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The Works, of Henry George, vol. IX, p. 20i-20vù

taté partout en Russie. Tous les propriétaires fonciers se plaignent du manque de productivité et des charges qui pèsent sur leurs propriétés, tandis que le prix de la terre va continuellement en augmentant. Il ne peut que s'élever, tandis que la population s'accroît, et la question de la terre devient pour elle une question de vie ou de mort.

Voilà pourquoi le peuple donne tout :

non seulement son travail, mais même sa vie, pour la terre dont on le prive.

Il y a eu jadis le cannibalisme et les sacrifices humains; il y a eu la prostitution religieuse et les tueries des enfants chétifs et de filles ; il y a eu des vengeances sanguinaires et des massacres de populations entières, la torture judiciaire, Técartèlement, le bûcher, Je fouet; il y a eu, nous en avons encore le souvenir, les spitzruthens et le servage, qui ont aussi disparu. Mais si ces coutumes

et ces institutions abominables ont cessé d'être, cela ne prouve pas qu'il n'existe plus de nos jours d'institutions et de coutumes qui ne soient devenues, pour notre raison plus éclairée et notre conscience, aussi abominables que ne l'ont été dans leurs temps celles qu'on a abolies et qui ne sont plus pour nous qu'un horrible souvenir. La voie de la perfectibilité humaine est sans bornes, et à chaque phase de l'histoire, il est des superstitions, des impostures, des institutions pernicieuses que l'homme fait disparaître successivement et qui appartiennent déjà au passé; d'autres nous apparaissent dans les brumes lointaines de l'avenir; il en est au milieu desquelles nous vivons, et dont la suppression constitue le but de notre vie : telles la peine capitale et toutes les peines en général; la prostitu tion, le carnivorisme, le militarisme, la guerre, et le mal le plus proche et le plus

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sensible, la propriété privée de la terre.

Mais le peuple ne se libère jamais d'un coup de toutes les injustices passées à l'état « de coutumes, pas même après que les êtres les plus impressionnables aient reconnu leur iniquité; il n'avance que pas à pas, en s'arrêtant, se reprenant, refaisant de nouveau quelques efforts vers sa délivrance, comme dans un enfantement. Il en a été ainsi en dernier lieu pour l'abolition de l'esclavage, et il en est ainsi maintenant pour la suppression du monopole de la terre.

Le mal et l'injustice de la propriété privée du sol ont été signalés il y a un millier d'années par les prophètes et les sages de l'antiquité. Plus tard, les esprits avancés de l'Europe les ont de plus en plus fréquemment signalés. Les artisans de la Révolution française l'ont fait avec une clarté particulière. Dans les derniers temps, grâce à l'accroissement de la po-

pulation et la mainmise par les riches sur une grande étendue de terres jusqu'alors libres, grâce aussi au développement général de l'intelligence et à l'adoucissement des mœurs, cette injustice est devenue si manifeste, tant pour les esprits avancés que pour les plus arriérés, qu'il est devenu impossible à quiconque de ne pas la voir et de ne pas en comprendre la cause.

Mais les gens, surtout ceux qui ont le profit et les avantages de la propriété du sol, — les propriétaires et ceux dont les intérêts sont liés à cette institution, — sont si bien habitués à cet état de choses, en ont si longtemps joui, en ont tellement fait fond, que souvent ils ne s'aperçoivent pas eux-mêmes de l'iniquité qu'ils commettent; ils usent de tous les moyens possibles pour se dissimulera eux-mêmes et cacher aux autres la vérité qui apparaît de plus en plus; ils cherchent à l'étouffer,

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à la défigurer, et s'ils n'y réussissent point, à l'annihiler par la conspiration du silence.

Sous ce rapport, fort caractéristique est le sort de l'activité de l'homme remarquable, apparu vers la lin du siècle dernier — Henry George — ■*- qui consacra sa grande force spirituelle à l'élucidation de l'injustice et de la cruauté de la propriété foncière, et à l'indication des remèdes à ce mal, remèdes applicables dans l'état des choses actuel qui est commun à toutes les nations. Il l'a fait par ses livres, ses articles et ses discours, avec une puissance et une lucidité si extraordinaires, que tout homme affranchi d'idées préconçues ne saurait manquer, après lecture de ses écrits, de se rendre à ses arguments et de comprendre qu'il n'est pas de réforme capable de modifier la condition du peuple tant que cette injustice fondamentale n'aura pas été

abolie, et que les moyens qu'il propose pour son abolition sont rationnels, justes et réalisables.

Or, qu'arriva-t-il? Bien qu'à l'époque de leur apparition en Angleterre, les écrits d'Henry George se soient vite répandus dans le monde anglo-saxon, et n'aient pas manqué d'être appréciés à l^ur réelle valeur, il arriva qu'en Angleterre et même en Irlande, — où la criante iniquité de la propriété du sol est particulièrement manifeste, — la majorité de la classe instruite et influente s'opposa à son enseignement, malgré le bien fondé des arguments d'Henry George et la possibilité de la mise en pratique des moyens qu'il indiquait. Les hommes politiques radicaux, tel Parnell, qui tout d'abord acquiescèrent au plan d'Henry George, se séparèrent bientôt de lui, considérant les réformes politiques comme plus importantes.

En Angleterre, presque toute la noblesse fut contre lui, entre autres, le fameux Toynbec, Gladstone et Herbert Spencer — le même Spencer, qui, dans ses Statics, affirma d'abord très catégoriquement l'injustice de la propriété de la terre, pour renoncer ensuite à son propre point de vue et racheter les vieilles éditions de ses œuvres, afin d'en éliminer tout ce qu'il avait dit du crime de la propriété du sol.

Pendant l'une des conférences d'Henry George à l'Université d'Oxford, les étudiants se livrèrent contre lui à une manifestation hostile. Quant au parti catholique, il jugea la doctrine de ce noble penseur tout simplement criminelle, immorale, dangereuse et contraire à la loi du Christ. La science sociale orthodoxe se dressa à son tour contre elle ; de doctes professeurs la réfutèrent du haut de leur érudition, principalement

parce qu'elle ne s'appuyait pas sur les principes de leur prétendue science. Les socialistes n'y étaient pas moins hostiles, considérant comme question d'importance immédiate, non pas celle de la propriété foncière, mais l'abolition de toute propriété privée.

Mais la principale arme dirigée contre l'enseignement d'Henry George fut celle qu'on emploie toujours contre des vérités irréfutables et de toute évidence. Cette méthode, dont on se sert aujourd'hui encore contre Henry George, fut la conspiration du silence. Ce système réussit si bien qu'un membre du Parlement anglais, Labouchère, put dire publiquement, sans rencontrer aucune contradiction, que : « il n'était pas un fantaisiste comme Henry George, pour proposer d'enlever aux propriétaires la terre pour la relouer ensuite. Il demanderait seulement l'institution d'un impôt sur la va-

leur de la terre1 ». Ainsi, tandis qu'il attribuait à George ce qu'il ne pouvait jamais avoir dit, Labouchère, prétendant corriger ces fantaisies imaginaires, suggérait ce qu'Henry George avait réellement dit.

Grâce aux efforts réunis de tous ceux qui ont intérêt à défendre l'institution de la propriété foncière, la doctrine de George, irrésistiblement convaincante dans sa simplicité et sa clarté, reste presque inconnue, et, depuis quelques années, elle tombe de plus en plus dans l'oubli voulu.

Çà et là, en Ecosse, au Portugal, ou en Nouvelle-Zélande, on se souvient d'elle, et> parmi des centaines de savants, il s'en trouve un pour la connaître et la défendre. Mais en Angleterre et aux États-Unis, le nombre de ses partisans

1. The Life of Henry George, by George, Jr., p. 516. New-York, 1900.

diminue graduellement; en France, elle est absolument inconnue; en Allemagne, on l'enseigne dans un cercle restreint, et partout elle est submergée par les théories tapageuses du socialisme. Aussi, n'estelle connue que de nom parmi la majorité des hommes soi-disant éclairés.

L'on ne discute pas le système de George, on l'ignore tout simplement. (Il est impossible qu'il en soit autrement, car quiconque en prend connaissance ne saurait ne pas l'admettre.)

Quand on le cite par hasard, ou bien on lui attribue ce qu'il ne dit pas, ou bien on lui fait répéter ce qu'il avait déjà répété, ou encore on rejette purement et simplement son système, parce qu'il n'est pas

en accord avec les principes pleins de pédantisme, d'arbitraire et de superficiel de ce qu'on appelle l'économie politique, principes qui sont réputés axiomes indiscutables.

Cependant, malgré tout, la vérité que la terre ne saurait faire l'objet d'une propriété privée a si bien été mise en lumière par la vie de toute l'humanité contemporaine, que pour permettre le maintien d'une organisation sociale conservant cette institution, il n'est qu'un moyen : ne pas poser le problème, ignorer la vérité, et occuper l'esprit par d'autres questions absorbantes. C'est précisément ce que fait le monde chrétien moderne.

Les hommes politiques d'Europe et d'Amérique s'occupent du bien-être de leurs peuples de mille façons : ils discutent les questions de tarifs douaniers, de colonisation, d'impôt sur le revenu, de budgets de la guerre et de la marine,

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d'assemblées socialistes, d'unions, de syndicats, d'élections de présidents, de conférences diplomatiques, — ils ont souci de tout, en un mot, sauf de la seule chose sans laquelle il est impossible d'améliorer réellement la condition du peuple : le rétablissement du droit violé, la possession du sol par tous les hommes. Au fond de leur conscience, les politiciens du monde chrétien sentent bien — il leur est impossible de ne pas le sentir — que toute leur activité, — la concurrence commerciale, les rivalités militaires auxquelles ils consacrent toute leur énergie, — ne peuvent aboutir à autre chose qu'à un épuisement général de la force des nations.

Néanmoins, sans regarder devant eux, ils s'absorbent entièrement dans leur besogne quotidienne, comme s'ils avaient le seul souci de s'oublier, et de tourner en rond dans un cercle vicieux.

Quelque étrange que paraisse cet aveu-

glement provisoire des hommes politiques d'Europe et d'Amérique, il peut s'expliquer par le fait que l'humanité est engagée si loin dans le mauvais chemin, que la majorité est déjà arrachée à la terre (en Amérique la population n'a jamais vécu par la terre) ; elle gagne sa vie dans les fabriques ou au service des propriétaires agricoles ; elle ne désire et ne demande qu'une chose : l'amélioration de sa situation de salarié. On conçoit donc que pour les politiciens d'Europe et d'Amérique, — tenus à prêter l'oreille aux revendications de la majorité, — il puisse sembler que le meilleur moyen d'améliorer le sort du peuple consistât en l'établissement de tarifs, de trusts, de colonies.

Mais en ce qui concerne la Russie, où la population agricole forme les quatrevingts centièmes de la nation, et où elle ne demande qu'à conserver son état actuel,

il semble qu'il devrait être évident qu'il faut recourir à un tout autre moyen pour améliorer sa situation.

Les peuples des deux mondes se trouvent dans la position d'un homme qui, engagé sur un chemin qu'il aurait d'abord cru être le bon, s'éloignerait de plus en plus de son but, et se verrait finalement trop loin pour oser confesser son erreur.

Toutefois, les Russes ne sont pas encore au tournant de la route et peuvent, comme le conseille le sage proverbe, « demander leur chemin tant qu'ils sont sur la route ».

Or, que font tous ces Russes qui désirent, ou prétendent désirer, l'organisation d'une vie heureuse pour le peuple ? Ils ne font qu'imiter servilement ce qui se fait en Europe et en Amérique.

Pour faire le bonheur du peuple, ils réclament la liberté de la presse, de conscience, de réunion ; ils s'occupent de ta-

rifs, de peines conditionnelles, de séparation de l'Eglise et de l'Etat, de sociétés coopératives, de nationalisation future des instruments de travail, et par-dessus tout, du régime représentatif, de ce même régime qui existe depuis si longtemps chez les peuples d'Europe et d'Amérique et qui cependant ne facilitera jamais la solution du problème de la propriété du sol, problème qui résout toutes les difficultés. Ce problème n'est même pas posé. Si en Russie les hommes politiques parlent de l'abus de la propriété du sol, de ce qu'ils nomment la question agraire,

— pensant probablement que cette sotte expression cachera le fond du problème,

— ils n'en parlent pas pour affirmer que la propriété privée du sol est un mal qui devrait être aboli, mais pour dire qu'il est nécessaire, par un moyen quelconque, par divers et mesquins palliatifs, de replâtrer,, redresser et finalement contour-

ner celle criante, cruelle et ancienne iniquité, et qui attend son heure d'abolition non seulement en Russie, mais dans le monde entier.

En Russie, où une centaine de millions d'individus souffrent sans trêve de la mainmise par les propriétaires fonciers sur le sol, et ne cessent leurs cris et leurs plaintes, l'attitude des hommes qui cherchent partout, sauf où ils se trouvent, les moyens d'améliorer la condition des masses populaires, est exactement celle qu'on peut voir au théâtre, quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui s'y est caché, tandis que ses partenaires, qui le voient très bien aussi, feignent de ne pas voir, s'efforcent à distraire l'attention des uns des autres et ferment volontairement les yeux sur ce qu'ils devraient voir.

Des hommes parquèrent un troupeau de vaches, et se nourrirent de leur lait. Les vaches ont brouté jusqu'à la racine et piétiné l'herbe de l'enclos. Voici qu'elles ont faim au point de se ronger la queue les unes aux autres ; elles beuglent, gémissent; elles voudraient s'échapper dans les pâturages abondants. Mais ces mêmes hommes qui se nourrissent du lait de ces vaches ont planté, autour de

l'enclos, de la menthe, des plantes produisant des matières colorantes, du tabac; ils ont cultivé des fleurs, établi un champ de courses, un parc, un jeu de tennis, et ils ne laissent pas sortir les bêtes dans la crainte de les voir abîmer tous ces agencements. Mais les vaches beuglent, maigrissent, et nos hommes commencent à craindre qu'elles ne donnent plus de lait. Alors ils imaginent divers procédés d'améliorer la condition des vaches. Ils bâtissent un hangar, ils frictionnent les bêtes avec des brosses humides, leur dorent les cornes, changent les heures de traire, soignent de vieilles vaches invalides, escomptent la pousse de quelque nouvelle herbe bien nourrissante qu'ils ont semée dans l'enclos, discutent sur ce sujet et sur bien d'autres, mais ne font pas, — ne peuvent pas le faire sans détruire l'ordre qu'ils ont établi autour de l'enclos, — l'unique et simple chose qui soit

nécessaire pour eux aussi bien que pour les vaches : abattre les barrières et laisser les vaches user librement et naturellement des pâturages d'alentour.

En procédant ainsi, ces hommes agissent contre tout bon sens; mais il y a une explication à leurs actes : ils redoutent pour le sort réservé à tout ce qu'ils ont établi autour de l'enclos. Mais comment appellerons-nous des gens, lesquels n'ayant rien établi autour de l'enclos et imitant ceux qui ont enfermé leurs vaches en raison de leurs travaux autour du pâturage, retiendront néanmoins leurs vaches en deçà des barrières et prétendront agir ainsi dans l'intérêt même de ces vaches?

C'est précisément ce que font les Russes , tant gouvernants qu'antigouvernants, qui empruntent à l'intention du peuple — souffrant du manque de la terre — toutes sortes d'institutions

européennes, en oubliant le seul point important, la seule chose que le peuple russe revendique : la libération du sol et l'établissement de droits égaux pour tous sur ce sol.

On peut concevoir comment, en Europe, des parasites, ne vivant pas directement du labeur de leurs propres travailleurs, Anglais, Français ou Allemands, mais de celui de travailleurs coloniaux qui produisent Je pain, en échange duquel ils reçoivent des produits manufacturés, puissent, sans voir le labeur et la peine de ces travailleurs qui les nourrissent, imaginer une organisation sociale future, à laquelle ils prétendent préparer la société, et s'amuser, l'âme en paix, à des campagnes électorales, des luttes de partis, des débats parlementaires, des changements de ministres et à toutes sortes de récréations qu'ils appellent science et art.

Les véritables nourrisseurs de ces pa-

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rasites européens sont les travailleurs qui peinent au loin, aux Indes, en Afrique, en Australie, partiellement en Russie, ceux que les Européens ne peuvent voir. Il n'en va pas de même pour nous aulres Russes : nous n'avons pas de colonies et des esclaves invisibles qui nous nourriraient en échange de nos produits manufacturés. Nos nourrisseurs, misérables et affamés, sont toujours sous nos yeux, et nous ne pouvons pas transporter le fardeau de notre injuste vie dans de lointaines colonies où d'invisibles esclaves nous engraisseraient.

Nos crimes sont toujours devant nous.

Or, au lieu de nous occuper des besoins de ceux qui nous font vivre, au lieu d'écouter leurs lamentations et d'essayer de les soulager, nous imaginons pour l'avenir, sous prétexte de leur venir en aide, des organisations socialistes sur le modèle des Européens ; et pour le

présent, nous nous occupons seulement de ce qui nous distrait, en ayant l'air de concourir au bien-être du peuple; en réalité, nous continuons à lui enlever les dernières forces qui lui permettent de nous soutenir, nous ses parasites.

C'est en vue du bonheur du peuple que nous nous efforçons d'abolir la censure des livres, les exils arbitraires, de fonder des écoles communales et agricoles, d'augmenter le nombre des hôpitaux, de supprimer les passe-ports et les monopoles, d'organiser une surveillance étroite des usines, d'indemniser les ouvriers blessés, de délimiter les propriétés, de faciliter aux paysans l'achat de la terre par l'intermédiaire des banques, et bien d'autres choses encore.

Représentez-vous seulement les souffrances des millions d'êtres humains : la mort par suite de privations et d'excès de travail, des vieillards, des femmes, des

enfants; la servitude, les humiliations, les dépenses inutiles de forces, toutes les misères inutiles de la population rurale qui proviennent de l'insuffisance des terres, et vous vous rendrez nettement compte que les améliorations, telles que l'abolition de la censure, des bannissements arbitraires, etc., après lesquelles se sont acharnés les pseudo-défenseurs du peuple, même si elles étaient réalisées, ne constitueraient qu'une imperceptible goutte dans l'océan des misères du peuple russe. Non seulement ces hommes qui visent le bien-être commun apportent des changements sans portée, laissent une centaine de millions d'individus dans l'esclavage, dû à l'accaparement du sol par la minorité, mais encore nombre parmi eux, et des plus avancés, voudraient que les souffrances du peuple, par leur continuelle aggravation, par le sacrifice de millions de victimes, le contraignent à

changer sa vie habituelle et heureuse des champs, en faveur de l'existence dans les usines perfectionnées qu'ils ont fondées pour lui.

Le peuple russe, — grâce à sa vie agricole, son attachement à cette forme de vie, la tendance chrétienne de son esprit, grâce à cette circonstance que presque seul, parmi toutes les nations européennes, il continue à être et désire rester un peuple agricole, — est placé pour ainsi dire providentiellement par ses conditions historiques dans la situation qui lui permet la solution de ce qu'on appelle la question ouvrière, et le met ainsi â la tête du véritable mouvement progressif de l'humanité. Pourtant, c'est lui qui est convié par ses représentants et ses conducteurs les plus autorisés à suivre le sillage des nations décadentes et désorientées de l'Europe et de l'Amérique, à se dépraver au plus vite à

son tour et à abandonner sa mission pour imiter le reste des Européens.

La pauvreté d'idées est véritablement étonnante de ces gens qui ne pensent pas par eux-mêmes et se contentent de répéter servilement ce que leur servent leurs modèles européens; mais plus étonnante encore est la dureté de leur cœur et leur cruauté.

« Malheur à vous, scribes et Pharisiens, hypocrites! Car vous êtes comme de blancs sépulcres, dont l'extérieur apparaît superbe, mais dont l'intérieur est plein d'ossements humains et de pourriture !

« De même pour vous, extérieurement vous semblez être justes parmi les hommes, et au dedans vous n'êtes qu'hypocrisie et iniquité » (Mathieu, xxm, 27, 28).

Il fut un temps où l'on invoqua le nom de Dieu et la vraie croyance en lui pour tuer des hommes, les torturer, les exécuter, les assassiner, par centaines de mille. Aujourd'hui, nous considérons de la hauteur de notre superbe les hommes qui firent ces choses.

Mais nous avons tort. Parmi nous il en est beaucoup comme ces hommes. La différence consiste simplement en ce que ceux du temps passé commirent leurs crimes au nom de Dieu et pour sa cause, tandis qu'aujourd'hui, ceux qui parmi nous commettent le même mal, le font au »om du « peuple » et pour le plus grand bien de sa cause. Et de même que parmi les anciens il y en avait qui eurent la folie de croire fermement qu'ils détenaient la vérité, tandis que d'autres ne cherchèrent hypocritement qu'à faire leurs affaires sous le prétexte de servir Dieu, et de même aussi qu'il y avait une foule qui,

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sans réflexion, suivait le plus adroit et le plus hardi, de même de nos jours, ceux qui font le mal sous prétexte de servir le peuple comptent parmi eux les fous convaincus de posséder seuls la vérité, les hypocrites, tandis que la foule leur emboîte le pas. Jadis, ceux qui se proclamaient eux-mêmes les serviteurs de Dieu firent beaucoup de mal en enseignant ce qu'ils appelaient la théologie ; aujourd'hui, si les serviteurs du peuple, en enseignant ce qu'ils appellent leur science, ont fait moins de mal, c'est tout simplement parce qu'ils n'en ont pas encore eu le temps; mais ils ont déjà sur la conscience des fleuves de sang, et la monstrueuse animosité qui divise les hommes.

Et les marques de l'œuvre des uns et des autres sont les mêmes.

La première est la mauvaise vie de la majorité de ces serviteurs tant de Dieu

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que du peuple. (Le titre dont ils se parent de serviteurs de Dieu ou du peuple, les dispense, croient-ils, du devoir de se bien conduire.)

La seconde est l'absence totale d'intérêt, d'attention ou d'amour pour l'objet de leurs soins. Dieu, pour des serviteurs de cette espèce, n'a été ett n'est qu'un étendard; car en réalité ils n'ont rien de commun avec lui, ne Faiment pas, ne le connaissent pas et ne désirent pas le connaître, lien est de même des serviteurs du peuple : celui-ci n'est qu'un prétexte; car loin de l'aimer et de communier avec lui, ils ont pour lui des sentiments de mépris, de répugnance et de terreur.

- En troisième lieu, tandis que les uns ne s'occupent que de servir un seul et même Dieu, les autres un seul et même peuple, non seulement ils ne sont pas d'accord entre eux sur la manière de servir

l'un ou l'autre, mais encore déclarent mauvaise et pernicieuse la manière d'agir de tous ceux qui diffèrent d'avis avec eux, et cherchent à arrêter cette action par les moyens violents : bûchers, inquisitions, massacres, jadis; exécutions, emprisonnements, révolutions, meurtres, aujourd'hui.

Enfin, ce qui caractérise les uns et les autres au premier chef, c'est leur complète indifférence, l'ignorance absolue des sentiments de celui qu'ils prétendent servir, de ses désirs, de ses aspirations. Dieu qu'ils ont servi et servent encore avec tant de zèle, a dit expressément et clairement, — dans les écrits reconnus par eux comme révélation divine, — qu'on doit le servir seulement par l'amour de son prochain et en agissant envers les autres comme l'on voudrait être traité soimême. Mais loin de se conformer à ce précepte, ils inventèrent une tout autre

doctrine à laquelle ils attribuaient une origine divine.

Les serviteurs du peuple agissent de même : ils ignorent délibérément les aspirations nettement manifestées par le peuple, pour lui imposer des desiderata imaginés par eux et dont il n'a pas la moindre idée.

De tous les changements indispensables à apporter à la vie sociale de l'humanité, il en est un de plus mur et sans lequel le moindre pas vers l'amélioration de notre bien-être ne pourra être l'ait. La nécessité de ce changement est évidente pour quiconque est libre de théories préconçues. Et cette réforme ne doit pas être l'œuvre de la seule Russie, mais celle du monde entier. La dispari-

tion de tous nos maux dépend de cette œuvre.

Heureusement, en Russie, la plus grande partie de notre population, vivant du travail agricole, ne reconnaît pas la propriété privée du sol, mais désire et demande l'abolition de cet antique abus, et ne cesse d'exprimer ce vœu.

Mais personne ne le voit, personne ne veut le voir !

D'où vient cet égarement singulier?

Pourquoi des hommes, bons et intelligents, comme on en rencontre parmi les libéraux, les socialistes et les révolutionnaires, voire parmi les gouvernants, pourquoi, désirant le bonheur du peuple, ne voient-ils pas la seule chose qui lui soit nécessaire, vers quoi il ne cesse d'aspirer et sans laquelle il ne cesse de souffrir? Pourquoi, au lieu de poursuivre la réalisation de buts divers, ne s'efforcent-ils

pas d'accomplir l'œuvre que réclame le

peuple et sans laquelle tout le reste ne saurait, dans aucune mesure, contribuer à son bonheur ? Toute l'activité de ses amis tant gouvernementaux qu'antigouvernementaux, ressemble à celle d'un homme qui essaierait d'aider un cheval tombé dans une fondrière en s'installant dans le chariot pour changer et rechanger de place la charge, croyant ainsi soulager le cheval.

Pourquoi cela?

La réponse est la même que celle à faire toutes les fois qu'on demande pourquoi les hommes de notre temps, qui pourraient vivre heureux et contents, vivent mal et misérablement.

Cela provient de ce que les hommes, tant gouvernants qu'antigouvernementaux, qui sont en train d'organiser le bonheur du peuple, n'ont pas de religion; car sans religion l'homme ne peut pas vivre rationnellement, et encore moins

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peut-il savoir ce qui est bien ou ce qui est mal, ce qui e§t nécessaire ou pas à d'autres hommes. Pour cette seule raison, les gens de notre temps et particulièrement les gens instruits de Russie, — *■ complètement privés de conscience religieuse et s'en faisant ouvertement gloire, — jugent tout de travers la vie et les besoins de ce peuple qu'ils veulent servir, et réclament pour lui tout, sauf ce qui est réellement utile.

Sans religion il est impossible d'aimer véritablement les hommes, et sans les aimer il est impossible de savoir ce qu'ils désirent, encore bien moins ce qui est leur premier besoin. Seuls ceux qui n'ont pas de religion, et par conséquent ne peuvent pas aimer véritablement, sont capables d'imaginer des améliorations insignifiantes au sort du peuple, sans voirie premier mal dont il souffre et dont ils sont eux-mêmes en partie la cause. Il

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n'y a que des gens de cette espèce qui puissent prêcher des théories abstraites plus ou moins habilement établies, et qui -sont supposées donner dans l'avenir le ionheur au peuple, sans voir les souffrances que celui-ci supporte dans le présent, souffrances qui demandent à être soulagées sans retard et pratiquement.

Tel un homme qui, ayant enlevé à un pauvre affamé sa nourriture, lui donnerait des conseils (d'un caractère très incertain d'ailleurs) sur la façon dont il pourra vivre dans l'avenir, et qui ne jugerait pas nécessaire de partager tout de suite avec lui le superflu des aliments dont il l'aurait précisément dépouillé.

Heureusement, de grands progrès ont été accomplis dans l'humanité, non par les parasites qui se nourrissent du sang du peuple, quel que soit le nom dont ils se décorent, — gouvernementaux, révolutionnaires ou libéraux, — mais par des

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hommes religieux, c'est-à-dire sérieux, simples, laborieux, et qui ne vivent pas pour la seule satisfaction de leurs intérêts, de leur vanité ou de leur ambition, non plus que pour atteindre des résultats extérieurs, mais pour le seul accomplissement de leur mission humaine devant Dieu.

Voilà les hommes, voilà les seuls hommes qui, par leur activité silencieuse mais résolue, font avancer l'humanité.

Ceux-là ne chercheront pas à briller aux yeux des autres en inventant telle ou telle amélioration au sort du peuple. (Il cy a un nombre infini de ces changements, mais aucun d'eux n'aura de signification tant que7 le principal n'aura pas été fait.) Ils s'efforceront au contraire de vivre selon la loi de Dieu, selon leur conscience; en s'efforçant de vivre ainsi ils s'apercevront naturellement des transgressions les plus manifestes de cette loi

et chercheront, pour eux-mêmes et pour les autres, d'y mettre obstacle par tous les moyens.

L'autre jour, un docteur de ma connaissance, en attendant le train dans la salle d'attente de 3e classe d'une grande station de chemin de fer, lisait son journal. Un paysan assis près de lui s'informa de ce qu'il y avait de nouveau.

Dans ce journal se trouvait un article sur le congrès « agraire » . Le docteur traduisit en bon russe ce mot bizarre d' « agraire », et quand il entendit qu'il s'agissait de la terre, le paysan lui demanda de lui lire cet article. Le docteur se mit à lire. Survinrent d'autres paysans. Un petit groupe se forma : les moujiks se pressaient les uns contre les autres, quelques-uns s'assirenl parterre; leur visage à tous prit un air d'attention solennelle. Lorsque la lecture fut terminée, l'un de ceux qui étaient le plus en arrière, un

vieillard, poussa un grand soupir et fit le signe de la croix. Bien certainement cet homme n'avait rien compris du tout du jargon dans lequel était écrit cet article, et qui est difficile à comprendre même pour ceux qui savent le parler. Il n'avait rien saisi de ce qui était dit dans le journal, mais il avait compris qu'il s'agissait du grand et ancien crime dont tous ses ancêtres avaient souffert et dont luimême soutfrait ; il avait compris que ceux qui commettent ce « péché » commençaient à en avoir conscience. Et l'ayant compris, son esprit se tournait vers Dieu et il se signait. Or, ce simple geste de cet homme contient plus de sens que tout le verbiage dont sont maintenant remplies les colonnes des journaux. Cet homme comprend, comme d'ailleurs le peuple tout entier, que la mainmise sur le soi par ceux qui ne le cultivent pas est un grand péché, dont ses ancêtres ont

souffert physiquement et ont péri, dont lui et ses proches souffrent de même, tandis que ceux qui ont commis et commettent ce péché souffrent moralement; il comprend que ce péché, comme tout péché, comme le servage dont il se souvient encore, doit inévitablement prendre fin. Il le sait, il le comprend, et c'est pourquoi il ne peut s'empêcher de se tourner vers Dieu en songeant que le moment est proche de la délivrance.

« Les grandes réformes sociales, dit Mazzini, ont toujours été et seront toujours le résultat de grands mouvements religieux. »

C'est aussi le cas pour Je mouvement religieux qui se prépare en Russie, dans tout le peuple russe, tant dans la classe ouvrière sevrée de la terre, que, et surtout, chez les grands, petits et moyens

propriétaires fonciers et chez ces cen-

taines de mille d'hommes qui, sans accaparer directement le sol, jouissent aujourd'hui d'une situation avantageuse, grâce au travail forcé du peuple qui est dépossédé de la terre.

Le mouvement religieux qui se dessine en Russie a pour but de faire cesser la criminelle injustice qui si longtemps a meurtri et divisé les hommes, non seulement en ce pays, mais encore dans le monde entier.

Cette injustice ne peut être redressée, ni par des réformes politiques, ni par des projets socialistes d'avenir, ni par des révolutions dans le présent, et encore bien moins par philantropie ou les mesures gouvernementales ayant pour but d'acheter et de partager ensuite la terre entre les paysans.

De telles mesures palliatives ne font que détourner l'attention du fond même du problème et retarder sa solution.

Il n'est nécessaire ni de consentir à des sacrifices artificiels ni d'inquiéter les gens, — il est seulement nécessaire que tous ceux qui ont commis ce crime ou y ont participé en aient conscience et veuillent s'en libérer.

Il est seulement nécessaire que cette vérité incontestable que le peuple a toujours connue et connaît toujours, — savoir que la terre ne peut pas être la propriété exclusive de quelques-uns, et que l'exclusion du droit à la terre de ceux-là même qui en ont besoin est un péché, — que cette vérité soit admise d'une façon générale par tous les hommes ; il faut que cela devienne une honte, pour ceux qui monopolisent la terre, de la détenir au préjudice de ceux qui les nourrissent ; il faut que toute participation à cette mainmise devienne une honte, une honte encore que de posséder le sol, une honte toujours de profiter du iabeur

d'hommes forcés à travailler parce qu'on les a frustrés de leur droit légitime à la terre.

11 faut qu'il se passe ce qui se passa lors de l'abolition du servage, lorsqu'il fut devenu une honte pour les nobles et les propriétaires de posséder des serfs, .que 1-e Gouvernement eut honte de maintenir ces lois injustes et cruelles, et que les paysans eux-mêmes eurent compris jusqu'à l'évidence qu'une injustice inqualifiable avait été commise à leurs dépens. Il faut qu'il en soit de même pour la propriété de la terre. Et c'est nécessaire non seulement dans l'intérêt d'une seule classe, aussi nombreuse qu'elle puisse être, non seulement pour toutes les classes, non seulement pour les classes et les individus d'un même pays, mais encore pour l'ensemble du genre humain.

« Ce n'est pas par des cris et des

bruyantes manifestations, ce n'est pas par

des plaintes et des dénonciations, ce n'est

pas en formant des partis ou en faisant

des révolutions, que l'on arrive à réaliser

des réformes sociales, écrit Henry George,

c'est en éveillant les esprits et en faisant

progresser les idées. Tant que l'esprit ne

pensera pas juste, il ne pourra y avoir

d'actions justes, et les actes justes suivront les pensées justes.

« La grande œuvre du présent pour tout homme ou pour tout groupement d'hommes voulant améliorer l'état social est une œuvre d'éducation, de propagande d'idées. Tout le reste n'est utile qu'autant qu'il peut servir cette œuvre; et quiconque pense peut la servir, d'abord en mettant de la clarté clans ses propres idées, ensuite en s'effcreant d'éveiller les pensées de ceux avec qui il se trouve en contact1. »

Ceci est absolument vrai. Mais pour servir cette grande cause, il faut quelque chose de plus que la pensée : il faut le sentiment religieux. C'est grâce à ce sentiment qu'au siècle dernier les propriétaires de serfs se sentirent coupables, et, malgré leurs pertes personnelles ou même

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