INTRODUCTION
Le temps nest plus où Ton ne pouvait, sans se ridiculiser, disserter sur les droits de la femme.
La question féminine est une face du grand et complexe problème social qui agite et révolutionne le monde moderne. Dans le renouveau social qui se prépare, l'amélioration de la condition des femmes aura sa place marquée parmi les réparations les plus nécessaires et les plus urgentes. Tout changement de la législation dans la voie de Tégalité des sexes se répercutera sur l'organisme social tout entier et sera profitable aux intérêts des hommes eux-mêmes. Aucune réforme sociale n'atteindra son but, sans un remanie-
ment complet des lois relatives à la condition des femmes (i).
La société contemporaine qui lentement évolue vers la forme d'une démocratie égalitaire, devra fatalement fonder ses assises sur une famille constituée d'après la loi de régalité et non plus d'après celle du despotisme. Tandis que tous les préjugés de religion, de caste, de race ont disparu de la législation et des mœurs, comment serait-il admissible que seul le préjugé du sexe restât indéfiniment inscrit dans la loi ?
Jusqu'ici, en maintes contrées, l'homme, avec sa prétentieuse suffisance, a cru conforme à ses intérêts de maintenir l'assujettissement des femmes, comme jadis les anciens ont, à tort, jugé nécessaire au salut de la société, de proclamer l'esclavage une institution naturelle, et le travail, une occupation servile. Après avoir institué la loi de la servitude comme régime du mariage, l'homme a établi une ligne de. démarcation entre les occupations qu'il prétend propres à chaque sexe. Dans ce partage, il a pris soin de s'octroyer une part léonine, se réservant le pouvoir, l'autorité, l'intégralité des droits, les emplois, les faveurs, les distinctions, les privilèges,
(i) Les socialistes de tous tes pays et de toutes les écoles poursuivent avec la plus énergique ténacité la reconnaissance de l'égalité des sexes. L'émancipation do la femme fait partie intégrante de leurs réclamations sociales et politiques, et figure en tête de leurs programmes. Voyez notamment le manifeste des dames internationalistes de la Romagne et de Naples (6 mai 1S77) ; manifeste des internationalistes de la Fouille (août T878) ; XVI* congrès national ouvrier italien (juin 1886); congrès ouvrier socialiste de Marseille (1879); congrès ouvrier collectiviste de Paris (Juillet 1880); congrès ouvrier socialiste du Havre ii88o) ; programme du parti ouvrier belge, article 4 des statuts ; congrès international ouvrier socialiste de Bruxelles (août 1891}; congrès d'Erfurt (octobre 1891); congrès international des étudiants socialistes de Bruxelles (décembre 1891); congrès ouvrier belge de Namur (mai 1892); congrès socialiste de Vienne 'juin 1892); congrès socialiste de Tours (septembre 1892) ; congrès socialiste de Gand ^avril 1893); congrès international de Zurich (août 2893) ; déclaration de principes du parti ouvrier belge (décembre 1893
les sinécures. Pour la femme, l'humble soumission, l'obéissance servile, l'humiliation d'une minorité perpétuelle. Puis, joignant i'ironie à la lâcheté, l'homme a ' cherché à cacher les excès de sa tyrannie, les abus de la ■ force brutale sous le couvert hypocrite d'une pseudoprotection accordée au a sexe faibîe ». Enfin, satisfait dans sa vanité, l'homme en est arrivé à considérer comme conforme à la nature et à la raison, un ensemble d'institutions qui sont son œuvre, œuvre souverainement arbitraire et factice.
Comment donc pourrait-elle être rationnelle, cette prétention téméraire de l'homme, de vouloir diviser en deux l'unité humaine; de créer deux natures, deux âmes, deux cerveaux humains ? Cette prétention qui blesse la nature, viole l'équité, offense la raison, paraîtra à nos descendants non moins absurde ni moins vaine que la prétention émise jadis par le pape, de partager le monde entre les Espagnols et les Portugais. D'ailleurs, si le bon sens ne suffisait pas à percevoir l'inanité de semblable prétention, un fait à lui seul en établirait la preuve ; c'est que cette ligne de démarcation, prétendument naturelle, établie entre les drc occupations, les attributions de chaque sexe, loin d'être i immuable et éternelle, s'est sans cesse modifiée. Sous la ' pression des circonstances, malgré ses préventions et ses ] répugnances, l'homme s'est vu contraint de concéder i aux femmes des droits chaque jour plus étendus. Peu à f peu, les anciennes barrières qui s'opposaient à la libre | expansion de l'activité féminine, se sont abaissées pour i disparaître et le sexe féminin, après avoir arraché i l'homme des droits un à un, est aujourd'hui en voie de { conquérir l'égalité complète. La servitude de la femme s'est tempérée; l'antique tutelle perpétuelle du s
pris fin, et si, chez certains peuples retardataires, la subordination de la femme mariée s'est maintenue, les nationsanglo-saxonneset slave, à qui est réservée l'hégémonie du monde, ces races-là, les plus puissantes et les plus vigoureuses, n'ont pas craint d'effacer de leurs lois les derniers vestiges de l'autorité maritale.
Les revendications que formulent les féministes, ont un triple objet :
Abolir la puissance maritale et fonder le droit de famille sur le principe de l'égalité entre les époux; concéder aux femmes le droit de faire un usage honnête de leurs facultés et rendre accessibles à tous, sans aucune distinction de sexe, les métiers, les emplois, les professions libérales, les carrières industrielles et autres ; enfin, reconnaître aux femmes une part d'intervention dans la gestion et le règlement des intérêts publics.
La justice, l'utilité générale, la raison commandent à l'homme de faire droit à ces réclamations.
L'autorité maritale n'est pas une institution naturelle ou librement consentie entre les hommes, établie de propos délibéré, après mûre réflexion, en vue de permettre à chacun des sexes de remplir sa mission spéciale, au plus grand avantage de tous. Elle est le produit d'une réaction brutale. Résultante d'un ordre de choses dont le souvenir même s'est presqu'éteint dans les traditions de l'histoire, la puissance maritale est une institution barbare qui ne se conçoit plus dans une période de civilisation. Vestige d'un passé à jamais disparu, elle ne peut manquer de disparaître à son tour.
L'étude des origines de la civilisation nous permet de constater combien modestes furent les débuts de la race humaine. Aux âges primitifs des peuples, a régné la plus étrange confusion dans les relations des sexes ; une pro-
ue piu- I
miscuité informe où les hommes d'un même groupe ont possédé en comm.un les femmes de la tribu. Puis, les groupes se sont scindés. Quand, sous l'empire de circonstances et de besoins nouveaux, le fractionnement des tribus amena la création de clans, l'instinct d'appropriation individuelle se fit jour, succédant au collectivisme primordial. Une civilisation rudimentaire prit naissance; la conception primitive de la famille se forma. Entre les hommes s'établirent les premières relations de parenté, basées sur la filiation maternelle, c'est-à-dire ■sur le fait certain, palpable, tangible de la naissance, de la maternité. De la promiscuité originelle, émergea I. famille utérine, se perpétuant par la femme et qui semble n'être qu'une prolongation indéfinie du cordon ombilical. Le trait distinctif de cette famille, c'est d'être sans père. Le mari ou plutôt le mâle y est réduit au rôle de reproducteur. La femme n'y est pas cependant dépourvue de toute espèce d'appui, car elle trouve dans ses -oncles et ses frères, des protecteurs naturels chargés de la défendre. Ces parents maternels occupent dans la famille utérine la place qui appartient au père dans la famille patriarcale.
Les traces de la famille utérine se retrouvent chez tous les peuples dans les stades inférieurs de l'évolution humaine, au sein des peuplades aryennes comme à l'origine de toutes les autres races. L'ancienne Egypte, au temps de sa splendeur, a ignoré notre régime de paternité, et, durant des siècles, la parenté par les femmes fut l'unique loi régissant les populations de la vallée du Nil. Les Cretois n'ont jamais connu que le principe de la maternité, et, pour eux, la matrie a remplacé ce que nous sommes convenus d'appeler la patrie. Dans l'antiquité, la famille utérine a laissé des traces
fort perceptibles chez les Phéniciens, les Sémites, les Lyciens, les Etrusques, les Hellènes, les Spartiates, le& Doriens.
La fihation par les femmes constitue, de notre tempsencore, pour de nombreux peuples, la loi de l'organisation familiale. La parenté utérine existe chez les Na'irsdu Malabar, depuis le cap Comorin jusqu a Mangaloredans les îles du Pacifique, aux îles Mariannes, Tonga, Fidji et Carolines; chez les populations autochtones de la Nouvelle-Zélande comme chez les aborigènes da continent américain; chez les Peaux-Rouges, les Singhalais de Ceylan, les Malais de Sumatra, les Hovasmalgaches et d'innombrables peuplades de l'Inde. On la retrouve sur toute la côte de Guinée, au'Sénégal, au Loango, au Congo, au Soudan, dans l'ancienne Nubie, sur les rives du Zambèze et chez les vaillantes tribus- Touaregs de l'Atlas, derniers débris de la grande race berbère.
Le passage de la famille utérine à la famille agnatique ne s'est pas effectué chez tous les peuples d'une manière identique. Chez les uns, la transition a provoqué des luttes violentes et des conflits sanglants, comme on peut d'ailleurs l'observer aujourd'hui même chez les Maories de la Nouvelle-Zélande, où la filiation agnatique remplace peu à peu la famille utérine. Ailleurs, la. transition s'est accomplie sans trouble et sans secousse, par la voie d'une évolution lente et pacifique; c'est ainsi, par exemple, que, dans l'ancienne Egypte, uil simple décret royal, le prostagma de Philopator, a suffi pour opérer, sous l'influence des idées grecques, cettetransformation du droit de famille.
La lutte entre îa famille utérine et la famille agnati- ' que n'a pu se produire que le jour où l'intelligence de -
l'homme a atteint un degré de perfectionnement suffi' 1 sant pour créer la fiction de ia paternité. Quand, aa sortir de la barbarie des premiers âges, l'homme s'est senti assez puissant pour réagir contre le pouvoir desparents de la femme, i! a cherché à s'attribuer la propriété absolue et exclusive d'une femme et de ses enfants. Ce jour-là seulement, est née la famille agnatique. Pour maintenir son autorité despotique sur la femme et soustraire son pouvoir aux compétitions des autres membresde la tribu ainsi qu'aux rivalités des parents utérins, l'homme s'est trouvé dans la nécessité d'assujettir la; femme ; et, suivant le mot du vieux Caton, de « mettre^ un frein à cette nature tyrannique et à cet animal indompté, en inventant un système de lois destinées à enchaîner, à comprimer la liberté des femmes, afin ds les courber sous son pouvoir. «
L'autorité maritale s'imposa avec d'autant plus defacilité que la femme, en raison de son infériorité musculaire, se trouva sans défense contre !es violences d& J l'homme, et dans l'impossibilité de résister aux abus de la force ou de s'insurger contre la tyrannie du mâle. Ce- 1 qui n'était au début qu'un fait brutal devint plus tard 1 un droit légal, protégé par les influences sociales et ' religieuses que l'homme parvint à discipliner et à mettre* à son service. La puissance maritale a pu se justifier,, en tant qu'effet d'une réaction contre la famille utérine; ce pouvoir a même pu s'expliquer aussi longtemps quele mariage est demeuré un rapt ou un marché : danscette seconde période, on peut concevoir que l'homme, à peine policé, se soit arrogé sur sa femme les droits dit maître, du seigneur, du propriétaire. Mais aujourd'hui que le mariage a cesse d'être un larcin ou un achat, pour devenir un contrat librement consenti entre deux |
' êtres égaux et indépendants, l'autorité maritale, prodoî de la force et de la violence, ne se conçoit plus, n'a plus -de raison d'être.
Si la justice exige la disparition de ce vestige d'un état ■social rudimentaire, rappelant à l'homme la bestialité de ses origines, serait-il cependant quelque raison d'utilité générale, de nature à justifier le maintien de cette institution? Est-il vrai que le jour où les femmes acquerraient la liberté, elles cesseraient de vouloir remplir leur rôle de mère et chercheraient à s'affranchir des devoirs et des soins de la maternité? Q^u'ainsi l'abolition de l'autorité maritale aurait pour conséquence de désorganiser la famille?
Qu'on se rassure ! L'émancipation féminine aura, au contraire, pour effet de rendre nos compagnes meilleures, en leur imposant le souci de l'honneur et la pleine conscience de leurs devoirs. Tant que se maintiendra l'état de vasselage sous lequel la légalité la ■ courbe, la femme demeurera abaissée dans une sorte de dégradation morale. L'esclavage fut toujours malfaisant : partout et de tout temps, il a déprimé la moralité de l'homme, amoindri ses facultés, borné les horizons de son intelligence, restreint l'étendue de ses devoirs ; tandis que la liberté purifie les mœurs, fortifie les
I caractères, stimule les facultés, grandit l'homme. De même, dans la famille, ia liberté améliorera la femme ; car, ainsi que le reconnaissait il y a plusieurs siècles. Sénèque, une des gloires de l'humanité, c'est l'esclavage seul qui est la cause et la source de toute corruption : Impudicitia... in servo nécessitas. Affranchir la femme, sera donc moraliser la famille.
D'ailleurs, les nations anglo-saxonnes et slave ont ^boli la puissance maritale et n'ont eu qu'à se féliciter M I
de cette réforme. Les résultats favorables de l'espérience ■ réalisée par ces peuples, démontrent que la nécessité de l'autorité maritale n'est pas souteiiable. Bien plus, la Silbordi nation de la femme dans le mariage présente
;us de dangers que d'utilité, attendu que c'est chez les iples où la femme est émancipée que la famille offre les conditions d'existence les plus favorables. C'est là que les mariages sont les plus nombreux ; que l'homme se marie le plus tôt ; que les familles ont le plus grand nombre d'enfants.
L'égalité des sexes au sein de la famille aura une autre conséquence : l'admissibilité des femmes aux emplois, fonctions et occupations qui ont fait jusqu'ici le monopole exclusif du sexe fort.
Aucune raison ne justifie l'exclusion des femmes. Ithaque être humain doit avoir le droit de choisir libre- ËRient ses occupations, suivant ses préférences et sa vo- ■ Kation. En violant ce principe, la tyrannie de l'homme commet une odieuse injustice envers la femme. D'autre part, elle frappe tous ceux qui voudraient ou pourraient tirer parti des services des femmes et restreint ainsi le champ où leur choix peut s'exercer.
Les femmes réclament enfin — et c'est là l'objet de leur troisième revendication, -~ une part d'intervention dans le règlement des intérêts publics.
Il n'est pas de revendication plus justifiée. Les femmes sont assujetties à des lois qu'elles ne font pas; elles payent des impôts qu'elles ne votent pas; elles subissent une justice qu'elles ne rendent pas.
L'exercice du monopole législatif réservé aux hommes
a guère produit de si brillants résultats qu'il soit à tout jamais interdit de rechercher quelque régime meilleur.
Certes, si le maintien du despotisme politique ( l'homme ne nous paraît nullement désirable, nous ne sommes pas davantage tentés de souhaiter l'établissement d'un régime qui soit le contre-pied du système actuel. Chercher à remplacer l'autocratie de l'homme par l'omnipotence féminine, serait une erreur ou une folie, et vraiment, i! faudrait plaindre le pays dont les destinées seraient abandonnées à un gouvernement de jupons.
La gynécocratie des Lyciens, des Cariens, des races syro-araméennes a fait son temps. Et ce n'est pas parce que la souveraineté des femmes constitue aujourd'hui encore la loi de nombreuses peuplades — notamment chez les Peaux-Rouges, les Balondas, les Béni-Amer, les Angolas, les Ashantis, les Touaregs, les peuplades aborigènes d'Australie, — que nous demandons aux nations civilisées de concéder, à leiir tour, aux femmes un droit même limité dans la gestion des intérêts publics.
Maintenant que nous avons indiqué le système que nous condamnons, nous serons mieux à même de préciser celui que nous voulons.
Le droit public de nombreuses nations contemporaines repose sur le principe de l'omnipotence absolue de l'homme et du complet effacement de la femme. En politique, la femme n'existe pas : elle a sa personnalité annihilée, ses intérêts lésés, ses droits méconnus. Ce régime ne pcut.manquer de disparaître, car il est injuste, dangereux et funeste. Il fera place à un système plus équitable et plus rationnel, dans lequel l'homme, tout en conservant la prépondérance, verra sa suprématie mitigée, sagement tempérée par le contrepoids salutaire d'une intervention limitée des femmes.
La transformation politique que nous poursuivons.
serait-elle quelque chimère, une utopie irréalisable, quelque vain souhait ?
Mieux que de brillantes dissertations, différents témoignages de l'histoire serviront à prouver îe bien fondé des revendications féministes.
Dès la plus haute antiquité, les femmes, chez nombre de peuples, ont possédé une part d'intervention considérable dans le règlement des affaires publiques. Si nous en croyons une légende de la Grèce antique, légende conservée par Varron et transmise par saint Augustin, les femmes, dans l'Athènes primitive, pouvaient prendre part aux délibérations publiques. Ce fut sous le règne de Cécrops, à la suite d'un double miracle, qu'elles furent condamnées à perdre le droit de vote et contraintes de renoncer au titre de citoyennes.
Chez les Spartiates, peuple d'une fière virilité, les femmes ne furent point dépouillées de toute autorité et elles décidèrent dans bien des affaires. Aristote, en rappelant ce fait, ajoute que c'est une disposition particulière aux races énergiques et guerrières qui se laissent dominer par les femmes. Les Celtes ne faisaient aucune distinction de sexe dans les commandements, et, chez eux, les femmes conservèrent bien longtemps une influence considérable. Quant aux Germains, qui n'ont jamais passé pour des efféminés, ils estimaient qu'il y avait dans l'âme des femmes quelque chose de divin et de providentiel ; aussi, avaient-ils toujours soin de consulter leurs femmes et de ne point dédaigner leurs avis et leurs conseils. Les Gaulois n'agissaient pas autrement. Chez eus, les femmes prenaient part aux assemblées du ifBupIe, et, malgré cette intervention dans les affaires pudiques, elles étaient, au dire de Strabon, d'une fécondité
cnarquable en même temps qu'excellentes nourrices.
s souvenirs aussi
Sans devoir même recourir à des lointains, des documents historiques plus récents montrent que, dans îe domaine politique, les femmes ont de tout temps exercé une part d'intervention directe.
A l'époque de la chevalerie, l'homme n'a pas commis l'injustice de refuser à sa compagne le bénéfice de la plusparfaite égalité. Sous le régime féodal, nous voyons la femme faire la guerre, rendre la justice, lever les impôts, octroyer les chartes, exercer la plénitude de la souveraineté. C'est à cette époque qu'en France comme en Angleterre, les femmes ont pu siéger dans les conseils du Roy, en qualité de pairs. De même, à l'origine du système représentatif et durant plusieurs siècles consécutifs, le rôle de la femme, en matière politique et administrative, fut bien loin d'être effacé. Dés le XIV= siècle, la femme, au même titre que l'homme, dans chacun des trois Ordres, prend part à l'élection des députés aux États. On vit même des femmes siéger aux États, notamment Min= de Sévigné aux États de Bretagne. De même, en Angleterre et dans tes premières colonies de l'Amérique du Nord, la femme a participé à la nomination des membres du Parlement.
En matière administrative, plusieurs parties de la France, le Béarn, le Bigorre, la Bourgogne, l'Alsace, la Lorraine, le Verdunois, le Barrois, la Champagne; certaines provinces de Belgique, la principauté de Liège, le Brabant, le duché de Bouillon, certaines régions de l'ancien duché de Luxembourg; en Italie, la Toscane,, le Lombardo-Vénitien et Naples, ont reconnu jadis aux femmes le droit de participer soit à la discussion des intérêts municipaux, soit à la nomination desmaires.
L'intervention des femmes en matière politique cons-
titue donc une véritable tradition que de i peuples renouent en ce moment.
Déjà auiourd'hui, le suffrage parlementaire appartient aux femmes dans le Wyoming, dans la république de l'Equateur, en Autriche, dans l'île de Man, à la Nouvelle-Zélande, dans l'Etat de Colorado (i).
Les faits contemporains montrent les femmes en possession du suffrage administratif en Angleterre, en Ecosse, au Cap de Bonne-Espérance, dans les sept colonies australiennes, dans les sept provinces du Dominion canadien; dans trois pays Scandinaves; dans les quinze provinces de la Cisleithanie, en Hongrie, en Croatie; en Russie; dans les communes rurales dea provinces orientales de la Prusse; dans les communes rurales de la Westphalie, du Schleswig-Holstein, du Brunswick et de la Saxe; au Wyoming, au Kansas, dans le Michigan; enfin, pour les questions d'assistance et d'enseignement dans une infinité de pays.
Voilà donc cette chimère métamorphosée en une effective réalité ; voilà ce paradoxe devenu aujourd'hui uae vérité évidente.
Les conquêtes du présent permettent de pressentir les victoires de demain. Si la servitude fut, dans le
deKani
UsËlaUdiiCalDrailo et du Kuniaa. 1» Farlecunti oni^iant aux femmes l'éEslIte politique CQmplïtc Un
■passé, la loi de la condition des femmes, chez les peuples civilisés, l'égalité des sexes est appelée à devenir la loi nécessaire et fatale du siècle prochain ; et la démocratie de l'avenir, poursuivant son œuvre de justice, aura pour devoir urgent d'effacer jusqu'aux derniers vestiges de l'aristocratie de sexe.
Pour le moment, les femmes de nos contrées aspirent à une situation identique à celle dont jouissent leurs sœurs de Russie et des pays anglo-saxons. Si les hommes d'ici en arrivaient à trouver cette réclamation exagérée et à juger nos femmes incapables de droits et indignes de la liberté, grandement ils auraient tort. Semblable jugement ne ferait honneur ni à leur clairvoyance ni à leur caractère. Ils perdraient de vue que la valeur et la moralité des sexes sont identiques et corrélatives et, en affectant ainsi de mépriser leurs femmes, ils se diminueraient eux-mêmes.
Il ne suffit plus aujourd'hui, pour nos adversaires, de nier les progrès accomplis; de s'armer de railleries commodes et faciles pour dissimuler leur indigence d'esprit et leur disette d'arguments. Il importe que le législateur contemporain recherche des enseignements et les règles de sa conduite dans l'expérience des nations modernes, et non dans les lois inertes de peuples ételnts- La tendance des nations vigoureuses est de s'affranchir des préjugés surannés, fussent-ils séculaires; d'extirper les institutions inutiles qui seraient un embarras, une entrave, un fardeau. Soyons enfin de notre époque; sachons vivre de la vie des vivants et non plus du souvenir des morts. Qu'elle repose en paix dans le silence -de l'oubli, cette loi romaine décrépite qu'on essaye sans liesse de restaurer pour l'opposer, mais en vain, aux
îtimes revendications féministes 1
Le droit des femmes est un problème qu'il faut étudier par les faits, discuter par des arguments, résoudre d'une manière scientifique, et non écarter par des fadaises et le néant.
Les femmes qui travaillent, qui luttent, qui peinent, qui ignorent les délices ou les ennuis de l'existence inactive et moelleuse des salons dorés ; qui n'ont pas le loisir d'écouler leur temps à recevoir les hommages intéressés de l'homme; ces femmes-là n'ont que faire de la banalité saugrenue de nos compliments. Elles demandent autre chose que nos vains hommages et nos ineptes flagorneries ; elles ont besoin de droits et peuvent se passer de l'hypocrisie de notre protection. A juste titre, elles réclament un peu moins de faveurs et un peu plus de justice.
Vingt-cinq années à peine se sont écoulées depuis le jour où John-Stuart Mill a fait entendre sa parole éloquente et vengeresse. Ce quart de siècle a suffi pour rendre partout l'émancipation des femmes, probable, certaine, et pour amener même, en maintes contrées, la réalisation de cette idée. Un succès aussi rapide ne peut surprendre, si l'on se persuade qu'il n'est pas de cause plus généreuse que celle du droit des femmes. 11 s'agit, en somme, de restituer à )a moitié des êtres humains les droits et les libertés dont l'égoïsme du mâle les a odieusement spoliés ; de substituer au régime déprimant de la force, le règne vivifiant du droit ; de renverser noire législation actuelle, législation bottée et éperonnée, et de la remplacer par des lois mieux appropriées aux tendances et aux besoins de notre époque, plus adéquates à l'esprit démocratique et égalitaire qui, à l'heure présente, transforme les institutions de tous les peuples.
t) CATÈCHLSMK riE LA FEMMK 3
Contribuer à meUre fin à l'assujettissement des femmes, est un devoir pour tout homme vraiment digne de ce nom. Par quelle aberration morale, des hommes probes et justes peuvent-ils, sans rougir, admettre que la femme soit réduite au rôle dégradant d'esclave, d'odalisque ou de servante f Oui, on se le demande avec douleur, comment, sans s'indigner et sans protester, d'honnêtes gens tolèrent-ils plus longtemps que la femme, c'est-à-dire la mère, la sœur, l'épouse, soit, de par !a ioi, ée aux individus sans discernement, aux individus sans honneur, aux individus sans raison? Que dis-je! La femme est moins encore que le gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné; car le fripon redevient citoyen à l'expiration de sa peine; k- mineur est capable le jour de sa majorité ; l'aliéné, en recouvrant la raison, est restitué dans ses droits, tandis que la femme, quels que soient son intelligence, sa sagesse, ses mérites, ses vertus, toujours elle subit la flétrissure de sa naissance et voit son front marque du stigmate indélébile attaché à ses origines; toujours, elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure, la perpétuelle déchue.
Dire que l'amélioration de la condition des femmes s'impose, c'est là presque une vérité banale. Cette
I réforme est la plus juste, la plus utile, la plus urgente de toutes celles poursuivies en ce siècle de progrés audacieux. Envisagez l'état présent de l'Europe et du monde. Considérez les nations qui progressent; considérez celles qui déclinent. Chez les premières, oij la prospérité se constate, les femmes occupent une situation juridique supérieure; chez les autres, qui lentement s'éteignent et perdent et leur influence et leur rang, la femme est frappée d'une humiliante infériorité; en sorte qu'il est
permis d*afïirmer que, de la condition des femmes, dépend le rang de chaque peuple dans la hiérarchie des nations.
Pour les peuples qui entendent vivre, progresser et non déchoir, la reconnaissance des droits de la femme est la plus nécessaire des réformes. En concédant aux femmes une place plus considérable au foyer et dans la vie publique, Thomme y trouvera son intérêt ; la famille, un élément de force nouvelle; l'État, une source de prospérité féconde.
La question féminine qui préoccupe aujourd'hui l'opinion, s'impose aux méditations des penseurs et des hommes d'Etat,s'il est vrai, comme le proclama Sénèque, que la condition des femmes est, pour un État, la cause de son salut ou de sa perte : Mulier reipublicœ damnum est aut salus.