NEUVIEME LEÇON
L'Épargne de la Femme mariée.
D. Une femme mariée a-t-ellc le droit de disposer de son épargne?
R. Non. Une femme mariée ne peut, en Belgique, ni épargner ni disposer de son épargne.
D. C'est par trop absurde! En étes-vous bien certain ?
R. Assurément. Il est interdit à la femme mariée" de se faire ouvrir un livret sans le consentement de son mari ; elle ne peut, sans ce concours, retirer de la caisse d'épargne la somme la plus minime.
D. Cette législation, pour être ainsi maintenue, ne présente-t-elle pas des avantages ?
R. Au contraire, elle offre des inconvénients nombreux et de sérieux dangers.
D. Quels dangers?
R. D'abord, le système de la loi actuelle compromet l'épargne au iieu de la favoriser. Il est immoral, en permettant à un mari ivrogne ou débauché de s'emparer des économies de sa femme et de les dissiper pour satisfaire ses passions et ses vices. Aussi, les femmes ont-
elles conscience de la situation déplorable qui leur est faite. Elles usent de tous les moyens pour éluder ou violer la loi, et beaucoup même renoncent à épargner.
D. Est-il prouvé que les femmes belges renoncent à épargner?
R. Oui, c'est prouvé. Je ne citerai qu'un seul fait : les femmes belges, soumises en matière d'épargne à l'autorité maritale, épargnent treize fois (i3 fois) moins que les femmes françaises soustraites à cette autorité.
D. Précise^'.
B. La loi française du g avril tS8i, qui a reconnu aux femmes le droit d'épargner et de disposer de leur épargne, a eu les plus heureux résultats sur le développement de l'épargne. Alors que, en 1882, la part de chaque sexe dans l'épargne française présentait une différence de i3.52 p. 0/0 en moins du côté des femmes, cette différence s'est progressivement réduite, chaque année, pour tomber, en 1889, à 1.56 p. ",'0 ; tandis que, cette même année, la différence en moins du côté des femmes s'élevait, pour la Belgique, au chiffre énorme de ao.74 p. "/o.
D. N^est-il pas à craindre que les femmes mariées ne commettent des détournements au détriment du mari, le jour où elles pourront épargner?
R. Aucunement.
D. Prouye^-le !
R. En France, dans l'espace de onze ans, de 1882 à 1893, la Caisse nationale d'épargne a ouvert 517. 5i3 comptes au nom de femmes mariées : fiS.SgS avec autorisation maritale; 431.918 sans l'assistance des maris; c'est-à-dire que la proportion des comptes directs a été de 87.33 p. "/o-
Sur ce chiffre énorme de 451.918 comptes directs, y a eu en tout et pour tout, en 1892, 32 oppositions signifiées à l'agent comptable de la Caisse nationale d'épargne; contre 33, en 1891. Encore, convient-il de le remarquer, dans plusieurs de ces cas, y avait-il séparation de fait entre les époux ; l'opposition des maris n'était en réalité qu'une spéculation indigne, un abus des droits que la loi leur a concédés en vue de la protection de la femme et des enfants. C'est-à-dire que sur Si7.5i3 livrets ouverts au nom de femmes mariées, il y a eu, en 1892, dix (10] oppositions ayant un caractère paraissant sérieux.
Et dire que, en 1882, M. Cazot, garde des sceaux, M. Cochery, ministre des Postes et Télégraphes, ainsi que M. Le Royer, président du Sénat, combattirent le projet, prédisant que « cette réforme devait entraîner la désorganisation de la famille 1 1 1 »
• Ah! ces juristes! leur esprit étroit est partout le
même, . . .
D. Y a-t-il beaucoup de pays qui aient reconnu à la femme mariée le droit d' épargner et de disposer de ses épargnes^ R. Oui, tous les pays, sauf la Belgique.
D. Cite:{ ces pays !
R. Ces pays sont: l'Angleterre (lois du 5 juin 182S et du 28 juillet 1 863}, la Suède (loi du ii décembre 1874), l'Italie (loi du 27 mai 1875), la Prusse, la Roumanie (loi du 5 janvier 1 880), le Danemark (loi du 7 mai 1880), la Hollande (loi du 25 mai 1880), la France (loi du 9 avril 1881), le Portugal {loi du 26 avril 1881), l'Autriche (loi du 19 novembre 1887), le Grand-Duché de Luxembourg (loi du 14 décembre 1S87), la Norvège (loi ^^ du 29 juin 1888), la Finlande (loi du i5 avril 1889), ainsi
que txente-sept États de T Union américaine. Partout, oiî a reconnu aux femmes mariées la pleine et entière dispo^ sition de leurs épargnes.
T>, Et en Belgique?
R. Un projet de loi en ce sens a été déposé à la Chambre belge, le 1 8 février 1 89 1 . Voilà près de trois ans qu'il sommeille dans les cartons poussiéreux du greffe. Il aurait suffi de cinq minutes pour discuter et voter une loi aussi simple. Mais comme les femmes ne sont pas électeurs et que les représentants n'ont rien à obtenir d'elles, ils se moquent carrément des intérêts féminins. Ah! s'il s'agissait des cabaretiers....