LE HVRAS DE DUISBOLRG. — LE GÉNÉRAL DE I — VOYAGE DE
l'ai TEUR A PARIS. — EXPÉDITION DE RUSSIE.
L'Empereur, avant de quitter Dusseldorf, avait suivant son usage expédié toutes les aifaires (^n souilVance et n'avait laissé indécise que celle du haras sauvage. J'en demandais assidûment la suppr«^ssion,et l'Empereur retardait toujours pour la prononcer, préoccupé qu'il était de l'utilité de pareils établissements qu'il avait rencontrés en Pologne et dans le nord de l'Allemagne. Il ne voulait pas comprendre que des haras sauvages ne sont bien placés que dans les pays qui ne sont pas encore suffisamment empreints de civilisation, mais qu'ils ne sont plus tolérables là où les bois ont toute leur valeur, et où les terres sont enviées par l'agriculture. Aussi les voit-on disparaître en Allemagne, à mesure qu'on se rapproche du Rhin. La civilisation des Gaules et d une partie de la Germanie, hâtée par la conquête des Romains et même par les eilorts que les peuples avaient faits pour y échapper, s'était assez promptement étendue jusqu'au Rhin; mais elle avait trouvé grande peine à s'établir sur la rive droite du fleuve. C'était sur le territoire même du grand-duché que Varus avait perdu ses légions, et la forêt de Duisbourg, où est aujourd'hui placé le haras ' sauvage, est, selon toutes les apparences, le lieu où le malheureux
LE GRAND-DUCHE DE BEBG.
général avait établi son tribunal lorsque pour premier acte de violence il en fut culbuté. On sait de quelle nature furent les autres, et que les aigles des trois légions restèrent aux mains des vainqueurs. Deux aigles adossées l'une à l'autre composèrent le trophée le plus glorieux des Germains. Ce trophée fut copié mille et mille fois par des artisans barbares, et distribué à l'ivresse publique d'un bout de la Germanie à l'autre. Encore aujourd'hui on l'y retrouve, et en bon lieu, car l'écusson de l'empire d'Allemagne, c'est-à-dire l'aigle à deux têtes et à quatre pattes, n'est autre chose que la reproduction des aigles prises sur Varus; reproduction grossière comme à son origine, et consacrée depuis au très-saint empire romain par les principes immuables de l'ordre héraldique! Une telle origine au reste en vaut une autre, et si la science héraldique en avait eu beaucoup de semblables à garder, elle ne serait pas la plus sérieuse des vanités de ce basmonde.
En dépit de la défaite de Varus, ou plutôt à cause de cette défaite, la rive droite du Rhin, gardée comme poste militaire par les Romains, avait perdu de sa population qui avait reflué dans l'intérieur. Ceci explique comment d'opulentes colonies, de grandes villes telles que Strasbourg, Trêves, Mayence, Cologne, composent une riche ceinture à la rive gauche du fleuve, tandis que rien de pareil ne se présente sur la rive droite, et de là aussi la diflerence d'agriculture d'une rive à l'autre. Longtemps encore le sol qui compose le grandduché avait été recouvert de forêts, et la position de ce qui en reste aujourd'hui trace la lisière d'une vaste étendue boisée et qui a récemment changé de destination. L'urus, le cheval, le porc et les animaux restés sauvages vivaient à volonté dans ces forêts immenses. Les habitants de plusieurs cantons se réunissaient à des époques convenues pour leur donner la chasse : aussi voyons-nous que certaines communes et d'anciennes familles ont conservé leur droit au partage de la chasse du haras. Il paraît que plus tard on introduisit de l'art dans cette chasse; on y pratiqua des enceintes successives par où les animaux arrivèrent à la portée des chasseurs sans nul danger et même sans beaucoup de fatigue pour ceux-ci; et c'est l'un des parcs de cette espèce qui compose encore aujourd'hui dans le grand-duché l'établissement qu'on y appelle le haras sauvage.
Il se compose d'une forêt de vingt-quatre mille arpents, où de grands et magnifiques arbres ont résisté, mais où le taillis périt hous la dent meurtrière des animaux aussi promptement qu'il se reproduit. Cent cinquante juments errent à volonté dans ce parc immense, avec leurs poulains de un, deux et trois ans. Ces animaux passent l'année entière dans la forêt, mais quelques secoui-s leur sont préparés î>our rhiver : on place sous des hangars distribués à distance de la paille
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et de l'avoine, et les juments viennent y chercher quelque nourriture et s'y abriter si la saison est trop rude. Au temps de la monte, on lance dans la forêt une douzaine d'étalons. Ces animaux n'y restent que trois à quatre mois, après quoi on les rentre à l'écurie, où ils sont soignés avec recherche. Les étalons du haras sauvage étaient ce qu'il avait été possible de se procurer de pkis beau et de plus pur en chevaux arabes, turcs ou anglais. Un sujet arabe, mais de la plus belle race et venu à merveille, avait été payé jusqu'à 12,000 francs.
Lorsqu'on lançait ces animaux dans la foret, ils étaient brillants de huit mois de repos et des soins qu'on en avait pris; cependant ils étaient destinés à plaire à des juments dont l'extérieur était tout opposé, et celles-ci ne leur permettaient d'approcher qu'après qu'ils s'étaient mis à l'unisson de saleté. Jusque-là les juments fuyaient ou se réunissaient contre l'élégant qui conservait dans les champs les allures de la ville. Aussi ne se passait-il pas huit jours sans que les étalons fussent défigurés, et quand on les ramenait à l'écurie ils n'étaient plus reconnaissables. Les poulains étaient pris à l'âge de trois ans dans la forêt et amenés à l'écurie, où ils passaient deux ans encore, après quoi on leur donnait leur destination comme à des chevaux faits. La manière de prendre ainsi les poulains dans la forêt s'appelait la chasse, et cette chasse avait ses incidents curieux : on faisait quelques jours à l'avance une battue générale où on essayait de cantonner à part les poulains dont on voulait s'emparer; ensuite, et à un jour donné, on entourait le canton de traqueurs, et en y employant des instruments retentissants, on effrayait les poulains que la peur précipitait dans une enceinte plus resserrée et limitée par des haies. En continuant le même jeu deux fois encore, on obligeait toujours les poulains à passer d'une enceinte plus étendue à une enceinte plus étroite, jusqu'à ce qu'enfin on les poussât dans un défilé qui n'avait pour issue qu'une cour de ferme très-vaste. On faisait successivement passer ceux qu'on voulait prendre de cette première cour à une seconde plus étroite et garnie de quelques pieds de paille. Le poulain, en dépit de toutes ces épreuves, avait encore conservé l'indépendance de la forêt; mais il trouvait dans cette seconde cour un écuyer qui, avec le jeu d'une corde, parvenait à le faire tomber. Une fois sur la paille, on lui passait un licou, et les deux plus grands biens de la nature étaient perdus pour lui : il ne connaîtrait plus la hberténi
l'amour.
Pendant le cours de cette chasse, les poulains marchaient en une seule bande et ayant en tête les plus forts et les plus hardis. Entre ceux-ci s'élevait toujours un commandant qui marchait le premier de la troupe et semblait diriger les évolutions. Ces évolutions consistaient de la part des poulains à résister longtemps avant que de passser
d'une enceinte dans l'autre; et quand la manœuvre était bien commandée, la résistance était longue, appuyée par des mouvements pleins de dextérité et par cela même fort agréables à contempler. Assez souvent la bande faisait volte-face, passait sur le corps aux traqueurs, traversait les enceintes et regagnait la forêt. Cela arrivait aussi souvent que le commandement était échu à un sujet audacieux et habile. Je dis habile, car il s'est rencontré tel de ces chefs de bande avec lequel il a été impossible d'achever la chasse; en vain la remettait-on à un autre jour : s'il se retrouvait au même poste, on n'était pas plus heureux que la première fois. Ceux qui ont été témoins de ces chasses ne croiront pas que j'exagère, mais je conviens qu'il faut avoir vu pour savoir avec quelle docilité les chevaux se rangent, au jour du danger, autour de celui qui les doit défendre, quelle discipline ils observent, et aussi combien le commandant déploie de courage et d'adresse. J'ai été témoin de ces chasses quatre ou cinq fois. Je ne me lassais point de voir en quelque sorte aux prises le génie de l'homme et celui de Y animal guerrier qu'enfanta le trident.
Je demandais depuis longtemps la suppression de cet établissement; je prouvais, et de reste, qu'il ne convenait plus à l'état avancé de société où était le grand-duché de Berg. La forêt de Duisbourg, libre du haras, réparée et aménagée comme elle pouvait l'être, deviendrait avec le temps une propriété magnifique et productive. Dès la première année on y vendrait du bois pour 30,000 fr., et ce revenu irait sans cesse en augmentant. Le haras fournit de 100 à 120 chevaux par an, il emporte des frais considérables pour le matériel et un personnel nombreux d'employés, et il ne fournit, au bout du compte, que des? chevaux excellents pour la durée, mais de formes communes, et on aurait, pour le prix qu'ils coûtent, le double de chevaux à choisir dans les haras les plus renommés de l'Allemagne. Ces bonnes raisons ne trouvaient pas grâce auprès de l'Empereur, qui voulait du haras parce qu'il avait vu quelque chose de pareil en Pologne, et que Sa Majesté supporte difficilement de n'avoir pas chez elle ce qu'elle trouve bien chez les autres. Avant de statuer définitivement, l'Empereur avait envoyé dans le grand-duché un inspecteur général des haras, du nom deL , qui rempht sa mission d'une façon fort plaisante.
Ce L , dont l'Empereur venait de faire un baron, était le chef
de l'ancienne maison de L , Vun des quatre grands chevaux de
Lorraine, et qui avait avec les anciens souverains du duché des alliances incontestées. L'arrivée en France de Marie-Antoinette releva la
fortune de cette famille L , et celui dont je parle était parvenu,
jeune encore, à l'emploi de sous-chef de brigade des gardes-du-corps de la compagnie de Noailles. Les officiers de cette compagnie, qui tenait garnison à Troyes, venaient faire leur cour à Brienne; j'y avais connu
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M. de L dans sa jeunesse; alors il était remarqué, et lorsquMl
n'était encore remarquable que par la morgue que lui inspirait sa prétendue parenté avec la reine. En dépit de cette parenté il n'émigra pas en 1792, et Dumouriez, qui se plaisait dans des recrues de cette espèce, le fit promptement passer par les grades supérieurs, et jusqu'à celui de lieutenant-général où il fallut bien qu'il s'arrêtât. Il se tira d'affaire comme il put, tantôt caché, tantôt battant la campagne, depuis répoque où il fut renvoyé de Parmée en sa qualité de noble, jusqu'à la révolution de brumaire. Après cette révolution il ne se présenta pas pour demander du service; la fantasmagorie de 1792 était en petite estime auprès du nouveau chef de l'armée. Le général
Beuraonville, qui avait connu M. de L à travers ces temps
aventureux, et la comtesse de Brienne, me le recommandèrent vivement pour une préfecture ; Tun et Pautre m'en disaient grand bien suivant Tusage, et je me hâtai de le présenter pour le département de la Haute-Marne, qui était le mien. Je croyais avoir fait à mon département un véritable cadeau en lui envoyant un homme d'une naissance élevée, un général de division, riche d'ailleurs, et qui allait fonder glorieusement une préfecture. Mais je fus trompé dans mon attente. M. deL s'avisa de persécuter les nobles et les émigrés,
pour les punir apparemment de ce qu'il n'avait pas émigré lui-même; il afficha la sympathie avec les dernières classes de la société dont les allures lui convenaient à merveille. Les honnêtes gens, épouvantés, se plaignirent à moi d'un choix dont ils me tenaient pour coupable, et j'obtins que M. de L passerait de la préfecture de la Haute- Marne dans le sein du corps législatif, à une époque où on ne s'occupait qu'assez peu de l'opinion de ceux qui le composaient. Il ne m'avait su aucun gré dQ sa nominatioa à la préfecture, qu'il attribuait sans difficulté à son propre mérite; mais il ne me pardonnait pas l'honneur qu'il avait reçu en passant dans le Corps législatif; il en sortit lorsque le terme de ^ ; mission fut expiré. U fut assez heureux pour que cette époque fut celle où fEmpereur venait d'épouser la petite-nièce de Marie- Antoinetlis il fit valoir de plus belle la gloire de sa parenté, et fut nommé inspecteur général des haras. C'était là l'homme qui m'arrivait de la part de l'Empereur; il parut dans le grand -duché avec un ton superbe et le dessein bien arrêté de me traiter comme un petit compagnon ; j'affectai de mon côté de le recevoir avec autant de respect que le héros de la Manche en trouva chez la duchesse. Le grand chevau s'y laissa prendre, et nous donnait chaque jour les scènes de vanité les plus plaisantes : il passait les matinées à parcourir le haras à cheval, et le soir à rédiger ce qu'il appelait des notes lumineuses, et je tremblais que l'année ne fut pas de trop pour l'achèvement de son travail. J'avisai de le faire poursuivre
deux ou trois fois dans la forêt par une bande de polissons qui criaient
à tue-tête: Vive le général L ! vive l'ami du haras! — Le
soir, mon homme n'avait rien de plus pressé que de venir me faire part de ces ovations, dont la popularité l'enchantait; j'y applaudis d'abord, mais un jour j'ajoutai comme par réflexion : « Je n'aime pas » voir ces scènes se renouveler, parce que je ne suis pas sûr du ju- » gement que portera l'Empereur s'il en est informé; les applaudis- » sements publics sont un point sur lequel il est très-chatouilleux. Je » sais bien que c'est encore moins l'ami du haras que le grand chevau, » le parent de Marie-Thérèse, qui est en jeu, mais raison de plus pour » qu'il en ressente quelque petite pointe d'envie. Je vous conseille de » n'aller que rarement à la forêt, et de ne vous montrer en public
» qu'avec sobriété. » — M. de L trouva que je pouvais bien
n'avoir pas tort, et décida de ne plus rester à Dusseldorf que le temps indispensable pour la rédaction de son rapport. U me demanda de lui prêter un commis de mes bureaux qui écrirait sous la dictée et même corrigerait au besoin les fautes qui échappent à tous ceux qui composent; « car, me disait-il avec complaisance, vous savez comme moi » par expérience qu'il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne se trom- » peni jamais. » — Je lui donnai pour secrétaire un malin sujet à qui je recommandai de recueillir toutes les pensées du général, d'y mettre quelque ordre et l'orthographe, mais de ne les altérer que le moins possible. Le secrétaire fut fidèle à la consigne, et il en résulta un rapport dont je conserve pieusement copie, comme de l'une des pièces les plus curieuses de l'époque. Le général se bâties flancs pour prouver que le haras est un établissement admirable de tous points, et s'indigne contre ceux qui en ont comploté la suppression. Après avoir épuisé les ressources de l'éloquence humaine, l'auteur, à l'exemple d'Homère, fait parler les chevaux eux-mêmes : « Sire,
» ajoute en terminant M. de L , les chevaux sauvages ne
» peuvent-ils pas dire : de quel droit le ministre B*** prétend-il » nous chasser d'un domaine qui nous a été légué par nos pères? Que » ce ministre fasse ailleurs comme il lui plaira, mais qu'il nous laisse » vivre tranquilles chez nous et travailler pour la gloire de notre in- » vincible Empereur ! »
On trouvait par-ci par-là, dans le rapport, quelques ruades contre moi, mais ce dernier morceau était le coup de maître. Il ne fit point
obstacle à la communication que M. de L me donna de son
rapport, et voulant finir avec moi par toute espèce de bons procédés, il me proposa de supprimer le discours des chevaux, qui contenait quelque chose de trop direct contre moi. Je m'opposai de toutes mes forces à la suppression; je convins que le trait était peut-être un peu vif, mais cela tenait à ce que mon nom y était prononcé en toutes
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lettres. Que les chevaux disent par exemple : « les ministres du grandduché, » au heu du « ministre B***, » et il n'y a rien à reprendre dans leur discours, il ne contient plus qu'une chaleur bien pardonnable à des gens qu'on veut, sans rime ni raison, jeter à la porte de chez eux. Pauvres chevaux ! M. de L accepta la correction, et le morceau fut sauvé.
L'affaire du haras se représenta pendant le séjour de l'Empereur à Dusseldorf. Lorsque Sa Majesté m'en parla, je lui demandai si elle s'était fait représenter le rapport de son inspecteur général des haras; je vis avec douleur qu'elle n'en avait pas la moindre connaissance. Rien ne fut décidé sur ce haras, jusqu'à ce que'l'affreux ouragan de l'année suivante se chargeât de le détruire.
Je voulus, dès cette année, entrer en jouissance de la permission que l'Empereur m'avait accordée d'aller porter mon budget à Paris, et d'assister à la discussion qui en serait faite en sa présence; j'employai le mois de novembre à préparer le travail, et je le disposai de manière à n'être pris au dépourvu sur rien par l'Empereur, puis je partis pour la capitale. Il y avait trois ans que je n'y avais été, et j'en trouvai l'aspect fort changé. Tant que Joséphine avait partagé le trône, sa présence avait suffi à entretenir des souvenirs du temps précédent, c'est-à-dire d'une élégante égalité. Plusieurs d'entre nous avaient connu la gracieuse veuve d'Alexandre Beauharnais, et malgré les efforts qu'il y avait faits, et jusqu'à lui avoir mis sur la tête une couronne. Napoléon n'était pas parvenu à la métamorphoser. L'arrivée de Marie-Louise à sa place avait été le signal du changement qui m'avait frappé , il semblait que la morgue autrichienne eût succédé à l'élégance française; la princesse est jeune, timide, étonnée, tout cela ressemble à de la hauteur. L'Empereur vit dans son intérieur plus qu'auparavant, on en fait à l'impératrice nouvelle l'honneur ou le reproche. Cependant cette cour a grandi en officiers, en chambellans, en dames d'honneur, en écuyers; un luxe, jusqu'alors inconnu, se produit de toutes parts, mais aussi l'ennui y a pénétré de compagnie avec la magnificence. On va aux Tuileries par devoir ou par intérêt, il n'y a plus de place pour ceux qui y seraient conduits par le goût ou par l'affection.'
Les maréchaux et les chefs des administrations à qui l'Empereur a fait de grandes fortunes, ont des hôtels magnifiquement meublés; quoique de récentes dotations soient propres à rassurer ces fortunes, elles restent inquiètes et ne s'épanchent pas au dehors ; ceux qui les possèdent ne sauront jamais en jouir ni en faire jouir les autres. On a eu grand'raison de faire grandir la noblesse avec le temps, on n'est jamais gentilhomme à la première génération; seulement ces enfants gâtés de la révolution se croient obligés de se pavaner au milieu de
leurs marbres et de leurs bronzes; ils veulent copier les grands seigneurs d'autrefois, et n'en ont encore attrapé que la charge et les ennuis.
On trouve chez l'Empereur et ses ministres des tables somptueusement servies et entourées de valets chamarrés d'or, mais l'ennui pèse au fond de ces mœurs; nulle part je ne rencontre plus la cordialité qui, six ans auparavant, et quand je suis arrivé au conseil d'État, réunissait dans des dîners sans prétention et des fêtes de famille les soldats du grand capitaine et les savants rédacteurs de ses Codes. L'intervalle qui nous séparait de notre berceau était trop court, on n'avait pas encore eu le temps de nous corrompre.
A l'époque où j'arrivai à Paris, les esprits étaient en proie à l'anxiété inséparable d'une grande attente ; il était sensible à tous les yeux qu'une immense expédition se préparait, mais sur quelle partie du monde allait éclater l'orage ? Une alliance récente unissait la maison d'Autriche et celle de Napoléon; le traité de Tilsitt reléguait la Prusse entre les puissances du second ordre, et à peine avait-elle la force d'y garder sa place. Restait donc la Russie, mais on n'avait pas connaissance qu'aucune contention grave existât entre les deux puissances. L'ambassadeur de Russie protestait en toute occasion du désir de son souverain de rester en paix avec la France, et, de notre côté, il n'échappait pas un mot qui présageât la guerre avec la Russie. Lorsqu'on essayait de faire parler quelqu'un qui était rapproché du gouvernement, on obtenait pour toute réponse que Pexpédition était destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l'Empereur. Cependant personne n'ose douter ou s'effrayer, tant est profondément étabh le dogme de l'infaillibilité impériale; il n'y a plus qu'unm, c'est pour demander acte de l'expédition, et qu'une inquiétude, c'est de n'en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de l'archevêque de Malines, qui vient d'être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l'un des plus anciens généraux de division, le général Mathieu Dumas, se tient pour honoré d'avoir été nommé intendant en chef de l'armée.
J'avais encore présents les souvenirs d'Esshng; j'avais aussi entendu dire par des généraux allemands que notre armée n'était plus celle d'Austerlitz ou d'iéna, et qu'à la journée de Wagram nous n'avions dû notre salut qu'à une artillerie hors de toute proportion; d'ailleurs on ne professait pas à l'étranger une foi aussi robuste qu'en France au génie de l'Empereur. J'osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu'on attendait sans trop les définir ; j'étais partout repoussé, quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur qui était alors auteuit que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent en vérité par l'hallucination à laquelle les esprits étaient en proie.
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Je me présente au lever; l'Empereur paraît étonné de ma présence : je lui rappelle la permission qu'il m'a donnée de venir à Paris pour y apporter mon budget; il fait un signe d'approbation, et me dit qu'il assignera un jour pour la discussion. Il passe brusquement à des détails sur la force militaire du grand-duché, il croit possible de Taugmenter; il insiste sur la prompte organisation d'un second régiment de chasseurs qu'il veut attacher à sa garde. Il me demande si nous avons toujours nos beaux habits blancs : je réponds que l'armée les gardera tant que l'Empereur n'aura pas donné d'ordres contraires, a Allons, gardez-les, puisque cela vous amuse, reprend l'Empereur, » mais c'est bien salissant en campagne. Attendez ici mes ordres : tout » est tranquille dans le grand-duché ?
— » Parfaitement tranquille, sans cela je ne serais pas ici.
— » A la bonne heure ! »
Je laissai passer la première semaine, que j'employai à revoir mes amis et à me retremper un peu dans les eaux de la capitale; il ne m'arriva rien en particulier de remarquable que d'être invité à dîner chez le grand-maréchal, dans le magnifique appartement des Tuileries. Ce dîner est l'un des plus beaux dont j'aie gardé la mémoire : les convives, soit à dessein, soit par le cours naturel des choses, étaient presque tous des princes ou des seigneurs d'Allemagne voisins du grand-duché, avec qui j'avais des rapports journaliers d'affaires, et mémo quelquefois de société. Je crus remarquer que les places à table étaient réglées suivant l'ordre que ces princes gardaient entre eux, et je m'expliquais difficilement alors comment le grand-maréchal avait pris le prince de Bavière à sa droite et moi à sa gauche. C'eût été la place du grand duc de Berg, mais je n'étais que son serviteur, et pas même son représentant; quoi qu'il en soit, on se tire aisément d'un excellent dîner, et je me tirai à merveille de celui-là. Je remportai encore l'espoir que ma présence, et aussi la place distinguée que j'y avais occupée, allait singulièrement accroître mon crédit au-delà du Rhin.
Je visitai les musées, les établissements publics, les résidences impériales, et je trouvai que ces monuments de notre gloire étaient, les uns en progrès, les autres en train de complète restauration. Je fus frappé surtout des travaux commencés à Versailles, à Fontainebleau, et presque achevés au Louvre; mais au milieu même de ce beau mouvement, j'éprouvais quelque chose qui ressemblait à du dégoût quand je voyais que tant et de si nobles efforts des lettres et des arts n'aboutissaient toujours qu'à un seul homme. Il y avait émulation à qui ferait plus habilement disparaître les anciennes gloires devant la sienne, comme à qiii effacerait plus vite les monogrammes de François I« et de Louis XIV pour y substituer le perpétuel monogramme de Napoléon. J'étais absent depuis six ans, et quand j'avais
quitté Paris, l'Empereur gardait quelque retenue dans le déploiement de l'autorité ; il suppliait encore iM. de Fontanes de nous conserver au moins la république des lettres. J'avais donc porté en Allemagne des idées assez libérales, auxquelles je ne pouvais pas croire que l'Empereur fût devenu si complètement étranger. J'avais conservé ces idées parce qu'elles étaient miennes, et ensuite assez du goût de la partie de l'Allemagne à laquelle j'avais été envoyé. Je ne cessais pas de m'étonner, à Paris, de rencontrer le despotisme partout, et jusque dans des détails qui supposaient à l'Empereur une parfaite confiance dans la patience des Français tels qu'il les avait façonnés. Alors me fut expliqué l'étonnement de M. Rœderer qui, à sa première visite chez moi, ne concevait pas qu'on y parlât de l'Empereur avec tant de liberté, et qu'on se permît, en louant hautement ceux de ses actes qui étaient dignes d'éloges, d'en censurer quelques autres, .le reconnais maintenant que mon salon, à Dusseldorf, n'était pas du tout à l'ordre
du jour.
Je ne communiquai mes réflexions qu'à M. Regnault de Saint-Jeand'Angély, qui en faisait d'assez semblables de son cùté : «Que signifie, » lui dis-je, cette grande expédition ? où va l'Empen^ur ? — Il va, me » répondit Regnault, en Russie; il y a plus d'un an que l'idée s'en » est logée dans sa tête. Les affaires delà Péninsule le tourmentent du » soir au matin : c'est le ver rongeur. Il veut frapper un grand coup, » qui mette le Nord à ses genoux; il se persuade qu'il amènera de la » sorte l'Angleterre à composition, et qu'il en finira à la fois avec elle » et avec le Portugal et l'Espagne. Voilà au moins ce que j'induis de » quelques mots que je mets à la suite les uns des autres , et de cer- » taines mesures que je lui vois prendre successivement ; car, nous en » sommes tous aux conjectures , et depuis qu'il a nommé Maret aux » afi'aires étrangères, il ne s'ouvre de sa politique avec personne , pas » même avec lui, quoiqu'il le fil auparavant. Au reste, je vous dis là » ce que la raison toute seule me suggère, et je pourrais me tromper. » Est-ce toujours la rage d'entasser conquêtes sur conquêtes ? d'en » faire par la guerre, d'en faire pendant la paix? la France, de- » puis Rome jusqu'à Hambourg, lui semble-t-elle encnre étroite ? Je » ne saurais croire à ce genre de démence , qui finirait par le perdre, » et nous avec lui. » Quand je voulus dire à Regnault que l'Empereur tendait bien fortement la corde, il s'écria : g Eh ! à qui le dites-vous? » Et il me raconta qu'il était constitué par décret mem.bre d'un tribunal, d'une commission, d'un comité, d'une consulte, d'une réunion d'hommes enfin, qui n'avait pas de nom parce qu'elle n'avaii pas d'exemple, et qui pourtant était destinée à juger, sous une forme ou sous une autre, le général Dupont pour sa malheureuse capitulation de Baylen. Regnault portait de l'intérêt à ce général, homme aimable,
éclairé, et dont les débuts avaient été brillants. Mais il lui trouvait des torts qu'aggravait chaque jour la perpétuité de la guerre d'Espagne. Dupont demandait seulement qu'on lui donnât un tribunal et les moyensde se défendre, et c'est ce querepoussait durement l'Empereur, qui, au mépris de tout ce qu'on put lui dire, jugea lui-même et jugea tout seul le général Dupont, par un décret qui le dépouilla de son grade et de ses décorations, et le condamna k une détention perpétuelle. Le décret parut durant mon séjour à Paris ; il levait toutes les incertitudes, débarrassait de toutes les espérances, et indiquait nettement sous quel gouvernement nous étions parvenus. Toutefois et comme on avait été conduit insensiblement d'un acte de despotisme moindre à un plus fort, et jusqu'à celui-là, qui était le pire de tous, les esprits n'en furent que médiocrement frappés. Il ne manqua môme pas de sophistes pour établir que l'affaire de la capitulation de Baylen était toute politique, et d'une telle gravité pour le sort de l'État, qu'il y eût eu du danger à la soumettre à quelque tribunal que ce fût. L'Empereur avait saisi la seule manière d'instruire et déjuger une telle affaire, en réunissant aux Tuileries les hommes les plus considérables dans l'État et dans l'armée, pour y faire d'abord fonctions de commission d'enquête, puis de chambre de discussion, et ensuite remettre chacun en particuher leur avis motivé à l'Empereur, qui statuerait lui-même dans la plénitude de sa puissance ; et plus grande était cette puissance, disait-on, mieux était garantie l'impartialité de celui qui l'exerçait.
A quelques jours de là, je fus admis à dîner avec l'Empereur, à TÉlysée. Je partageais cet honneur avec trois de mes collègues au conseil d'État, MM. Regnault, Mole et Corvetto, et avec les sénateurs de Laplace et Monge. Au miheu de la préoccupation générale, l'Empereur avait le front libre de tout souci et se montra même assez gai dans divers sujets de conversation ; puis il la ramena sur l'affaire du général Dupont. Il donna des regrets au sort de ce malheureux général, duquel il aurait attendu tout autre chose; mais ensuite il traita avec chaleur la question : « si un général pouvait jamais capituler en rase campagne, » et se prononça vivement pour la négative. Il prouva que le système contraire compromettrait à chaque instant le sort d'un État en guerre avec son voisin. Les preuves , plus pressantes les unes que les autres, coulaient rapidement de sa bouche; il faisait voir que si l'idée de capituler en rase campagne avait pu jamais être admise, on eût, comme pour les places fortes, réglé quand, comment et à quelles conditions il eût été permis à un général de capituler; mais que si rien de tel ne se trouvait dans les lois de la guerre ni même dans son histoire , chez les anciens comme chez les modernes, c'est qu'une telle capitulation n'a pu être supposée, parce qu'on ne suppose pas la honte. « Que doit donc faire, se demandait-il en-
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» suite, un général quand son armée est dans une position douteuse » ou même mauvaise? En changer s'il le peut; s'il ne le peut pas, en » appeler à son courage et se battre, et toujours se battre, parce qu'il » y a là une chance. Mais il sera battu... Eh bien! tout ne sera pas » perdu, il restera l'honneur. C'est saint Louis en Egypte, le roi Jean » à Poitiers, François I" à Pavie. Ils n'ont pas élé déshonorés pour » avoir été faits prisonniers sur le champ de bataille. Au contraire, » c'est là leur beau côté, parce qu'ils l'ont été la pique dans les reins . » et l'épée à la gorge, et après avoir fait office de braves soldats. Chez ï) une nation où il y a de tels exemples, Baylen est une tache qu'il » fallait effacer, au moins en ce qui dépend de nous. »
L'Empereur passa de ce grave sujet à son conseil d'État, dont il fit un éloge mérité. 11 dit qu'il s'était trompé quand, dans l'origine, il avait voulu faire de ses conseillers d'État des espèces de gens de cour. Leur costume, très-convenable alors et lorsqu'il fallait secouer le cynisme qui était partout et jusque dans le vêtement, pècho aujourd'hui par le défaut de caractère et de gravité. De là il est amené à parler des femmes de MM. les conseillers d'État. Il se plaint de ce qu'elles ne sont rien moins que belles, et, s'adressant à M. Mole, il lui demande si la sienne fait exception. M. Mole répond, avec la dignité polie qui ne l'abandonne jamais, qu'il lui serait difficile de répondre à la question do l'Empereur, parce qu'un mari est mauvais juge de la beauté de sa femme. Le tour du sénat vint ensuite; : là il ne fut plus question de la beauté des dames, l'examen eût été une insulte à leur âge ; mais l'Empereur se plaignit de ce que, s'il appelait quelqu'un au sénat, il n'était pas le lendemain autre qu'il était la veille et ne voulait rien entendre aux convenances de son nouvel état. 11 cita quelques noms qui justifiaient le reproche. L'Empereur termina sa conversation spirituelle et animée par un apologue qui contenait un piège pour M. de Laplace, et où le célèbre auteur de la Mécanique céleste tomba de la meilleure foi^ du monde. On en aurait ri, si de petites erreurs qui échappent à de grands hommes n'étaient pas jusqu'à un certain point respectables. Rien n'annonçait ce jour-là, chez l'Empereur, une tête absorbée par la méditation d'une immense entreprise.
Je restai à Paris jusqu'à ce qu'il m'eût fait appeler pour la discussion du budget du grand-duché. J'entendais dire, à droite et à gauche, que l'Empereur partait incessamment, qu'il partait à la fin de la semaine, qu'il partait dans trois jours, peut-être demain, et j'étais fort tranquille sur ces bruits de départ, parce que j'avais la confiance de croire que l'Empereur ne partirait pas sans avoir arrêté mon budget. J'avais là en effet un excellent billet; mais quel homme, pour peu qu'il soit en place, ne s'exagère pas à soi-même son importance, et jusqu'à la parfaite sottise ?
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Cependant, et dans le cours de ma vie de Paris, j'allai dîner chez le général Mathieu Dumas, intendant général de la grande armée qui se réunissait de toutes parts. La conversation se soutint pendant tout le dîner sur l'imminence du départ. Tous les convives, excepte moi, étaient des hommes préparés pour les premiers rôles dans la grande expédition, et M. rarchevèque de Malines se trouvait a leur tête. Le prélat débuta par nous dire que le but de rexpédition était un secret nue l'Empereur ne confiait qu'à ceux qui allaient être employés en première ligne, et auc ceux-ci . bien entendu , devaient garder pour eux. Il se trahit bientôt en parlant de son ambassade de Varsovie. Suivant lui, cette mission était devenue ce qu'elle était jadis la plus importante de la diplomatie. Aussi ne la comiait-on qu'aux hommes du premier ordre, MM. le cardinal de l'olignac, de Belle-lsle, de Broghe de Vergennes; puis monseigneur, souriant doucement et baissant «63 yeux sur la croix qui pare sa poitrine, semblait dire aux spectateurs : Ajoutez-moi à la liste. Au dire du prélat, les perturbations qui ont aflligé lEurope depuis soixante ans, la révolution de France comprise, ont toutes leur source dans le premier partage de la Pologne; et la seule manière de les faire cesser et de ramener une paix durable entre les États, c'est de remettre en Pologne les choses dans l'état où elles élaienl avant 1771 ; et monseigneur d'ajouter avec un imperturbable sang-froid : « et je m'en charge. » - Puis, comme s eût voulu nous empêcher de trop nous arrêter sur ce dernier trait, il fuit un tableau animé des accessoires de son ambassade en secrétaires, en équipages, en cuisiniers; il ne se contente pas de régénérer la I ologne, Il v^Ui plonger dans l'admiration. La faconde de l'iiicomparable prélat m'amusa comme elle amusait tout le monde; mai. je m'aperçus, sous ces plaisanteries, que l'Empereur allait réellement Dirtir Je priai te général Dumas de me dire pour moi seul ce qu i en L; ■ e i' me répondit qu'il était possible que l'Empereur partit le our mêm mais qu'à coup sur il n'attendrait pas trois jours. Je tins iourTouTS'fait inutile d'aller lui reproduire ma figure et lepresserde Sonner quelques heures aux affaires qui m'avaient amené a las L'Empereur pouvait d'ailleurs le prendre pour une poursuite iiidiscrètT Je résolus de laisser aller les choses comme l'Empereur l'entendait et de passer encore une quinzaine de jours à Pans, avant que de retourner dans le graiid-duchô de Berg.
J'eus alors le sujet de faire cette observation, qu il y avait dans l'humeur et l'allure des gens en place une sensible J^'érence "Ure 1^ temps oi. l'Empereur était h poste fixe à Paris , et celui ou il en était partïpour un voyage lointain. Si l'Empereur était a Pans, chacun était sur (e qui-vive , s'attendant à être appelé d'un moment a autre pour un conseil privé, un conseil d'administration ou une simple cou-
férence. On craignait ici d'en avoir trop dit, là de n'en avoir pas assez fait. On interrogeait la figure du maître avec inquiétude;, ses moindres paroles faisaient ravage, et de là un air soucieux , une préoccupation sérieuse, pour ne pas dire triste, se reproduisaient sur les figures. Quand TEmpereur était au loin , ces mêmes figures se dilataient. On avait repris quelque loisir sous le gouvernement paterno de Tarchichancelier; on courait aux spectacles, à la campagne; enfin on prenait sa part des jouissances communes. S'il était permis de hasarder une telle comparaison en un sujet élevé , je dirais que tous, tant que nous étions, ne ressemblions pas mal à des écoliers fort tristes sous la férule du maître, et qui retrouvent leur gaîté dès que celui-ci a tourné le dos.
On commençait aussi à parler davantage de la grande expédition. On ne faisait pas de doute qu'elle était dirigée contre la Russie; mais on conservait Tespoir que, lorsque l'Empereur serait dans le Nord, les affaires pourraient encore s'arranger. On ne voyait en discussion aucun point grave entre la France et la Russie , et surtout qui motivât de la part de la première un déploiement de forces militaires hors de toute proportion. L'étendue même de ces forces rassurait sur leur emploi; on croyait que l'Empereur ne les avait mises en jeu que pour imposer à la Russie et la rendre plus facile à céder sur quelques points visiblement litigieux, tels que l'article des hcences et la réuiiion du duché d'Oldenbourg.
Depuis le départ de PEmpereur, les bals avaient commencé, les réunions étaient plus fréquentes, et chacun, sans s'en douter ou en s'en doutant, fêtait à sa manière l'absence du maître. Je voulais prendre ma part de vacances , et je n'étais pas fort pressé de regagner le grand-duché. L'archichancelier me réveilla de cette espèce de sommeil. Il me témoigna un jour de Tétonnement de me voir encore à Paris : « Vous savez, m'ajoutait-il, que quand l'Empereur est à » Parmée, il entend que chacun soit à son poste, et le vôtre est à Dus- » seldorf. — Je prie S. A. de considérer que je n'ai pas reçu d'ordre » de retourner. — Fort bien, mais le départ de l'Empereur équivaut à » l'ordre le plus positif, et prenez garde qu'il peut vous arriver mal de » ce séjour prolongé. Qui nous répond que, sans le vouloir, sans le » chercher, vous ne vous trouverez pas ici contre quelque événement » qui fournira matière à un rapport de pohce ? Ce rapport arrivera au » quartier général dans un moment où l'Empereur sera mal disposé, » et vous vaudra au moins une verte réprimande. » — Je trouvai le conseil fort sage, et trois jours après j'étais en route.
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