SEIZIEME LEÇON
La Femme dans les Emplois publics.
D. Esl-il juste que les femmes aient accès aux emplois bureaucratiques?
R. Oui ; car il ne serait ni équitable ni même honnête que l'homme, qui seul fait les lois, poussât l'égoïsme et la tyrannie jusqu'à prétendre au monopole exclusif de toutes les carrières, de tous les emplois.
D. La mission de la femme au foyer n'est-elle pas inconciliable avec les exigences d'un emploi bureaucratique!
R. Je le répète, toutes les femmes ne se marient pas. Celles qu'aucun mari ne protège, doivent vivre, se nourrir et gagner leur pain. Interdire aux femmes d'occuper certains emplois honorables, c'est non pas les renvoyer à la famille, mais les envoyer au désordre et ne leur laisser d'autre ressource que la prostitution.
D. Que deviendront les hommes, si l'on accorde tous les emplois aux femmes?
R. Il ne s'agit pas de concéder aux femmes tous les emplois ni d'exproprier le sexe masculin au profit de l'autre sexe. Ce que nous nous bornons à demander, c'est que l'État assure du travail à des femmes célibataires ou veuves qui, privées de l'assistance ou des secours de l'homme, doivent par elles-mêmes subvenir à leurs besoins.
D. Quelles occupations bureaucratiques devra-l-on de préférence réserver au personnel féminin?
R. L'Etat devra confier aux femmes toutes les occu-
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pations qui exigent de Tordre, des soins minutieux, une ponctualité très grande. Ces fonctions-là conviennent particulièrement au caractère de la femme.
D. U admission des femmes dans les services bureaucratiques ne pourrait-elle pas nuire à V avancement du personnel masculin ?
R. Aucunement ; car la très grande majorité des femmes préférera n'occuper que des emplois inférieurs, n'exigeant aucune initiative et n'imposant aucune responsabilité. Il en résultera moins de concurrence pour les promotions, et les employés auront ainsi d'autant plus de chances de parvenir aux emplois supérieurs.
D. Les administrations elles-mêmes trouvent-elles quelque intérêt dans V emploi des femmes^
R. Elles y trouvent un grand intérêt d'économie. En Russie et en France, elles sont parvenues à réaliser trente à quarante pour cent d'économie sur les traitements. Cette différence pourrait servir à augmenter d'autant les traitements des employés mariés et pères de famille.
D. Beaucoup de nations ont-elles autorisé l'admission des femmes dans les services publics^
R. La plupart des nations ont réalisé cette réforme,
D . Veuille^ préciser !
R. En France , une [«délibération du Conseil des Postes, du 17 vendémiaire an XIII, a autorisé l'emploi des femmes dans le service des postes. Cet exemple fut suivi par l'Angleterre, dès iSSy; en Norvège, dès 1857; en Suède, depuis 1860; aux États-Unis, en 1862; en Finlande, dès 1864; en Suisse, à dater de 1870; en Autriche et en Hongrie, à partir de 1871 ; en Italie, depuis 1873; en Belgique, depuis 1877; en Hollande,
à partir de 1 878 ; en Espagne, depuis 1 884 ; en Danemark, depuis 1889; au Brésil, depuis 1890.
D. Dans tous ces pays, le nombre des femmes employées est-il considérable ?
R. Oui, il est des plus considérables. Ainsi, en France, les femmes sont au nombre de 8.128 dans l'administration des postes et télégraphes. Le service des femmes est fait dans des conditions si satisfaisantes que le Conseil des Postes a décidé de substituer les femmes aux hommes dans le plus grand nombre d'emplois possible. Au i^r janvier 1893, les six grandes compagnies de chemins de fer et l'État français employaient 24.080 femmes.
D. En est-il de même en Angleterre?
R. Sans doute. En voici la preuve. Si l'on défalque les 22.902 facteurs, on constate que, sur un personnel de 102.860 fonctionnaires, employés et auxiliaires, le Post Office du Royaume-Uni occupe 76.940 hommes et 25.920 femmes, soit plus du quart des emplois réservés aux femmes (25.21 p. 0/0 des emplois).
D. Et aux Etats-Unis ?
R. Aux États-Unis, l'act fédéral du 12 Juillet 1870 a supprimé toute distinction de sexe dans l'octroi et la rémunération des services bureaucratiques.
Les femmes ont pris pied dans tous les départements ministériels. Ainsi, à Washington, capitale fédérale, l'administration centrale occupe 23.144 employés et fonctionnaires, dont
Hommes .... 17.039 Femmes .... 6.io5
Total 23.144
D. Connaissei-vous , en Europe, des nations qui aient généralisé remploi des femmes?
R. Oui. Je citerai notamment la Suède, la Hongrie et la Russie. L'administration suédoise des chemins de fer, postes et télégraphes possède un personnel féminin de 85 1 agents. Le service des télégraphes de Suède occupe 459 femmes et 252 hommes seulement.
D. La Hongrie emploie grand nombre de femmes^ dites-vous h..
R. L'emploi des femmes a pris une grande extension dans l'administration hongroise. Le service des postes de ce pays est assuré par 7.713 hommes (y compris les facteurs) et par 2.267 femmes. L'administration hongroise a conféré aux femmes 22.71 p. 0/0 des emplois.
D. Et en Russie?
R. Dans l'empire moscovite, une décision du Conseil des Ministres, en date du 20 novembre 1864 et différents oukases ont réglementé l'emploi des femmes dans les postes et télégraphes. Les dames télégraphistes, aujourd'hui au nombre de 874, portent l'uniforme de service. L'oukase du 17 novembre 1889 a admis les femmes dans l'administration des chemins de fer, et a décidé que le cinquième des emplois serait réservé aux agents féminins.
D. Les administrateurs compétents sont-ils favorables à l'emploi des femmes dans les services publics^
R. Incontestablement oui. Ainsi, au Congrès international des chemins de fer, qui se tint à Milan, en septembre 1 887, fut discutée la question de l'emploi des femmes. A ce congrès prirent part les délégués de vingt gouvernements, de treize administrations d'État, ainsi flue les représentants oflSciels de soixante-quinze admiions, étendant leur action sur cent cinquante
mille kilomètres. Eh bien! après une longue discussion et après s'être entouré de tous les éléments d'informations, le Congrès vota à la quasi-unanimité le vœu suivant, dans sa séance plénière du 23 septembre 1887 ;
« L'expérience de nombreuses administrations de chemins de fer démontre que les femmes peuvent être admises avec avantage dans la plupart des services, notamment pour le gardiennage des passages à niveau, la manœuvre de certains signaux, dans le service de la statistique, de la comptabilité et même dans la gestion des petites stations. »
D. Cette opinion favorable est-elle partagée par les ministres et par les chefs de service?
R. Dans une enquête récente sur l'emploi des femmes, d'une voix unanime, les ministres et les chefs de service de toutes les nations civilisées ont reconnu que « le travail des femmes dans leurs administrations avait toujours été accompli dans les conditions les plus satisfaisantes, et n'avait jamais donné lieu à aucune critique spéciale (1), »
D. N'y a-t-il pas cependant un pays au monde où l'administration se montre hostile à l'emploi des femmes ?
R, Oui, ce pays existe.
D. Nomme^ ce paysl
R. Je suis désolé de devoir nommer la Belgique.
D. Est-il vrai que l'expérience ait donné en Belgique des résultats défavorablesi
R. C'est absolument faux. Le ministre belge ne peut parler d'expérience défavorable ; car, dès l'instant de son
arrivée au pouvoir, en juin 1884, il a refusé systématiquement toute admission d'agents féminins dans ses services. Depuis 1884 jusqu'à ce jour, durant dix années de gouvernement réactionnaire, aucune femme n'a obtenu d'emploi dans les cadres de l'administration belge. Cette constatation prouve le parti pris évident du ministre. D'ailleurs, jamais aucun homme de bon sens n'admettra qu'une réforme, entreprise d'une manière consciencieuse et impartiale à l'étranger, ait donné partout des résultats excellents ; que, dans un seul pays, cette même réforme ait réellement abouti à un échec piteux. Jamais, on ne fera croire que les administrations du monde entier, qui se félicitent du service des femmes, ■ aient toutes tort; qu'unanimement elles se trompent ; qu'il n'y a sur la surface du globe qu'un seul administrateur de talent et de bon sens, qui ait raison ; et que cet administrateur incomparable et unique soit précisément.... le ministre belge, M . Vandenpeereboom.