Le grand-duché de Berg [microform]
l'auteur est envoyé dans le grand-duché de BERG. — PEINTURE DB CE PAYS. — MURAT. — M. AGARD. — LE DUC DE GAETE. — LE DUC DE BASSANO. — REGNAULT.
J'attendais àParis une mission nouvelle. L'Empereur, qui tenait une partie du continent sous ses lois et qui dévorait le reste par la pensée, avait des agents nombreux à expédier sur tous les points. Je m'attend dais à être envoyé en Espagne, où le grand-duc de Berg, Murât, marchait dans une voie qui ne pouvait pas convenir. Quelques mots que j'avais recueillis entretenaient mon espoir et le dirigeaient de ce côté. Dans l'intervalle survinrent dans la Péninsule les événements qui ap^ pelèrent TEmpereur au château de Marac ou à Bayonne. Je devais en
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etel ôlre du voyage ; mais l-Empereur jugM avec b«p de ™».
monta sur le trône d'Espagne et céda celui des De "^-^'^'««^"f^^^^^^^ Ane de Bere Le grand-duché de Berg passa au fils du roi dt Hollanae, r^.ï Snereur portait une affection parliculière. Je reçus de «e 1 ord e de prendre sur-le-champ à Dusseldorf pour y receS le grand-ducW des mains des ministres de l'ancien possesseur Srôur en prendre l'administration. Il m'était recommande de veiller rrque ces Snistres ne commissent de dilapidations «^^^ Pt d'examiner de très-près dans quelle situation Us allaient me re mettr™ affaires. Lorsqu'alors on recevait des ordres, on ne v.vaj iTas tant au'ils n'étaient pas exécutés : e me décidai a pai tu des le Eemain^rme rendis' sur-le-champ chez ^^f^^^^^^ Tjrendre congé. Le prince me reçut avec sa grâce accoutumée, lit oes S pou? 1? succès de cette nouvelle mission dans «q^el^^^ ^,^^ <?ouhaita toute sorte de bonheur, et il ajouta : « Mon cher B , 1 un Tpex^ir arï^nge les couronnes comme il l'entend;vdlale gra^^^^^^^^^^ » de Berg qui passe àNaples; à la bonne heure! je le trouve tort ; en, mai's le 'grand-duc m'envoyait tous les ans deux douzmnes d . jambons de son grand-duché, et je vous préviens que je n entends « nas les perdre : vous vous arrangerez eu conséquence. » - Je pro Lste à son Altes;e que je me trouve très-honoré de rempla« - Boint le grand-duc de Berg et qu'il s'en apercevra a mon exactitude. Socques n'ai manqué d'acquitter la dette aussi »ong^mps que J a administré le grand-duché, et si quelque retard survenait de la part de ceux que j'y employais. Son Altesse faisait écrire par 1 un de ses Se taires Vmon maL-d'hôtel pour l'en f "™der ver^^^^^
Ce n'est pas tout : il fallait aussi que ces i^^^'^'^^'^T^^^ M de port. J'étais obUgé de les réunir à Cologne, d'où o„ lesconfimt
successivement aux courriers de la malle, qui ne devaient en cl^'gej que deux à la fois. Ce petit tripotage occasionnait des «recomptes qu il me fallait réparer, et il ne m'en aurait pas coûte davantage de payer Sport. Le prince ne l'avait pas permis. Il y avait un concordat en re llîalette et lui pour que les courriers apportassent gratis de tous les Î^ints de l'Empire les tributs qu'on payait à sa table, et Monseigneur tenait apparemment à l'accomplissement de ce traite autant qu a la
fourniture des jambons. -i „<> fnt naa
Je visitai dans la même soirée M. de Talleyrand. U il ne lut pas
question le moins du monde de détails de cuisine. Le prmce était
instruit dans le plus grand détail de ce qui s'était passé à Bayonne, e il m'en parut indigné : — « Les victoires, me disait-il, ne suffisent pas » pour effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi de vil, » de la tromperie, de la tricherie. Je ne peux pas dire ce qui en arri- » vera, mais vous verrez que cela ne lui sera pardonné par personne.» Le duc Decrès m'a plus d'une fois assuré que l'Empereur avait reproché en sa présence à M. de Talleyrand de lui avoir conseillé tout ce qui s'était fait à Bayonne, sans que celui-ci eût cherché à s'en défendre. Cela m'a toujours étonné. D'abord il suffit de connaître un peu M. de Talleyrand pour être bien sûr que, si au fond il a été d'avis de déposséder du trône d'Espagne les princes de la maison de Bourbon, il n'a certainement pas indiqué les moyens qu'on a employés. Ensuite, lorsqu'il m'en a parlé, c'était avec une sorte de colère qu'il n'éprouve qu'en présence des événements qui le remuent fortement. Au reste il trouva ma mission fort belle, mais me recommanda de mieux arranger ma conduite que je n'avais fait à Gassel, et de travailler enfin à me rendre indépeiidaiit. Je sentis la portée du reproche, et tout en rendant justice au sentiment qui l'avait dicté, je me promis de continuer de le mériter.
J'arrive 3. Dusseldorf. C'est une jolie ville, placée dans une position pittoresque, à l'embouchure de la Dussel dans le Rhin. Le fleuve baigne ses murs et lui sert de rempart au couchant. Aux autres aspects la campagne arrive de tous côtés dans la ville; les rues sont propres et bien espacées ; les maisons ne manquent pas d'élégance. Il est difficile de rencontrer de localité qui se prête davantage a des embellissements. J'avais trouvé beaucoup d'attrait à m'en occuper. Depuis mon départ, des travaux que je n'avais eu que le temps de commencer ont été terminés, et on s'accorde à dire que c'est aujourd'hui l'une des villes les plus riantes de l'Allemagne. Dusseldorf était alors le chef-lieu du grand-duché de Berg, qui venait d'être formé du duché de Berg proprement dit, cédé par la Bavière, du comté de la Marck et du pays de Munster, détachés de la Prusse par le traité de Tilsitt, du duché de Nassau-Siegen échangé avec la maison de Nassau.
La population était d'un million d'individus, composant deux cent mille ménages et distribués sur une étendue de huit cent quarante-six lieues. Je vis que cette population n'était pas mal appliquée lorsque j'eus vérifié dans quelle proportion étaient les oisifs et les travailleurs, les cultivateurs avec les ouvriers, les grandes classes d'ou\Tiers entre elles et tous avec les fonctionnaires. Je trouvai l'industrie parvenue dans certaines parties à un degré de perfection et d'activité que je n'aurais jamais deviné. L'agriculture n'avait pas marché du même pas. Le pays contenait une assez forte quantité de landes, de bruyères et de marais, et je vis que c'était là ce qu'il me faudrait attaquer.
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Les mœurs avaient en général le caractère de douceur et de laboriosité qui est commun à tous les Allemands; puis chaque canton offrait une nuance à part qu'il avait reçue de la diflerence des religions et des gouvernements sous lesquels il avait vécu, et même de sa position topograpliique. Le pays de Munster^ par exemple, trahissait une ancienne domination ecclésiastique qui avait la première occupé la place, et à laquelle la féodalité avait ensuite fourni ses fers et son ciment. Cette ville^ comme son nom l'indique assez, a commencé dans le onzième siècle par un monastère; aussi contenait-elle dans son enceinte un grand nombre de communautés d'hommes et de femmes, et Tévèque en était le souverain. Lorsque la population est venue s'agglomérer autour du monastère, elle a reçu les lois féodales dans toute la pureté de l'époque, et ces lois étaient encore debout lorsque la France a pris possession du pays en vertu du traité de Tilsitt. La ville de Munster ne comptait dans son sein qu'un nombre fort borné de marchands qui lui fournissaient les premiers objets de consommation. Le reste était occupé par de spacieux hôtels où les seigneurs des environs passaient une partie de l'année. Leur luxe rappelait celui du dix-septième siècle en France; car ce siècle avait entraîné toute rAllemagne dans son imitation, et on en retrouve encore les traces dans les contrées un peu reculées de ce vaste pays. A Munster, les hôtels sont en général plus étendus que commodes; les domestiques y sont nombreux, la vieille étiquette sévèrement gardée, les meubles et le service de table d'une lourde richesse. J'avais remarqué sous les remises une sorte de cheval de bois ou i)lutùt de chevalet, sur lequel il devait être pénible de garder l'équilibre, et je demandais à quelle sorte de jeu cet instrument pouvait servir. On me répondit que ce n'était point à un jeu qu'il était destiné, mais à punir un domestique de quelques heures de monture [»our les manquements dont il s'était rendu coupable dans son service, sans préjudice de peines plus graves au bes in; mais celle-là était la plus commune, et les maîtres l'infligeaient coi:.;ne ils en inlligeaient d'autres, sans qu'il soit jamais venu à un condamiîé la moindre idée de réclamation ou d'appel. Il y avait encore loin, à cette époque, de l'un des bords du Rhin à l'autre. Ces seigneurs, «[li exerçaient sur leurs domestiques comme sur leurs colons ou leurs serfs une sorte de souveraineté, se conduisaient au reste avec eux en pères de famille. Ils accouraient quand il y avait un malheur à réparer; ils les soignaient dans leurs maladies, donnaient des asiles à leur vieillesse ; le nombn^ des enf.nits était un sujet d'orgueil pour la famille des colons et de joie pour le propriétaire. Toutes ces bonnes choses étaient si bien passées dans les mœurs qu'elles se produisaient sans qu'on s'en aperçut. Souvent, en présence de pareils faits, j'ai remonté au principe dont ils décou-
laient, et j'ai cessé de m'étonner que la féodalité eût duré si longtemps. Le sort de la population, enchaînée il est vrai à la culture des terres, mais à la charge d'un profit quelconque pour prix de son travail, se trouvait au reste défendu contre les deux écueils de la pauvreté , la maladie et la vieiUesse; était-elle donc, je le demande, plus malheureuse que cette nuée d'hommes que nous voyons entassés et enchaînés aussi par le besoin dans les ateliers de l'industrie qui les nourrit ou les immole avec une égale indifférence, et qui, après avoir usé leurs forces à des métiers souvent homicides, leur offre pour toutes perspectives l'hôpital s'ils sont malades, la mendicité s'ils ne peuvent plus travailler? Malheureux qui ne trouvent jamais dans ces aspérités de la vie un protecteur qui les secourt, un ami qui les console. Je ne partage assurément pas le gothique engouement du comte de Boulainvilliers, mais il se peut que ce soit encore une question indécise que celle de savoir si le système industriel est plus favorable à la classe des hommes de peine et de travail, c'est-à-dire à l'infiniment plus grand nombre, que l'était jadis le système féodal. Les gouvernements se précipitent aujourd'hui sur les voies de l'industrie comme la seule voie de salut pour eux; l'éclat que jette la Grande-Bretagne les séduit et les entraîne; mais percez à travers tout cet éclat et tous ces prestiges, qu'y voyez-vous? un petit nombre de très-grands propriétaires, de très-riches capitalistes, d'industriels gigantesques, noyés au milieu d'une population misérable de tout point, et qui finira par se compter. Le pays de Munster, dont je m'occupe, appartient encore au ayslème diilérent.
Les paysans y sont généralement rehgieux, sobres, laborieux, et tous adonnés à la culture des terres qu'ils possèdent à titre de colonat. Le colonat ressemble en quelque chose à l'espèce de servage qui subsistait encore dans certaines parties de la France avant la révolution. Le seigneur, qui apparemment était dans l'origine propriétaire de Tuniversalité d'un territoire, l'avait distribué à des colons, à titre de bail perpétuel, dont les conditions variaient du plus au moins suivant la fertilité du territoire et le nombre des colons entre lesquels la concurrence s'était primitivement étabhe. Dans le plus grand nombre descolonats, le seigneur percevait une partie des produits de toute nature, y compris celui des bestiaux; et à la mort du chef du colonat, il prenait part à l'hérédité pour une portion quelconque; il n'avait pas toutefois le droit de retenir en glèbe un colon qui la voulait quitter ; mais celui-ci perdait tous ses droits au colonat, qui, devenu libre, était dévolu au seigneur. Les conditions de détail pour le partage entre les enfants, pour les secours en cas d'incendie, ou autres espèces de pertes, pour le sort des femmes restées veuves et des vieillards, étaient prévues avec sagesse et humanité.
Cette sorte d'établissement entretenait le travail et procurait en même temps aux travailleurs une profonde sécurité, et de là l'esprit de paix qui règne entre eux. — Ces hommes uniquement occupés du travail des champs, sans cesse placés sous la voûte du ciel, en attendent la rosée qui doit féconder leurs travaux, et ils sont fort religieux. Nos Livres Saints leur fournissent tout ce qu'il leur faut de lumières, de consolation, d'espérance, et ils ne cherchent pas ailleurs. On a souvent dit qu'ils couchaient sous le même toit et sans séparation avec leurs bestiaux, et cela est vrai jusqu'à un certain point; mais cette vieille habitude germanique n'est pas aussi répugnante que le suppose notre déhcatesse. La distribution du rez-de-chaussée d'une ferme en Westphalie est plus commode et souvent plus propre que l'espèce d'étable où la plupart des fermiers de France sont parqués séparément de leurs troupeaux. La ferme de Westphalie reproduit la tente des patriarches, car, en ces premiers jours du monde, les hommes, apparemment par souvenir de la félicité d'Eden, vivaient familiers avec les animaux, qui avaient conservé quelque chose de leur douceur d'origine. Voltaire a versé à pleines mains la moquerie sur cette pauvre Westphahe, ses châteaux, ses habitants, et il n'est point de Français qui, en y mettant le pied, ne se souvienne de M. Thunder ten tronckh. J'étais tout disposé à rire de ses semblables; l'embarras était d'en trouver. J'ai rencontré dans la noblesse de cette contrée des hommes qui ne manquaient ni d'instruction ni de dignité, et presque tous signalés par une inépuisable charité. Dans les habitants des campagnes j'ai vu des hommes doux, hospitahers, des femmes chastes, laborieuses, et des enfants soumis. Là, certainement, suivant la belle expression de Tacite , corrimpere et corrumpi non sœculum vocatiir. Quand j'ai visité ce vieux pays, mon Germania à la main, j'ai reconnu la vérité des traits du grand peintre, et je ne crois plus que ses tableaux soient d'imagination.
Le comté de La Mark présentait dans le voisinage un tableau tout diflérent. Cette petite province avait été détachée de la monarchie prussienne par le traité de Tilsitt. Le sol en est généralement montueux, et la partie qui est en plaine est peu fertile ; mais le comté de La Mark conservait des traces vivantes de la longue et attentive administration du grand Frédéric, et je ne crois pas qu'il soit possible de faire mieux que ce que j'y ai trouvé : pas un cours d'eau qui n'eût été approfité, une communication utile qui n'eût été ouverte, un rapport de commerce présentant quelque avantage qui n'eût été établi. Aussi ce pays était-il couvert de fabriques fort actives où se pratiquaient de longue main des procédés ingénieux encore inconnus en France. Frédéric avait préposé à la tutehe de l'industrie du comté de La Mark M. Eversmann, l'un des hommes les plus capables que j'aie
jamais rencontrés. Il faisait pendant la vie du grand Frédéric, tous les ans, le voyage de Sans-Souci. Le roi avait promptement reconnu tout ce qu'il valait et aimait à Icntendre sur les matières d'économie politique; mais fidèle à son système de ne pas déranger un homme d'un poste où il faisait bien, pour le placer dans un autre où on croyait qu'il serait mieux, Frédéric renvoyait toujours M. Eversmann à son comté de La Mark. Ce pays, je le répète, était alors le plus avancé du grand-duché et peut-être de l'Allemagne; mais les habitants n'étaient pas des habitants du grand-duché de Berg, ni même des Allemands; ils étaient des Prussiens; et on trouve, si on y regarde de près, que grande est la dillérence de ces derniers avec les autres : les Prussiens ont de commun avec les Ahemands le langage, le courage, le penchant à l'illuminisme; mais ils sont devenus à l'école de ^Frédéric déliés, hardis et surtout irréligieux; le maître leur a appris qu'en affaires le succès était tout et les moyens indifférents. Les gloires d'un bon règne, le retentissement du nom de Frédéric qui fut l'homme de guerre du dix-huitième siècle et l'un de ses plus beaux esprits quand Fesprit était aussi une puissance, avaient donné aux Prussiens une idée exagérée d'eux-mêmes, et aussi un amour de la patrie poussé jusqu'à l'idolâtrie. Ils le conservaient quand j'ai été administrer leurs provinces, c'est-à-dire au moment où la Prusse avait été réduite en lambeaux que Napoléon découpait ou distribuait adroite et à gauche; et cependant, lorsqu'alors je pris possession du comté de La Mark, je m'aperçus que tout n'était pas fini avec des hommes qui ne s'avouaient pas vaincus et qui rêvaient la vengeance lorsque l'ennemi les tenait sous ses pieds, prêt à leur porter le dernier coup.
Le pays de Nassau-Siegen composait la troisième partie du grandduché. Ce pays est l'antique patrimoine de la maison de Nassau, fertile en guerriers et en hommes d'Etat de premier rang, qui à ce titre a joué longtemps un grand rôle dans l'empire , et ensuite présidé avec sagesse aux destinées de la Hollande. Ce petit pays est l'un des plus pittoresques de l'Allemagne. Les habitants en sont laborieux, instruits, plus vifs qu'au climat n'appartient, et disposés à toik ce qu'on peut leur demander de bien. Lorsque j'ai été visiter ce pays pour la première fois, j'ai demandé qu'on me conduisît au vieux chêne sous lequel Maurice était assis lorsqu'une députation des Gueux de la Hollande vint lui proposer de se mettre à leur tête et de les aider à défendre leur liberté. Ce respect d'une tradition chère à la contrée me réussit. Je fus accompagné dans mon pèlerinage politique par un cortège nombreux. Je trouvai en effet un chêne énorme, tel que je n'en ai jamais vu; un banc bien entretenu, et d'ailleurs assez épais pour avoir résisté au temps, est étabh au pied de l'arbre et l'entoure. G^est la, m'a-t-on dit, la place où Maurice avait Thabitude de venir se re-
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LE GRAND-DUCHE DE RERG.
poser et où il reçut en effet la première députation des Hollandais, Quelques doutes me venaient bien à l'esprit^ non pas sur le fait en lui-même, mais sur l'identité du chêne et du banc. Je m'étonnais qu'ils eussent résisté si longtemps. Mais des hommes d'un extérieur respectable l'attestaient de si bonne foi, ils ajoutaient tant d'autres histoires plus ou moins merveilleuses, mais toutes honorables pour les princes de la maison de Nassau, que je pensai que ce que je pouvais faire de mieux était de tout croire en bloc. Que gagne-t-on à attaquer par le raisonnement ces vieux contes qui se répètent avec tant de bonne foi et s'entendent avec tant de plaisir dans la contrée ? Tous ils célèbrent de beaux actes de vertu ou des merveilles nées de la religion; ils les célèbrent dans les lieux mêmes qu'on croit en avoir été les témoins; et de là un charme supérieur à toutes les recherches de l'art, et peut-être à la vérité. Je ne sais rien qui m'ait fait verser plus de larmes dans mon enfance que le cantuiue de Geneviève de Brabant, et encore aujourd'hui je ne l'entendrais pas sans émotion.
Puisque je me jette dans un épisode, tout en donnant le détail des pays dont se composait le grand- duché de Berg, je veux raconter quelle singulière forme de négociation fut employée pour obtenir du prince Guillaume la cession de son duché de Nassau-Siegen. Cette contrée était indispensable à l'arrondissement du nouvel Etat que l'Empereur avait résolu de former sous le titre de grand-duché de Berg; et d'ailleurs elle ne pouvait pas rester, ce qu'on appelle en l'air, entre la France qui possédait alors la rive gauche du Rhin, et les Etats qui venaient de s'organiser sur la rive droite. L'Empereur prit le parti de traiter avec le prince Guillaume de l'échange de sa principauté contre une contrée aussi étendue et plus productive dans l'intérieur de l'Allemagne.
M. de Talleyrand était ministre des affaires étrangères. Le prince se trouvait alors à Paris, où il avait eu quel([ues relations avec le général Beurnonville; M. de Talleyrand jeta les yeux sur celui-ci pour traiter de réchange; il connaissait au général un extérieur fanfaron et je ne sais quoi d'incisif qu'il croyait propre à triompher de l'entêtement du prince Guillaume qui était passé en proverbe. Le projet d'échange avait été rédigé à l'avance; le ministre, en le remettant au général Beurnonville, lui recommanda d'employer tout ce qu'il possédait de dextérité à obtenir l'assentiment du prince, mais de ne rien précipiter, de s'y prendre avec beaucoup de douceur et de mesure. «C'est, ajoutait le ministre, une cruelle extrémité pour le chef D de la maison de Nassau que d'abandonner un Etat héréditaire où » s'attachent tant de souvenirs glorieux. Sa susceptibilité peut être j) extrême sans être exagérée; il faut la ménager, et, je le répète, » mettre le temps de notre côté.» —Beurnonville d'applaudir et d'ap-
plaudir encore aux délicates prévisions du ministre; il se charge des papiers qui contiennent sa mission. Le lendemain matin M. de Talleyrand trouve le général cà son lever. «Eh bien! avez-vous déjà vu le » prince Guillaume? Vous venez sans doute me dire que vous en avez » été fraîchement accueilli? 11 fallait nous y attendre; mais le début » n'est pas grand'chose en une telle affaire; de la patience, et nous » réussirons. » — « Pas de cela, répond Beurnonville : tout est ter- » miné : voilà les doubles du traité signés par le prince. — ( M. de Talleyrand): « Mais par quel miracle, et comment vous y êtes-vous » donc pris? — (Le général.) Ma foi, j'ai bien repassé dans mon esprit » les recommandations que vous me fîtes hier. En vous quittant » j'allai tout droit chez le prince, que je rencontrai seul. L'occasion » était à souhait pour lui ])arler d'affaires: Prince, lui dis-je, vous » savez ou vous ne savez pas que l'Empereur a besoin de votre duché » de Siegen. Il vous offre en échange une principauté dans Tintérieur » de l'Allemagne, plus forte en population et plus riche en produit; » voilà le traité tout dressé. Je sais bien que vous avez de bonnes rai- » sons pour refuser cet arrangement; mais, sacredié ! vous n'êtes pas » le plus fort: ainsi, croyez-moi, faites beau c. — Et le prince a » fait beau c? reprit froidement M. de Talleyrand. — Oui, sans » barijuifjner, dit Beurnonville, et, ma foi, je ne croyais i)as en finir » sitôt. »
A quelque temps de là, ce négociateur caporal se fit peindre en pied avec l'attirail alors indispensable : costume complet de général, la main gauclie soutenue par un grand sabre, et dans le lointain un hussard tenant deux chevaux en laisse. Jusque-là, rien dans ce portrait qui ne se trouvât dans celui de tout autre général, c'était la peinture de l'époque; mais pour signaler en même temps le négociateur, le peintre avait mis dans la main droite de son personnage un rouleau de papiers déployé aux trois quarts et portant écrit en tête le mot traitr. Le surplus de la page restait (ni blanc. Beurnonville présentait ce rouleau d'un ton capable et menaçant; il semblait, pour qui connaissait les détails, répéter les mots sacramentaux de sa négociation avec le prince Guillaume. — « B***, me disait un jour M. de Tal- » leyrand, avez-vous vu le portrait de Beurnonville, par Robert » Lefebvre? — Oui, je l'ai trouvé ressemblant et assez bien peint. — » Il ne s'agit pas de cela; mais il laisse quelque chose à désirer : pour- » quoi n'avoir pas écrit sur la page blanche que le général tient à la » main: Prince, faites beau c? Alors tout y était; le caractère de la » tête, le mouvement des lèvres du personnage s'exphquaient, et le » portrait devenait historique. Vous êtes lié avec Beurnonville, dites- » lui donc de ne pas laisser l'œuvre imparfaite; il nous le doit, et il se » le doit à lui-même.»
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J'ai fait une excursion assez longue hors du grand-duché de Berg, et quoique ce soit une notable portion de cet Etat qui m'en ait fourni Toccasion, je n'en suis pas plus excusable. Je rentre dans mon sujet. Déjà j'ai rapidement passé sur révéché de Munster, le comté de La Mark et le pays de Nassau; je termine par la partie qui aurait dû m'occuper la première, puisqu'elle est la plus considérable et donne son nom aux autres : par le duché de Berg proprement dit.
Cette province fut longtemps Tapanage de la maison Palatine, et passa ensuite à celle de Bavière; la ville de Dusseldorf en est la capitale. Cette ville, très-heureusement située sur le Rhin, est bien bâtie, et se ressent, soit dans ses bâtiments, soit dans les mœurs des habitants, d'avoir été le siège d'une cour polie, amie des arts. Une Médicis avait épousé le prince Palatin, à qui Louis XIV fit payer si cher le malheur de se trouver sur son chemin. Elle se fit suivre jusqu'au fond de l'Allemagne par les beaux-arts, anciens et nobles commensaux de safamille. Dusseldorf y gagna une galerie de tableaux, l'une des plus belles de l'Europe, des places publiques, quelques monuments passableè; et non loin de la ville on vit s'élever à Bensberg un château dans le goût italien, et tel qu'il n'y a pas de contrée en Europe qui ne pût en être fière. Les princes qui succédèrent à Charles- Louis tinrent à gloire de soutenir le mouvement qu'il avait imprimé. Les habitants du duché de Berg contractèrent sous un tel gouvernement des mœurs douces et façonnées à la politesse, tournées vers le goût des emplois plutôt que vers des destinations indépendantes; mais ceci n'est vrai que de Dusseldorf et de son rayon. Si, en remontant au levant , on parvient aux vallées de Barmen, d'Elberfeld, et même si on cùtoie les cantons de Uoustorf, de Romscheit ou de Solingen, on se trouve au milieu d'un triomphe de l'industrie humaine que vainement on demanderait à un autre pays de l'Europe, l'Angleterre comprise.
Peu d'Etats du second ou du troisième ordre offraient autant d'avantages que le grand-duché dans la main d'un prince ami de la France : belle position sur le Rhin, population bien partagée entre l'agriculture et l'industrie ; la première sollicitant quelques encouragements, mais faciles à lui procurer ; la seconde, parvenue à un point où il n'y avait plus qu'à laisser faire et admirer. Chez les habitants, de l'instruction, une douceur naturelle, le goût du perfectionnement, et ne demandant aux Français pour les aimer que d'en être traités avec quelque justice. Assurément une principauté composée de la sorte pouvait satisfaire une ambition élevée ; mais elle était loin de suffire à celle du général Murât, et sa femme en était presque humiliée. On avait accepté en attendant mieux.
Le maréchal Murât avait fait à Dusseldorf deux voyages, durant lesquels il avait déployé jusqu'au ridicule l'élégance qui lui était ualu-
t ti'ïi
relie. Les habitants en avaient été éblouis, mais intérieurement flattés. La représentation du nouveau grand-duc dépassait de fort loin en magnificence celle des anciens souverains, et Dusseldorf crut avoir gagné au change. D'ailleurs il faut rendre au maréchal Murât cette justice, qu'une fois reposé de ses pantomimes princières ou chevaleresques, il se montrait homme intelligent et bien intentionné. Sa gloire militaire lui servait de piédestal. Lorsque, dans la campagne de Prusse, les bulletins parlaient sans cesse du grand-duc de Berg et de ses prouesses, ses nouveaux sujets en étaient tout fiers; on lisait les journaux sur les places pubhques, et on tremblait sérieusement pour les jours du prince intrépide. Oh! comme il en aurait peu coûté pour s'attacher les Allemands, qui ne résistent pas au prestige de la gloire militaire, aux yeux desquels le serment de fidélité n'est pas un titre vain, et qui ressentaient pour la France je ne sais quel vieux penchant dont nous les avons cruellement corrigés.
Le maréchal Murât n'avait pas été sitôt élevé au rang de prince qu'il lui avait pris la fantaisie de l'être tout comme un autre, avec qui que ce soit et même avec l'Empereur. Le duché de Berg, tel qu'il était composé lorsqu'il l'avait reçu, comprenait la ville de Wesel, ville forte sur le Rhin, et d'une importance majeure pour la défense du fleuve, telle que l'Empereur l'avait alors conçue. L'Empereur demanda que le grand-duché lui cédât cette ville en échange du duché de Nassau et de la principauté de Dissembourg. Le grand-duc hésita longtemps. Une telle place dans ses Etats relevait son importance; puis, et en exagérant le prix de cette acquisition pour la France, il demandait des retours énormes. Je crois que les négociateurs de cette grande affaire avaient grand soin de ne parler à l'Empereur qu'avec beaucoup de discrétion des difficultés où son beau-frère se plaisait. Cependant on ne pouvait lui dissimuler les retards, et l'Empereur ennuyé prononça son dernier mot. Le maréchal Murât se montra furieux , et dit hautement qu'il ne lui restait plus qu'un parti à prendre, celui de se jeter avec son armée dans la ville de Wesel et de s'y défendre. On verrait si l'Empereur avait le front d'en venir faire le siège aux yeux de l'Europe ; et quant à lui, il saurait le soutenir jusqu'à la dernière extrémité. Ces paroles s'en allèrent en fumée comme elles étaient venues, et on en finit par un beau traité d'échange dont le double est resté dans mes papiers , d'abord par la difficulté de savoir à qui en faire la restitution, et ensuite parce que pour la richesse des caractères, de la reliure et des accessoires, il est un monument curieux de l'époque. Cette petite guerre assez ridicule de la part du grand-duc a pu contribuer pour quelque chose à sa déconvenue dans l'affaire de ce pays.
Lorsqu'en 1808 le grand-duc de Berg commandait à Madrid, il avait
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certainement l'espoir de la couronne d'Espagne. îl se persuadait même qu'il en avait reçu la promesse de l'Empereur. C'était pour hâter le dénoùment qu'il avait attisé au sein de la capitale une fermentation qu'il avait ensuite réprimée, mais avec des accessoires si étranges qu'il faut bien chercher à sa conduite quelque motif diflerent de ceux qu'il a mis en avant. Il n'est pas probable que TEmpereur ait positivement promis la couronne d'Espagne au maréchal Murât; il lui aura donné quelques paroles équivoques d'encouragement que ce dernier aura expliquées à sa manière et sous le charme de son ambition. Sa femme aura contribué à Tégarer, car cette sœur de l'Empereur se tenait pour déplacée partout ailleurs que sur un trône, et, il faut en convenir, la force de son caractère et l'élévation de son esprit semblaient l'y avoir préparée. Le mari et la femme furent déjoués dans leurs vues sur FEspagne. Il se peut aussi que la petite guerre soutenue par le général pour la place de Wesel ait fait que l'Empereur soit revenu de l'idée de lui confier un morceau de ^importance de PEspagne et des Indes. Il fallut donc qu'il se résignât au trùne des Deux-Siciles, qui fut reçu d'assez mauvaise grâce : ce qui est h noter pour l'instruction de la postérité.
C'est alors que j'arrivai à Dusseldorf pour prendre possession du grand-duché au nom de l'Empereur. Je le reçus des mains de M. Agard, qui l'administrait pour le compte du dernier souverain. Ce M. Agard est un homme de souci perpétuel, toujours en garde contre les autres et contre lui-même. Au reste, homme instruit, bon littérateur, et cependant capable en affaires. Il avait commencé par quelque mince emploi dans l'instruction publique, et s'était ensuite attaché à la fortune de Murât, son compatriote et son ami d'enfance. Il avait grandi avec elle; et comme on ne prévoit pas jusqu'où l'appétit peut venir en grandissant, il avait poussé l'ambition au point de prétendre à la main d'une cousine germaine du prince, espèce de petite niaise au demeurant, à laquelle il ne manquait que l'esprit, la figure et la santé. Le prince trouva grande d'abord la liberté que prenait l'ex-camarade Agard; il se laissa ensuite attendrir, il finit môme par le doter de la commanderie de Mosbourg, qu'il érigea en sa faveur en comté. Il était fort douteux que le prince eût le droit de faire cette donation à l'époque où il la fit; mais alors on n'y regardait pas de plus près pour donner que pour prendre. Ici, et par une remarquable inconséquence, le prince, en comtifiant M. Agard, lui imposa par-devant notaire la condition de ne jamais se prévaloir à aucun titre, ni même de parler de sa parenté avec lui.
La sévérité avec M. Agard m'avait été recommandée, et je l'employai peut-être avec excès. Son humeur me jetait hors [des gonds. J'étais rebuté par la discrétion, ou, si ron veut, la dissimulation qu'il pous-
sait jusqu'à ne vouloir pas révéler qu'il fut honnête homme. Le grandduc, qui avait rêvé le trône d'Espagne six mois avant qu'il fût donné à un autre , avait vendu des domaines du grand-duché autant qu'il avait pu et plusqu'iln'auraitdû. Il avait anticipé sur leséchéances des revenus et pressuré de son mieux l'orange qui lui échappait de la main. Je relève ces faits; je les explore dans tous leurs détails, et je découvre que M. Agard a largement opéré dans les intérêts de son maître, mais toujours avec fidélité : le droit de vendre une fois reconnu, rien n'était à reprocher h personne.
En examinant quelques parties de la correspondance de M. Agard avec le grand-duc, je vis que le dernier la semait parfois de traits littéraires. J'en témoignai ma surprise à M. Agard, car je ne tenais pas le général Murât pour plus avancé qu'un autre en ce point. M. Agard me détrompa en me communiquant quelques morceaux de l'Enéide traduits en vers par le grand-duc, et en me fournissant des preuves non équivoques de la paternité. J'ai trouvé depuis l'occasion de me convaincre que le général Murât avait fait de bonnes études et qu'il en gardait le souvenir au milieu de sa prodigieuse activité militaire. Il paraît qu'il avait été préparé par sa famille pour la carrière de l'Eglise, et qu'il dut à la révolution d'en parcourir une autre où il a mieux et plus glorieusement déployé les quahtés brillantes que la nature lui a généreusement départies.
Les difficultés entre M. Agard et moi furent renvoyées à l'arbitre suprême, et M. Agard quitta le grand-duché pour aller prendre à Naples la place de ministre des finances. L'Empereur ne trouva pas qu'ici mon zèle eût été tout à fait suivant la science, et porta sur ma conduite un jugement fort vif qu'il chargea son ministre de me transmettre. Ce ministre était heureusement celui des finances, qui adoucit tellement le trait qu'il me fut à peine sensible. Je n'avais pas assez réfléchi qu'en traitant M. Agard avec dureté, je trouverais derrière lui le roi de Naples, ce qui était déjà quelque chose, et derrière, ou plutôt en avant du roi, la reine qui était beaucoup. Le couple couronné entourait l'Empereur et avait trop d'avantage sur moi, qui ne pouvais, du lieu où j'étais, parer les coups ni même les deviner.
Parmi lesobjets en litige entre M. Agard et moi, je trouvai le tableau de la bataille d'Aboukir que le grand-duc avait fait transportera Dusseldorf. Il avait commandé et payé le tableau à Gros; il était donc sa propriété. L'Empereur m'ordonna de lui faire à ce sujet un rapport spécial où je déduirais mes raisons pour retenir ce morceau à Dusseldorf. J'exposai qu'en eff'et j'avais considéré le tableau comme le témoin de l'un des plus beaux faits d'armes de l'armée française en Egypte; qu'à ce titre il avait reçu du public la dénomination de la Bataille d'Aboukir; qu'il avait comme tel été exposé au Louvre, admiré de la France
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et de Pétratiger, et je ne concevais pas qu'un tableau semblable pût appartenir à tout autre qu'à l'Empereur, car il entre comme pièce indispensable dans cette série de monuments qui attesteront à la .postérité ces prodiges militaires à peine croyables pour ceux qui en ont été les témoins. Seulement il peut être trouvé juste d'indemniser le grand-duc de ce que ce tableau lui aura coûté. Ces raisons ne valaient pas grand'chose, et je le sentais; aussi j'ajoutai cependant qu'après avoir de nouveau considéré ce morceau sans me laisser prévenir pas plus par les jugements qu'on en avait portés que sur le titre qu'on lui avait donné, j'avais trouvé que Pœuvre, d'ailleurs des plus estimables sous les rapports de l'art, ne présentait pas à vrai dire la bataille d'Aboukir; tout au plus on y retrouvait un incident de cette journée, arrangé, comme il était fort naturel, au gré de la personne qui avait commandé l'ouvrage. Le général Murât, magnifiquement monté et équipé, occupait le premier plan et absorbait tout l'intérêt par son action dans le groupe du pacha et de son fils. La bataille d'Aboukir est si confusément indiquée dans le second plan, qu'il faut quelque effort pour y découvrir le vainqueur. Dès lors ce tableau n'est point historique; c'est simplement un portrait de famille qui prend sa place comme un autre parmi les meubles du grand-duc. Je n'aurais pas mieux dit si j'avais eu la forte intention d'obtenir que ce tableau fût restitué. Contre l'usage, le rapport me fut renvoyé, ayant en marge l'autographe de la décision ; elle portait : Approuvé la restitution comme portrait de famille, et j'ai su que PEmpereur qualifiait de la sorte ce tableau de Gros lorsque l'occasion se présentait d'en parler. Je fus d'abord rangé, pour ma correspondance avec l'Empereur, dans les attributions de M. le ministre des finances, duc de Gaëte. Je ne pouvais pas mieux tomber. Le duc de Gaëte est l'un des meilleurs entre les hommes qui ont obtenu la confiance de l'Empereur. Avant la révolution il s'était déjà avancé dans la carrière des bureaux, la seule qui fût alors ouverte devant lui. Il était premier commis sous M. de Vergennes, directeur général des contributions, et déployait dès lors les qualités qui ne l'ont jamais abandonné depuis. Doué d'un esprit droit plutôt qu'étendu, exact, laborieux, rangé en tout, dans ses affaires comme dans sa toilette, assidu à l'Opéra, scrupuleux sur les devoirs de société, inébranlable dans ses habitudes, fort révérencieux pour le pouvoir, un peu réluctant contre les nouveautés, il eût offert dans l'ancien régime le parfait modèle de ces premiers commis qui ne naissaient ni ne mouraient, parce que de génération en génération on les trouvait toujours les mêmes. M. Gandin (c'est ainsi qu'alors il s'appelait) avait, sans trop d'encombre, traversé la révolution, ofTrant ce qu'il savait faire à qui en avait besoin; travaillant sous le financier Cambon et le ministre Ramel, pas autrement qu'il n'aurait fait
sous M. de Fleury ou M. de Galonné, une utilité financière et rien de plus. Cependant le crédit de M. Gaudin se relevait insensiblement à mesure que le calme renaissait dans la société, et il était parvenu à ce point que le Directoire lui avait confié l'administration des postes. C'est là que le trouva la révolution de brumaire.
Bonaparte, en arrivant aux alïiiires, était rempH de l'idée que le Directoire n'avait rien entendu aux finances et y avait commis des fautes sans nombre, etil chercha d'abord às'entourerd'hommes qui eussent connu l'ancien système et fussent en état de reproduire ce qui était bon et encore praticable. Le consul Lebrun lui indiqua M. Gaudin, avec lequel il était anciennement lié; il en dit beaucoup de bien, personne n'en dit de mal, et Bonaparte \e nomma ministre des finances. Il se trouva tout juste de mesure à bien servir sous un pareil maître. Apportant au jeu quelques bonnes et vieilles notions, il les produisait sans y mettre de prétention et les abandonnait sans plus de résistance; au reste, introduisant l'ordre partout et curant du soir au matin les étables d'Augias sans s'afficher pour un Hercule; on lui doit le retour de la discipîine dans les administrations financières, un bon établissement des recettes puMiques, de louables efforts pour atteindre le but si haut placé d'une juste répartition des contributions. Le seul reproche qu'on puisse lui adresser en ce point est d'avoir cédé sur le cadastre aux suggestions de son ami Hennet, et occasionné à la France des centaines de millions de dépense pour un travail toujours incomplet, qu'il sera malaise de terminer et qui ne le sera pas sitôt qu'il faudra le reprendre en sous-œuvre pour réparerles brèchesquele temps y aura faites. L'Empereur Pavait créé duc et ne laissait pas échapper une occasion de lui témoigner la haute estime où il était auprès de lui. Le nouveau duc usait de sa faveur et n'en abusait pas; et il le faut noter, car son faible favori aurait induit tout autre en tentation. Au retour des Bourbons ' M. le duc de Gaëte semblait préparé pour ce monde nouveau, ou si Ton veut, ancien. lien avait tout gardé, jusqu'à l'habillement Seul Il avait fait traverser à la révolution le grand habit français, l'aile de pigeon, les longues manchettes et les boucles à la d'Artois. U n'avait pas même composé sur les deux chaînes de montre et les retentissantes breloques. Il aurait pu servir de maître des cérémonies a ceux des hommes de la nouvelle cour, qui apparaissaient avec des oripeaux passés de mode depuis quarante ans. Au reste, les Bourbons eussent retrouvé un serviteur excellent dans le duc de Gaëtemais Pabbé Louis avait pris possession des finances dès la première heure de la Restauration, et il tenait pour ennemi nécessaire quiconque aurait pu Im disputer ce poste ou le remplir à son défaut. Il n'épargnait pas les reproches à ce pauvre duc de Gaëte, ni à M. Mollien. il était passe en chose mcontestée dans la coterie de l'abbé que ni l'un
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ni l'autre n'entendaient rien aux finances, qu'ils n'étaient que de pauses instruments dans la main du maî're, et que leur génie eta. ta Sinte Hélène. Ce jugement n'était que de l'insolence, et cep ndan flTsuffl pour tenir à l'écart deux hommes qu'on aurait utilement
'"îtî'autant que personne juger de ce qu'il y avait d'obligeant et ^P délicat dans la correspondance du duc de Gaete. 11 portait a 1 Em- Î reu Te travau que je lui adressais et y donnait son avis. Toutes les fornùe la décision était conforme, il n'éprouvait aucun embarras; mai^ "il arrivait que l'Empereur eut embrassé une opinion autre que rmicnn ou blamàt une mesure que j'avais prise, le ministre, qu. le" pas se dispenser de m'en prévenir, y mettait tous les égards âui étaient en son pouvoir et choisissait les termes les plus propres a me consoler ou me rassurer. Par exemple, l'Empereur avait blâme mon excès de sévérité avec M. Agard, et sa lettre qm m'est tombée dans les mains depuis la Restauration, portait : « Faites savoir au rcom^^e B" que je ne veux pas de réaction, ei que je desapprouve sa „ conduite. Il devait rendre compte et attendre des ordre.. » - \ o.ci auelle a été la traduction : - « L'Empereur me fait connaître, mon- Sr le comte, qu'il eût éte plus conforme à ses intentions qu après « avoir examiné les tableaux fournis par M. Agard et avoir donne » votre avis, vous eussiez pris les ordivs de S. M. Au surplus, M. .\gard D est à Paris, et je terminerai aisément avec lui les points restes en « difficulté et que vous avez parfaitement éclaircis. Vous n'aurez donc » plus à vous occuper de ce qui tient à la précédente administration.» -Il semblait qu'en me donnant M. le duc de Gaëte pour correspondant au début de mon administration du grand-duché, et M. Rœderer à la fin, l'Empereur eût voulu me faire sentir la douceur et 1 amertume de deux extrêmes opposés.
C'était alors une position en Europe que d'être Français, et c en était une grande que de représenter l'Empereur quelque part; a cela près que i>, n'aurais pas impunément abusé, j'étais en Allemagne ce qu avaient été autrefois lesproconsulsdeRome. Même respect, même obéissance de la part des peuptes, môme obséquiosité de la part des nobles, même désir de plaire et de capter ma faveur. Nous étions a ce te époque sous le charme de la paix de Tilsitt, '''"^'n^jb-^te de Empereur n'avait encore reçu aucune atteinte ; je sortais de Paris, ou j avais passé ma vie à sa cour, c'est-à-dire au sein des m.morables t avaux et des prestiges de son règne. Dans ses conseils j'avais admire de près ce Kénie qui dominait la pensée humaine; je croyais qu il était ne pour enchaîner la fortune, et je trouvais tout simple que les peuples fussent prosternés à ses pieds; c'était désormais à mes yeux la marche nouvelle du monde. Le pays qui m'était tombé en partage réchauffait
cette disposition; l'Allemagne, où le merveilleux occupe toujours une grande place, a mis beaucoup de temps à se débarrasser de son admiration pour l'Empereur ; elle était alors complète pour le héros qui n'avait eu besoin que de souffler pour la faire disparaître sur cette monarchie prussienne que n'avaient su défendre ni les armées ni les souvenirs du grand Frédéric, réunis aux légions longtemps 'invincibles du successeur de Pierre-le-Grand.
Je me présentais dans le grand-duché sous l'empire de ces idées- Tien ne m'étounait dans les égards et même dans les respects dont j'étais l'objet; toutefois je ne m'endormais pas dansées flatteuses déceptions je travaillais du soir au matin avec une ardeur singulière, j'en étonnais tes naturels du pays, qui ne savaient pas que l'Empereur exerçait sur ses serviteurs, et si éloignés qu'ils fussent de lui, le miracle de la présence réelle. Je croyais le voir devant moi lorsque je travaillais enferme dans mon cabinet, et cette préoccupation assidue qui m'a quelquefois inspiré des idées au-dessus de ma sphère, m'a plus souvent préservé des fautes qui naissent de la négligence ou de la lé gèreté. Un ancien a dit qu'il y avait grandement à gagner dans la conduite de la vie à se tenir par la pensée en présence d'un homme supérieur, et je suis tenté de croire que l'Empereur n'a été généralement SI bien servi que parce que, soit par les précautions qu'il v prenait, soit par l'influence de ce nom qui se répétait tous les jours et partout, chacun de ses serviteurs le voyait sans cesse à ses côtés
J'avais une confiance toute de bonne foi dans l'importance et dans la stabilité de ma position ; mais mon caractère me préservait des écarts qui auraient pu prévenir les esprits contre moi. J'ai de l'amourpropre, car tous les hommes en ont, mais il n'a rien d'excessif- je sms plutôt enclin à m'exagérer le mérite des autres qu'à le dépréc'ier J'aime et je recherche ce qui est beau, ce qui est bon, et au fond dii cœur je faisais beaucoup de cas des habitants du grand-duché- mais la, comme a Gassel, j'avais dans masociété le tort de traiter légèrement ce qui est grave chez les Allemands, de voir tout avec des yeux français, et surtout de lâcher la bride à mon penchant vers la plaisanterie • c est ce dernier défaut qui m'était le moins pardonné : j'aurais réussi plus vite et plus complaisamment si j'avais su y résister.
Pendant les six premiers mois de mon administration les affaires marchaient avec facilité ; je suivais les errements de l'ancien gouvernement; je n'avais touché ni aux personnes, ni aux choses; les habitants s'en trouvaient bien, et les afl-aires de l'Empereur n'en allaient pas plus mal. J'aurais voulu continuer pendant quelque temps sur le même pied et n'introduire des changements que successivement et avec mesure; j'aurais voulu surtout conserver des anciennes institutions ce qui flattait les habitants sans nuire à l'ordre e", à, l'expé-
KEVVE COT«iTEMPORAlNE.
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'"rmSais .rop Ucuroux d'avoir «c mgc soa. «Ue douce sur-
je m tbuiiiaiî) i longtemps. Je ne tus pas
veillance; J^ demandais a Dieu d y rester ^^^^^^ i
PT^qncé et ie fus informe, dans les premiers jom^ .^ Vpm.
exauce, ei jt m ministre secrétaire dLtat de lEm-
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décl Puisque je rcrda.s M- '«J"» *" f f J J^„ ™ l^„J ,„„s avions
r. ." u. VàSurTes séances pour >c "".«-; «jn^^sï^S
i. tus p'oli.i,u.me„. abîmé *» »X™«.Ï «o ° « ^^^^^^
fnt fnrilp de la traverser aM. Maret, qui ne s tidiLLin.ui^ ine nar son Mev talent pour prêter aux orateurs des assemblées ?S qu'Us Snt oublié de mettre dans leurs discours. Il était ce; Ïn" dans l'ordre que celui qui avait tant fespnl au servi d auïes voulût en faire usage pour son compte. Lorsque M. Maretj présenta pour les emplois publics, il trouva pour 1 Y ''^•J^'' '^ ^^'^^ w nr .mis aue lui avait faits le Moniteur; au reste, M. Maret a le cœur exceUenT 1 est donc disposé par sanature à tout ce qui est bien. Son Sur S ultivt et s'il n'eût pas été enlevé aux lettres par les afilel Tl eu éîun littérateur estimable, sinon du premier ordre son talntcpital consiste dans une singulière facilité a reproduire SSes d'aumu, et il l'a tellement exercé dans la ^^^^^^^J-.^;- «iuur et dans quelques ouvrages du même genre, que son espul s y ÏÏ comme absorbé L'abbé Sievès lui procura, dans l'origine, la place de seSre du consulat. Au début il déplaisait au premier consul
p édsSnt par les qualités qui depuis le ^^^.0^^;^^^^^;^,^ obséquiosité, son e-P-sse-nt ;a prope^ 0^^^^^^^^^
^^'i^Z^''^^:^^^^^ ^« la manier sans partage ii sS^éconcilié avec le secrétaire du consulat. Le despotisme Sûr— la faveur de l'autre, c-i-f "t dans a ™ P^ portion; le duc de Bassauo avait fini par s'absorber dan. 1 Lmpereui .
c'était pour celui-ci un sens de plus par lequel il manifestait au commun des hommes ses volontés promptes comme l'éclair. Les termes, en effet, manquent pour exprimer juste avec quelle assiduité, quelle faculté, quelle promptitude les ordres de TEmpereur, communiquésau secrétaire d'État par des mots qui partaient aussi vite que des signes, prenaient de la couleur, un sens, une rédaction, et couraient régir tous les points de ce vaste empire; jamais de délai, de remontrance, d'observation, et cette entière abnégation ne coûtait rien au duc de Bassano. Dès longtemps terrassé sans retour parle génie de l'Empereur, il croyait à son infaillibilité. Ceci explique les reproches qui lui furent adressés lorsque les temps di^vinrent néfastes : on Taccusa d'avoir toujours détourné l'Empereur de traiter avec la coalition, de s'être opposé au congrès de Prague, d'avoir neutralisé celui de Ghàtillon; mais, en dépit de toutes ses défaites, l'Empereur était loin de se tenir pour abattu, il attendait les ennemis sur les hauteurs de Montmartre; il était donc souverainement injuste de demander au duc de Bassano une idée différente, et je ne sais sil osait l'avoir, même lorsqu'il mouillait son maître de ses larmes dans la cour de Fontainebleau.
Mais durant ces quinze années de faveur, ou, pour mieux dire, de succès, on n'a pas une mauvaise action à reprocher au duc de Bassano, et on pourrait en citer grand nombre de bonnes; fort peu d'hommes se sont trouvés dans sa position, de qui on en pourrait dire autant. S'il laissait percer quelques petits ridicules, ils ne prenaient point leur origine dans sa position élevée, mais dans son individualité; il se complaisait dans la beauté de ses formes extérieures et la grâce de son maintien; le bel esprit était aussi au nombre de ses prétentions. Il y avait bien au fond de tout cela quelque vanité, mais sans qu'elle allât jusqu'à l'orgueil ou à la hauteur. Quand il lui prit l'envie de se marier, déjà il avait atteint un remarquable degré de faveur, et il aurait pu porter ses vues assez haut. Bon nombre de familles, même dans le difficile faubourg, se seraient disputé le bonheur de son adoption; il alla chercher sa femme à Dijon, dans la ville qui l'avait vu naître; il la prit dans sa propre famille, peu riche par conséquent, à la vérité jeune, johe, et non pas sans esprit.
Le duc de Bassano avait des envieux, sans doute, mais n'avait pas d'ennemis; cependant il voyait avec souci l'ascendant toujours croissant que prenait Regnauld de Saint- Jean-d'Angely au conseil d'État. La trempe d'esprit de celui-ci était toute différente : il avait autant de facilité au travail, et il y était infatigable à l'égal du duc de Bassano; mais sa facilité n'était pas de la souplesse, c'était un vigoureux coursier retenu par une main puissante, qui mordait le frein et était toujours prêt à échapper. M. Regnauld avait des qualités de premier ordre : il s'était fait écrivain correct, orateur éloquent, et, ce que je
n'ai remarqué que chez lui, parvenu à près de cinquante ans, il gagnait encore des deux côtés ; il avait Tesprit juste, pénétrant, et se jouait au milieu de l'ailaire la plus compliquée. Laborieux à volonté, il passait la nuit sur un carton du conseil d'État, composait le matin un discours pour l'Académie, courait cln'Z sa maîtresse, et était arrive des premiers à Saint-Gloud; mais il possédait, comme on le devine bien, les défauts de ses qualités, et s'y livrait avec un abandon qui allait parfois jusqu'à l'excès. Ensuite il avait ^ardé de ses premières années je ne sais quoi de commun : chez lui, dt» petites vanités, des jactances, des procédés parfois inexcusables, trahissaient le parvenu. UEmpereur, qui le vovait tous les jours, l'appréciait ce qu'il valait; quoiqu'assurément il ne lui fût pas tombé sous la main homme plus propre à faire à volonté un bon ministre de liiilérieur, de la justice et même des finances, il avait intérieurement décidé qu'il ne le serait jamais, et ce pauvre Re^naiil'l avait eu la douleur de voir passer devant lui les Ghampagny, lesCrétet, les .Montalivet, dont on aurait pu réunir les trois capacités sans trouver le contrepoids de la sienne. L'Empereur le laissait dans la place île président de la section de l'intérieur au conseil d'État, et y ajoutait les missions importantes qui se rapprochaient plus ou moins du conseil. Il l'avait fait secrétaire d'État de la maison impériale, l'avait charité de cordons; il recevait de grosses gratilications et avait été riclumient doté. L'Empereur semblait lui dire dans toutes les occasions: « Tout ce qui vous idawa, » mais jamais ininistrr. »
Le duc de Bassano, qui connaissait cette disposition de 1 Empereur et en voulait profiter, cherchait (iiieliiu'un qui pût remplacer llegnauld qu'on aurait envoyé au si'niat. Il pi-ésuma assez bien de moi pour m'en croire capable, il se trompa; mais j'étais reste assez bien dans son esprit pour que je fusse heureux d'être placé dans ses attnbutions ; et puisqu'un secrétaiiv d'État à Paris était nécessaire a 1 administration du grand-duché, il y avait quelque chose d'honorable pour cette administration que ce secrétaire d'IUat fut celui de 1 Empire. Je ne fus pas longtemi»s à m'apercevoir (pie j'étais rapproche des regards du maître. On me demanda une statistique raisonnee du grand-duché , un projet d'organisation du gouvernement qu'il était convenable d'v établir; d'y préparer sur-le-champ l'introduction des Codes français; de me soumettre, pour les recettes et les dépenses, a Fordre introduit au Trésor impérial, et d'envoyer toutes les semaines un rapport détaillé sur tout ce qui pouvait intéresser l'Empereur dans rétendue du grand-duché et dansl es cercles de rxVUemagne que ses
postes parcouraient.
Je demandai grâce sur quelques articles, tels que 1 introduction subite des Godes, la rédaction d'une statistique, etc.; mais j'envoyai un
projetd'organisation du gouvernement : je proposais un ministre qui le serait à la fois de la justice, de l'intérieur et de l'instruction publique; un minisire des finances, un ministre de la guerre commandant supérieur des troupes; un conseil d'État de dix membres ; au haut de la machine, un commissaire de l'Empereur, ministre principal présidant le conseil des ministres et le conseil d'État, lequel statuerait sur les aiïaires pressantes ou de peu d'importance, et adresserait les autres à Paris avec ses avis motivés et des projets d'ordonnances. Le commissaire impérial conserverait l'administration des domaines du prince et rédigerait lui-même le budget, qu'il irait tous les ans soumettre à l'Empereur, après qu'il aurait été présenté en conseil d'Etat. Les administrations secondaires consistaient dans des directions générales des douanes, des postes, de l'enregistrement et domaines, organisées par M. Agard dans le système français. Je les conservais; j'y ajoutais une administration des eaux et forêts, restées jusque-là dans le domaine du grand-veneur, ej une direction des contributions directes qui s'occuperait sur-le-champ d'un cadastre.
Je ne recevais ni censure, ni approbation de mes plans ; on ne me répondait pas du tout. Je pris sur moi d'exécuter provisoirement tout ce que j'avais proposé pour les administrations secondaires; j'organisai le trésor du grand-duché et en petit sur le modèle de celui de France, parce que je savais que l'Empereur n'aurait pas en ce point pardonné le retard, et que moi-même j'avais besoin de m'imposer des règles ; insensiblement la machine prit un mouvement régulier et marchait ron(l<4nent.
Le comte de Nesselrode, ministre de l'intérieur, était le chef de la famille de Nesselrode, l'une des plus anciennes d'Allemagne, et qui était en possession de fournir des sujets distingués à la diplomatie; lui-même était oncle, à la mode de Bretagne, du Nesselrode, ministre des atfaires étrangères en Russie, que nous avons vu à Paris; il ne manquait pas d'instruction et de zèle, et ne se montrait rebelle ni aux idées françaises, ni à nos formes d'administration. Gomme presque tous ses pareils, il était chargé de grandes propriétés mal administrées et de dettes; il n'avait le courage de songer ni aux unes ni aux autres. Gentilhomme dans la belle acception du terme, il secondait franchement ce qui pouvait blesser son intérêt personnel lorsqu'il voyait le bien public au bout : aussi jouissait-il d'une véritable popularit(\ Je lui avais laissé, et presque sans contrôle, tout ce qui tenait au régime municipal, qu'il dirigeait paternellement. J'avais cru que c'était un bon moyen d'adoucir aux yeux des Allemands le joug étranger, que de préparer à cette partie de l'administration, dont l'action est de tous les jours, un homme de nom, qui parlait leur
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langue , partageait leurs goûts et même leurs faibles , et dont rexemple répondait à toutes les préventions.
M. Fuschius, chargé de la justice, était un bourgeois à qui rien n'aurait pu persuader qu'il fût en quelque chose l'égal d'un comte de Nesselrode : aussi restait-il subordonné, par le fait, à celui-ci; à quoi je ne voyais pas d'inconvénient. C'était, au reste, un jurisconsulte bavarois dans toute la force du terme : honnête, assidu, passablement instruit, de mœurs patriarcales, mais d'une lenteur d'esprit qui me rendait le travail impossible avec lui.
Le général Damas s'occupait de tout ce qui tenait à l'armée; Damas était un brave des premiers jours dont une grave méprise avait compromis la fortune. Entré au service dès 1790, il était aide-de-camp du général Meunier au premier passage du Rhin et y reçut une blessure. En poursuivant sa carrière dans les années suivantes, il avait passé par les divers grades et fait ensuite partie de la fameuse expédition d'Egypte en qualité de chef d'état-major du général Kléber; il était devenu son intime ami. Déjà l'histoire a dit comment le commandant en chef de cette armée s'en sépara à Timproviste et sans en avoir donné avis au général Kléber, qui devait la commander à son défaut. Kléber était Pun des premiers hommes de guerre d'uut^ époque où il y en avait de si remarquables. Homère n'a pas rêvé une ligure où l'ardeur et le courage se peignissent en aussi grands traits : un esprit ferme, élevé, généreux, animait ce magnifique extérieur. Kléber aimait passionnément la république, parce que c'était le seul gouvernement qui pût remphr sa noble ambition ; toute, elle était pour la liberté et la gloire de sa patrie, et il croyait qu'on n'y atteindrait que par le respect des lois et la religion du devoir. Il vit avec indignation comment Bonaparte s'en était joué en quittant son armée; il en prit le commandement parce qu'il le fallait bien, mais en même temps il dénonça au Directoire la fuite de Bonaparte : lui-même avait dicté les termes de cette dénonciation, qui respirait une sévérité antique'. Damas, quoiqu'il ne manquât pas d'esprit, n'était pas de trempe à produire quelque chose de semblable; mais il signa l'expédition de la dénonciation comme chef d'état-major, et l'adressa au Directoire. Pendant que le paquet traversait les mers, le Directoire avait cessé et était remplacé par le Consulat. Ce fut Bonaparte, premier consul, qui ouvrit le paquet renfermant la dénonciation de sa fuite d'Egypte ; manebat alla mente repostuin. Cependant il dissimula pendant la vie de Kléber, qui soutenait d'une admirable manière le lourd fardeau qu'il lui avait laissé sur les bras, et dans lequel il voyait d'ailleurs un redoutable adversaire à ses projets ultérieurs. Mais quand la fortune Teut délivré de Kléber, et que l'expédition d'Egypte regagna en lambeaux le sol de la patrie, le pauvre Damas, rentré sans ressources
que son épée, ne put échapper au ressentiment concentré jusque-là* Il fut rayé des contrôles de l'armée et délaissé sur le pavé de Paris avec une femme et des enfants. Là-même il n'eut pas le bonheur d'être oublié : il fut, une première fois, arrêté et logé au Temple pour avoir fait trop publiquement l'éloge de Kléber, parce qu'un pareil éloge impliquait la censure du premier consul. Remis en hberté par les soins du général Belliard, son ami, il fut peu de temps après arrêté de nouveau comme devant avoir pris part à l'échaufiburée de Moreau. La procédure n'avait fourni aucune preuve contre lui : force fut bien de le rendre une seconde fois à la liberté, c'est-à-dire au délaissement et à la misère. Murât, qui, comme tous les hommes de grand courage, avait la générosité du cœur, osa lui tendre la main et l'envoya dans le ^grand-duché de Berg, qu'il possédait alors, pour en commander les troupes. Je l'y trouvai; sa position devenait difficile depuis que l'Empereur avait repris le gouvernement du pays, et je lui donnai le conseil de partir pour Naples, où Murât l'attendait. Les premiers soldats de la révolution portaient à la patrie un attachement qui tenait de la passion. Damas ne put jamais se décider à passer les Alpes, et ne demanda, pour rester dans le grand-duché, partie en quelque sorte de la France, que ma parole de faire tout ce qui serait en ma puissance pour le réconciher avec l'Empereur. Ce ne fut pas l'affaire d'un jour, car la première fois que je prononçai son nom, l'Empereur me dit : a II est resté dans le grand-duché, à la bonne heure ! tout ce que je » peux faire pour lui c'est de l'oublier. » Damas est cependant un officier général instruit, modeste, d'une sûreté de caractère à toute épreuve, et sorti de l'école qui a produit les Kléber, les Hoche, les Marceau.
Je faisais marcher les affaires de mon mieux et comme je l'entendais, car je recevais rarement les réponses de M. le duc de Bassano. Dès qu'en 1809 je pus disposer d'un mois, je l'employai à visiter le grand-duché; parti de Dusseldorf le 28 mai, je n'y rentrai qu'au l''^ juillet. J'étudiai dans tous leurs détails les fabriques d'Elberfeld, Barmen, Roustorf, Lunen, Remscheid, Solingen, etc., etc.
Je n'avais jeté dans ce voyage, ou plutôt dans cette course rapide, qu'un coup d'œil superficiel sur le grand-duché; j'avais seulement voulu reconnaître par moi-même ce que j'appellerais volontiers l'état des lieux. Je me proposais d'y revenir plus d'une fois; j'avais pu apprécier ce que valait chaque préfet, en le faisant s'expliquer dans les localités mêmes et en présence des objets sur lesquels il était interrogé. Je reconnus que nous avions eu la main bonne, et que MM. de Bok, de Rumberget autres promettaient des magistrats distingués. Je leur remis l'instruction que dix ans auparavant j'avais composée pour les premiers préfets de l'Empire, après y avoir fait les corrections que
26 nEVLE COMhMrOllAINE.
Texpérience avait indiquées;, ou que la différence des lieux rendait nécessaires.
Il»
SITIATION POLITIQUE 1)1 liR.VND-DlCilÉ A l'ÉPOQUE DE L\ GUERRE DE 1809. — LE MAJOR SCIIILL. — LE DUC DE BRUxNSWICK. — RATAILLE DE WAGRAM.
Les avis qut^ je recevais, le ton assez hautain qu'afleclaient en parlant de la France les journaux publiés dans la Confédération du Uhin, un rappel général dans les Etats de rAulriche des militaires en congé, m'indiquaient un nouvel et prochain conflit entre cette puissance et la France. Je craignis que les jours de la ]>aix n'eussent d('?jà cessé, et je merendis à lîenrath, château si rapproché de Dusseldorl' que les affaires s'expédiaient aussi promptenient dans un li<'U que dans l'autre. Je mis peu de temps à api)rendrc que la guerre était inévitable, prochaine, et que l'Autriche faisait un déploiement de forces extraordinaire dans l'espérance de dépasser celles de l'Empereur, dont on croyait une partie employée à subjiiuuer l'Espagne, et une autre encore à garder Tltalie. J'appelai sur-le-champ le général Damas, avec lequel j'arrêtai les préparatifs et les mesures de prévoyance qui étaient en notre pouvoir.
Arrivé à Dusseldorf au milieu de Tannée précédente, j'y avais trouvé établi dans toute sa force le renom d'invincibilité qu'avait acquis l'Empereur dans les champs de Marengo, d'Austerlitz et d'iéna. J'étais dans l'âge de l'ambition, et la route s'en ouxiait devant moi, large et semée de fleurs; je ne pouvais pas plus douter de ma fortune que de celle de rEmpr^reur. J'avais, avant de passer le Uhin, traversé les riches campagnes delà Uoër; elles étaient animées par les scènes joyeuses et variées que partout la moisson fait naître. Le ciel était magnilique, et je me rappelle encore la sorte d'ivresse que j'éprouvais en passant ce fleuve éternellement fjuneux et courbé sous notre joug à force de victoires. Il était alors diflicile à un soldat ou à un serviteur de Napoléon d'être modeste; ce qu'on pouvait en attendre de mieux, c'est qu'il ne fût pas insolent; mais cette attitude si belle, et j'ajouterai si pleinement belle, fut de courte durée. La défaite du général Dupont à Baylen, et les honteuses conditions qui l'entouraient, firent à l'étranger une sensation rapide et profonde; le masque était tombé, on vit qu'il était possible de nous vaincr«% et on ne songea plus qu'à nous combattre.
J'étais assez bien placé pour surprendre quelques secrets de la diplomatie allemande : le privilège des postes du grand-duché s'étendait jusqu'aux villes anséatiques, et je recevais de Hambourg force hou-
le GRA>D-DUCHE DE BERG.
velles, dont, suivant l'usage, la plupart étaient hasardées et quelquesunes vraies. Les principales familles du grand-duché avaient des enfants au service autrichien, dont elles recevaient aussi des lettres, et, malgré le soin qu'on prenait pour en dérober le contenu aux Français, il leur en parvenait toujours quelque chose. En mon particulier, je ne négligeais pas plus à Dusseldorf qu'on ne négligeait autre part les moyens de pénétrer les secrets qui intéressaient l'Empereur. J'avais été assez bien servi, et, dès les premiers mois de 1809, j'avais averti du délire guerrier qui s'était emparé de la famille de l'empereur d'Autriche. Je demandais qu'on n'ajoutât aucune foi à l'inlerprétatioa que le cabinet de Vienne donnerait à ses préparatifs patents, lorsqu'il dirait qu'il n'entendait pas du tout attaquer la France, que seulement il se préparait à la défense. L'Empereur m'imposait un rapport tous les quinze jours, où j(^ lui rendais compte de l'état du grand-duché et de ce qui était venu à ma connaissance du reste de l'Allemagne. Le retard de cette pièce ne m'eût pas été pardonné, et cependant je n'ai jamais été à portée de savoir en quelle estime était ce travail dans sou esprit. Lors même que, plus tard, je lui ai porté à Mayence des rapports qui n'étaient que trop exacts sur la défection de la Bavière et le changement de politique de l'Autriche, il les reçut fort mal, et me reprocha durement de faire de la politique d'antichambre. Toutefois, dès le lendemain matin, il était en route pour son armée.
Le 3 mars 1809, l'Empereur avait cédé par des lettres patentes le grand-duché de Bei'g au fils aîné du roi de Hollande. Cette mesure produisit un mauvais elfet: les habitants du grand-duchéy virent dans l'avenir leur réunion à la Hollande, et tremblèrent d'être un jour appelés à partager le poids énorme de sa dette. De son côté, le l'oi Louis accrédita de son mieux cette prévision fâcheuse, lorsqu'il dit, dans son discours aux chambres, que les Hollandais devaient voir dans cette mesure le dessein qu'avait l'Empereur de les indemniser des jiertes qu'ils avaient éprouvées. J'étais assurément fort loin de partager la commune erreur. Je savais que l'Empereur avait des motifs naturels de vouloir beaucoup de bien au fils aîné du roi de Hollande, et qu'il avait voulu pour lui quelque chose de plus positif qu'une couronne qui ne tenait à rien. Ce qu'on pouvait induire, selon moi, de plus certain de la mesure, c'est que dès lors un sort nouveau était préparé dans l'esprit de l'Empereur à la Hollande. Je n'osais donner à personne cette explication. Je répondais à tous ceux qui venaient me demander des détails, que la cession faite par l'Empereur était l'événement le plus heureux pour le grand-duché, et, afin qu'il ne restât plus de doute dans les esprits, je fis chanter un Te Deum, et je donnai une fête aussi magnifique que le local le comportait.
A la même époque, je fus informé que la guerre était arrêtée dans
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le cabinet de Vienne. On avait en même temps décidé qu'on tenlerait un dernier effort pour soulever l'Allemagne entière contre la France. Des hommes graves, comme ceux qu'emploie ordinairement le cabinet de Vienne, s'étaient répandus sur les dillérents points de l'Allemagne pour y sonder le terrain. Il nous était échu un commandeur de Kaunitz, fils du fameux ministre, mais qui n'avait de son père que le nom. En prenant l'opposé de ce qu'il débitait, je me trouvai dans le vrai. Une lettre d'un homme habile, mon correspondant à Hambourg, confirma mes conjectures, et j'envoyai nn courrier, qui ne trouva pas l'Empereur h Paris; il était à rexp«"'(lition d'Espagne. Il en [lartit comme un éclair, battit, avec les troupes qu'il trouva sur sa route, les Autrichiens qui se préparaient depuis trois ans, et était aux portes de Vienne lorsque, dans Vienne même, on s'obstinait à croire qu'il n'avait pas quitté l'Espagne.
Je recevais en même temps des ordres coup sur coup pour des levées d'hommes et pour diriger sur la grande armée tout ce que je pourrais ramasser de disponible. Il me fallut laisser là tout autre travail, pour m'occuper exclusivement de soins militaires. La merveilleuse précipitation de l'Empereur nous était bien nécessaire.
La tournure que prenait la guerre d'Espagne minait notre crédit en Allemagne. Les princes de la Confédération suivaient publiquement nos drapeaux; leurs peuples formaient des vœux secrets contre nous. — « Comment voulez-vous, me disait l'un de ces princes, que nous al- » lions longtemps avec vos victoires qui ne finissent pas ? Nous sauvons' » l'honneur de nos armes, et nous épuisons le sang de nos peuples. » La Prusse jouait, comme de raison, le premier rôle dans ce concert de haines. Peut-être avions-nous trop durement appesanti sur elle la main du vainqueur; peut-être avions-nous à nous reprocher de l'avoir blessée dans ses points sensibles et qui restent sacrés même entre ennemis. Il y avait au fond de l'ànie de chaque Prussien, non pas le besoin, mais la rage de la vengeance contre tout ce qui port.iit le nom français. La cour de Prusse, en quittant Berlin pour Kœnigsberg, avait rendu la liberté de s'épancher aux ferments de haine partout répandus et qui bouillonnaient dans la capitale. Des jeunes gens qui appartenaient à des familles connues s'organisaient en brmdes d'aventuriers, et juraient de courir sus aux Français, quelque part que ce fût. Un major Schill parvint à enlever son régiment tout entier pour cette nouvelle croisade; il comptait entre ses compagnons d'aventure le fils du général Biiicher. Ce général lui-même, dont la retraite du service n'avait rien de sérieux, était l'àme de l'entreprise. Il devait laisser commencer le mouvement et bientôt s'y réunir avec ce qu'il trouverait de troupes disposées à le suivre. Schill, exerçant son régiment sur la place publique de Berlin, affectait d'indiquer la position qu'il fallait donner au sabre pour
couper la tète d'un Français, et comment, en reprenant la deuxième position, on coupait encore la tête àun Français. Tout cela s'exécutait à la face du soleil, quand, après le traité de Tilsitt, la Prusse était devenue notre alliée, que nous avions un ministre à Berhn et une armée à ses portes. Mais il n'y avait dans toute la Prusse qu'un seul homme de bonne foi pour la paix : c'était le roi. L'armée prussienne avait été abîmée, la monarchie démembrée, le roi humilié ; mais une puissance nouvelle avait sourdi de ce malheur extrême : c'était celle de la nation, qui ne consentait pas à sa ruine et se précipitait aveuglément dans toutes les voies de la résistance. La levée de bouchers du major Schill ne pouvait enfanter que du brigandage ; cependant, elle avertissait de ce que nous avions à attendre du pays où elle avait pu s'opérer impunément. Schill était devenu à l'avance un héros. C'était au moins celui du jour. Les élégantes de Berlin portaient son portrait ou son chiffre pendant à un collier de fer d'un travail gracieux et léger. C'est avec du fer, disait-on, que la Prusse se relèvera; il en faut partout, et jusque sur le sein des femmes. La mode des ornements de femmes en fer date de cette époque; les Prussiennes, qui les avaient introduits chez elles par un sentiment très louable, les virent adopter par le reste de l'Allemagne, ce qui était fort naturel, mais aussi par la France, contre laquelle ils avaient été inventés : tant il est vrai que chez nous il n'est rien que le caprice n'accepte et que la mode ne justifie.
Le major Schill passa l'Elbe dans les premiers jours de mai, se porta sur Halle et Alberstadt, et s'approchait d'assez près du grand-duché. Je n'étais pas sans inquiétude sur le département formé de l'ancien comté de La Mark, où je savais qu'il avait des intelligences. L'armée du grand-duché était tout entière au dehors, partie à la grande armée, partie en Espagne. Il me restait pour ressource la gendarmerie, les dépôts des régiments et une compagnie de vétérans. Le général Damas en forma deux forts détachements, avec lesquels il alla prendre position à Rheda et à Lipstadt, les deux points les plus menacés, parce qu'ds étaient ceux par lesquels Schill pouvait plus aisément pénétrer. Cette malheureuse petite guerre avait cela de dangereux qu'elle promenait partout où elle s'étendait le cri d'extermination contre les Français dans le temps où l'Empereur était aux prises avec toutes les forces de la monarchie autrichienne.
J'étais de la sorte entouré de sujets d'inquiétude, et je n'avais à leur opposer que ma confiance dans le génie de l'Empereur. Telle était ma disposition d'esprit, lorsque je reçus un courrier que le ministre secrétaire d'État m'avait expédié le 6 mai, lendemain de la bataille d'Essling. La lettre du ministre était assez longue et tout entière de sa main : elle contenait le récit de la bataille de la veille, qu'elle présentait comme une victoire obtenue sans efforts. La dépêche était écrite avec beau-
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coup d'art. Tant de précaution dans la manière de la rédiger, tant d'empressement à me la faire parvenir, étaient propres à éveiller me soupçons. Vingt fois je relus l'épître, et, à force de la commenter, je jugeai qu'il était plus sûr de croire à ce qui était resté en blanc dans la lettre qu'à ce qui était écrit, et que la joie factice de M. le ministre secrétaire d'Etat recouvrait une véritable défaite. Je pris sur-le-champ mon parti : je composai un bulletin de victoire plus net et plus rondement écrit que la lettre du duc de Bassano; je l'expédiai sur tous les points de l'Allemagne où parvenaient les postes du grand-duché , et j'envoyai des courriers dans les autres destinations, en Hollande et même sur la rive gauche du Rhin. J'affirmai impudemment que TEmpereur m'avait adressé ce bulletin du champ même de la bataille. J'avais jugé qu'il était pressant de s'emparer de l'initiative, et je ne m'étais pas trompé, A peine deux jours s'étaient passés que, de toutes parts, affluaient dans le grand-duché des leitres d'un style bien différent. Le ministre de l'intérieur avait, en tout bien tout honneur, son fils aîné colonel du régiment des chasseurs de Berg, et son fils cadet colonel du régiment des hussards de Lichtenstein, qui faisait partie de l'armée autrichienne. Le jeune comte de Nesselrode, après la journée d'Essling, envoya h son père un récit détaillé de la bataille. Il s'y prit si bien pour m'en dérober la connaissance que je l'eus pour ainsi dire aussitôt que lui. J'y vis que notre perte avait été grande sur tous les points, et que l'armée française n'avait échappé à une déroute complète que par l'intrépidité systématique du maréchal Masséna. J'ajoutais foi à cette lettre, parce que je connaissais celui qui l'écrivait pour un sujet distingué et éloigné par caractère de toute exagération.
La joie en fut grande dans le parti autrichien à Dusseldorf. De tous les châteaux, on venait en pèlerinage au ministère de l'intérieur du grand-duché, pour y lire la fameuse dépêche du fils du ministre. J'en conçus de l'impatience, et j'avais d'abord résolu de prier poliment M. le comte de Nesselrode de me renvoyer son portefeuille. Je suspendis cette mesure, dans la crainte de l'ébranlement qu'elle occasionnerait dans un moment où moi-même j'étais, pour ainsi dire, en l'air. Je préférai attendre la fin de la campagne; alors je n'eus pas à y revenir ; le jeune Nesselrode périt dans les champs de Wagram, à la tête de son régiment. Un sentiment bien difl"érent succéda à mon impatience : le malheureux père ne pouvait pas me faire part de sa perte; je ne pouvais pas davantage lui en parler; mais je saisissais tous les moyens indirects de lui prouver la part que j'y prenais, et je ne dissimulais pas. Le jeune comte méritait des regrets dans tous les partis, car il était homme aimable, plein de loyauté, sans haine et sans pré- Tention contre nous, enfin un ennemi généreux. « Mon frère, me
» disait il un jour, a le beau lot, puisqu'il est des vôtres. Je sers dans » l'armée autrichienne; c'est la place du cadet de la famille ».
En dépit de mon bulletin, la bataille d'Essling fut tenue pour une défaite, et l'ébranlement devint général en Allemagne. La Prusse crut qu'elle allait être délivrée aussi promptement qu'elle avait été asservie. Il n'y eut pas jusqu'au Danemark qui prit une attitude hostile, sans qu'on pût en rendre raison autrement que par l'assiduité des intrigues anglaises. La Suède n'était pas mieux disposée, et les princes de la Confédération du Rhin, dont les soldats grossissaient nos légions, caressaient intérieurement la pensée d'être bientôt délivrés de leur rude protecteur. La conflagration était si menaçante que le prince primat se crut ou fut obligé d'adresser aux princes confédérés une instruction pohtico-pastorale, où il exposait que l'Empereur avait eu la victoire, qu'il ne cesserait pas de l'avoir, et que les affaires tourneraient au mieux, pour le plus grand bonheur du monde, et de la Confédération du Rhin en particulier. Si, dans ce moment de crise, entre la journée d'Essling et celle de Wagram, la Russie eût fait un signe, on ne sait ce qui en serait arrivé; mais tel était encore l'ascendant attaché à la personne de l'Empereur, qu'après la journée d'Essling et dans la périlleuse position de l'île de Lobau, seul il suffisait à balancer la fortune, jusqu'à ce qu'il l'eût vaincue dans son infidélité.
L'Allemagne avait les yeux attachés sur cette île de Lobau. Seraitelle le tombeau de l'armée française, ou l'aigle de Napoléon s'en échapperait-il victorieux ? J'étais fort ébranlé par les opinions des gens du métier, qui. Français ou Allemands, s'accordaient sur le danger de la position. Personne ne croyait que l'Empereur trouvât dans l'île de Lobau des ressources pour refaire son armée et reprendre l'off'ensive, et on croyait encore moins que le prince Charles le laissât faire.
Le major SchiU ne me causait plus d'inquiétude. Comme ses courses étaient surtout intéressées, il avait abandonné sa marche vers le grandduché, pour se porter sur les vifles anséatiques, qui lui offraient une proie plus grasse et plus facile à saisir. Poursuivi par une division hollandaise sous les ordres du général Gratien, il fut atteint dans la vflle même de Stralsund, où, après une vigoureuse défense, sa troupe fut dispersée, et lui-même périt en combattant avec un courage digne d'une meilleure cause.
Les partisans de Schill trouvèrent sur-le-champ à se rallier sous un autre drapeau, sous celui du duc de Brunswick-Oels. Ce prince avait pénétré en Saxe à la tête d'une division composée partie de troupes réglées autrichiennes, partie de ces aventuriers nés de longues guerres, et qui s'offrent au parti qui veut les payer. Son but était de rentrer dans le patrimoine de sa maison, dont l'Empereur s'était emparé pour le comprendre dans le royaume de Westphalie. Dans ce dessein, il tra-
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versa rapidement la Saxe et parvint jusqu'à la capitale de ses anciens états. Il ne devait point s'y arrêter, mais marcher droit sur Wesel, en passant par le grand-duché. Je ne redoutais pas moins les approches de M. le duc de Brunswick que j'avais redouté celles de Schill. Les troupes du premier avaient commis toutes sortes d'excès à Leipsick et à Halle; il les avait intitulées V Armée de la Vengeance, et leur avait donné des uniformes conformes à Teur destination : habit noir chamarré de têtes de mort et d'ossements humains brodés en blanc. Il en exigeait des serments affreux; et, ce qu'il y avait de pire, c^^st que ce lugubre appareil accompagnait les scènes qu'il semblait seulement promettre : des Français, saisis au hasard et la plupart désarmés, avaient été impitoyablement massacrés. Le chef de l'expédition, qui ne manquait ni de courage ni d'audace, tint la campagne pendant un mois, et jusqu'au 7 août, que, serré de tous côtés par des troupes du roi de Westphalie quatre fois plus nombreuses, il se jeta dans le duché d'Oldenbourg, et y prit la mer avec ses bandes, pour aller rejoindre les Anglais à Walcheren.
Lorsque, fuyant devant nos troupes, il traversa Brunswick, il ne voulut pas descendre dans le palais de ses pères; il dormit en pleine rue, sur le rempart, couché sur une botte de paille. L'armistice signé avec l'Autriche n'avait point désespéré son courage. Abandonné par ceux qui l'avaient poussé en avant, il trouvait ses ressources en luimême, et ce fut à travers mille périls qu'il alla joindre les drapeaux de la seule puissance qui ressentît contre la France une haine égale à la sienne. Je ne pouvais me défendre d'une sorte d'admiration pour l'homme qui donnait à l'Europe vaincue et courbée l'exemple d'une telle persévérance; et cependant, instruit parle Moniteur, j'étais forcé, dans mes rapports à l'Empereur, de le flétrir de l'épithète de brigand.
Ce prince était le lîls du duc de Brunswick, de celui qui laissa mettre son nom au bas de la fameuse déclaration de juillet 1792, si funeste à la cause des émigrés. Il n'en était point l'auteur, mais bien un abbé Limon, intrigant de premier aloi, qui, après avoir déserté le parti d'Orléans, avait porté son ardeur dans celui de la contre-révolution. Les termes dans lesquels ce manifeste était conçu contrastaient avec l'esprit anciennement connu du duc, heureux frère d'armes et ami du grand Frédéric. Il professait les mêmes opinions philosophiques et partageait son goût de la littérature et des arts. Parce que ses états étaient circonscrits, il avait pu impunément y maintenir un gouvernement paternel, dont il trouvait, au reste, les principes dans son cœur. Il était adoré de ses sujets ; on ne citait plus ses actes de bienfaisance, car il eût fallu trop souvent se répéter. Les lumières, la probité, le dévouement au bien public étaient les titres à sa faveur; et à une époque où les Juifs étaient honteusement persécutés en Alle-
magne, il avait placé dans son conseil d'Etat un négociant de Brunswick, nommé Jacobson, Juif et attaché à sa rehgion, mais homme vertueux et sincèrement philanthrope.
La haute considération dont jouissait en Allemagne le duc de Brunswick avait résisté à la malheureuse déconfiture des plaines de Champagne. On savait qu'il avait été trompé, dans l'origine, sur la nature de la guerre qu'alors l'on prétendait faire, et ensuite contrarié sur la manière de la faire. Bentré dans ses états, nul ne s'était montré plus secourable envers les émigrés en général. Puis, il avait ouvert un asile dans sa cour aux familles de la haute société française avec lesquelles il avait eu des relations dans des temps plus heureux; et apparemment il était parvenu, à force de soins délicats, à les guérir de l'impatience du retour, car je les ai encore trouvés ta Brunswick, quand j'ai été en prendre possession pour le roi de Westphalie. En 1806, le parti romantique de la cour de Berlin voulait à tout prix la guerre contre la France. Le duc de Brunswick s'y opposait, et mettait dans la balance le poids de sa renommée. Le roi l'écoutait, et sa confiance dans le prince tint pendant quelque temps la détermination suspendue. Enfin, le vieux guerrier fut vaincu dans le conseil, et ne gagna à sa longue résistance que le surnom dérisoire de Prince de la Paix. On le lisait un jour affiché à son carrosse, pendant qu'il faisait le trajet de Berlin à Brunswick. Le duc espérait au moins de la publicité de sa répugnance que, si la guerre était déclarée, il serait dispensé d'y prendre part, et il se trompait encore. Trois jours avant l'entrée en campagne, quand toutes les dispositions préliminaires avaient été prises par le prince Louis de Prusse, le roi annonça au duc de Brunswick que la guerre était déclarée, et lui ordonna de venir prendre le commandement de l'armée. Il obéit en se plaignant de n'avoir pas été averti plus tôt. Luimême ne fut pas longtemps à reconnaître combien sa plainte était juste; il avait devant lui un ennemi qui ne se faisait pas attendre. L'Empereur fondit sur la Prusse comme un éclair, et poussant l'épée dans les reins au duc de Brunswick, qui cherchait à manœuvrer pour prendre des positions, comme il se pratiquait dans l'ancienne école. II fallut accepter à la fois la bataille h léna et à Awerstœdt, et partout les Prussiens furent abîmés. Le duc de Brunswick reçut, àléna, une blessure qui le priva de la vue et ne tarda pas à devenir mortelle. Il fut retiré du champ de bataille dans un état pitoyable, et il voulut, le soir même, reprendre le chemin de Brunswick. Nulle plainte ne lui avait échappé, et on n'entendit pas un mot qui ne fût digne de lui. « J'en 1) resterai aveugle, disait-il au chirurgien qui le pansait; eh bien! cela » n'ira pas trop mal à mon âge. » Le château de Brunswick retentissait de sanglots quand il y fut apporté. Son ministre dirigeant , de qui je tiens ces détails, le supplia de ne pas s'y arrêter, parce que les Fran-
HEVL'E CONTEMPOBAPIE.
çais arriveraient dans les vingt-quatre heures. « C'est un peu prompt, )> répondit le duc; mais à quoi bon les fuir? — Monseigneur ne sait » pas à quoi il s'expose... — Je vais vous le dire, répondit le prince. Je » connais les Français mieux que vous et il y a longtemps. Ils auront » du respect pour un vieux général blessé sur le champ de bataille. » Les officiers donneront le bal et iront à la comédie ; les soldats ca- » resseront un peu nos fdles. Soignez les logements, et que rien ne leur » manque. Je sais assuré qu'il y a un courrier de l'Empereur en route » pour savoir de mes nouvelles». A'on erat îns terupus. N'importe, cette confiance des bellesàmes est bien ce qu'il y a de plus touchant au monde. Pourquoi faut-il qu'ici la politique ait forcé de la trahir? Le lendemain, le même ministre, pressé par des avis que de toutes parts il recevait, revient à la charge sur la nécessité d'un prompt départ. Le duc continue de résister, et ne se rend que quand sou ministre lui dit qu^^î sa présence à Brunswick servira de prétexte pour aggraver les rigueurs de l'occupation militaire. Alors, il consent à être transporté ailleurs, en disant : « Je me sens trop faible, et je ne supporterai pas le voyage » bien loin; mais si ma présence ici doit ajouter au malheur de mes » sujets, il faut quitter la place, et je ne balance plus. »
Le premier jour, la faiblesse ne lit qu'augmenter. Au second jour, le duc de Brunswick avait cessé de vivre. J'ai reproché au bon M. Wolfrad d'avoir conseillé ce départ. Je crains fort que les avis qui réarmaient ne lui soient venus dam lieu élevé, où le dépouillement du malheureux duc était déjà prononcé.
Je vivais d'alertes. Après celles qu'avaient données le major Schill et le duc de Brunswick, vint la descente des Anglais dans I1le de Walcheren. Je reçus l'avis que, le 20 juillet, les Anglais s'étaient montrés, avec une flotte de 130 vaisseaux de transport et de 25 bâtiments de guerre, à la hauteur de la ville de Véere. Je ne pouvais pas y croire, parce que je ne concevais pas que les préparatifs d'une expédition aussi importante n'eussent [uis, dès longtemps, donné l'éveil à la seule puissance qu'elle pût menacer. Mais, le lendemain du jour où la flotte avait été signalée, lord Gliatam, qui commandait les troupes de terre, avait effectué sa descente à Bresaut, s'était emparé d(îs forts de Haak et d'Orscapel, et marchait sur Flessingue. L'expédition avait trois objets: d'abord, la prise de Flessingue; ensuite, l'incendie du port d'Anvers et de la flotte qui y était renfermée; enfin, une importation considérable de marchandises anglaises. Les deux premiers objets ne furent pas atteints. La flotte d'Anvers remonta assez haut dans la rivière pour être placée à Fabri de toute insulte. Cinq mille hommes se jetèrent dans Flessingue, qui se défendit vigoureusement. Lord Chatam ne fut pas heureux dans un seul des combats partiels que sa position le forçait de livrer. La contagion ravagea son armée, et cette
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expédition, qui était partie si magnifique et avait été saluée de Unt d'espérances au sortir des ports d'Angleterre, y rentra légère des troupes qu'il avait embarquées, et avec la honte "^d'une complète déroute. Les marchandises de fabrique anglaise, qui tenaient une grande place dans l'expédition, restèrent apparemment sur le continent; mais les frais de transport et l'escorte avaient été trop magnifiques pour que l'Angleterre, en définitive, y trouvât quelque profit.
Le 5 juillet succéda. En ce jour, la fortune, qui depuis quelque temps paraissait hédter, revint tout entière à son favori. La journée de Wagram fut une victoire décisive, quoi qu^on en ait dit, et la preuve en est dans le inniù de Vienne * qui suivit. J^usai de mes rapports intimes avec le ministre secrétaire d'Etat pour faire mettre sous les yeux de l'Empereur, au moment où il allait arrêter les conditions de la paix, une réclamation du pays de Munster contre FAutriche, pour une dette ancienne qu'on ne contestait pas, mais à laquelle on opposait, à Vienne, l'éternelle entrave des protocoles. L'obligation de payer dès à présent celte dette, de la part de l'empereur d'Autriche, trouva place à Farticle 9 du traité de Vienne, et le grand-duché était orgueilleux de posséder un souverain qui élevât les intérêts en quelqu- sorte domestiques de ses sujets au niveau des plus hautes déterminations de la pohtique.
Deux grands événements, qui se produisirent coup sur coup, réta^ blirent au-delà du Rhin l'opinion de la puissance de l'Empereur : la victoire de Wagram et la fuite de lord Chatam de l'île de Walcher'en. On s'étonnait surtout que l'Empereur eût repoussé avec tant de fiicilité une attaque préparée de longue main contre un point éloigné du centre de ses États, et dans un moment où lui-même avait à lutter aux bords du Danube contre toutes les forces de la monarchie autrichienne, et en Espagne contre la Péninsule entière appuyée par l'Angleterre. Quelques personnes se persuadèrent qu'il y avait pour la France, au fond du traité de Vienne, un avantage immense quoique inaperçu. L'Empereur avait donné des raisons de croire qu'il ne dépendrait pas de lui que ce traité fût le dernier. Averti par les difficultés, ou plutôt les périls qu'il venait d'aff'ron ter, il paraissait disposé à ne plus jouer sur une carte les destinées de la France et les siennes. On Pavait entendu , dans un cercle de généraux , déplorer ses courses lointaines, dans lesquelles il perdait toujours quelques-uns de ses compagnons des premiers jours : « Eu voilà assez du métier de soldat, » avait-il ajouté ; le temps est arrivé de faire celui de roi. » 11 répétait alors que, suivant l'ancien usage , il aurait pourtant les grands et les petits voyages : les grands voyages, à Compiègne et à Fontainebleau;
* 14 octobre 1809.
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les petits, à Saint-Cloud et à Meudon. Que Dieu lui fasse cette grâce et à la France aussi; mais le temps de ces allures pacifiques n'est pas encore venu: non pas que je pense, avec bon nombre de ceux qui approchent l'Empereur de plus près , que pour lui la guerre est un besoin naturel ajouté aux autres et non moins impérieux; mais je crois que la paix n'est faite nulle part et avec personne , tant que TEmpereur ne Taura pas signée avec l'Angleterre. Le fond de sa politique est d'obtenir cette paix. Il y emploie des moyens gigantesques dont chacun rendra raison à sa manière. On y découvre surtout qu'il n'est pas au pouvoir de l'Empereur de s'arrêter, tandis que c'est au contraire pour s'arrêter avec sécurité dans les bosquets de Trianon ou sur les hauteurs enchantées de Saint-Gloud qu'il court les steppes du Nord en guerroyant.
M. DE SÉMONVILLE. — LES EAUX d'aIX-LA-CIIAPELLE. — MADAME-MÈRE. — LE ROI DE HOLLANDE. — LA PRLNCESSE BORGHÈSE. — RETOUR A DUSSEL- BORFF.
Je profitai du retour de l'Empereur à Paris et de l'espèce de répit dont on jouissait alors sur les opérations militaires pour solliciter les lois d'organisation dont j'avais besoin pour le gouvernement et l'admi- Bistration du grand-duché, et je les obtins sans trop de difficulté. Tout ce qui tenait au servage ou à la féodalité avait été supprimé; je pus donc introduire le Code civil et un ordre judiciaire analogue. Je distribuai la matière de l'administration, comme elle Test en France, en sept divisions principales : douanes, enregistrement et timbre^ postes, eaux et forêts et mines, contributions directes, contributions indirectes, domaines du prince. J'appliquai à chacune de ces divisions le système français, toutefois ramené à de justes proportions avec l'objet auquel il était destiné. Je traçai les règles à suivre par le conseil d'État et les ministères; alors la machine avait reçu tous ses ressorts, il ne s'agissait plus que de lui imprimer le mouvement et de le soutenir. Je commençai par régler la partie sans laquelle il n'y a pas de salut en administration : celle des finances. Je présentai les comptes de l'année 1808 et un budget régulier pour 4809. Je terminai les opérations de l'année par Tune des plus urgentes et des plus difficiles qui s'offrissent devant moi , par l'introduction du franc comme expression monétaire dans toutes les comptabilités publiques, et par l'application, aux monnaies qui circulaient dans le grand-duché , du tarif admis pour les départements français de la rive gauche. J'avais pris la précaution de me faire demander cette mesure, et j'en avais discuté moi-même le mérite par les feuilles publiques,
afin d'y préparer l'opinion. Je n'en redoutais pas moins quelque émeute sur les marchés , parce que le règlement que j'avais pris réduisait gravement la valeur nominale de la monnaie de billon, qui compose le trésor toujours circulant de la classe la plus nombreuse de la société. Il n'y eut de bruit nulle part, parce qu'on avait senti partout que l'administration française ne pouvait pas laisser subsister sur la rive droite du Rhin un désordre qu'elle avait tari sur la rive gauche, à la satisfaction du commerce et même de toutes les classes de la société.
Les dix-huit premiers mois de mon séjour dans le grand-duché se mélangèrent ainsi d'inquiétudes parfois cuisantes, de glorieuse sécurité, de chagrin et aussi de plaisirs. Un travail assidu tempérait ce qu'auraient eu de trop vif ces émotions contraires; mais ce qui, à mes yeux, faisait disparaître toutes les peines, ce qui doublait toutes les jouissances, l'Empereur avait paru satisfait de ma conduite et m'avait conféré le titre de comte, quoique mon rang, entre ses conseillers, ne me donnât pas encore droit à cette dignité. Mon zèle à le servir ne pouvait pas s'en accroître : je ne sais même pas si quelque chose pouvait njouter à mon admiration et à mon dévouement.
Je donnais tout mon temps à l'administration du grand-duché. J'y travaillais de cœur, d'abord pour accomplir un devoir envers l'Empereur, puis par mon goût particulier, et parce qu'atout prendre, les habitants du grand-duché, auxquels il fallait bien pardonner de n'être pas Français, n'en étaient pas moins les meilleures gens du monde. — Les affaires marchaient donc pour tout ce qui tenait aux détails de simple exécution; mais si j'étais obligé de demander une décision à Paris, il était impossible d'obtenir de réponse du duc de Bassano, le seul homme du monde qui put suffire à sa besogne , le grand-duché de Berg de moins. Lui-même le reconnaît , et quoique la secrétairerie d'Etat du grand-duché lui valût cent mille francs, il travaille à faire passer sa place à Sémonville, son ami. Je suis mis dans la confidence avec la recommandation du secret. A défaut du duc de Bassano, on ne pouvait pas me donner un correspondant qui me fût plus à point que Sémonville.
Je le connaissais depuis bien longtemps, depuis l'exil du Parlement à Troyes, et je l'avais retrouvé en 1790 chez Mirabeau. Pour Sémonville, toute connaissance est un ami, et l'amitié s'endort ou se réveille à mesure que la connaissance croît ou décroît en crédit. 11 devait naturellement rester fidèle au duc de Bassano, avec qui, d'ailleurs, il avait éprouvé une communauté de malheurs qui aurait à jamais lié deux cœurs faits pour se répondre. Ensemble ils avaient été arrêtés en Italie lorsque le duc, n'étant encore que le citoyen Maret, partait pour l'ambassade de Naples, et Sémonville pour celle de Constantinople ; et
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Tun et l'autre avaient été conduits dans les cachots d'Olmûtz, où ils avaient subi pendant trois ans le supplice d'une détention à la manière autrichienne. Les hommes ne s'oublient plus qu.md, ensemble, ils ont échappé à un grand danger, etSémonville, d'ailleurs, n'est pas de nature à se laisser oublier par qui peut le servir. — Sémonville est un homme à part : pour lui, intriguer c'est vivre. La nature a doué chaque individu de l'instinct de sa conservation; aussi a-t-on trouvé Sémonville intriguant auprès de tous les gouvernements qui, depuis quarante ans se sont succédés en France, sans aucun souci du temps, des lieux, des personnes: avant la Révolution, dans les assemblées des chambres du Parlement, ou àVersailles; depuis, autour de l'Assemblée constituante, de la Convention, du comité de salut public, du Directoire, de l'Empire , de la Restauration; ensemble ou tour à tour l'ami de d'Eprémenil, de Lamoignon , de Robert de Saint-Vincent, de Talon, de Mirabeau, de Danton, de Sieyès, de Chaumette, de Dambiay, du duc de Bassano, du général Foy et du duc de Rivière. Averti par son instinct de la continuelle mobilité des gouvernements qui ont depuis près d'un demi-siècle exploité la France, il est toujours pour une moitié de lui-même dans celui qui est, et pour l'autre moitié dans celui qui va venir. Il a grand soin d'avoir nu i»ied dans toutes les cabales, et quelle que soit celle qu'il aborde, il s'écrie en entrant : Ten suis. Quoiqu'il ait la vue basse , il regarde à la fois à droite, à gauche et devant lui; on serait encore tenté de croire qu'il a des yeux [)ar derrière. Un rôle si fatigant, si épineux, suppose un es[)rit délié, prévoyant , fin calculateur : c'est aussi le caractère de celui de Sémonl^ille. Il manie d'abord, avec une dextérité supérieure, les moyens qui sont au pouvoir des hommes vulgaires; puis il en découvre , il en ramasse autour de lui, il en pétrit à sa guise, qui échappent à tous autres regards qu'aux siens. En tout et pour tout il s'occupe d'abord de lui , ce qui est tout simple, et jamais en ce point on ne l'accusa de la plus petite distraction. Le grand maître des sentences de ce siècle, Talleyrand. Fa parfaitement caractérisé, lorsque, répondant à quelqu'un qui lui annonçait que Sémonville était m.dade, il dit : «Comment! Sémonville a la fièvre ! et à quoi cela lui sert-il? » — Au reste, son égoïsme est collectif, il s'étend à tous les Sémonville : enfants, petitsenfants, cousins et cousines. La famille à laquelle il lui faut pourvoir est grande, et Sémonville y adjoint encore, comme cousins ou comme devant l'être, tous les individus qui peuvent le servir de près ou de loin. Cela lui a valu, dans tous les partis , un renom de serviabilité et d'obhgeance que justifient beaucoup de petits services et même quelques-uns de plus importants semés çà et là, comme par goût, mais avec calcul, dans les divers cadres de la société. Avec cela, personne
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ne sait mauvais gré à Sémonville; c'est un arbre qui porte ses fruits comme un autre.
Longtemps il avait, sous l'Empire , aspiré au ministère des afl*aire8 étrangères. Il y semblait préparé par sa capacité et quelques missions diplomatiques où il avait eu du succès. L'intimité du ministre secrétaire d'État devait lui aplanir la voie; mais, dix ans durant, tous les efibrts avaient été inutiles. Le regard de l'aigle avait pénétré l'individu à fond. Le duc de Bassano , qui avait fini par désespérer de porter Sémonville aux afiaires étrangères, avait cherché à l'en décourager par la place facile et largement rétribuée de secrétaire d'État du grandduché. Les choses avaient été disposées de longue main et préparées avec un soin extrême. Le duc de Bassano, si lent à espérer, se croyait sûr de son fait : il appelle Sémonville à Saint-Cloud un certain mercredi, jour où le décret déjà préparé devait être présenté à la signature, et recommande à son ami d'apporter avec lui son habit de sénateur pour être tout disposé à prêter serment. Sémonville s'y rend; on dîne avec gaîté et on boit en famille au nouveau secrétaire d'État. Le duc de Bassano monte au château; Sémonville endosse son costume. On attend, et on attend encore le messager qui doit Fappeler. On voit descendre, au lieu de lui, le ministre, qui annonce que FEmpereur a rayé du décret le nom de Sémonville pour y substituer celui... de qui?... de Rœderer, l'ennemi du duc, Ftnnemi de Sémonville, Fennemi de tout le monde.
Je prends la résolution de quitter la partie. Je n'écris pas à Rœderer pour le complimenter; il s'en étonne, et me fait écrire par une connaissance commune les choses les plus obhgeantes de sa part; j'en répoiids de fort dures : je me conduis en homme qui a brûlé ses vaisseaux en ce point. Je fais demander à FEmpereur, par le ministre de la police, la direction de la librairie ; FEmpereur répond que je suis fou, qiFil ne faut pas m'écouter; il la donne à Pommereuil, Fun des hommes les plus spirituels et assurément le plus cynique que j'aie rencontré dans ce bas monde. Le collège électoral de l'Aube se rassemble pour nommer un candidat au Sénat. Je me présente et je suis présenté. J'envoie ma femme à Paris pour solliciter mon entrée au Sénat; l'Empereur lui rit au nez et répond que, dans quelque vingt ans, il pourra être question de moi. J'écris au duc de Bassano pour implorer mon rappel au conseil. 11 m'engage à attendre un peu, et qu'il se présente une autre occasion de m'occuper. J'écris à Regnault, qui me répond qu'en frappant ainsi à toutes les portes, j'y mets une censure du choix que vient de faire FEmpereur, et que cela est fort imprudent.
Je n'ai plus le courage de tenir à Dusseldorf ; je pars pour les eaux d'Aix-la-Chapelle. Ces eaux doivent occuper une place parmi les re-
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mèdes actifs; cependant, comme toutes les sources minérales del'Allernagne, elles étaient moins fréquentées par des malades que par des oisifs opulents, qui peuvent payer un peu cher les plaisirs de la belle saison. On y trouvait un spectacle passable, un concert, un salon d'assemblée où on jouait, et même assez gros jeu, et de la bonne compagnie qui venait de Paris ou se recrutait dans les environs. Cette année, la ville d'Aix pouvait se dire privilégiée , car elle comptait, entre les hôtes qu'elle avait eu Theur de recevoir, Madame-Mère , la princesse PauUne et le roi Louis; chacune de ces puissances était arrivée avec la cour mobile qui suivait ses pas, et ces petites cours renfermaient des femmes aimables et des hommes bien élevés. Parmi les femmes en assez bon nombre survenues de Paris, deux surtout étaient notables par Tesprit, la grâce ou la beauté : mesdames Regnauld de Saint-Jean-d'Angely et Hainguerlot.
J'avais, au milieu de la cour impériale, un avantage sur plusieurs de mes collègues : je n'avais connu la famille de l'Empereur que lorsque lui-même était le premier personnage de l'État. J'avais débuté par les formes du respect avec les siens , et lorsque, par la suite , ces formes furent imposées à tout le monde, elles n'eurent pour moi rien de gênant. Les membres de la famille saisissent bien cette nuance et ne sont jamais embarrassés avec les nouvelles connaissances ; c'est avec celles-là qu'elles se plaisent davantage; je le reconnais de la part de la princesse Borghèse elle-même , quoiqu'elle ait été gâtée par la nature, au point de dédaigner ce que les grandeurs de la société ont ajouté à ses moyens de séduction.
Je parus à la petite cour de Madame-Mère. La princesse Pauline y portait tant d'agrément , que le roi de Hollande même ne parvenait pas à l'attrister. Madame-Mère est une femme de cinquante à cinquante-cinq ans; elle a toute la beauté dont uoe femme de son âge est susceptible, et si Raphaël l'eût eue sous la main lorsqu'il peignait ses admirables tableaux de sainte famille, il n'eût pas cherché ailleurs cette figure de sainte Anne, qui résume si bien ce que le temps n'a pu enlever à des traits originairement si beaux, qu'en les considérant le respect que Page impose se mélange toujours de quelque amour. Madame a de Pesprit et une énergie de bon sens qui ne laisse pas de prise à sa position pour Péblouir; elle n'a reçu ni plus ni moins d'instruction qu'une femme de son époque et de son pays; elle en a conservé l'accent très-prononcé , et quelques locutions vulgaires qu'elle ne prend pas la peine de traduire et qu'elle ferait tout aussi bien de supprimer. Son rôle est tout de bienfaisance, de représentation et de flignité. L'Empereur, qui a deviné toutes les hautes convenances, avait désiré que sa mère embrassât ce rôle dans toute son étendue, et lui en a fourni abondamment les moyens. Mais il a continuellement à
lutter contre une idée fixe qui s'est emparée de Madame et ne s'en séparera jamais : c'est une économie passionnée. Dès la première visite que j'eus l'honneur de lui rendre, Madame me pressait de lui donner des détails sur la manière dont j'avais réglé les articles de dépense que comportent l'arrivée et le séjour aux eaux. Je n'en savais pas le premier mot ; c'était pour moi, et à peu près comme pour tout le monde, affaire de valet de chambre. Je répondis à tort et à travers, et toujours en rabaissant les prix, afin de donner à Madame bonne idée de mon savoir-faire ; malheureusement elle prit mes jactances pour des prix courants. Dès le jour même elle entra en campagne contre ses gens et ses fournisseurs; elle se prétendait inhumainement pillée par les uns comme par les autres, et me donnait en exemple de quelqu'un exempt du sort qu'elle déplorait; elle citait les objets et les prix que je les payais; il n'était pas possible de la faire revenir. — Le général Beurnonville, témoin de l'une des vingt scènes que j'avais occasionnées sans m'en douter, remontra cependant à Madame que j'étais fort peu expert en affaires de ménage et que c'était une matière où mon autorité était peu considérable. Madame insista et me laissa revenir. Je reculais tant que je pouvais la seconde visite; une invitation à dîner me mit au ] i^d du mur; il fallut aller reprendre le discours où je l'avais laissé. La place étiit mal préparée. Soit affaire de calcul, soit tout simplement malice. Madame me remit sur le chapitre de ma dépense à Aix-la-Chapelle, vanta très-haut mon habileté et me pria de lui procurer les articles dont nous avions parlé, et de les payer pour elle-même au même prix que je les payais pour moi. Je ne pris pas d'abord la chose au sérieux, mais Madame insista et me donna l'occasion de soupçonner qu'elle avait voulu tirer de mon effronterie une vengeance utile pour elle-même. La princesse Pauline était présente; elle laissa durer quelque temps mon embarras; après quoi elle brouilla les cartes de manière à tirer Madame de ses calculs, et moi du guêpier où je m'étais jeté par une suffisance déplacée.
Le roi de Hollande avait apporté à Aix-la-Chapelle sa mauvaise santé, ses vapeurs et tout ce qui s'ensuit. Jamais il n'avait voulu comprendre ce qu'était ou plutôt ce que pouvait être un roi envoyé en Hollande par l'Empereur. Homme consciencieux, scrupuleux même, il avait, de bonne foi embrassé la défense du pays pour le pays, contre l'Empereur. De là des collisions sans cesse renaissantes et des difficultés de chaque instant, dont la solution était toujours la même, le sic vola parti des Tuileries. Tandis que ce pauvre roi voyait s'échapper en détail de ses mains tous les moyens de prospérité de la Hollande, il était obligé de faire face à une dette immense, dont l'acquittement supposait l'utile emploi de ces moyens; et, de plus, de fournir à l'armée française un contingent qui portait à l'excès ses dépenses militaires. Il
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avait apporté avec lui des tableaux parfaitement dressés de ses ressources actuelks et de ses ressources possibles, si l'Empereur voulait lui laisser un peu de liberté et favoriser en France un emprunt qu'il se proposait d'ouvrir. Les formes de cet emprunt étaient ingénieusement combinées, comme les Hollandais le savent faire ; mais elles supposaient que les exigences de l'Empereur n'augmenteraient pas, et qu'en aucun cas elles ne pouvaient retarder le paiement des arrérages et l'amortissement successif de l'emprunt. Le roi me remit les tableaux et le projet, et me demanda sur le tout mon opinion, consignée dans un rapport écrit. Je lui remis le rapport qu'il m'avait demandé; il en fut satisfMit, et me proposa de passer à son service en qualité de ministre des finances. En toute autre circonstance, j'aurais décliné cet honneur; mais je me tenais pour exclu du grand-duché de Berg par la survenance de M. Rœderer. Je n'étais même pas bien assuré que l'Empereur laissât l'issue du conseil d'État à ma mauvaise humeur. J'acceptai donc, et je ne doute pas, car il me l'a dit, que le roi n'en ait fait l'ouverture à l'Empereur. J'ai quitté Aix-la-Chapelle avant que la réponse fût arrivée. Il faut qu'elle ait été peu favorable, puisque le roi, avec qui j'avais conservé des relations, ne m'en a plus parlé. Je n'ai approché de près du roi de Hollande que durant mon séjour à Aix-la-Chapelle, qui m'a suffi, au reste, pour que j'aie conservé de ce prince les plus honorabb-^s souvenirs. Il avait résisté aussi longtemps qu'il avait pu cà la volonté de son frère, et, une fois qu'il avait été réduit à la subir, il avait hautement déclaré à l'Empereur qu'il serait dévoué corps et àme au dieu de la Hollande. Sa conscience d'honnête homme le tenait fort au-dessus des calculs de la politique. Il ne concevait pas qu'il avait été envoyé en Hollande pour concourir avant toute chose à l'espèce de guerre que l'Empereur faisait à l'Angleterre; concours qui pouvait bien promettre à la Hollande quelque compensation dans l'avenir, mais qui devait la désoler dans le présent. Il prenait pour de la barbarie la froideur avec laquelle l'Empereur poursuivait son but, sans s'inquiéter le moins du monde de ses réclamations, de ses prières et de ses larmes. Il était allècté à ce point de ne prendre aucune part aux divertissements des eaux. Sa conversation retombait de son propre poids sur le malheur de sa position. Je doute qu'il puisse longtemps la garder; sa santé, déjà très mauvaise, y doil succomber; mais il faut s'attendre qu'il résistera tant qu'il lui restera de forces, et l'Empereur doit finir par reconnaître qu'un frère est déjà trop loin de lui pour exiger de la Hollande tout ce qu'il entend qu'on en exige, et que, pour une telle atïaire, il ne peut s'en rapporter qu'à lui-même. La présence de la princesse Borghèse faisait diversion à ce que celle du roi de Hollande apportait de triste dans la société de Madame-Mère. Cette princesse est le type de la beauté française, c'est-à-dire de la
beauté assouplie par la grâce et animée par la gaîté. Je voudrais que sa statue fût confiée au génie de Ganova, et que, sortie de dessous son admirable ciseau, elle fût reproduite en mille endroits divers^ et reprît entre les modernes la place du modèle arrêté qu'avait dans l'antiquité la Venus de Florence. La princesse a de l'esprit naturel et tout le savoir qu'il faut pour ne pas distraire de ses quahtés d'un plus grand prix. Elle traverse avec rapidité toutes les jouissances qui appartiennent à son âge, à sa beauté et à son heureuse indépendance. Elle est accourue à Aix par deux motifs : l'un tout respectable, et l'autre considérable : sa santé, et le devoir de tenir compagnie à sa mère; mais son voyage a semé dans plus d'un endroit la désolation, et dans plus d'un autre l'espérance. Elle a été suivie à Aix et ne sait pas si elle jugera à propos de s'en apercevoir ; elle y a trouvé plus d'un adorateur, dont l'encens, jusqu'ici, s'est perdu en fumée. Elle traite ce sujet avec une légèreté charmante; on dirait Atalante qui court sur les fleurs sans y marquer la trace de ses pas. Je me dis, en la voyant, et avec un regret amer: Heureux les mortels qui séjournent encore dans ce bel âge de la vie où on est admis à porter des vœux sur de pareils autels! Je passais fort doucement ma vie à Aix-la-Chapelle sans m'inquiéter ce que devenait le grand-duché. J'avais amèrement et à mon aise déploré pendant quelques jours de me séparer d'un pays que j'aimais et où j'avais trouvé une occupation tellement analogue à mes études et à mes goûts, que je l'aurais créé pour moi-même s'il m'eût été donné de le faire, mais ce temps donné aux regrets, j'avais pris mon parti, et le grand-duché n'était plus pour moi qu'un pays dont j'emportais quelques bons souvenirs. Cependant je recevais chaque jour des lettres où mes chefs d'administration me démontraient à l'envi la nécessité de mon retour. Je n'étais pas encore ébranlé; mais M. Regnault m'écrivit, etun peu àl'instigation de M. Rœderer, qu'il ne pouvait plus rien démêler à ma conduite, que mon séjour à Aix-la-Chapelle sans avoir demandé de congé et prévenu qui que ce soit était un manquement au devoir; qu'il me conseillait le retour très-prompt à Dusseldorfet ma reprise des aff'aires, jusqu'à ce que j'eusse reçu de l'Empereur la permission de les quitter. Je conservais l'espoir de passer au service du roi de Hollande, et je réfléchis qu'il ne fallait pas pour cela me jnettre mal avec l'Empereur. Cette considération détermina mon retour. Je retrouvai les choses à Dusseldorf comme je les y avais laissées, en fort bon état. Mon absence n'y avait été le sujet d'aucun embarras et pas même de souci, et Je soupçonnai que je n'y étais pas aussi nécessaire que je m'en étais flatté. Celte réflexion fit baisser de quelques dégrès ma mauvaise humeur. Les exhortations de mes collaborateurs firent le reste, et je repris les rênes de l'administration.
MEVUE CONTEMPORAINE.
1810. — l'impératrice Joséphine.— effets du second mariage de napoléon
EN ALLEMAGNE. — ÉTUDES d'ÉCONOMIE POLITIQUE. — UN MIRACLE.
Cette époque était celle du divorce et du second mariage de l'Empereur. Le divorce m'avait vivement afTecté. J'avais connu madame de Beauharnais avant sa prodigieuse fortune ; elle-même ne m'avait pas méconnu lorsqu'elle était montée jusqu'au faîte. Dans des positions si distantes, je l'avais trouvée la même, afïïible, sincère, bienveillante, élégante dans Texercice de ces qualités aimables , et d'une élégance qui n'était qu'à elle. On se sentait sous le charme en sa présence; on l'écoutait avec une sorte de ravissement, parce que la grâce se révélait dans sa démarche comme dans ses paroles. D'anciennes liaisons entre elle et ma femme nous avaient approchés plus près de sa cour, et il n'avait pas dépendu d'elle que M"* B*** n'y eût une place. Nous faisions donc une perte qui nous était particulière, lorsque l'impératrice Joséphine perdait elle-même, en s'éloignant, les moyens de nous protéger. De plus, et par l'attachement que je lui portais, je m'étais laissé aller au miheu des bonnes femmes. Avec elles, je répétais, et même je croyais un peu que Joséphine était la foi^tune de l'Empereur, et par conséquent de la France, et que si jamais elle se séparait de son époux elle emporterait cette fortune avec elle. L'Empereur nous avait familiarisés à ce point avec les merveilles, que les enseignements de la raison ne nous suffisaient plus. Nous voulions nous emparer avant le temps de l'avenir réservé à un présent déjà si étrange, et, laissant de côté les calculs de la prévoyance humaine, chacun se laissait emporter à sa manière aux devins, aux prophéties et à ces folies de la cabale renouvelées de nos pères. Les femmes étaient les premières à s'abandonner à l'empire de ces prestiges. Plus que personne l'impératrice y cédait, et ils devenaient la règle habituelle de ses craintes et de ses espérances. Elle était, dit-on, payée pour cela, parce qu'au printemps de son âge, et alors qu'elle n'était encore que la plus gracieuse des créoles, la haute fortune que les dieux lui réservaient lui avait été prédite dans les termes les plus formels; et l'homme lui-môme, l'homme par excellence, n'était pas éloigné de croire à un destin qui l'entraînait, comme y avaient cru, au reste, les plus grands personnages de l'antiquité, et ceux, surtout, qui, ve^'s la fin de la répubhque romaine, assistèrent au grand déchirement du colosse.
Le mariage qui suivit le divorce avait produit en Allemagne unefi*et surprenant. Les prodiges des premières campagnes contre l'Autriche ei la Prusse restaient incontestés. Les noms d'Austerlitz et d'Iéna retentissaient toujours; mais il n'en était pas tout à fait de même de la
dernière campagne contre l'Autriche : la victoire d'Essling nous était contestée non sans quelque raison; celle de Wagram nous avait coûté cher. A la vérité, l'honneur du traité de paix nous était demeuré, puisque l'Autriche nous avait cédé Venise et les îles; mais on expliquait ces importantes cessions de territoire par l'extrême empressement de l'empereur d'Autriche, qui, peu disposé pour la guerre dans ^'origine, avait ensuite voulu la paix trop vite et à tout prix. Les hommes clairvoyants, instruits dans l'art mihtaire, avaient signalé quelque affaibhssement dans l'armée française, et il semblait que l'Empereur en fût lui-même dans la confidence, puisqu'il demandait alors au développement d'une immense artillerie ce qu'auparavant il attendait avec sécurité de la force et de ladisciphne de ses soldats. On disait assez haut en Allemagne : « Passe encore pour cette fois-ci, mais » Napoléon n'y reviendra plus. » Et il faut que lui-même ait conservé une impression profonde de cette journée de Wagram. On délibérait en un conseil d'en haut sur le choix de la princesse dont on demanderait la main pour l'Empereur. Les suffrages se partageaient, à ce qu'il paraît, entre trois princesses, du nombre desquelles était l'archiduchesse Louise. M. le comte de Gessac, qui assistait au conseil, combattait autant qu'il le pouvait le choix d'une archiduchesse. Il citait un exemple funeste, et récent encore, d'une archiduchesse partageant le trône de France, et il finissait par dire que la politique ne conseillait pas cette aUiance, parce que l'Autriche n'était plus une puissance. — « L'Autriche n'est plus une puissance! re- » prit vivement l'Empereur; on voit bien, monsieur, que vous n'étiez » pas à Wagram ! »
La dernière paix n'avait donc ajouté qu'assez peu à la puissance d'opinion que l'Empereur exerçait en Allemagne. Des sociétés secrètes, mais ardentes, mais acharnées, attisaient les haines, exaltaient les ressentiments contre nous et préparaient le jour du triomphe des Amis de la Vertu, c'est-à-dire celui où les Français seraient exterminés au î^ein de l'Allemagne, ou tout au moins rejetés par delà le Rhin. Les universités étaient autant de foyers où s'élaborait cette mine formidable. Des hommes de cœur et de courage, tels que le baron de Stein, le comte de Walmoden, etc., etc., étaient hautement désignés pour chefs de la ligue, et ne prenaient pas la peine de s'en défendre. Les ministres de l'Empereur au-delà du Rhin ne cessaient pas d'avertir ; moi-même, j'avais fourni deux Mémoires, où j'avais pu développer mieux qu'un autre l'origine, les progrès et le but de ces sociétés, parce que les détails m'avaient été fournis par l'historien Jean de Muller, qui avait été d'abord tout de feu pour l'association, mais l'avait trahie à l'instantoù l'Empereur s'était chargé de sa fortune. Les réponses que nous recevions de Paris et les mesures qu'on nous prescrivait étaient insigni-
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LE GBAND-DUCHÉ DE BEBG.
fiantes et ne pouvaient pas être autre chose. Le cabinet de TEmpereur n'avait d'action que sur les souverains, et, en supposant à ceux-ci (ce qui n'était certainement pas) une égale bonne volonté de détruire les sociétés secrètes, les moyens leur auraient manqué, car ces sociétés s'étaient formées indépendantes de leurs gouvernements respectifs, et même l'un des objets qu'elles se proposaient était de relever la faiblesse de ces gouvernements, et de réparer les désastres dont cette faiblesse avait été cause. Que fallait-il conclure de cette singulière conséquence de nos grandes victoires en Allemagne ? Que nous étions arrivés à une époque de la civilisation où il est plus facile de conquérir un territoire que d'en assujettir les habitants. Les anciens conquérants en venaient mieux à bout, sans doute; mais à quelles conditions? D'enlever au peuple conquis ses institutions, ses temples et ses dieux, de le réduire nettement à l'esclavage. Mais des provinces prussiennes conquises n'en restaient pas moins prussiennes, et le devenaient même davantage après que le conquérant les avait dotées du monopole du sel et du tabac, de la patente et des droits réunis. On citerait en vain Fexemple des Romains. Les Romains, il est wai, conservaient pieusement aux peuples conquis les institutions qui pouvaient garantir leur tranquillité, c'est-à-dire perpétuer leur faiblesse, et ne manquaient pas de faire main-basse sur les autres ; ensuite, il est fort douteux qu'ils eussent opéré si aisément et gardé si longtemps leurs conquêtes en Asie et en Afrique, si les peuples de ces contrées eussent égalé les Romains en civilisation. Il s'y serait aussi formé des sociétés secrètes, et la vengeance ne se serait pas fait attendre si longtemps et ne serait pas descendue de si loin.
Le mariage de l'Empereur avec une archidiicliesse d'Autriche, s'il n'éteignit pas le foyer, en tempéra au moins l'ardeur. Un tel événement, en agissant puissamment sur l'opinion en général, la modifiait mieux que n'auraient fait toutes les mesures partielles. On s'aperçut à l'instant même d'un changement considérable dans les dispositions du grand-duché. Les familles qui avaient des enfants au service de l'Autriche les appelèrent à Dusseldorf, pour y passer comme en pays ami le temps de leur congé. Ces jeunes gens bien élevés et de bon ton, et entre lesquels quelques-uns étaient chambellans de l'empereur d'Autriche, fraternisaient de la manière la plus cordiale avec les officiers français ou allemands de notre petite armée. Si on parlait encore de guerre, c'était avec l'espérance de se battre à l'avenir les uns à côté des autres, et on entendait avec toute sorte de plaisir ces militaires si brillants de bravoure et de jeunesse se rendre enfin réciproquement justice : les Français avouer la supériorité des armes autrichiennes à la journée d'Essling, et les Allemands admirer de quelle merveilleuse manière nous avions pris notre revanche dans les champs de Wagram,
Le ministre de l'intérieur me déclara, pour lui et pour les anciens partisans de la maison d'Autriche, que désormais la paix avec la France n'était plus seulement sur les lèvres, mais au fond des cœurs; qu'elle avait cessé d'être une nécessité pour devenir un sentiment. Chaque jour je m'en apercevais, envoyant se multiplier autour de moi ces relations de confiance et d'avenir qu'on n'entretient qu'avec un gouvernement de qui la durée n'est pas en question. Les fêtes que je donnai à l'occasion de ce grand hyménée ne ressemblaient pas à celles que j'avais données jusque-là. J'avais conçu que c'était ici la véritable fête de la réconciliation entre les deux premières nations du continent, et, tout en cherchant à lui donner l'éclat dont le local était susceptible, j'essayai de lui imprimer le caractère sous lequel je l'envisageais. Je fus aisément compris. Il y avait au fond des cœurs de la véritable joie, ce qui ne s'était guère rencontré jusque-là en pareille occurrence. Le ministre de l'intérieur et les principaux fonctionnaires célébrèrent à leur tour l'événement du jour. 11 fut couvert des acclamations du grand-duché, en exceptant toutefois les provinces prussiennes, qui ne pardonnaient guère mieux à l'Autriche qu'à la France, et qui voyaient avec un extrême chagrin une alliance dont elles n'avaient dans l'avenir rien à espérer, et dont elles avaient beaucoup à craindre.
L'administration du grand-duché continuait paisible. Nous y avions successivement introduit les formes françaises, qui étaient aussi bien comprises et mieux respectées que dans le pays d'où elles étaient venues. Nos Codes y avaient été publiés. L'adoption du Code civil avait exigé la conversion du servage et du colonat en propriétés libres. Nous y avions procédé avec une véritable émulation, entreM. Rœderer et moi, à qui respecterait de plus près les droits des anciens propriétaires ; et apparemment nous avions réussi, car il n'y eut de leur part aucune réclamation. Le seul chapitre que nous laissâmes de côté dans la législation française était le régime hypothécaire, que nous nous accordions à trouver défectueux dans plusieurs de ses dispositions, et surtout inapplicable à l'Allemagne. L'Empereur avait permis qu'on lui ofi*rît un projet dilférent et qui convînt mieux à la localité. Nous prîmes conseil des plus savants jurisconsultes de France et d'Allemagne, et nous offrîmes à l'Empereur un travail sur lequel il n'eut pas le temps de prononcer.
Nous avions ramené les budgets et les comptes des finances à des méthodes si simples et si claires qu'il suffisait de savoir hre pour les entendre, et nulle part, peut-être, le contrôle des dépenses n'avait été mieux et plus sûrement établi. Nous avions la prétention de faire une administration modèle, et d'en publier, si cela nous était permis, l'historique. Je m'étais déjà occupé de la statistique du grand-duché. M. Rœderer s'était chargé du développement de la théorie, et la troi-
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BBVUK CONTEMPORAINE.
sième partie eût été remplie par les tableaux qui auraient indiqué les meilleures méthodes d'exécution. Le temps nous a manqué pour laisser après nous quelque chose de semblable; mais quelques sujets spéciaux avaient fourni matière à des rapports qui seraient encore consultés avec avantage. Je signale entre autres des travaux surForigine des colonats dans les parties de TAllemagne voisines du Rhin ; sur un système hypothécaire, sur les monnaies, et même sur la loterie. On s'étonne que deux partisans plus ou moins chauds de la doctrine économique se soient occupés de la loterie autrement que pour la faire disparaître. Tel avait été d'abord mon avis bien prononcé. M. Rœderer m'en avait fait revenir par des considérations assez déterminantes. Le goût de la loterie reproduit chez les Allemands la passion qu'avaient leurs pères pour les jeux de hasard. Aussi chaque province a-t-elle sa loterie, et on ne se contente pas d'y jouer de l'argent : on y joue des tableaux, des meubles rares, des maisons de ville ou- de campagne, et même des terres considérables. Si on essayait de proscrire la loterie dans l'un des États de l'Allemagne en particulier, on n'en serait pas plus avancé, car on n'aurait fait qu'envoyer aux États voisins l'argent que destine à la loterie l'État où elle aurait été prohibée. Et comme ici la distance n'est jamais grande, on ne pourrait même pas compter sur le transport des fonds comme sur une difficulté. Que peut-on faire de mieux ou de moins mal en une telle position? Imaginer une loterie qui offre assez de chances et d'assez favorables pour satisfaire la cupidité des joueurs, et cependant ne pas leur faire payer ces chances trop cher. Il faut se garder, par exemple, du système de la loterie royale de France, qui, pour attacher des lots à quelques combinaisons difficiles à se produire, détruit en un seul tirage et sans retour l'universalité des mises, et ne laisse aux perdants que le désespoir. On ne trouvait rien de pareil dans le système de loterie qui avait été appliqué au grandduché. Le paiement des lots et les dépenses de l'administration se prélevaient, bien entendu, sur le montant des mises, mais ne l'absorbaient pas comme en France. La mise, qui n'était que diminuée dans une proportion quelconque , se reproduisait à un deuxième , à un troisième tirage; de sorte qu'à la condition d'un sacrifice modéré sur le capital, on courait les chances nombreuses de plusieurs tirages, et qu'à tout prendre, une telle loterie, où on entrerait avec modération, serait une distribution de ses fonds qu'un homme sage pourrait se permettre comme un autre. Le temps nous a manqué pour juger du mérite de cet établissement; mais déjà il avait excité une telle confiance qu'il nous arrivait de tous les points de l'Allemagne des mises considérables.
Une occasion s'offrit pour moi de mettre à épreuve la philosophie transcendante de M. Rœderer. Il est, en fait de religion, homme du
dix-huitième siècle par excellence, et aurait même été 1 un des coryphées du salon d'Holbach, s'il avait fait, quelques années plus tôt, son apparition dans la capitale. Co-propriétaire, avec le duc de Bassano,du Journal de Paris, il en avait, pendant la captivité de ce dernier, pris la rédaction, et il s'y escrimait à toute outrance contre les prêtres et la rehgion, lorsque, immédiatement après la Terreur, une réaction religieuse se fit sentir par toute la France. La colère l'avait jeté hors du cercle du bon goût, et Dieu l'en aura puni, car il n'y est pas encore rentré. Ces dispositions de M. Rœderer m'étaient connues, et je pris plaisir à lui dénoncer un miracle, en lui demandant pieusement do tracer aux ministres du grand -duché la conduite qu'ils devaient tenir dans une circonstance qui dépassait toutes les règles. Voici le fait:
Le minisire de l'intérieur me communique un jour une lettre qu'il venait de recevoir du préfet de Munster, qui contenait le détail d'un miracle. Il existait à Dalmen une fille de vingt-trois ans, qui avait été élevée dans un couvent de Carmélites, et qui était revenue dans sa famille après avoir subi les épreuves du noviciat, parce que l'état déplorable de sa santé n'avait pas permis qu'elle fit ses vœux. Cette fille avait été élevée dans un mysticisme exalté. A peine prenait-elle de la nourriture; elle en avait perdu le sommeil, et elle passait le temps que la règle lui laissait de libre aux pieds du crucifix, où sans doute elle avait mille fois, et avec une singulière ardeur, demandé à Dieu la grâce qui, jusque-là, n'avait encore été accordée qu'à saint François d'Assise. Apparemment, elle avait mérité d'être exaucée. De retour chez sou père, elle n'avait plus la force de se soutenir et restait étendue sur un ht, où elle exposait le spectacle le plus extraordinaire : elle avait autour du front un cercle qui représentait assez distinctement une couronne d'épines; aux mains et aux pieds, l'empreinte des blessures occasionnées par l'enfoncement des clous, et au côté gauche celle du coup de lance. Il s'échappait du sang de ces stigmates, et surtout decelui du front. L'état de cette pauvre fille était douloureux, car lesfaibles sons qu'elle pouvait proférer ressemblaient à des plaintes. Des gouttes de bouillon, administrées par intervalles, composaient toute sa. nourriture. Elle ne donnait quelques marques de vie que par ses effortspour faire le signe de la croix; mais elle n'y parvenait pas, et son bra& à peine soulevé retombait sur lui-même. Elle tenait presque continuellement les yeux fermés, et lorsqu'elle les entr'ouvrait, on remarquait qu'ils étaient éteints.
Le préfet de Munster avait été instruit de ces faits par le curé de Dalmen, et, pour se débarrasser de toute responsabilité de croyance, il avait eu soin de transmettre en original la lettre du pasteur. Je n'étais guère plus disposé à croire que le préfet. Je répondis au ministre
EEVIE CONTEMPORAINE.
qu'un curé de village était suspect lorsqu'il déposait d'un miracle, et qu'il y avait au fond de l'afTaire quelque tricherie ou de la bonne crédulité westplialienne. « Je le croirais ainsi que vous, reprit le comte » de Nesselrode, si le curé de Dalmen ne m'était pas connu ; mais c'est » un ancien camarade à moi: nous avons été ensemble à l'université; » au demeurant, homme d'esprit, instruit, et de ceux des catholiques » qui croient aux miracles pour le temps où ils étaient nécessaires, » mais qui n'y croient plus depuis qu'ils ont cessé de l'être, lîelisez sa » lettre, et vous verrez qu'elle est d'un homme àqui on n'en impose pas » si aisément, n Je relis en effet, et je suis comme ébranlé. Nous convenons de tirer la chose au clair. Le ministre prescrit un rapport sur l'état physique de cette femme, par deux médecins, dont Pun serait nécessairement pris dans les cultes dissidents, et demande un Mémoire circonstancié sur les fiùts, rédigé en commun, s'il se peut, par le curé de Dalmen et le pasteur protestant le plus voisin. Des précautions sont prises pour prévenir les rassemblements, et pour empêcher que la sainte ne fasse des miracles à son tour.
Nous en étions là, quand j'écris à M. Rœderer sur ce prodige. Je le développe avec une complaisance singulière, et en balançant les raisons de douter et de croire, je penche un peu pour les dernières. C'est là où j'attendais mon vieil et coriace incrédule. Il me répond du haut de sa philosoi)hie et avec un laconisme dédaigneux, et me dit que, si on eût appelé pour témoins de ce miracle dautrrs que des catholiques, comme l'indiquait le bon sens, la fable n'en serait pas venue jusqu'à moi. Je m'attendais à la réponse.
Dans l'intervalle, le rapport des médecins était arrivé, ainsi que le Mémoire des ecclésiastiques. La première pièce confirmait les détails physiologiques dans lesquels je viens d'entrer. La seconde donnait ceux qu'on pouvait désirer encore sur la famille de la jeune personne et sur ses mœurs depuis son enfance. Il n^ avait rien, dans ellt^-méme ou dans son entour, qui put faire soupçonner la moindre supercherie. Les médecins avaient terminé leur rapport par cette observation, qu'il ne pouvait y avoir ici qu'un accident fourni par la nature; mais que cet accident était si rare qu'on n'avait pas encore fait un pas vers la découverte de la cause. Les ecclésiastiques ne se montraient pas moins prudents: ils ne pouvaient contester à celui qui avait donné des lois à la nature le droit d'y déroger dans l'intérêt du genre humain ; mais ils se rejetaient sur la rareté des dérogations, et demandaient, pour constater un miracle, un degré d'évidence supérieur encore à l'exemple qu'ils avaient sous les yeux. Ils terminaient par proposer de faire transporter la jeuni' fille dans un hôpital , à xMunster , afin d\arrêter la fermentation que sa présence occasionnait dans le village où elle était. Je trouvai l'avis fort prudent, voire même philosophique. A la vue de
ces pièces, nous sentîmes, le ministre de l'intérieur et moi, redoubler notre curiosité, et nous fîmes la partie de nous rendre à Dalmen. M. de Nesselrode y donna rendez-vous à l'évêque coadjuteur de Munster, M. de Drost, homme d'une piété rare et d'un esprit éminemment propre à assurer le succès des mesures de prudence qu'il y aurait à prendre. Nous nous trouvâmes tous trois à Dalmen. Pour mon compte, je vis, étendue sur un lit, une pauvre fille mourante, mais marquée, en effet, des stigmates qu'on nous avait annoncés. Le sang découlait en petite quaptité, mais presque assidûment, des espèces de plaies qu'elle avait aux mains et aux pieds et du bandeau qui entourait son front. Ce bandeau, par sa contexture et les petites pointes qui en traçaient les lignes, figurait à peu près une couronne d'épines. La pudeur ne nous permettait pas de pousser nos reconnaissances plus loin; mais les assistants déposaient unanimement de la présence d'une plaie au côté gauche, qui se trouvait, au reste, constatée par le rapport des médecins. Cette malheureuse créature ne pouvait, au reste, ni parler, ni se mouvoir. A peine entr'ouvrait-elle les yeux à de longs intervalles. On pouvait s'apercevoir que le miracle dont elle avait été le sujet absorbait sa pauvre humanité. Les magistrats civils, à la tête desquels je me trouvais, partageaient le doute des médecins, c'est-à-dire leur ignorance. L'évêque de Drost et deux autres ecclésiastiques se tenaient à l'écart et gardaient une opinion qu'ils ne révélaient pas. L'évêque était de ceux qui expliquent aisément, par l'intervention spéciale de la divinité, tout effet naturel dont la cause leur est inconnue; mais il échappa, en homme prudent, à toute explication, calmâtes esprits, et lit transporter la jeune fille dans un hospice de Munster, où elle mourut d'inanition, trois mois après.
J'avais répondu à M. Rœderer, en m'applaudissant de m'être rencontré avec lui sur la nécessité d'appeler d'autres que des catholiques à la reconnaissance de l'espèce de phénomène dont je lui avais rendu compte. Je lui annonçais les mesures prises dans ce dessein par le ministre de l'intérieur, et je disais qu'il fallait en attendre le succès avant de porter sur cette étrange té quelque jugement que ce fût. 11 me répondit par l'éloge des mesures de prudence que j'avais adoptées, et il ajoutait qu'il redoutait singulièrement, pour le miracle de Dalmen, la censure chagrine des protestants. Je fais le voyage de Dalmen; je laisse quelque temps s'écouler ; après quoi j'expédie à M. Rœderer le rapport des médecins, où figure un protestant chagrin ; le Mémoire des ecclésiastiques, signé d'un ministre protestant austère. De plus, je lui dis positivement que j'ai vu, et qu'il ne reste plus chez moi qu'un autre saint Thomas corrigé par l'évidence. Je lui propose de faire passer ces pièces à l'Institut, qui, peut-être, voudra approfondir un cas aussi rare, et rechercher s'il ne descendrait pas de l'influence puissante de
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l'intelligence sur la matière ; s'il ne se rattacherait pas par quelque côté au galvanisme, au magnétisme, enfin à quelques-uns de ces agents qui se sont manifestés récemment dans le domaine de la science, et nui y enfantent des espèces de merveilles qui ne sont pas encore analysées. Je lui cite des faits qui ont été recueillis dans les Mémoires de l'Académie, et qui ont quelque analogie avec celui dont il s'agit. Le Toyage de Dalmen m'échauffa un peu la tète; je me livrai a des recherches sur les phénomènes qui avaient quelque rapport avec cclm qui m'occupait. Je ne négligeai même pas ce qu'on raconte de saint François d'Assise et de ses stigmates. Je ne trouvai à ce sujet, dans les légendaires, que des contes absurdes de tous points ; mais je luttai vainement contre l'incrédulité magistrale personnifiée dans M . Rœderer. Je retrouvai tout entier le vieux rédacteur du Journal de Pans. Il ne voulut rien publier, rien communiquer, et il tint cette aventure pour une plate folie, opinion qui ne laissait pas que d'être infiniment ilatteuse pour ses collègues les ministres du grand-duché.
VOYAGE DE l'EMPEREUP. A DISSELDORF.
En cette année 1811, l'Empereur fit annoncer son arrivée à Dusscldorf II semblait qu'à cette époque le ciel eût complété pour lui les instruments de bonheur. Il venait d'avoir un fils à qui les poètes avaient bien l.> droit de formuler un avenir de leur façon. L'enfant oui inspira au cvgne de Mantoue l'idylle, ou plutôt la magnifique prophétie : Sicdidès musœ, etc., n'était qu'un petit compagnon devant celui qui réunit dans sa personne à ce que l'antiquité de race a de nlus vénérable ce qu'a d'éblouissant une gloire nouvelle, immense, et qui dans le passé ne trouve plus de parallèle. L'Empereur avait eu la bonne pensée d > montrer à ses provinces d'origine allemande l'archiduchesse mère du roi de Rome. Il avait commencé son voyage par la Belgique, et le continuait par la Hollande, quand il arriva dans le grand-duché. Son séjour dans les provinces belges lui avait réussi, a condition qu'il rapporterait à lui-même les hommages très-empresses dont l'impératrice avait été l'objet, et qui peut-être s'adressaient en grande partie à la fille de Marie-Thérèse. Il n'avait pas été aussi content en Hollande : son gouvernement actuel ne s'accordait en rien avec les Hollandais qui vivent de navigation, de colonies, de commerce et de crédit; il fut assailli de réclamations auxquelles il ne pouvait pas entendre, de plaintes auxquelles il ne lui était pas donné de faire droit Les Hollandais le poursuivaient continuellement de leurs cal- -uls dont le résultat définitif était la perte du pays pour peu que le système continental eût encore de durée. Us n'étaient pas gens a se
payer des belles paroles que l'Empereur ne leur épargnait pas. De son côté il se lassa d'en donner, et partit de Hollande plus vite que Tindiquait Tordre de sa route. Je sus qu'il reprochait au prince archi trésorier, à qui il avait confié la conversion des Hollandais, d'y avoir fait fort peu de chemin. L'architrésorier est sans aucun doute un esprit de premier ordre, mais il lui a été plus facile de traduire Homère et le Tasse, et de traiter avec une élégante facilité les sujets les plus ardus de l'économie poHtiquc, que de consoler un Hollandais de la perte de dix florins.
Il me fut aisé de reconnaître qu'à son arrivée à Dusseldorf l'Empereur venait d'éprouver quelque contrariété. Les événements domestiques n'en étaient pas le sujet ; les nouvelles qu'il recevait chaque jour du roi de Rome étaient excellentes. L'intérieur de la France jouissait d'une parfaite tranquillité, et il en eût été de même du reste du continent si les intrigues anglaises n'y avaient pas continué. Probablement il s'était convaincu que ces intrigues avaient leur foyer en Hollande, et que ce pays appartenait de cœur à l'Angleterre, et plus que jamais depuis qu'il avait été réuni à la France et placé sous la double domination de son armée et de ses lois.
L'Empereur était arrivé à Dusseldorf sur les onze heures du matin. Il reçut dans le reste de la matinée les autorités constituées. Les discours qu'on lui adressa lui plurent par deux côtés, d'abord parce qu'ils étaient courts, et ensuite parce qu'ils étaient écrits et même passablement prononcés en français. Il paraît que sous ces deux rapports il n'avait pas été gâté en Hollande, et du côté littéraire l'avantage était déjà au granl-duché. Une circonstance de la présentation des autorités, et à laquelle je n'avais eu de par^^que pour ne l'avoir pas empêchée, étonna la cour de l'Empereur et en^^fut diversement jugée. Les chefs des cultes admis dans le grand-duché se présentèrent ensemble, sur une seule hgne, devants. M. Le chef de la synagogue occupait le centre et ayant à sa droite le doyen du chapitre catholique, à défaut d'évêque, et à sa gauche le plus ancien des ministres protestants. Le rabbin avait une belle tête de vieillard et qui s'harmoniait à merveille avec son costume ; les deux prêtres chrétiens ne lui cédaient guère. Les courtisans ne demandaient pas mieux que de rire, mais l'Empereur gardait son sérieux. Le rabbin prononça d'une voix grave le discours suivant :
« Sire, les ministres des religions qui reconnaissent le même Dieu, » prêchent la même morale, et s'efforcent également, mais par des » moyens quelquefois différents, de rendre les hommes vertueux sur » la terre et dignes d'une meilleure vie dans le ciel, ne se sont pas » séparés pour mettre leurs hommages aux pieds de celui qui, nouveau » Cyrus, a rebâti nos temples, relevé nos autels et rétabli l'antique
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REVUE CONTEMPORAINE
» honneur de nos solennités. Ils vous protestent, sire, dMnstruire les » peuples à l'amour de votre personne sacrée, au respect de vos lois, » à la reconnaissance de vos bienfaits, el ils se sent.^nt dignes d'en D donner Texemple. »
L'Empereur répondit :
«Je reçois vos hommages et j'approuve vos sentiments; tous les » hommes sont frères devant Dieu. Ils doivent s'aimer et se supporter » quelle que soit la différence des religions. Vous donnez ici un bon » exemple. Je vous recommande de garder toujours la paix et de ne » disputer que des meilleurs moyens de rendre les hommes soumis )) aux lois, attachés à leurs princes et fidèles aux commandements que » Dif'u lui-même a donnés et dont vous êtes également dépositaires. » Je rends exactement ici la demande et la réponse telles que les papiers publics les ont données dans le temps. Je n'étais pour rien dans la harangue des ministres des cultes. Je ne la laissai passtT que par l'espoir que cette nouveauté briserait la stérile uniformité de ces représentations. Je craignis d'aburd pour le succès. La sceiic avait indigné les grands suppôts de l'étiquette, qui marchent sur la bonne voie et seront bientôt aussi gravement ridicules que les Dangeau ou les Saintot de Louis XIV. J'avais bien entendu xM. le général Lauriston se plaignant amèrement qu'on eût hasardé une intoyable farce en présence de l'Empereur et surtout de l'Impératrice, en disant qu'il fallait jeter ces gens-là à la porte. Mais après la réponse de l'Empereur, il fut soudain apaisé et ne négligea ])as de m'en convaincre : «Avez-vous entendu, me disait-il, comme TEmpereur a tout réparé y> par sa réponse.' S'il ne s'est pas fâché, c'était dans la crainte d'ef- » frayer l'Impératrice.
— » Comment! l'Empereur se fiche et se complaît donc à volonté? » voilà une qualité de i lus; mais ici, de quoi se serait-il fâché? Ces » prêtres se sont présenti ivec dignité; leur discours est bien, selon » moi, el l'Empereur, qui ne perd pas de temps à flatter, y a applaudi.» Le même jour, après diur •, l'Empereur reçut les princes voisins qui étaient accourus pour l ;i faire la cour, et les personnes marquantes du grand-duché. Il r.vait adressé si juste ses paquets de questions, qu'il était avant que de se coucher mieux au courant des intérêts du pays que je ne l'étais moi-même. Je me présentai le soir à l'ordre pour savoir quel serait l'emploi de la journée du lendemain. Il indiqua la revue des troupes pour huit heures du matin, un conseil d'administration à dix, une séance du conseil d'Etat à deux heures
après midi.
La revue me réussit assez bien. Je remarquai qull donna au général Damas quelques signes de bienveilla; ce. J'avais laissé à l'infanterie l'habit blanc avec des revers bleu-barbeau, qui tombaient droit
comme ceux des troupes allemandes. J'y avais ajouté le pantalon de drap et des souliers qui s'attachaient au-dessus de la cheville en forme de bottines. L'Empereur fait sortir au hasard un soldat des rangs, le tourne et le retourne, passe sa main sous le collet de l'habit et sous la veste, puis dit en le montrant au prince de Neufchàtel :
— « Berthier, voilà un soldat bien habillé; et les miens?...
— » Ah dam ! répond le prince, demandez à B"* ce que cela » coûte. »
Et tout de suite cela m'est demandé ; mon étoile a fait que je le susse. L'Empereur n'y trouva rien d'excessif. 11 veut savoir où je prends le drap et ce que je le paye. Je le satisfais sur ces dernières questions; mais depuis lors les manufactures du grand-duché sont mises en réquisition pour le service de l'Empereur, et si iexclusivement que je ne pouvais pas obtenir une pièce de drap pour l'armée du grand-duché.
J'attendais de pied ferme le conseil d'administration, où il me semblait que l'Empereur allait entrer bien disposé. Je me trompais : ce conseil fut orageux, et j'en payai tous les frais. Il était composé de M. le duc de Bassano, du prince de Neufchàtel, de M. Daru, de MM. Uœderer et de Nesselrode, ministres du grand-duché. L'Empereur m'attaque d'abord sur ma comptabihté, qu'il dé<!ompose à sa manière et qu'il trouve mal tenue. Je ne pouvais lui répondre qu'en recomposant la matière comme je l'entendais moi-même, et comme, selon moi, chacun devait l'entendre. Il suivait de là qu'après beaucoup de cliiffres et d'explications on n'avançait ni d'un côté ni de l'autre; en une telle rencontre, des deux parts on en est bientôt à s'embrouiller. M. le duc de Bassano cherchait à me tirer d'embarras et y mettait une bienveillance parfaite. Il essaya à trois reprises différentes d'établir que les résultats que présentaient mes comptes seraient justes, lors même qu'on les décomposerait comme l'Empereur le voulait. L'Empereur ne se rend pas et mande à la séance le directeur de la comptabilité du grand-duché. Celui-ci répond et opère comme je l'avais fait moi-même. « Il n'y a rien à faire avec tous ces » gens-ci, dit l'Empereur avec dureté; c'est la conjuration du dés- » ordre. »
Et ce bon directeur allemand de répondre : « Non, sire, soyez tran- » quille tout à fait, il n'y a pas de désordre. Votre Majesté n'a pas le » temps pour connaître que cela est bon. »
L'Empereur, peu satisfait du début du conseil, m'attaque sur la dette publique qui s'accroît chaque jour par des moyens indirects et sans qu'il en soit prévenu. Je réponds que la dette ne peut augmenter que d'une seule manière et fort directe, par les pensions qu'il plaît à S. M. d'accorder. ;je n'en ai pas proposé une seule qui ne fût con-
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REVUE COXTEMPORAIXE.
forme aux règlements. J'attendais même autant que je le pouvais, pour proposer une })ension nouvelle, qu'une ancienne de la même somme fut éteinte, et afin de ne pas augmenter le cliifl're; mais l'Empereur a accordé de son propre mouvement des pensions considérables sur le grand-duché, et il n'est pas étonnant que le total en soit affecté.
— ((11 fallait soumettre et toutes vos pensions et votre dette pu- » blique à une révision.
— » Je ne l'aurais pas fait sans avoir recules ordres de l'Empereur, » et peut-être aurais-je eu le bonheur de convaincre S. M. que le ré- » sultat d'une telle mesure eût été fort médiocre quant au profit, et » n'eût contribué qu'à me faire perdre mon crédit.
— » Qu'entendez-vous par ces paroles, et qu'est-ce que votre crédit, » s'il vous plaît? Je ne vous ai pas envoyé ici pour faire des affaires. » C'est un marchand, c'est un banquier qui a besoin de crédit; quant » à vous, c'est de l'ordre que je demande, et je n'en trouve guère » chez vous.
— » Sire, je demande pardon à V. M., je me suis servi d'une ex- » pression peu juste. J'ai entendu par crédit la confiance dont j'ai » besoin pour bien rempUr la mission dont elle m'a honoré.
— » Qu'est-ce encore qu'une caisse des dépôts qui figure au cha- » pitre 8 des recettes et qui augmente en un an de plus de 300.000 fr.? » C'est un désordre qui ne finit pas.
— » Sire, la moindre explication va justifier cette recette: Les anciens » règlements du grand-duché exigent que les deniers pupillaires, dès » qu'ils excèdent une somme de 1,000 fr., soient déposés au trésor pu- » blic. Des particuliers sont aussi autorisés à y apporter leurs capi- » taux. Lorsqu'on veut retirer ces capitaux, on en prévient le trésor, » qui les restitue dans un délai plus ou moins long, suivant l'impor- » tance du capital réclamé. Ces sommes portent un intérêt de 4 0/0 » pour les particuliers. Le trésor en tire un de cinq et de quelque » chose en sus, en plaçant les fonds en France en rentes sur l'Etat. »
En ce moment la foudre éclate : j'ai beau faire voir que le trésor du grand-duché y trouve un profit que je porte exactement dans mes comptes; j'ai beau indiquer la maison honorable qui est chargée en France de cette négociation; insister pour faire voir qu'il fallait ou supprimer ou conserver cette institution, que j'avais trouvée dès longtemps établie, et que la supprimer c'était rouipre entre le prince et ses sujets un lien de confiance honorable et que l'habitude avait rendu nécessaire; l'Empereur s'emporte de plus belle ; il soutient que je me permets détenir des emprunts toujours ouverts dans le grand-duché; que c'est apparemment pour cela que j'ai tant besoin de crédit. Il veut voir au fond de cette caisse. Je supplie l'Empereur d'en ordon-
ner la vérification à l'instant et avant que je sorte du conseil. Je prononce ces dernières paroles d'un ton fort ému, et les assistants s'aperçoivent que je repousse des larmes. L'Empereur interpelle le ministre de l'intérieur pour qu'il veuille dire ce qu'il sait de cette caisse. Le comte de Nesselrode répond qu'il ne peut rien ajouter à ce que vient de dire le ministre des finances ; qu'il répétera seulement que la suppression de cet établissement eût produit un mauvais efiet dans le duché. M. Rœderer ajoute avec timidité que peut-être aurait-on trouvé quelque embarras pour l'emploi des deniers pupillaires. L'emportement de l'Empereur se résout dans une allocution animée sur les dangers du crédit, dont on ouvre ainsi les voies au jeune grand-duc, qui trouvera en arrivant une machine toute montée pour s'emparer de la fortune de ses sujets. Il prendra de toutes mains; il empruntera tant qu'il pourra, et Dieu sait quel usage il fera de cet argent. Puis, une 'digression sur les dépenses folles que font les princes d'Allemagne,et une citation d'une chasse qu'on lui a donnée dans le royaume de Wurtemberg, laquelle n'était qu'une boucherie dégoûtante et qui avait coûté je ne sais combien de miUiers de francs. J'aimais à voir l'Empereur battre un peu les champs, dans l'espérance qu'il s'adoucirait en route; mais il restait à traiter un article bien autrement déhcat et sur lequel je m'attendais à de nouvelles rigueurs : c'était celui des ordonnances de distribution.
On sait que les dépenses des douze mois de l'année sont fixées une fois pour toutes par le budget; mais au premier de chaque mois l'Empereur rend une ordonnance de distribution entre les divers ministères des sommes qui sont jugées nécessaires pour le service du mois, et ce n'est qu^en vertu de cette ordonnance, et jusqu'à concurrence des sommes y portées , que le trésor aquitte les mandats des ministres. Ce mode avait été appliqué au grandduché. On croit bien que je ne manquais pas d'envoyer le 20 de chaque mois le tableau des fonds nécessaires pour les divers services pendant le mois suivant; quelquefois et le plus souvent même je recevais une ordonnance de distribution et toujours conforme; mais quelquefois, et notamment durant la dernière guerre d'Autriche., ces ordonnances avaient été retardées durant deux mois. Cependant il s'était présenté à acquitter des dépenses qui ne supportaient pas l'ajournement, et j'avais pris sur moi de tirer sur le trésor des mandats provisoires sans régularisation; et, chose remarquable! ces mandats, quoique régularisés depuis, n'avaient point échappé à l'Empereur dans l'examen qu'il avait fait des états de situation du trésor depuis trois ans. Il me demande raison de l'infraction à une règle aussi étroite que celle de ne pas faire sortir un écu du trésor qu'en vertu d'une ordonnance de distribution, et il ajoute que j'avais com-
promis ma responsabilité et celle du comptable qui méritait d'être destitué, et peut-être quelque chose de pire, pour prix de sa complaisance. J'explique que j'ai commis cette infraction en connaissance de cause et en y engageant en eft'et ma responsabilité; mais dans quelles circonstances? D'abord, j'ai envoyé exactement mes propositions de dépenses. J'ai fait plus : je les ai rappelées deux fois, et j'ai prévenu par une troisième lettre que si je ne recevais pas d'ordres de distribution je me trouverais forcé d(; tirer sur le trésor pour les dépenses qui ne s'ajournaient pas, telles que la solde des troupes, le prix des fournitures qui leur étaient faites, les dépenses des hôpitaux à la charge de l'Etat. Je citai entre autres cas urgents l'ordre que j'avais reçu de faire partir sur-le-ch;uni) un régiment d'infanterie pour l'Espagne à une époque où les ordonnances de distribution étaient retardées. Je ne pouvais pas le faire partir sans argent, et je demandai si je devais suspendre le départ de ce régiment aussi longtemps que les ordonnances ne me seraient pas jxu^veîiues, et si ma responsabilité n'eût pas été aussi engagée par le retard quCUe l'était \){\v l'abus qu'on me reprochait. Au reste, je n'avais usé de ce moyen extrême que trois fois, pendant que l'Enifiereur était au fond de rAllemagne, et j'en avais usé avec tant de discrétion que j'avais laissé en suspens le paiement des juges, des ecclésiastiques, des ministres et de tous les employés du régime administratif; que je n'avais enfin tiré sur le trésor que h^sdéjienses les plus urgentes et dans les limites de mes i)ropositions, de sorte qu'à l'arrivée des états de distribution les paiements provisoires avaient été régularisés avec toute sorte de facilité. Un trèsléger murmure et quelques signes approbatifs me firent croire que mes réponses étaient jugées péremptoires, [jeut-ètre [>ar tous les autres, mais point par l'Empereur. « Tout cela est fort bon, reprit S. iM.; je » ne sais rien qu'on ne t)uisse justifier par la nécessité et quand on se » constitue juge de cette nécessité. Je prends l'exemple que vous ve- )) nez de citer : eh bien! ce second régiment ne serait point parti pour » l'Espagne, et je vous le demande : aurais-je i)u vous faire le re- » proche de n'avoir pas forcé les portes du trésor et commis un vol » pour le faire partir? Les ordonnances de distribution pour le grand- » duché, comme pour la France, au reste, ont pour objet de tenir tou- » jours les clés des deux trésors dans ma pocli(\ Quand je signe une » ordonnance de distribution, je prête cette clé et on peut s'en servir » légalement; mais quand je ne l'ai pas prêtée, il n'y a d'autre moyen » de pénétrer dans le trésor que d'en forcer les portes, et quand c'est » pour avoir de l'argent qu'on force une porte, comment cela s'ap- » pelle-t-il? 11 ferait beau voir les ministres de France, ceux du D royaume d'Italie, se ruer sur les trésors publics à l'exemple de ceux » du grand-duché, et chacun se façonner des crédits à sa manière! Ce » serait pire que la tour de Babel. »
Ici l'approbation des assistants fut marquée. J"étais trop ému pour m'indigner que des hommes supérieurs appelés à ce conseil, sans doute pour l'éclairer, n'eussent trouvé que des signes ondes monosyllabes d'approbation à donner à ces tours de force où l'Empereur se jouait
visiblement.
On traita de quelques affaires qui dépendaient du mmistere de l'intérieur. L'Empereur s'y montra bienveillant et accepta sans difficulté aucune les éloges que iM. Rœderer donna a l'administration d'i comte de Nesselrode, qui jusque-là n'avait rien fait sans me consulter. — La dernière affaire mise sur le tapis fut celle du haras sauvage, et comme si c'eut été un conseil néfaste pour moi, je me trouvais encore sur cette affaire d'un avis opposé en tout à celui de l'Empereur. La séance s'était prolongée et l'heure fixée au conseil avait sonné. L'Empereur lève donc le siège et me laisse bien persuadé que c'ctait la dernière fois que j'avais l'honneur de travailler avec lui. Telle et si intime était ma persuasion que je ne l'accompagnai pas au conseil d'Etat, où il accabla sous l'admiration les bons Allemands, qui ne devinaient pas comment leurs intérêts lui étaient devenus familiers et s'émerveillaient avec quelle supériorité il en traitait. M. Fusclnus ne dit. au sortir de ce conseil : « Mais, monsieur, j'avais lu bien des » choses sur l'Empereur, j'en avais entendu dire davantage, mais je » ne le connaissais pas encore : c'est plus qu'un homme.
— » Je le crois comme vous, repartis-je ; c'est un diable. »
Cinq ou six personnes étaient là quand ce mot m'échappa; il revint, bien entendu, à l'Empereur, qui ne s'en tint pas pour ofFensé, et qui dit au contraire d'un ton assez gai : « Ma foi, il a raison, je l'ai tenu » sur les charbons toute la matinée. »
Je rentre chez moi, j'exphque à ma femme ma déconvenue et je l'exhorte à f;iire ses paquets, parce que je suis disgracié, et que certainement on va venir me demander mon portefeuille. Nous délibérions fort tristement sur notre destinée, quand quelqu'un se fait annoncer de la part de l'Empereur. Je fais ouvrir les battants et je m'a- \ance noblement en homme que ne trouble pas la disgrâce. Je trouve un valet de pied qui m'apporte de vive voix une invitation à dîner chez l'Empereur pour le jour même. Je lui remontre qu'il s'est probablement trompé, que l'invitation est pour M. le comte Rœderer, qui loge dans la même maison, et je le renvoie à ce dernier. Le valet de pied insiste et me dit que par extraordinaire il a reçu l'ordre de l'Empereur lui-même; qu'il ne s'est pas trompé, qu'il a bien entendu mon nom, et qu'il ne peut pas aller demander des explications à l'Empereur. Le changement de décoration avait été si prompt que j'en restais étourdi. Je déhbérais avec ma fe.nme si je me rendrais au château, quand survint le duc de Bassano, que sa bienveillance assidue
REVUE CONTEMPORAINE
conduisait chez moi. Il y venait pour me rendre le courage et ne faisait pas de doute que l'invitation ne fiit réelle et môme flatteuse, parce que le dîner serait en famille. L'Empereur avait indiqué au lendemain le dîner des ministres et de quelques personnages importants. La visite du duc me rendit un peu de calme, mais les sentiments qui m'avaient d'abord agité firent place à je ne sais quel ressentiment de la manière dont j'avais été traité pendant la matinée, et je m'avançais vers l'Empereur dans une assez fâcheuse disposition d'esprit. Je ne sais comment l'homme s'était retrouvé sous le ministre mécontent. Je crois que si Sa Majesté eût gardé avec moi le même ton, je n'aurais rien diminué du respect profond que je lui dois, mais que je l'aurais supphée de me rendre ma liberté. J'entre, porteur d une figure défiante et attristée. L'Empereur était seul dans le salon, se promenant avec le prince de Neufcliàtel. Je fais deux profondes révérences et me tiens à l'écart. Il vient à moi.
— « Eh bien ! grand imbécile, avez-vous retrouvé votre tète? » Je m'inchne de plus bas sans avoir un mot à répondre. L'Empereur me saisit sur le temps pour me prendre un moment par les oreilles, ce qui est le signe de faveur le plus enivrant pour celui qui a l'heur de le recevoir. Tout est oublié, réparé, embelli par ce geste de familiarité impériale. La conversation s'engage. Je suis sensible jusqu'à la faiblesse, et il faut, si Ton veut tirer quelque parti de moi, me prendre dans le calme de cette disposition naturelle. J'étais revenu tout à coup à l'affection et à la reconnaissance.
L'Empereur me reproche de m'étre entêté sur la question de comptabihté, où j'avais tort. J'en convins, et je serais convenu, s'il l'avait voulu, de fautes plus graves et tout aussi peu vraies. A l'égard des autres questions, l'Empereur me demande pourquoi on met partout des parapets aux ponts? J'en cherchais la raison par ma tète, quand il répond : « Ne cherchez pas si loin : c'<'st tout simplement pour em- » pécher les fous de se jeter dans les rivières. De dix mille, qu'est-ce » que je dis, de dix mille î de cent mille personnes qui traversent uu » pont, il n'y en a peut-être pas une à laquelle il prenne fantaisie » d'aller voir ce qui se passe au fond de l'eau, et cependant on met » des parapets à tous les ponts; et on a raison, car il suffirait de quel- » ques exemples de gens qui se sont précipités, pour que les ponts » devinssent les rendez-vous du suicide. Eh bien! mes ordonnances de » distribution sont mes parapets. Je vous tiens pour un homme » éprouvé ; je connais moins Nesselrode, mais il me paraît un sei- » gneur allemand dans la bonne acception du terme; en France, mes » ministres des finances et du trésor sont excellents ; n'importe, il me » faut des parapets, parce que ma confiance est plus solidement étabhe » sur la sévérité de la règle que sur le caractère des hommes. J'en
» emploie beaucoup; je ne les connais pas tous à beaucoup près. Il » faut donc que je me confie. Or, pour moi et même pour eux, le plus » sûr est de les mettre dans l'impossibilité d'abuser. Vous ne discon- » viendrez pas qu'avec vos mandats provisoires et la complaisance de » votre homme du trésor (je ne sais pas comment vous l'appelez), » vous pouviez prendre dans ce trésor deux ou trois millions et partir » avec. Vous ne le ferez pas, à la bonne heure; mais après vous, un » autre. Quel sera cet autre? vous ne le savez pas, ni moi non plus : » peut-être un honnête homme jusque-là, et qui abusera parce que » je lui en aurai laissé les moyens. »
— Je reprends : « L'Empereur n'a peut-être pas oublié qu'il m'a )) confié des sommes plus considérables dont j'aurais pu abuser.
— » Je vous arrête, car vous retombez dans la manie de ce matin.— » Encore une fois, votre personne n'est point en jeu; je raisonne eu » général. Enfin me répondrez-vous de tous les gens que j'emploie? » vous seriez bien hardi.
— » Mais je n'ai enfreint la règle qu'à la dernière extrémité; j'y » étais réduit par le retard des ordonnances de distribution.
— » Vous n'avez que cette raison pour vous, et au bout du compte » le ciel ne serait tombé ni sur le grand-duché ni ailleurs quand vos » paiements auraient été quelque temps ajournés. Au reste l'exception » ne détruit pas la règle; au contraire, et c'est la règle que j'ai dé- » fendue. En parlant ce matin de l'administration des communes, » vous avez cité ce que vous-même aviez pratiqué en ce point avant » la révolution; que faisiez-vous avant la révolution?
— » Sire, je remplissais les fonctions de procureur syndic pro-
» vincial.
— » Ahî oui; vous êtes donc plus vieux que Berthicr?
— » Cela peut bien être; je n'ai pas eu l'occasion de le vérifier.
— » (Le prince de Neufchàtel) : Je ne crois pas; en quelle année » êtes-vous né*^ »
Je cite, et il se trouve que j'ai dix ans de moins que le prince. L'Empereur en prend son texte pour établir qu'entre deux personnes qui ont passé quarante ans, une difi^érence de dix ans de plus ou de moins est immense. 11 remarque que les hommes de son conseil d'Etat, et que le grand nombre de ceux avec lesquels il a commencé son gouvernement, sont de mon âge, et qu'ils lui manqueront tous à la même heure. Je réponds qu'il a dans la classe des maîtres des requêtes et des auditeurs une pépinière riche où il trouvera aisément à nous remplacer. « Je n'en sais rien, reprend l'Empereur; vous étiez » tous, à des titres difi*érents, les enfants de la révolution; elle vous » avait trempés dans ses eaux, et vous en étiez sortis avec une vigueur » qui ne se reproduira plus. » Il parla ensuite des difficultés qui eu-
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BEVIE CONTEMPORAINE.
tourenl le choix des fonctionnaires publies pour un gouvernement nouveau, et termina par ces mots : « J'ai lait la fortune de ceux qui » ont travaillé avec moi à fonder l'Empire; je ferai celle de leurs en- » fants: c'est un devoir; ensuite je n'emploierai plus que des gens » qui auront cinquante mille livres de rentes en terres. Je ne suis pas » assez riche pour payer tout le monde, et ceux qui sont le plus inté- » ressés au maintien de l'Etat doivent le servir gratuitement. Quand » nous en aurons fini avec la guerre, et Dieu veuille que ce soit bien- » tôt, il faudra mettre la main à la besogne; car nous n'avons rien fait » encore que de provisoire. Mais, patience ! »
— L'Impératrice, la duchesse de Montebello et le duc de Bassano entrent dans le salon. La conversation perd le caractère semi-officiel qu'elle avait eu jusque-là, et se reporte sur le pays, sur ce qui en est beau, sur ce qui l'est moins, sur la manière dont l'Impératrice se trouve logée et arrangée. — « Tout cela, dit l'Empereur, est fort mal, » et la faute en est au comte B*'*, qui aurait dû savoir que j'entends » trouver dans les lieux où je m'arrête et où je commande des habi- » talions convenables. » Je balbutie quelques excuses de mauvais goût. On passe pour le dîner; l'Empereur y fut de fort bonne humeur et amusa un peu le dîner à mes dépens. 11 relevait avec un tact parfait les petits manquements dans lesquels m'avait fait tomber ma préoccupation depuis l'arrivée de Leurs Majestés h Dusseldorf. Je m'aperçus qu'il n'avait pas dédaigné lui-même de perfectionner son éducation, et que grande, très-grande était la différence entre l'Empereur en 1811 et le premier consul que j'avais reçu à Rouen dix ans plus tôt. Alors je faisais l'office de maître des cérémonies et de conseiller des belles manières, et ma tache était laborieuse; et aujourd'hui je peux à peine faire entrer dans ma tête les formules de respect et les actes de déférence et d'empressement dont se compose l'étiquette dont l'Empereur marche entouré. Après le dîner, je fis avec la duchesse de Montebello et le prince de Neufchàtel la partie de l'Impératrice, et j'eus l'honneur d'être son partenaire au wisth. La partie fut jouée fort négligemment, comme il arrive en pareil cas; chacun des acteurs ne prêtant guère que les yeux à ses cartes, et appliquant son esprit à ce qui se passait autour de la table, où l'Empereur revenait de temps en temps pour adresser quelques mots agréables à l'Impératrice ou quelques plaisanteries au prince de Neufchàtel et à moi. J'étais trop peu libre d'esprit pour rechercher, soit pendant le dîner, soit durant la partie, dans quelle disposition était l'Impératrice, et pour sur])rendre dans ses traits quelque indice de son caractère. Le voyage avait été long; elle paraissait fatiguée et ennuyée. Elle ne répondait à l'Empereur que par monosyllabes, et aux autres que par un geste de tête assez monotone. Je ne sais à vrai dire ce qui eu est,
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mais je suis porté à croire que Sa Majesté n'est pas exempte du timide respect qu'impose son auguste époux à tout ce qui a l'honneur de l'approcher.
La partie finie, j'attendais que l'Empereur eût achevé de donner quelques audiences pour lui demander ses ordres. Il me dit que le lendemain il recevrait à sa table ses ministres, le coadjuteur de Munster, le préfet, le maire de la ville et les princes qui se trouvaient à Dusseldorf; qu'il avait accepté un spectacle et un bal, et que cela lui ferait perdre une partie de la soirée. Il me recommanda de m'entendre avec M. le duc de Bassano pour qu'il y eût en même temps à mon hôtel un dîner de quarante couverts, dont celui-ci ferait les honneurs ainsi que moi, et où l'on appellerait les principaux fonctionnaires du grandduché que son arrivée avait attirés à Dusseldorf. Il fallait fèiire le» choses aussi grandement que le permettait la localité, et de façon que les Allemands se sentissent chez l'Empereur. Il comptait partir le surlendemain et voulait avant son départ avoir signé les ordonnances qui avaient été délibérées en conseil. Il en avait déjà prévenu M. Rœderer, qu'il soupçonne de n'être pas expéditif, et il est bon que je m'en entende avec lui. Je rentre chez moi, épris d'un zèle tout nouveau. Je passe le reste de la soirée à donner audience aux personnes qui avaient été amenées à Dusseldorf par des demandes à porter à l'Empereur, ou tout simplement par une curiosité au reste très-bien placée, et je donne une partie de la nuit à la préparation des ordonnances que l'Empereur m'avait rappelées. Je me défiais aussi de la lenteur obligée de M. Rœderer, il est de sa nature difficile à contenter. Les ouvrages d'autrui ont rarement le bonheur de lui agréer; il est même sévère pour les siens. Il y revient plus d'une fois et emploie beaucoup de temps à courir après la perfection. Ce mérite, excellent dans un auteur, se change en défaut dans un administrateur. L'Empereur était là, il fallait aller vite, et pour cette fois M. Rœderer me laissa faire.
Le lendemain matin, je me présentai à l'ordre. L'Empereurme retint, et quand le cercle fut retiré, son premier mot fut : « Et mes or- » donnances?
— » Sire, elles sont prêtes, et M. Rœderer les apportera à son tra- » vail de deux heures.
— » A la bonne heure. J'ai encore là deux demandes de la ville de » Mulheim que vous avez repoussées, et vous n'aviez pas tort; mais ce » qui ne pouvait pas être admis comme droit peut l'être comme » grâce, et je veux en faire quelques-unes à mon passage. Vous allez » emporter le paquet, et il faut que ces affaires passent avec les autres.»
L'Empereur part de là pour entrer dans des détails pleins d'intérêt pour moi ; il voit que j'ai fait quelque bien dans le pays ; il m'approuve
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surtout d'avoir détruit lamendicité, qui est odieuse de l'autre côté du Rhin ; il lutte corps à corps avec elle en France. Mais c'est un chancre difficile à extirper dans un grand Etat. L'Empereur me reproche ma parcimonie; je suis mal logé, mal meublé; ce n'est pas ce qu'il veut; il lient à l'ordre en tout et partout, mais par cela même il ne s'oppose pas aux dépenses bien laites. Je dois m'occuper de réparer et de meubler convenablement la maison de la Vénerie où il se trouve fort mal, même pour un moment de passage. Il y a apparence que la maison de la ville n'est pas mieux, puisque je ne l'y ai pas logé. Il n'y a pas un préfet qui ne soit mieux posé que cela. Il faut s'occuper aussi du pavillon de Benratli et du château de Bensberg. Tout cela doit se faire successivement, avec économie, et d'après des plans que je lui soumettrai; ou plutôt il enverra quelqu'un de Paris, car il n'y a pas d'architecte en province. Je suis là pour longtemps. On lui parle de moi à tout moment; qu'est-ce que je veux? être son ministre à Paris. A en juger par ce qu'il a vu l'autre jour de moi, je n'y serais pas longtemps : je périrais à la peine avant la fin du mois. Il a déjà tué Portalis, Crétet, et jusqu'à Treilhard, qui pourtant avait la vie dure ; il ne pouvait plus pisser ni les autres non plus; il m'en arriverait autant, sinon pis. Je suis bien avec ces gens-ci, qui sont de bonnes gens; il faut que je m'y tienne jusqu'à ce que le jeune prince vienne prendre possession de son grand-duché, et même que j'y reste deux ou trois ans avec lui pour le mettre au fait; après quoi je serai vieux, ou plutôt nous serons tous vieux, et il m'enverra au sénat radoter à mon aise. Voilà ma carrière ; il n'en connaît pas de préférable. Est-ce le cher Paris qui est ma maladie, comme celle de tant d'autres? Il ne me refusera pas un congé tous les ans pour y passer quelque temps; il est même convenable que je vienne y apporter mon budget et le discuter en personne. Je trouve, en remerciant PEmpereur de cette dernière grâce, à dire qu'elle m'est d'autant plus précieuse que l'Empereur ne sait de mon travail et de ma conduite que ce qu'il convient d'en dire à son secrétaire d'Etat du grand-duché, de qui la bienveillance pourrait ne pas m'étre assurée...
— « Je conviens, reprend l'Empereur, que Rœderer n'est pas trop » bon coucheur; mais je sais par où il pèche, et je suis là. »
Le dîner qui fut donné à la Résidence respirait une sorte de magnificence. Le duc de Bassano en fit les honneurs avec beaucoup de grâce et y mêla cette bienveillance qui lui est naturelle et qui séduit comme tout ce qui part du cœur. J'avais réuni quarante-six convives. Tous gardèrent, au commencement du dîner, une gravité silencieuse; mais insensiblement les bons vins de France déridèrent l'illustre réunion, et nous n'étions pas parvenus au dessert, que là même on était déjà à la confusion des langues. Toutefois rien n'approcha, même de loin.
du moindre désordre; il s y mêla seulement quelque peu de cette bonne chaleur qu'on ne trouve aujourd'hui que dans les repas d'audelà du Rhin. Je crois bien que le dîner de l'Empereur n'offrit pas trace de rien de pareil : en dépit d'Hébé et de son nectar, les repas de l'Olympe sont à mourir d'ennui. J'avais demandé pour le spectacle le Don Juan de Mozart; apparemment il s'est conservé en Allemagne quelque tradition de la manière dont le maître voulait qu'on chantât sa partition, où la musique de Mozart gagne à passer par des organes allemands; ce qu'il y a de vrai, c'est que Bon Juan est mieux senti et mieux chanté en Allemagne qu'il ne l'est en France, et pour cette raison j'avais donné à cette pièce la préférence pour être jouée devant la cour; mais l'Empereur, qui n'avait peut-être pas été à portée de faire la même comparaison que moi, ne se laissa pas séduire par l'affiche; il fit donner l'ordre de commencer le spectacle, et n'y parut que vers la fin de la pièce. 11 dit le lendemain que s'il eût prévu que cela n'était pas plus mauvais, il serait arrivé plus tôt. De la comédie, l'Empereur passa à la salle de bal, où il eut la complaisance de rester assez longtemps. Partout il trouva sur son passage l'expression de deux sentiments prononcés, mais un peu différents : pour lui, l'espèce de saisissement qu'inspire l'apparition d'une merveille; pour l'Impératrice, le respect le plus affectueux. Ces sentiments n'étaient pas de nature à produire les tonnerres d'applaudissements auxquels la France avait habitué l'Empereur. L'accueil même qu'il recevait aurait été froid par comparaison si les Français domiciliés à Dusseldorf et ceux de la suite de l'Empereur n'avaient pas enhardi les Allemands à applaudir et ne leur en eussent pas donné le signal et l'exemple. Le duc de Bassano profita de la présence de PEmpereur au bal pour lui présenter nos convives du dîner; ils en furent parfaitement accueillis. En tout, la journée fut bonne, et l'Empereur, qui ne convenait pas qu'elle l'eût un peu ennuyé, parut satisfait. H m'avertit qu'ilavait fixé son départ au lendemain à six heures du matin, et ajoutaque puisque le haras sauvage ne le détournait que peu de sa route, il s'y arrêterait et s'assurerait par lui-même de l'état des choses, afin d'être mieux à portée de prononcer entre lui et moi. Le lendemain j'étais à cinq heures et demie au palais, et trois quarts d'heure après dans la forêt de Duisbourg, qu'occupe le haras sauvage. L'Empereur y était en effet rendu en voiture à l'heure qu'il avait indiquée , et il avait monté à cheval; mais quand, après s'être un peu avancé dans la forêt, il eut reconnu que le haras était éparpillé dans vingt-quatre mille arpents de bois, et que c'était à grand'peine qu'on parvenait à ramasser les chevaux qui étaient au loin dispersés, il s'aperçut qu'il n'avait aucune reconnaissance utile à faire et reprit la route de Cologne.
gf, REVUE CONTEMPORAINE.
M. Rœderer ne suivit pas l'Empereur; il passa encore huit jours chez moi et se montra très-bien adouci el presque bonhomme. Je savais qu'il avait vu avec envie la manière dont l'Empereur m'avait traité, surtout dans les choses d'appareil, et que, soit à dessein, soit par hasard, ses plaintes avaient monté jusqu'à l'Empereur, qui avait répondu : « Rœderer est une bète s'il ne voit pas la raison de la diffé- » rence : il me suit, et l^' reste. » — M. Rœderer, en appuyant sur les reproches que l'Empereur m'avait faits de n'être ni logé, ni meublé, ni arrangé, prit la peine de m'expliquer ce qu'il eût lait à ma place pour se procurer ces jouissances, et il me déploya uno délicatesse de goût, une expérience du bien-être, une recherche en toutes choses qu'on ne se serait jamais avisé de placer sur sa sèche figure. Je m'aperçus qu'il n'était pas étranger aux beaux-arts. 11 jeta sur le papier, pour l'embellissement de la ville de Dusseldorf, quelques idées dont on lira profit. Nous nous séparâmes en gardant, de part et d'autre, les dispositions où nous étions au moment où nous nous étions réunis, et cependant après que le frottement d'une société rapprochée durant quinze jours eut un peu poli ce qu'elles avaient de trop piquant et de trop vif.