princes des prêtres, et l'humilité de recevoir la correction de ses propres inférieurs. Ce fut elle qui engagea saint Paul à se soustraire aux perquisitions de ses persécuteurs , et quand l'occasion s'en trouva , à reprendre hardiment dans l'affaire de la circoncision un supérieur dont il corrigea la faute. 11 est donc vrai que la loi de Dieu renferme une multitude de préceptes , qui en varient les applications sans en varier le principe, et, sans qu'elle change ellemême, la font s'accommoder au changement des circonstances. »

Question IV.

A quelles marques se reconnaît la vraie charité ?

La charité se prouve par les œuvres , ou par l'observation des commandements divins. C'est ce qui a fait dire au disciple bienaimé : U amour que nous avons pour Dieu consiste à garder ses commandements, et ses commandements ne sont pas pénibles (I Joan:, V, 3). Et encore : Celui qui dit qu'il connaît Dieu, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n'est point en lui. Si quelqu'un au contraire garde sa parole, l'amour de Dieu est vraiment parfait en lui. C'est par-là que nous connaissons que nous sommes en lui (I Joan., II, 4-5).

Bien plus, c'est ce <lue nous enseigne Jésus-Christ lui-même (Joan., XIV, 15, 21, 24) : Si vous m'aimez, gardez mes commandements Celai qui connaît et garde mes commandements, c'est

celui-là qui m'aime. Or, celui qui m'aime sera aimé de mon Père,

et je l'aimerai aussi, et je me découvrirai moi-même à lui Celui

qui ne m' aime pas, ne garde point mes paroles (IV).

TÉMOIGNAGES DE i/ÉCRITURE.

Voir ci-dessus, dans le corps de la réponse.

TÉMOIGNAGES DE LA TRADITION

S. Grégoire- le-Grand , hom. 30 in Evangelia : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole. L'amour de Dieu se prouve donc par les œuvres. C'est ce qui a fait dire à l'apôtre saint Jean : Celui qui dit qu'il connaît Dieu , et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur. Nous aimerons au contraire véritablement Dieu , si nous réprimons nos passions conformément à sa volonté. Car celui qui s'abandonne à ses désirs déréglés, est convaincu par cela seul de ne pas aimer Dieu, puisqu'il ne craint pas de contredire ses volontés. »

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