Social Problème by Henry George, p
leur ruine, cherchèrent les moyens de se libérer du péché qui pesait sur eux.
C'est bien ce sentiment qu'il faut propager dans les classes fortunées, afin qu'il facilite l'accomplissement de la grande œuvre de libération de la terre ; ce sentiment, doit se développer au point que les hommes en arrivent à tout sacrifier plutôt que de ne pas se délivrer du péché au milieu duquel ils ont vécu et vivent encore.
Posséder des centaines, des milliers, des centaines de mille d'acres, spéculer sur la terre, tirer profit par un moyen ou un autre de la propriété du sol, vivre dans le luxe en opprimant le peuple, — ce qui est possible, grâce à cette cruelle et manifeste iniquité, — discuter dans divers comités et assemblées les movens d'amélioration du sort des paysans, et ne pas sacrifier un seul des avantages procurés par l'injustice, voilà qui est une ac-
tion non seulement mauvaise, mais détestable, nuisible, condamnée également par le sens commun, par l'honnêteté et le sentiment chrétien. Ce qui est nécessaire, c'est non pas d'inventer quelque moyen savant d'améliorer le sort des hommes privés de leurs droits légitimes à la propriété du sol, mais bien de se rendre compte de sa propre injustice à leur égard, et de cesser avant toute chose de participer à cette injustice quoi qu'il en puisse coûter. Seule, cette morale mise en action par chacun pourra contribuer effectivement à la solution de la question actuellement pendante devant l'humanité.
L'émancipation des serfs en Russie a été réalisée, non pas par Alexandre II, mais bien par les hommes qui virent le caractère criminel du servage, et, sans égard pour leurs propres intérêts, s'efforcèrent de mettre un terme à ce crime.
Ce fat surtout l'œuvre d'hommes tels que Novikov, Radistchev, les Décembristes, qui étaient prêts à souffrir et ont souffert en effet (sans faire souffrir personne d'autre), en se dévouant au nom de ce qu'ils avaient reconnu être la vérité.
Il doit en advenir de même de cette question de la terre.
Je crois qu'il existe à l'heure actuelle de ces hommes sincères; je crois qu'ils sauront accomplir cette grande œuvre, non seulement russe, mais universelle, qui échoit au peuple russe.
Cette question de la propriété du sol est arrivée actuellement au même degré de maturité qu'il y a cinquante ans avait atteint la question du servage. C'est la répétition absolue de ce qui s'est passé alors. De même qu'à cette époque on cherchait tous les moyens de remédier au malaise et au mécontentement général que l'on sentait dans la société,
de même que l'on employait toute sorte de moyens administratifs extérieurs, tandis qu'il n'y avait rien à faire et que rien ne fit, tant que cette question arrivée à maturité de l'esclavage des âmes ne fut pas résolue, de même maintenant il n'est point de mesures extérieures qui servent ou puissent servir à quoi que ce soit tant que la question bien mûre de l'esclavage du sol n'aura pas été résolue. De même qu'à l'heure actuelle on propose des moyens pour ajouter quelques mètres de terrain au lot paysan par l'entremise de banques, etc. , de même jadis on proposait et on prenait des mesures palliatives. De même que maintenant les détenteurs du sol parlent de l'injustice de mettre un terme à leur privilège criminel de propriété, on parlait alors de l'illégalité de la dépossession des seigneurs de leurs serfs. De même qu'alors l'Église voulut justifier le droit
de servage, aujourd'hui, ce qui a pris la place de l'Église, c'est-à-dire la science, cherche à justifier la propriété du sol. De même qu'alors certains maîtres de serfs, se rendant compte de leur péché, s'efforçaient, de différentes manières, de le mitiger, de substituer une rançon payée par les serfs à leur travail direct, et modéraient leurs exactions contre les paysans, aujourd'hui, les plus éclairés parmi les propriétaires du sol, sentant leur faute, s'efforcent de la racheter en louant leurs terres aux paysans à des conditions plus douces, en les leur vendant par l'entremise de banques agricoles, en organisant des écoles populaires, de ridicules maisons de récréation, des projections de lanterne magique, avec lecture, théâtres.
L'attitude indifférente du gouvernement à l'égard de cette question est exactement la même. Jadis, ce ne furent pas non
plus ceux qui inventèrent des plans ingénieux pour changer et améliorer les conditions d'existence du paysan qui trouvèrent la solution de la question ; ce sont ceux qui virent la nécessité urgente d'une solution exacte, ne la reculèrent pas indéfiniment, et, sans s'occuper des difficultés d'ordre spécial, s'efforcèrent d'arrêter immédiatement le mal d'un seul coup, sans admettre la pensée qu'il fût possible de laisser durer le mal une fois reconnu : ils prirent la voie qui leur parut la meilleure dans les conditions données. Il en est de même aujourd'hui pour la question de la propriété du sol.
La question sera résolue, non par ceux qui s'efforceront de prendre des demi-mesures contre le mal ou à chercher des adoucissements au sort du peuple, ou à remettre la solution aux temps futurs, mais par ceux qui comprendront que, par quelque moyen que l'on compose
avec une injustice, elle reste injustice; que c'est un non-sens que de chercher des adoucissements à quelqu'un que Ton torture, que l'on ne peut remettre au futur quand le peuple souffre, et qu'il faudrait immédiatement employer le meilleur procédé de vaincre la difficulté, l'appliquer sans retard. Et on doit d'autant plus rapidement agir ainsi que la méthode à appliquer pour résoudre la question foncière a été établie par Henry George, avec une telle perfection, qu étant donné V organisation actuelle de l'Etat et Fimpôt force, il n'est pas possible de trouver une solution meilleure, plus équitable, plus pratique,, plus pacifique. « Pour annihiler ou pour obscurcir la vérité que j'ai essayé de rendre claire à vos yeux, dit Henry George, l'égoïsme cherche l'appui dans l'ignorance. Mais la vérité porte en ellemême une force de germination, et
les temps sont mûrs pour la recevoir...
« Le sillon est tracé, le grain est semé, le bel arbre va pousser. 11 est encore petit; il faut les yeux de la foi pour le voir1. »
Je crois qu'Henry George a raison : le crime de la monopolisation du sol est près de disparaître ; l'appel d'Henry George était le dernier cri de douleur de l'enfantement ; l'enfantement va se produire ; la délivrance des maux que les hommes ont supportés si longtemps, doit maintenant être opérée. Je crois de plus (et je voudrais contribuer à cela pour une part, si petite qu'elle soit), que le redressement de cette grande et universelle injustice, redressement qui formera époque dans l'histoire du genre humain, doit être effectué précisément par le peuple slave de Russie, qui, par ses tendances morales et son organisation économique, est prédestiné à cette