‹ Le grand-duché de Berg [microform]Chapitre 3 sur 3 · DE RUSSIE · texte numérisé non relu

DE RUSSIE

Le Français s'inquiète, se rassure, se désole, se réjouit du jour au lendemain. L'Alleniand est tout différent : il est plus lent à recevoir l'impression; mais il la conserve, la pétrit, et en fait l'occupation et quelquefois le tourment de sa vie. Toutes les contrées d'au-delà du Rhin avaient les yeux fixés sur la fameuse expédition. Elles la tenaient comme un événement salique, duquel sortirait la délivrance ou l'assujettissement complet de l'Allemagne. Le comte de Nesselrode me croyait au courant de la politique de l'Empereur, puisque je revenais de Paris, où j'avais eu plus d'une conférence avec Sa Majesté , et il m'entretint librement de ce qu'il savait lui-môme. Je vis qu'il était plus instruit que moi, et de beaucoup. Il me dit qu'il ne restait de doute à personne. La Russie avait épuisé les moyens de conciliation qui convenaient à une puissance forte et qui savait se respecter. Aucun n'avait réussi. Elle s'attend donc à être attaquée, et que l'empereur Napoléon va se déployer tout entier pour la frapper au cœur jusqu'à Pétersbourg, peut-être même jusqu'à Moscou. Le parti de l'empereur Alexandre est invariablement arrêté : de ne rien céder à son redoutable adversaire, de le laisser pénétrer en Russie et d'attendre.

Je le voyais par les rapports que je recevais de tous les cotés, depuis les bords de la Newa jusqu'au Rhin, les bommes dont l'opinion comptait dans les affaires, ou ceux qui faisaient autorité par leurs connaissances tenaient pour hasardeuse une expédition en Russie; ils en donnaient, à mon gré, des raisons entraînantes. Je recueillis de ces rapports ce qui me paraissait propre à frapper l'Empereur, et j'en composai un Mémoire, que j'adressai au ministre secrétaire d'État, qui était alors M. Daru. Je crus celui-ci plus hardi que n'était M. le duc de Bassano à mettre sous les yeux de l'Emfiereur quelque production qui combattît sa manière de voir. Je ne sais ce qui est advenu de mon Mémoire, et si M. Daru a été réellement plus décidé que son prédécesseur ; mais ce qui est sûr, c'est que ni l'Empereur ni son ministre ne m'en ont jamais dit un mot; et très-probablement, sur l'étiquette du sac, il aura été jeté sous la table, comme l'œuvre impertinente d'un homme qui se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Et c'est bien ce qui pouvait m'arriver de mieux, car, à quelque temps de là, mon pauvre confrère Malouet fut renvoyé du conseil et exilé pour avoir adressé à l'Empereur des conseils salutaires, où se reconnaissait l'homme d'État éclairé et le serviteur courageux. Et cependant, en relisant aujourd'hui les pages excellentes de M. Malouet^ et les miennes,

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»îui ne les valent pas à beaucoup près, on les croirait écrites depuis les événements, tant ces événements s'avançaient entourés de lumière pour tout le monde, excepté pour celui contre lequel il avait été écrit qu'il ne les verrait qu'après qu'ils auraient obtenu leur affreuse réalité.

.Je m'obstinais à fonder quelque espérance sur le séjour prolongé de l'Empereur à Dresde, et l'espèce de congrès de rois et de princes qu'il y avait réunis. Je ne pouvais pas me persuader que tant de grands personnages fussent arrivés tout exprès dans la capitale de la Saxe pour y servir de tapisserie aux fêtes que l'Empereur y donnait. L'avouerai-je à ma honte ? tous les matins je relisais le Mémoire que je lui avais adressé, et je n'étais pas éloigné du dernier terme de la sottise, c'est-à-dire de croire qu'il avait fait impression. Jamais au monde l'infatuation n'avait été poussée si loin. Aussi, j'ai toujours respecté, depuis, dans mon for intérieur, les prétentions, si folles qu'elles fussent, de quiconque se mêle d'écrire. Je me dis : J'ai été pis que cela.

Cependant, je reçus une lettre du ministre des affaires étrangères, pour m'annoncer que l'Empereur était parti pour prendre le commandement de son armée. Deux choses m'étaient commandées : de donner un surcroît d'attention à l'administration du grand-duché, et de hâter le départ pour la grande armée des troupes qui en devaient faire partie. On indiquait Varsovie comme la destination qui leur était donnée. Dans la disposition d'esprit où j'étais, je saisissais avec avidité tout ce qui pouvait éloigner l'idée d'une expédition portée en Russie. Il me suffit de la destination donnée aux troupes du grand-duché pour me faire juger qu'il ne s'agissait encore que d'une guerre de Pologne, et que les armées de l'Empereur ne franchiraient pas les limites de cet ancien royaume, qu'il s'agissait de reconstruire. La politique de l'archevêque de Malines me revint à la pensée, et j'eus regret d'avoir un peu ri de la suffisance de Sa Grandeur. Je me composai de la sorte un système de sécurité que j'étais décidé à n'abandonner qu'à la dernière extrémité.

Il fallut bien enfin l'abandonner, lorsqu'après la facile occupation de la Pologne, les armées de l'Empereur entamèrent la Russie; mais j'avais été prévenu de ce grand événement par un phénomène qui semblait m'avoir été envoyé pour m'annoncer un affreux désastre, et en même temps m'en offrir un échantillon : le jour où l'armée mit le pied sur le territoire russe était mon jour de réception, et j'avais ordinairement, ce jour-là, un dîner de vingt à vingt-cinq personnes. La sallea manger du palais de la Vénerie, que j'habitais alors, donnait du côté du Rhin et était éclairée de ce côté par quatre grandes croisées. Lorsqu'on passa du salon pour le dîner, les convives furent tellement .ippés des apprêts effrayants d'une tempête qui s'élevait sur le Rhiu

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que personne n'osa se mettre à table et qu'on rentra au ^^alon. Un nuage d'un fond cuivré, semé de taches couleur de sang, planait sur la rive droite du Rhin, et faisait effort pour traverser le fleuve et venir fondre sur la rive gauche; il en était repoussé par un vent violent. Le conflit dura plus d'une demi-heure, durant laquelle la masse du nuage ne cessait pas d'augmenter. L'air était coupé par des sifflements aigus partis des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempête sur mer. Il semblait que le Rhin fût une barrière que l'orage ne pouvait pas franchir. Il la franchit à la fin et vint s'abîmer sur le grand-duché. De l'endroit où je le considérais, je voyais la foudre grondant frapper à coups redoublés à droite et à gauche. Une grêle, dont plusieurs grains avaient six pouces de circonférence, eut bientôt recouvert le sol. Tout fut emporté des productions de la terre qui s'étaient rencontrées sous ce terrible fléau ; des maisons furent renversées; des arbres séculaires ne résistèrent pas mieux; des chevaux, des hommes périrent. Les vieillards de la contrée attestèrent que jamais rien de tel ne s'était offert à leurs regards. La forêt de Duisbourg, où était le haras sauvage, fut hachée, culbutée de fond en comble. Je m'y rendis dès le soir même, et j'y trouvai une scène de désolation qui me donna quelque idée de ce que serait le Monde aux regards du dernier homme.

J'ai ma dose de superstition; chacun a la sienne, soit qu'il l'avoue, soit qu'il le dénie. Quand ensuite, et en comparant les dates, je fus certain que l'orage avait éclaté dans le grand-duché le jour et à l'heure même où l'Empereur était entré en Russie, je fus pleinement persuadé que la grande expédition ne serait plus qu'un immense désastre, et je conformai ma conduite à ma croyance. Ainsi je négligeai de mettre à fin le retrait féodal du comté de Walmoden que l'Empereur m'avait accordé à titre de majorât. Il fallait rembourser à l'acquéreur une somme de quatre cent mille francs, après quoi je reprenais de ses mains et m'appropriais une terre magnifiquement titrée, ce dont je me souciais assez peu, mais d'un produit de quarante à cinquante mille francs de rentes, ce qui m'intéressait davantage. Vainement ma famille et mes entours me pressaient sur cr point. Mes fonds étaient prêts, les actes dressés. Je ne pouvais pas me décider à faire un pas de plus, tant l'orage m'avait frappé moralement. Ici ma croyance de bonne femme me servit à quelque chose. Si j'avais retiré la terre de Walmoden, à peine j'aurais eu le loisir d'en prendre possession; elle m'eût été reprise dès la fin de 1813 , et j'aurais pu attendre quelque temps la restitution de la somme de quatre cent mille francs : non pas assurément que l'acquéreur, le comte da Merfeld, ne fût un homme fort délicat et que je ne pouvais pas soupronner de garder mon argent f-n reprenant sa chose, mais il n'était

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qu'acquéreur nominal, ou plutôt le contrat de vente n'était qu'une couverture pour soustraire aux regards de l'Empereur la propriété du comte de Walmoden, son ennemi acharné. Je ne conteste pas plus la probité de ce dernier que celle du comte de Merfeld ; mais il le prend de plus haut, et sa politique est plus large. Il aurait pu trouver assez juste de punir au moins par quelque retard un comte de la façon de Napoléon d'avoir osé étendre ses mains sur une terre qui donnait séance à la Diète du très-saint empire romain, et que le roi d'Angleterre, Georges II, avait achetée à grand prix pour établir dignement l'un de ses enfants naturels en Allemagne.

Depuis l'entrée de l'Empereur en Russie, je ne recevais des nouvelles du quartier-général que de loin en loin et toujours pour des affaires militaires. Nous obéissions de notre mieux, M. Rœderer et moi, à la recommandation qui avait été faite à tous deux de donner toute notre attention au grand-duché. Le temps des contentions et des mauvais tours avait passé, soit que les aspérités du caractère de M. Rœderer se fussent usées parle frottement, soit que nous pensassions chacun de notre côté, et sans oser nous le dire, que le moment où notre existence était remise au hasard serait bien mal choisi pour un combat de prétentions. II était entendu que nous avions peu de choses à attendre de l'Empereur; nous le voyions bien encore dater de Moscou quelques décrets, mais nous voyions aussi qu'on avait choisi pour les rendre des matières à effet et qu'on se proposait sur toute chose de jeter de la poudre aux yeux. Enfin, s'il fallait croire qu'à travers les flammes de Moscou, l'Empereur avait la force et trouvait le temps de s'occuper de l'administration de la France, on pouvait douter qu'il en eût encore de reste pour cette petite portion de son empire qu'on appelait le grand-duché de Berg.

Nous nous occupions de perfectionner les institutions déjà données au grand-duché et de préparer celles qui lui manquaient. L'administration avait pris un cours régulier; sa faveur augmentait chaque jour dans le pays. Aussi, durant l'année 1812, il fut parfaitement tranquille. Je me rendais un compte trimestriel aussi exact que je le pouvais de l'état des diverses manufactures. Evidemment elles étaient en progrès, ce qu'il fallait attribuer à l'introduction de leurs produits dans le royaume d'Itahe et à quelques faveurs que l'Empereur leur avait fait accorder aux foires de Leipsick. De nombreux défrichements, un meilleur assolement des terres, déplus abondantes récoltes qui en étaient la suite, attestaient aussi les progrès de l'agriculture. Aussi, quand la nouvelle du grand désastre fut arrivée à la suite de bulletins qui jusque-là n'avaient parlé que de victoires, sans doute elle fut reçue avec une secrète joie par les hautes classes de la société, mais cette joie ne fut pas partagée par la classe la plus nombreuse

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celle-ci en conçut de la douleur et la témoigna IVancliement. Le bon temps était bien près d'être passé, il ne Pétait pas encore. Cette nouvelle m'étonna peu; j'y étais préparé par tout ce que j'entendais dire depuis le début de cette malheureuse guerre et par le présage dont je viens d'offrir le tableau.

Je fus averti des premiers du passage de l'Empereur à Wilna, et de son étrange entretien dans cette ville, par quelqu'un qui y avait assisté, ail y a un mois, fêtais le maître du Nordy maintenant je ne » le suis plus ; du sublime au ridicule il n'y a souvent qu'un pas, etC.» En rapprochant ce discours d'un autre qu'il tint à son armée au retour de Saint-Jean d'Acre, et que le général Damas m'a rapporté, on découvre que les événements malheureux ne trouvent jamais l'Empereur préparé, comme s'il était exempté de la loi commune. Il perd à s'irriter contre l'infortune le temps et les moyens qu'il devrait employer à la combattre. Nul guerrier ne sut peut-être mieux que lui préparer la victoire, et moins que lui réparer une défaite. A la place de César, eût péri à la bataille de Munda et ne se serait pas échappé d'Alexandrie. Le dictateur des Romains l'emporte sur l'Empereur des Français par son sang-froid au milieu des dangers extrêmes et son intrépidité à combattre corps à corps la fortune quand elle veut lui échapper. On savait que César ne désespérait jamais, et tout le monde espérait autour de lui.

Le reste de l'année 1812 se passa dans le grand-duché sans offrir aucun incident remarquable; les personnages influents en Allemagne ne faisaient plus de doute sur sa délivrance, mais ne portaient pas encore l'espérance plus loin qu'à voir l'Empereur en retirer ses troupes et renoncer à l'occupation de Hambourg et du littoral. C'est seulement dans les premiers mois de l'année suivante, et après que l'armée prussienne eut donné le premier signal de la défection, que partout on jura de relever de ses ruines l'antique Germanie et de rejeter les Français au-delà du Rhin. Le mouvement fut général dans tous les pays, dans tous les âges, dans toutes les conditions; le grand-duché fut sans doute l'État où il fut moins sensible, et cependant il me fallut bien le reconnaître, surtout dans les départements qui avaient été détachés de la monarchie prussienne.

Au début de la campagne l'Empereur avait pu vaincre encore dans les champs de Lutzen et de Bautzen : j'avais reçu l'insinuation de faire sonner bien haut ces deux victoires ; je n'y manquai pas, mais les mystifications politiques n'étaient plus de saison. Je hsais sur toutes les figures la réponse qu'on n'osait pas encore me faire de vive voix : Nous n'y croyoîis plus. On savait ce que ces victoires avaient coûté, et combien les dispositions de l'armée avaient changé. Les vieux officiers, dans tous les rangs, étaient las de batailles, et se demandaient si

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c'était chez l'Empereur un parti pris de ne leur permettre de mourir que sous le harnais; les jeunes conscrits qui arrivaient de l'intérieur de la France se tenaient pour perdus quand ils entendaient les vétérans désespérer, et le nombre était effrayant de ceux qui, avant comme après la bataille de Bautzen, avaient sacrifié le doigt index pour se faire réformer : ils se rendaient l'un à l'autre le triste office de cette mutilation, qui inquiétait et indignait l'Empereur. Il fallut rendre un décret pour y appliquer quelque remède, et entre autres condamner ceux qui portaient les marques du délit à entrer dans le service des charrois de l'armée pour y rester un temps plus long que celui qu'ils auraient passé dans leurs régiments. Insuffisant palhatif à un mal aussi profond ! mais la guerre durait depuis vingt ans; depuis vingt ans nous en avions épuisé les dangers, les victoires, les désastres, les triomphes; les temps étaient accomplis d'euxmêmes sans qu'on y prît garde. Trois ans auparavant j'avais eu en rencontre le brave des braves, le maréchal de Montebello, lorsqu'il allait rejoindre la grande armée vers le Danube; nous pressions le guerrier de nos vœux pour un prompt retour, et nous lui présagions de nouveaux lauriers sans crainte d'être mauvais prophètes. « Je ne » sais pas, nous répondit le maréchal, si je reviendrai, mais ce dont » je suis bien sûr, c'est que si je reviens, ce sera pour repartir. 11 est » dans la destinée de l'Empereur de ne jamais s'arrêter, et dans la » mienne de le suiwe jusqu'au bout : si vite ou si tard qu'il y arrive, » nous y périrons les uns après les autres ; encore si nous étions » garçons ! » — Il y eut émulation à qui ramènerait le maréchal à des idées moins tristes, ce fut en vain; il s'attendrissait involontairement sur sa femme, sur ses quatre fils, comme s'il eût été agité par un pressentiment : il ne devait pas les revoir ! On a fagoté, comme on l'a entendu, l'entretien que de son lit de mort il a eu avec l'Empereur; mais il est certain qu'il lui fit, avec l'autorité d'un ami mourant, de sévères reproches sur son ambition et les désastres dont elle serait cause.

LE Cte BEUGNOT,

ancien ministre.

Paris. — imprimerie de E. Briêuk, rue Saiiite-Anne oH.

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