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CHAPITRE PREMIER

(CE QUI SE PASSAIT, VERS L*AN l86l^ AU NUMÉRO 85 DE LA RUE DE DOUAI A PARIS

Il n'eft personne qui n'ait remarqué, au milieu de la rue de Douai^ un peu au-dessus de Pendroit où elle eft coupéei par la rue Fontaine, entre une boutique d'horloger & un magasin de meubles, une maison de bourgeoise apparence, en pierres de taille des pieds à la tête, dont les sculptures ont Pair d'attendre le ciseau des sculpteurs^ quoique son propriétaire les

considère comme suffisamment achevées telles qu'elles sont.

C'eft la maison qui porte le numéro 85. Les flâneurs la connaissent bien, d'abord à cause de cette singularité, ensuite à cause des nombreux équipages — les uns armoriés , les autres au chiffre de la Compagnie Impériale — qui flationnaient toujours devant elle il y a quelques années. Ceux d'entre ces flâneurs que cela intéressait peu ou prou, s'arrêtaient volontiers pour voir descendre de belles dames de tous les mondes parisiens — mais spécialement du monde interlope — qui s'engageaient en souriant sous la voûte d'entrée avec une légèreté de dée3ses en rupture d'Olympe ; &, quand ils avaient eu la patience d'attendre, quelquefois longtemps, ils pouvaient alors CQnfl:ater, sur le visage de ces belles visiteuses, lorsqu'elles remontaient en voiture, un nuage de rêverie, & souvent de mélancolie, bien fait pour étonner.

Pourquoi cette mélancolie après ce sourire, ce nuage après ce rayon de soleil ? Et d'où sortaient-elles donc ainsi ?

Au dire des Anciens, l'Antre de Trophonius produisait cet effet singulier sur ceux qui s'y aventuraient, qu'une fois qu'ils en étaient sortis ils ne savaient plus rire, — & les belles visiteuses sortaient du salon myftérieux d'Anto-

nelli, le devin le plus couru de Paris, la ville la plus superftitieuse parce que la plus sceptique. Ce Trojrfionius moderne habitait au premier étage du numéro 85 de la rue de Douai un appartement de maître, dont chaque pièce était meublée avec ce faux luxe, plus brillant que solide, plus voyant que confortable, qui caractérise si bien notre époque sans caraftère. Sur les étagères du salon d'attente, beaucoup de superfluités sans valeur intrinsèque ni artiftique, des babioles, des bibelots enfin. Accrochés aux murs, des tableaux, du moins des copies de tableaux anciens & modernes, la plupart fort médiocres, parmi lesquelles deux ou trois originaux, un Diaz, un Voillemot &, je crois, un Chaplin, — trois peintres qui font joli. Mais à quoi bon un luxe plus sérieux & des toiles plus authentiques ? Outre que les femmes ne sont pas précisément de bons juges en cette délicate matière, celles qui venaient là étaient trop préoccupées de ce qu'elles allaient entendre & voir, pour accorder la plus petite parcelle d'attention à toutes ces choses & encore moins pour songer à les critiquer. Quand on eft sur des charbons ardents, on ne s'occupe que des charbons & du feu, sans souci du palais ou de la chaumière où l'on se trouve. Les clientes d'Antonelli brûlaient toutes du désir d'être introduites auprès de lui, ce qui ne leur arri-

vait qu'à tour de rôle, & sans que celle qui avait enfin vu & entendu montrât aux autres sa rougeur ou sa pâleur, car on ne repassait jamais par la même porte : une matrone vénérable, rigide êc enfumée comme un Holbein, guidait les visiteuses & les reconduirait, en s'inclinant gravement, sans parler, avec des attitudes de ftatue.

Le salon myftérieux où Ton était admis un par un, Tantre de Trophonius, ne ressemblait pas au salon d'attente. Le luxe en était proscrit, comme trop profane sans doute. Les murs, tendus de velours noir parsemé de chauve-souris d'argent, étaient nus, à l'exception de deux ou trois endroits où étalent cloués une tête de mort d'un ivoire jauni, une orfraie, un -hibou & quelques autres oiseaux consacrés par les cabaliftes. Aux fenêtres, d'épais rideaux de soie violette interceptaient la lumière du dehors, qui cependant parvenait à filtrer par filets irisés &. à se jouer sur la table de chêne, placée au milieu du salon, où Ton voyait à côté de l'inévitable sablier, symbole du Temps qui fuit, une écritoire en forme de sphinx, une plume en forme de squelette, &C l'inévitable baguette divinatoire en ébène. On s'asseyait dans l'un des deux fauteuils en velours violet placés l'un en face de l'autre, entre la fenêtre &: la table, & on attendait, le coeur battant, l'esprit harcelé

de mille pensées diverses. Antonelli ne tardait pas à paraître. Il relevait une portière au fond du salon & s'avançait lentement, cherchant à pénétrer d'avance le sujet sur imagination duquel il allait opérer ; puis il s'asseyait dans le fauteuil laissé libre, mais de façon à être dans Tombre, tandis que le peu de lumière que tami* saient les rideaux de soie éclairait le visage qu'il était appelé à déchiffrer.

" L'héritier de Moreau & de mademoiselle Lenormand, de Fiasson &. de Marie Ambruget — les quatre noms les plus fameux de l'hiftoire de la cartomancie depuis Louis XIV — était un homme d'un âge fort incertain, un jeune homme ou un centenaire, Joseph Balsamo luimême peut-être. Centenaire, il l'était par sa barbe blanche 8c par ses cheveux blancs. Jeune homme, il l'était par l'éclat extraordinaire & le charme étrange de ses yeux noirs, qui troublaient les femmes assez hardies pour en affronter le regard d'acier ; il l'était aussi par la fraîcheur de ses lèvres, brûlées pourtant du charbon d'Isaïe, et derrière lesquelles trentedeux dents intaftes, d'une blancheur éblouissante ; il l'était enfin par le timbre métallique de sa voix, qui n'avait rien du trémolo que l'âge apporte avec soi.. Malgré son nom italien, Antonelli parlait le français sans aucun accent & avec la plus grande pureté, — ce qui eft

rare, même & surtout chez les Parisiens. Cela ne Tempêchait pas, bien entendu, de parler les autres langues de F Europe dans la même perfedion, — ce qui était du refte à peu près inutile, ses visiteuses appartenant presque toutes à la société parisienne.

D'où venait-il ? Quoiqu'on ait la prétention de tout savoir à Paris, on Tignorait. On disait bien, mais vaguement, ses commencements pénibles & populaires ; on prétendait, mais tout bas, qu'avant de prédire l'avenir & de deviner le passé dans un appartement de si mille francs, il avait exercé sur la place publique & dans certains bals de barrière, & qu'avant d'avoir pour clientes des femmes du monde il avait eu pour habituées des grisettes & des bonnes d'enfants. Mais rien de tout cela n'était prouvé, &, cela t'eût-il été que cela n'eût absolument rien prouvé. Ce qu'il y avait de certain, c'eft que, depuis trois ou quatre ans, Antonelli habitait le même appartement dans la même maison de la rue de Douai, & que, depuis ce temps, attirées vers lui par le susurrement myftérieux de sa réputation, grandes & petites dames venaient régulièrement le consulter sur leurs affaires de cœur, — un grimoire où elles ne se reconnaissaient pas elles-mêmes & que cependant il débrouillait, lui, aussi facilement qu'un chantre le latin de son antiphonaire.

Les hommes n'étaient pas exclus du salon de consultation du sorcier de la rue de Douai ; mais on en rencontrait rarement, — du moins aux heures de réception officielle. Ils eussent rougi d'imiter la faiblesse d'esprit de leurs femmes ou de leurs maîtresses, — du moins de laisser voir cette faiblesse, indigne d'eux en effet : ceux qui venaient, tourmentés comme de simples mortelles de la curiosité d'apprendre ce qui doit être caché, choisissaient une heure où ils étaient assurés de n'être point aperçus &, par conséquent, de n'être point raillés.

Il ne faut pas croire qu'Antonelli eût quelque répugnance à les recevoir, à cause de leur perspicacité, préjugée à tort plus grande que celle de l'autre sexe. Non ! il les recevait avec la même froideur, avec le même sourire intérieur, avec le même mépris de leur puérilité, certain d'avance de l'effet de ses pronoftications & de ses révélations à double tranchant comme celles des sibylles-, &, s'il exigeait d'eux un prix supérieur à la somnie ordinaire, ce n'était pas pour les éloigner, mais seulement parce qu'ils lui prenaient un temps supplémentaire, ordinairement consacré à ses plaisirs ou à son repos, — car, pour être sorcier, on n'en eft pas moins homme. Ahtonelli était l'un & l'autre : il le montra une après-midi du mois de* mai de cette année 1 86 1 par laquelle s'ouvre cette his-

lo Le grand et le petit trottoir

toire que je vais raconter sans rien inventer, & dont beaucoup de personnages se reconnaîtront, les morts exceptés.

Ce jour-là, une foule parfumée, soyeuse, élégante, avait assiégé Tantre de Trophonius, qui avait entendu bien des confessions sortir, non de la bouche des jolies pécheresses, mais des lèvres mêmes de leur confesseur. Quand il leur avait demandé quelle couleur, quelle fleur elles préféraient, quelle bête elles abhorraient, & quel jour, quel mois elles étaient nées, il leur disait, presque sans se tromper, ce qui leur était arrivé depuis leur naissance, en ayant soin d'ajouter ce qui leur arriverait jusqu'à leur mort.

Ces vaticinations avaient fatigué le vaticinateur. Cependant, le salon d'attente était encore rempli de monde : Antonelli continuait vaillamment son rôle, quoiqu'à la fatigue se mêlât un peu d'ennui.

Il venait de congédier une petite grisette — la dernière grisette peut-être ! — à laquelle il avait appris moins de choses que, dans son empressement à savoir, elle ne lui en avait révélées elle-même ; en rentrant dans son cabinet, il tressaillit des pieds à la tête & du cœur au cerveau, comme s'il eût été*mis subitement en communication avec une batterie éleélrique.

Assise dans le fauteuil que venait de quitter la grisette, une femme d'un trentaine d'années.

très-belle & très-élëgamment vêtue, attendait son retour, les yeux fixés sur la portière p€ur lacjuelle elle devinait qu'il devait entrer. S'il y eût eu une glace à sa portée, il s'y fût regardé avec soin pour s'assurer qu'il était bien à l'abri de toute inquisition indiscrète & que, grâce à ses cheveux blancs & à sa robe de magicien, en velours noir parsemé de chauve-souris d'or, il paraissait bien le vieillard qu'il voulait paraître. Cependant, quoique un inftant troublé par la présence inattendue de cette femme, il s'avança vers elle, s'inclina devant elle, s'assit en face d'elle, sans rien laisser voir de son trouble.

L'inconnue, en effet, avait une de ces beautés troublantes, vertigineuses, comme on n'en ren- ' contre pas beaucoup, — fort heureusement.

Blonde avec des yeux noirs, — des yeux de gazelle & des cheveux de faunesse, — elle avait, fondus dans un ensemble plein de séduction, tous les traits de ce double caraftère, tous les éléments de cette originalité : les grâces pudiques de la jeune fille ignorante mêlées aux hardiesses voluptueuses de la femme, — la splendeur marmoréenne d'une 'ftatue avec le ragoût d'une physionomie de lorette, — la tête d'une impératrice romaine avec l'expressioii d'une drôlesse parisienne, — une médaille antique, à fleur de coin, trouvée dans la Bièvre :

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Livie mâtinée de Manon Lescaut ! VOJUii pascal croisé de Taphrodisiaque // bacio!

On ne pouvait refter indifférent & froid en face d'elle ; car, si elle inspirait le resped par son air de fierté royale, elle inspirait aussi le désir par les sédudions irrésiftibles qui se dégageaient d'elle comme autant d'étincelles aiguës. On était tenté de s'agenouiller devant elle pour lui baiser les pieds — ou les mains, — pour l'adorer — ou seulement l'aimer.

Ce contrafte singulier, irritant pour l'imagination & dangereux pour le cœur, on le retrouvait jusque dans son coftume, — un autre visage où se trahissaient des préoccupations bien diverses. Elle avait une robe de grenadine noire, à plis moelleux, étouffés, discrets, transparente comme le barége, & qui, quoique trèsmontante, n'en permettait pas moins aux regards des hommes de deviner les perfections qu'elle faisait semblant de cacher. Ce n'était qu'un voile jeté sur ses épaules, d'un dessin exquis, & sur sa poitrine, d'un galbe irréprochable, adroitement accusé par une de ces ceintures de. Suissesse qui ressemblent à un corset & que les femmes cofnmençaient alors à porter. Un crêpe de Chine flottait négligemment sur son bufîe de marbre & la drapait plus qu'il ne la couvrait. Ses cheveux blonds, emprisonnés tlans une résille de filigranes de pourpre &

d'or, étaient surmontés . d'un élégant tudor de velours noir autour duquel s'enroulait une plume de paon éc que complétait une courte voilette de chantilly, appelée muselière.

Aux mains, très-fines, très-ariftocratiques, des gants de chevreau violets. Aux pieds, dignes des mains, des bottines de Ferry, en chevreau aussi comme les gants, & à talons hauts & mignons comme ceux des mules d'autrefois.

Toilette de femme diftinguée & de fille entretenue, — où la femme diftinguée, pourtant, dominait comme dans le visage. En outre, émanant d'elle, & lui faisant une sorte d'atmosphère enivrante, des parfums délicats, doux, & chauds pour ainsi dire.

C'était en entrant dans cette dangereuse & charmante atmosphère qu'Antonelli s'était senti tressaillir des pieds à la tête, & qu'il avait éprouvé une émotion indéfinissable, moitié douloureuse & moitié agréable, assez étrange en tous cas pour un homme de son âge & de sa profession.

L'inconnue était émue, elle aussi; mais, comme lui, elle dissimulait son émotion, qui avait une cause différente, sous un air de dédain que l'on sentait un peu forcé.

Antonelli s'assit donc en face d'elle &, d'une voix lente & grave à laquelle un refte de trouble donnait une presque sénilité, il lui fit les

mêmes queftions banales qu'il adressait à toutes ses visiteuses.

— Madame, lui demanda-t-il, ayez Tobligeance de me dire quelle couleur vous préférez ?

— I^a couleur rouge, répondit-elle d'un ton bref.

. — Quelle fleur ?

— Ces queftions sont-elles donc nécessaires ? demanda l'inconnue avec impatience,

— Indispensables, madame.

— Eh bien! je... je n'aime pas beaucoup les fleurs... Leur odeur m'eft insupportable...

— Mais, dit lentement Antonelli en examinant avec attention le visage de son interlocutrice, pour s'assurer de l'effet qu'allait y produire sa queftion ; mais il y a dd^ fleurs qui ne sentent rien... la pervenche, par exemple?

L'inconnue se redressa, livide.

— Monsieur !... s'écria-t-elle d'une voix étranglée. ^ ^

Puis, souriant aussitôt &. se rasseyant :

— Folle que je suis ! murmura-t-elle. Comment ce vieillard sauraît-il ?... Le hasard seul a amené sur ses lèvres cette observation qui m'a bouleversée comme une parole de juge d'inftruction... Monsieur, ajouta-t-elle du même ton bref qu'au début, je n'aime pas les fleurs, pas plus les... pervenches... que les autres...

Il y eut un moment de silence pendant lequel

Le grand e: le petit trottoir i5

Antonelli & l'inconnue se regardèrent, — une rencontre de deux éclairs.

— C'eft bien elle ! murmura-t-il.

— Ah ! ce vieillard ! ce vieillard !... murmurat-elle.

Le sorcier fut de nouveau troublé, mais sans plus laisser voir son trouble que la première fois. Tout un monde de pensées s'agitait confu- ^ sèment ealui, un chaos de souvenirs dans lequel il lui était impossible de mettre un peu d'ordre.

— J'attends, monsieur! reprit l'inconnue avec impertinence.

Antonelli reprit son aplomb sous ce coup de fouet.

-^ Voulez-vous que j'interroge les cartes ou votre main, madame ? lui demanda-t-il gravement, froidement, comme si rien ne s'était passé • en lui ni en elle.

— Les cartes sont bonnes pour les filles ! répondit l'inconnue avec un mépris qui trahissait la grande dame. Voici ma main, ajouta-t-elle en se dégantant nonchalamment, comme. une femme qui sait d'avance l'effet qu'elle va produire sur un homme à qui, pour cette occasion, elle veut bien supposer du goût.

Cette main, qu'elle tendait à Antonelli & qu'il prit en frémissant dans la sienne, était un pur chef-d'œuvre humain, une merveille de blancheur, de délicatesse & d'élégance, — une

main de reine ou de courtisane , faite pour être adorée &obéie, un sceptre!

— Ceft elle! c'eft bien elle! murmura Antonelli en réprimant avec énergie les tressaillements que lui causait l'inconnue.

— Eh bien, monsieur? demanda-t-elle avec un sourire où il y avait le contentement d'être

* admirée & le regret de ne l'être en ce moment que par un vieillard.

— Eh bien, madame, répondit celui-ci en s'inclinant avec une grâce qui n'était pas dans ses habitudes & qui sentait l'homme jeune. Je suis ébloui! Votre main ressemble si peu à toutes celles que l'on m'apporte ici chaque jour, que, pour parler d'elle, je n'ose me servir de la langue ordinaire & que tout naturellement il me vient aux lèvres des vers qui lui vont comme un gant... des vers de Théophile Gautier, que vous devez connaître, comme le modèle connaît son peintre...

Sous le baiser neigeux saisie Comme un lys par l'aube argenté, Comme une blanche poésie Resplendit ici sa beauté.

Dans Téclat de sa pâleur mate

Elle étale sur le velours

Son élégance délicate

Et ses doigts fins aux anneaux lourds.

En sa cambrure florentine, Avec un bel air de fierté, Qui fait, en ligne serpentine.

Onduler son pouce écarté,

Elle a dû, nerveuse & mignonne.

Souvent s'appuyer sur le col Et sur la croupe de lionne De sa chimère prise au vol.

Impériales fantaisies, Amour des somptuosités ; Voluptueuses frénésies.

Rêves d'impossibilités;

Romans extravagants, poèmes De haschich & de vin du Rhin, Courses folles dans les Bohèmes Sur le- dos des coursiers sans frein,

Je vois tout cela dans les lignes De cette paume, livre blanc Où Vénus a tracé des signes » Que Tamour ne lit qu'en tremblant...

— Monsieur, dit l'inconnue avec un sourire railleur, si vous vous compromettez avec les pauvres folles qui viennent ici, ce n'eft pas du moins par la précision & la clarté de vos oracles!... Je n'avais pas besoin de me déranger pour entendre débiter des banalités poétiques que le premier venu m'eût déclamées dans mon salon ou dans mon boudoir. . . Vanter une main de femme, en vers empruntés à un autre, c'eft donc là tout ce que vous savez réellement faire

& dire, monsieur? J'en suis humiliée pour vous & pour nK)i , qui ai partagé si niaisement la crédulité d'enfant des femmes qui encombrent votre antichambre...

— Les vers vous déplaisent comme insuffisants, madame? répliqua Antonelli, en ripoftant par un sourire aussi railleur dont la pointe de raillerie était un peu émoussée par la politesse. Les vers vous déplaisent : peut-être la prose aura-t-elle Theur de vous plaire... Je vais parler en simple prose comme un simple mortel.., interrogé par une déesse...

— Encore!

— Pardon, madame, pardon I Mais je vous prie de vous attacher plus au sens de mes paroles qu'à leur forme que je vais accuser pour me faire mieux comprendre, puisque vous feignez d'ignorer que la foudre s'enveloppe toujours de nuages.

— A la bonne heure! voilà qui eft parler comme il faut, monsieur. J'ai vu les nuages, j'attends l'éclair !...

— Vous l'aurez, madame, dit froidement Antonelli en se penchant sur la main dégantée que venait de lui tendre de nouveau l'inconnue & en en étudiant avec soin les linéaments les plus imperceptibles. Madame, ajouta-t-il aussitôt, brusquement, comme un homme que l'on contraint à dire ce qu'il vpudrait celer ; madame, vous vi-

vrez peu & vous avez mal vécu, une vie violente amène une mort violente, ainsi me Tindiquent les lignes de votre main, celle-ci d'abord, qui commence entre le pouce & Tindex & finit au poignet, & qui dans sa route se croise avec la ligne dite du triangle, puis cette autre ligne, celle de la fortune &. du bonheur, qui se croise avec la liis^ne de vie. Ces entrecroisements sont autant de révélations &. d'indudions auxquelles il eft impossible de se méprendre, pour peu qu'on sache lire dans une main humaine, &. mes ennemis eux-mêmes avouent que Je suis passé maître en cet art, qui compte tant d'illuftrations, depuis Patrice Tricasse jusqu'à mademoiselle Lenormand... Je ne précise peut-être pas assez?... Je vais être plus clair, alors.. . Madame, vous avez été passionnément aimée de beaucoup d'hommes & vous n'en avez aimé aucun... Vous avez été mère comme vous avez été épouse : mauvaise mère, épouse coupable... Où eft votre mari? vous l'ignorez. Où eft votre enfant? vous ne voulez plus le savoir...

— Monsieur! s'écria l'inconnue avec une sourde rage, en pâlissant affreusement.

' Puis, se reprenant tout à coup :

— Vous n'êtes pas un sorcier vulgaire, monsieur, puisque vous osez être impertinent avec les femmes qui vous paient pour que vous soyez galant envers elles! dit-elle en se levant & en

jetant sur la table, d'un gefte méprisant, un billet de banque de cent francs.

Antonelli sentit Tinjure, &, pour la repousser, il repoussa l'argent dont elle était accompagnée.

— Madame, répondit-il froidement en se levant aussi, le prix de mes consultations eft de dix francs les Jours ordinaires, & .vingt francs les vendredis. Il vous revient sur ce billet quatrevingts francs que je vais vous faire remettre...

— Je n'attends jamais ma monnaie ! dit fièrement l'inconnue en se dirigeant vers la porte de sortie & en disparaissant avant qu'Antonelli eût eu le temps, la pensée même, de s'opposer à son départ.

— Ah! sirène! je te retrouverai! s'écria-t-il.

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