IV. — Paix allemande et guerre suédoise
Sans doute Frédéric-Guillaume se figurait-il que Louis XIV, après rAssociation, voudrait se venger de la Suède, comme autrefois de la Hollande après la triple alliance ? Mais les ambitions du roi se tournaient ailleurs et Frédéric-Guillaume n'allait pas tarder à comprendre qu'entre elles et ses propres espérances la conciliation n'était guère possible.
On ne peut, sans une large part d'hypothèse, définir les visées lointaines de la diplomatie française pendant la période qui suivit la paix de Nimègue. Peut-être Louis XIV — bien des indices en suggèrent l'idée — songeait-il vraiment à acquérir un jour, pour lui-même ou pour son fils, la couronne impériale, en même temps que l'héritage espagnol : c'était le rêve de monarchie universelle que tous ses ennemis l'ont accusé de poursuivre et dont l'accomplissement eiit fait de lui un second Charles- Quint, plus puissant encore et plus redoutable que le premier *. En tout cas, il est certain que l'Allemagne devint alors le principal champ d'action de sa politique et que tous ses actes tendirent à y accroître son influence ; il est certain aussi qu'au début de l'année i68q il devait, avant tout, y achever une première tâche, limitée et précise, qui était d'obliger Tempire à ratifier les réunions.
Au début, pendant toute l'année 1680, Louis XIV ne savait pas où il s'arrêterait : il n'avait pas prévu, semble-t-il, autant d'irritation et de résistances que les premières annexions en suscitèrent. Ces résistances le décidèrent à ne point pousser trop loin, du moins dès la première étape; et, au mois de janvier 1681, — nous l'avons vu — il s'arrêta : il proposa l'expédient d'une conférence et il donna l'ordre à sa chambre de Metz de suspendre toute procédure '. A vrai dire, il était aisé de prévoir que les préparatifs
1. On peut lire un exposé intércss«int do la politique de Louis XIV, ainsi comprise, dans Immich, Pabst Innocenz JC/, Berlin, 1900. Mais Tauteur a le tort de présenter, comme une vérité certaine, ce qui n'est qu'une hypothèse très vraisemblable.
2. Nous avons vu aussi que la décision en était prise dès le mois de décembre 16S0. — Il est certain que Louis XIV, au début de l'année 1681, comptait sur le maintien de la paix et qu'il se fût arrêté devant les premières menaces d'une rupture. Je note (sans lui attribuer une valeur certaine) ce passage d'une lettre à Rébenac, où Louis XIV cherche à détourner Frédéric-Guillaume d'une attaque contre la Gueldre espagnole. 11 fournit à son ambassadeur l'argument suivant : « Et si mesme touttes ces raisons ne suffisent, je vous permets de luy dire conû-
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longèrent plus que Frédéric-Guillaume ne s'y attendait : le Danemark était exigeant sur les subsides ^ et Martangis manquait d'expérience *. Mais l'électeur obtint que Louis XIV augmentât ses offres et le traité franco-danois fut enfin signé le 25 mars '.
A la fin du mois, un prompt accommodement n'était plus invraisemblable. Depuis l'accord avec l'électeur palatin, Louis XIV pouvait compter, dans l'Allemagne occidentale, sur les quatre électeurs rhénans : la majorité du collège électoral lui était désormais favorable. Il n'avait pas à craindre l'Angleterre, dont le roi, Charles II, attendait les trois millions que lui assurait encore son traité du i*^' avril. Il n'avait plus à craindre la Suède, à laq[uelle il venait d'opposer le Danemark et le Brandebourg, L'Autriche était menacée à nouveau d'une invasion turque. Enfin, à Francfort, le i6 mars, tous les députés des Etats de l'empire s'étaient pour la première fois réunis et les conférences véritables allaient commencer *. Peut-être Louis XIV crut-il lui-même à la possibilité de la paix et faut-il en mettre l'espérance au nombre des raisons qui le décidèrent, à ce moment même, à lever le siège de Luxembourg, qu'il avait peu à peu bloqué dex)uis ses différends avec l'Espagne. Parmi les « malintentionnés », il semblait que Guillaume d'Orange fût le seul qui ne se décourageât pas.
Malheureusement les apparences étaient trompeuses et les ennemis de Louis XIV essayaient, au contraire, de coordonner leurs efforts : la résistance s'organisait. Le a3 janvier 1682, les Etats- Généraux et la Suède avaient ratifié l'Association ; le Î28 février, l'empereur y avait donné son adhésion ; le 2 mai, le roi
1. Si exigeant, au début, que Louis XIV écrivait à Martangis le 22 janvier : a Rien ne me pouvoit davantage persuader de l'engagement du Dannemark avec l'Empereur que la demande qui vous a esté faite de cinq cens mil escus de subsides en temps de paix et un milion d'escus en cas d'action. » La négociation avait mal débuté.
t. Croissy l'avouait à Spanheim et, après la signature, une longue lettre du roi à Martangis, en date du 9 avril, critique différents articles du traité et en demande la révision. À.E., Danemark, 26.
3. Il supposait un traité analogue conclu entre la France et le Brandebourg, dont le roi de Danemark ignorait les alliances secrètes. On rédigea alors à Berlin un traité de circonstance (ScheinCractat)^ composé d'articles pris dans ceux du 11 janvier 1681 et du 22 janvier 1682, et qui porte la date du 3 avril. Mœrner, 431.
4. « Hier matm tous les députés des Estats de l'empire, sans exception, se trouvèrent ensemble pour la première fois dans la chambre des conférences... » Saint-Romain et Harlay au roi, 17 mars 1682. — » On délibéra pour la première fois dans l'assemblée des Estats de l'empire le 25* de ce mois sur la proposition de V. M. » Les mêmes, 28 mars. A.E., Allemagne, 2^.
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et r Autriche * ; Brandt annonce de Stockholm Talliance du la octobre entre Charles XI et Léopold. Or, Louis XIV semble désormais croire à la rupture et s'y préparer. Il ménageait encore les Suédois : le 3 septembre, il fait annoncer à l'électeur qu'il a rappelé Bazin, le successeur de Feuquière *. Il semblait patiemment attendre que l'empire consentit à accepter ses offres : le 28 septembre, ses plénipotentiaires à Francfort déclarent qu'il ne se croira plus engagé par ses promesses au-delà du i**" décembre. Que deviendra le Brandebourg, entre la Suède, l'Autriche, la Pologne, la Saxe et la Maison de Brunswick, si la guerre éclate avant qu'il n'y soit préparé '?
Les lettres de Frédéric-Guillaume à Spanheim sont alors toutes pleines de ses inquiétudes. Mais ne doit-on pas supposer qu'il exagérait souvent? 11 croyait si peu qu'en parlant ferme le roi de France s'exposât à pousser à bout Tempercur qu'il lui conseillait lui-même, dès juillet, de fixer la date jusqu'à laquelle il maintiendrait ses propositions *. La chose faite, il s'aperçut que des réunions nouvelles devenaient possibles, et certes il ne les désirait pas ; mais son attitude montre bien qu'il n'oubliait jamais ses intérêts propres en défendant ceux de l'empire. Dès que Croissy annonce à Spanheim la résolution du roi, Spanheim, sans y contredire, fait remarquer que l'alliance du 22 janvier a pour base les propositions faites à Francfort et que si Ix)uis XIV les abandonne, il en résulte, semble-t-il, « l'obligation de concerter en môme temps avec l'électeur les mesures à prendre et luy en donner les moyens * ». C'est à peu près le langage de Frédéric- Guillaume en personne. Le 10 octobre, Rébenac écrit que l'électeur approuvera la déclaration royale en demandant au roi de ne point recommencer les procédures et les réunions de dépendances ; mais Meinders ajoute qu'il se contentera des assurances les plus générales. Le i3, Frédéric-Guillaume répond à Spanheim ; il espère que le roi de France restera modéré dans ses prétentions ; il
1 . Voir une lettre de l'électeur à Spanheim, 15 août 1682. â. Sur la mission de Bazin et les raisons de son rappel, voir Instructions aux ambassadeurs, Suède, 141 sqq.
3. Voir une lettre de Frédéric-Guillaume à Spanheim, du 13 novembre. L'électeur y fait remarquer quMl est entouré de voisins hostiles: a ...von allen seiten mit ûbelgesinneten und wiedrlgen nachbaren gleicbsamb enclaviret... als zwischen dcm Keyser, Schweden, Braunschweig uad Chursachsen, wie auch der Cbron Pohlcn. »